CHAPITRE VI
I«ibre exercice de la relig^ion, — M. Marcou, 8e curé— Visite pastorale de Mgr Briand.— I,ettre de Murray.— M, Duburon, 9e curé.— M. Dolbec, loe curé.— M. Derôme nommé desservant.— I,a guerre des Bostonnais.— I,oyauté de la. Côte de Beaupré. — Une anecdote.
a Bien éloigné de croire qu'avec la conquête, c'en était fait de la religion catholique en Canada, Mgr Briand vit à peine, dit Pabbé Plessis, les armes britanniques placées sur nos portes de ville, qu'il comprit, en un instant, que Dieu avait transféré à l'Angleterre le domaine de ce pays ; qu'avec le changement de possesseurs, nos devoirs avaient changé d'objets ; que les liens qui nous avaient jusqu'alors unis à la France étaient rompus, que nos capitulations étaient autant de nœuds qui nous attachaient à la Grande-Bretagne, en nous soumettant à son souverain. Il aperçut,. (ce que personne ne soupçonnait) que la religion elle-même pouvait gagner à ce change-^ ment de domination.^
L'histoire de la paroisse de PAnge-Gardien, <iepuis la conquête, confirme parfaitement cette assertion de Mgr Plessis. Non seulement aucun de ses curés, depuis cette époque, n'a jamais eu à se plaindre des autorités anglaises, mais de plus plusieurs d'entre eux en ont reçu des marques particulières de sympathie et de respect, entr'autres MM. Raimbault, Boucher et Asselin, comme nous le verrons plus tard.
Le premier curé de l'Ange-Gardien, sous le nouveau régime, fut M. Michel Marie Marcou.
Il était né à Beauport, le 15 novembre 1734, <iu mariage de Joseph Marcou et d'EHzabeth Toupin. Le 30 novembre 1757, il fut ordonné prêtre par Mgr de Pontbriand.
Ce fut une des dernières ordinations faites par cet évêque, qui, comme on le sait, mourut à Montréal le 8 juin 1760. Après l'ordination du Père Jean-Baptiste Pétrimoulx, en religion « frère Dominique,* qui eut lieu le 23 septembre 1758, près de huit années s'écoulèrent pendant lesquelles aucun jeune lévite ne fut élevé au sacerdoce. Le nombre des prêtres était donc très restreint, 130 en tout, et il est surprenant que la cure de l'Ange-Gardien, si pauvre et si
petite,ait été confiée par le grand-vicaire Briand, à M. Michel Marcou, alors qu'elle pouvait être desservie par M. Duburon, curé de Château- Richer. M. Marcou en prit possession au commencement d'octobre 1760, et signe son premier acte le 26 de ce mois. C'est sous son administration que l'on retrouve la tenue régulière des comptes de la Fabrique. Comme tous les feuillets du cahier des comptes et délibérations antérieurs à 1760, ont été enlevés, nous n'avons aucun détail des affaires de la paroisse sous la domination française. La première reddition de comptes sous le nouveau régime est celle de M. Pierre Huot, marguiller en charge pour l'année 1762. Dans le détail de la dépense on voit qu'une somme de 160 livres a été employée pour la réparation du clocher, du chœur et du plancher de l'église, lesquels avaient été endommagés par le passage des troupes anglaises.
Cependant, le 38 juin 1766, Mgr Briand, consacré à Paris, le 16 mars précédent, arrivait à Québec pour prendre possession de ce siège qui, depuis six ans, était demeuré vacant. Rien ne pouvait davantage rassurer les Canadiens-Français et leur faire accepter le régime anglais que cette nomination d'un évêque à
Québec ; elle remplit de joie le clergé et le peuple.
« Les catholiques, dit Mgr Têtu, ne furent pas les seuls à se réjouir. Le général Murray écrivit à Mgr Briand une lettre dans laquelle il fait connaître combien il partage le bonheur de tous ; lettre qui fait autant d'honneur à celui qui Va écrite, qu'au prélat auquel elle était adressée. Nous la citons pour montrer combien le général Murray aimait les Canadiens et à quel point Mgr Briand avait su mériter son estime et sa confiance. »
Québec, 20 juin, 1766.
*' Cher Monsieur,
* * Je désirais ardemment vous serrer la main et vous féliciter sincèrement sur votre promotion, événement dont je suis d'autant plus heureux que j *ai tout fait pour y contribuer, tant par mes lettres officielles au Roi et à ses ministres que par mes sollicitations à mes amis et, en particulier, à l'évêque de York et à mon frère, le doyen de Durham.
