CHAPITRE V
La peinture au pays de Liège du temps des frères Van Eyck et jusqu’à la fin du XVe siècle.
Pendant que la famille des Van Eyck introduisait dans l’art un principe et des procédés nouveaux, développant les talents éclatants de ses membres loin de leur pays natal , celui-ci était le théâtre de luttes acharnées et des guerres les plus sauvages. Les révoltes et les hostilités entreprises par les Liégeois contre leurs princes, commencées sous le règne de Jean de Bavière, aboutissaient à une catastrophe sous celui de Louis de Bourbon. Maestricht, assiégée en 1407 par les Liégeois révoltés , ceux-ci battus à Othée , humiliés et cruellement châtiés à la suite de cette défaite ; la ville de Dinant brûlée et dévastée par Philippe-le-Bon en 1466; enfin, Liège, la ville populeuse et opulente, détruite, pillée, réduite en cendres en 1468, telles sont les étapes douloureuses qui marquent successivement, pendant les trois premiers quarts du quinzième siècle , la marche de l’histoire dans la principauté.
Lorsqu’on lit ces récits de sang, de pillage et de haines, on comprend aisément qu’une situation semblable n’était pas de nature à encourager la culture des arts , et ne pou-
vait promettre l’éclosion d’œuvres nombreuses et remarquables. Les artistes étrangers se tenaient éloignés d’un pays aussi agité; ceux qui y étaient nés et qui auraient pu l’honorer par leurs travaux , devaient préférer habiter des contrées moins profondément troublées. Nous avons vu qu’aucun des Yan Eyck , qu’aucun de leurs disciples , ne vint se fixer à Liège, et ces peintres, qui eurent une influence si marquée sur la direction des arts en Europe, n’en eurent presque pas sur le développement de la peinture dans leur propre patrie. D’autres artistes liégeois trouvèrent de l’emploi à l’étranger. En même temps que Hubert Van Eyck allait se fixer à Gand, on voit un sculpteur , Hennequin de Liège , chargé , en 1380 , de l’exécution du