' 'Je recommande mes Canadiens â vos soins ; ils se
sont conduits de manière à gagner pour toujours ma
sincère affection. C'est avec regret que je les quitte ;
mais ma présence à Londres devient nécessaire pour
détruire les fausses accusations de leurs ennemis et
des miens. Vous pouvez compter que je ferai à I/)n-
dres les plus grands efforts pour promouvoir leurs
intérêts
James Murray. *'
La teneure de cette lettre si respedlueuse, si amicale, d'un gouverneur protestant supporte aisément la comparaison avec le ton et la conduite de certains gouverneurs de Tancien régime à l'égard de quelques-uns de nos évêques. Sans vouloir blesser aucune susceptibilité, il est bon de signaler la bienveillance et la courtoisie du premier de nos gouverneurs anglais, qui malgré son origine et sa croyance étrangères se fit un devoir de s'associer à la joie de tout un peuple recouvrant son pasteur.
Dès le mois de juin 1767, Mgi Briand commença la visite de son immense diocèse. Il visita d'abord la Côte de Beaupré, et le 22 juin, au matin, il donnait la confirmation à Beauport. Le même jour, dans l'après-midi, il était à l'Ange-Gardien l'hôte de M. Duburon. Ce dernier avait remplacé M. Marcou, qui, l'automne précédent, avat été nommé curé de St- Joachim.
La reprise de ces visites pastorales, après tous les troubles et les désordres causés par les guerres de la conquête, était devenue d'une nécessité urgente ; aussi Mgr Briand y apporta-t-il un zèle vraiment apostolique. Il jeûnait tous les jours de la visite, prêchait trois sermons, confessait sans relâche, et donnait
lui-même la communion à tous les confir- (10)
mands. Son zèle voyait à tout ; les notes qu'il a laissées dans nos registres prouvent le soin minutieux qu*il apportait afin de se rendre compte de l'administration des paroisses. Il était en cela merveilleusement secondé par son secrétaire, M. Jean-François Hubert, qui devint plus tard son successeur. En un mot, pour nous servir de l'expression de l'un de ses biographes, Mgr Briand fut un grand évêque •et un grand citoyen, et nous pouvons ajouter qu'il mérite d'être appelé l'Esdras Canadien, car il lui fut donné, comme au prophète juif, de réunir les débris du clergé et du peuple pour reconstituer l'Eglise au Canada.
A l'époque de cette visite de Mgr Briand sur la côte de Beaupré, en 1767, M. Duburon avait à desservir à la fois les deux paroisses de Château-Richer et de l'Ange-Gardien, et il s'en acquittait avec beaucoup de zèle.
Joseph-Etienne Feré du Buron appartenait à la petite noblesse française. Jeune encore il était entré chez les pères Récollets et portait en religion le nom de frère Alexis. Ordonné prêtre le 22 septembre 1742, par Mgr de Pontbriand, il avait été chargé, au mois de mai 1747, de la paroisse de Sainte-Marie de la Beauce et de la desserte des missions environnantes. Puis, en 1752, il avait été nommé
curé de Château-Richer, et depuis cette époque son nom apparaît constamment dans tous les registres de la côte Beaupré.
Le court séjour que fit M. le Marquis de Montcalm au presbytère du Château-Rîcher lors de son arrivée en Canada, est un autre souvenir interressant qui se rattache au nom de Duburon.
Au mois d'octobre 1767, M. Duburon cessa de desservir l'Ange-Gardien et signe son dernier acte le 30 de ce mois. Il fut remplacé par M. Dolbec, alors âgé de 50 ans.
Monsieur Joseph-Romain Dolbec, ordonné prêtre le 22 septembre 1741, avait été nommé, la même année, curé du Cap Saint-Ignace. En 1745, il fut transféré à la cure de l'Islet et chargé en même temps de la desserte de Saint- Jean-Port-Joli. Appelé à la cure de PAnge- Gardien, il y arriva au mois de novembre 1767, et signe son premier acte le 3 de ce mois, M. Dolbec ne fut pas plus heureux dans l'administration de la paroisse de l'Ange-Gardien qu'il ne l'avait été ailleurs. Ce n'est pas qu'il manquât de talents ; mais il se laissa entraîner par la fougue de son imagination ; et dans l'ardeur de son tempérament, il se porta à de regrettables écarts qui lui valurent d'amers reproches, et lui attirèrent même les foudres
de Mgr Briand. Les négligences, les lacunes que Ton remarque dans les registres, pendant les années de son administration, prouvent que ces reproches n'étaient que trop mérités.
La deuxième visite pastorale de Mgr Briand à P Ange-Gardien, qui eut lieu le 26 juin 1771, et les avis charitables qu'il lui donna, ne se mblent pas avoir beaucoup profité au curé Dolbec, car les comptes et les registres subséquents semblent être encore plus mal tenus que les premiers.
C'est pourquoi, à la suite d'une visite juridique faite en 1783, à l'Ange-Gardien par le Grand- Vicaire Gravé, d'après les ordres de Mgr Briand, on trouve au bas des pages des registres et du livre des délibérations un grand nombre de notes et de corrections insérées par le représentant de l'évêque pour réparer les nombreuses cireurs commises par le pauvre curé.
Cependant, au milieu de tout ce désarroi, M. Dolbec a laissé un bon souvenir de son passage à l'Ange-Gardien. Nous voulons parler du superbe chandelier pascal dont il fit l'acquisition en 1770. Il est en bois sculpté et d'un très beau dessin ; le sculpteur avait évidemment sous les yeux une gravure représentant l'un des candélabres de la galeiie du Vatican.
En 1901, ce candélabre a été réparé à neuf et fait aujourd'hui l'admiration des connaisseurs. C'est un des rares morceaux datant de l'époque de la domination française, que l'on retrouve encore dans quelques-unes de nos anciennes sacristies, et que l'on devrait conserver avec le plus grand soin.
A part la visite de Mgr Briand en 1771, aucun événement remarquable ne signale le séjour de M. Dolbec à l'Ange-Gardien.
En 1776, il tomba gravement malade ; parmi les prêtres qui vinrent lui porter secours, on remarque le nom de M. Bailly de Messein, alors directeur du Séminaire de "Québec, nommé plus tard évêque de Capse.
L'année suivante (1777), M. Dolbec fut réduit à un état voisin de l'enfance ; et dans le cours de l'été, on le transporta à l'Hôpital- Général, à Québec, où il mourut entouré des secours de la religion, le 10 décembre suivant, âgé de 60 ans. On l'inhuma dans le cimetière de cet hôpital. Il avait été pendant dix ans curé de l'Ange-Gardien.
Au mois de mai précédent, vu l'état d'incapacité de M. Dolbec, Mgr Briand avait nommé, M. Jacques Derome dit Descarreau desservant de* l'Ange-Gardien. Il y demeura jusqu'à la Saint-Michel. Avant de quitter sa
desserte, M. Derome convoqua une assemblée des marguillers, afin de régler les comptes de M. Dolbec, où l'on voit que malgré la dépense de 292 livres pour l'achat d'un ornement de première classe, la recette dépasse la dépense d'une somine de cent quatre-vingt-seize livres et deux sols.
L'invasion des Américains en 1 775-1 776, communément appelée la Guerre des Bostonnais^ fournit aux habitants de la Côte de Beaupré l'occasion de montrer leur attachement au nouveau régime et leur loyauté à la couronne d'Angleterre. Tandis que dans un grand nombre d'endroits les populations, séduites- par quelques mécontents et refusant d'écouter les sages avis des curés, manifestèrent leurs sympathies pour les Américains, en se révoltant contre l'autorité du souverain, il n'y eut aucune démonstration hostile, ni à l'Ange- Gardien, ni dans aucune des autres paroisses de la Côte de Beaupré. Qnelques-uns diront peut-être que cette abstention pouvait être attribuée à l'apathie des habitants, mais nous croyons que la population des environs de Québec, avait tellement souffert pendant les dernières guerres, qu'elle savourait, pour
ainsi dire avec délices, la paix qui lui était enfin accordée, et qu'elle évitait avec soin tout ce qui pouvait l'exposer à la faire retomber dans les malheurs du régime détestable qu'elle avait subi trop longtemps.
A ce propos, voici une anecdote qui nous a été racontée par un de nos paroissiens, M.
François Laberge que nous avons souvent consulté, et qui nous a fourni beaucoup de renseignements sur l'histoire de la paroisse : " Peu d'années, dit-il, après le siège de Québec, un officier anglais de la garnison rencontrant mon aïeul à l'Ange-Gardien, lui demanda en bon français, si on pourrait lui fournir quelques têtes de bétails pour l'approvisionnement de son régiment. ** Si vous voulez vous donner la peine de passer par chez nous, répondit mon aïeul, peut-être, monsieur, pourrez-vous trouver ce qu'il vous faut."
" Chemin faisant, cet officier posa plusieurs questions à mon grand-père sur la culture et le revenu de sa terre et parut prendre un grand intérêt à la vie de nos habitants. Encouragé par cette bienveillance, mon aïeul risqua une demande : " Puisque vous-êtes si obligeant, monsieur, dit-il, pourriez-vous me rendre un grand-service?" "Si la chose est possible, reprit le militaire, je le ferai avec plaisir." " Hé bien !
monsieur, je viens d'être nommé capitaine de milice et je voudrais être relevé de mes fonctions, car voyez-vous, y V« avons eu assez de la guerre?^ " Ah ! mon ami, reprit l'officier, la chose n'est pas en mon pouvoir ; et quand même je le pourrais, je ne le ferais pas, car les intérêts du roi ne sauraient être confiés à de meilleures mains. Mais soyez tianquille, votre charge vous sera facile, car nous avons autant d'intérêt que vous à maintenir la paix dans votre pays."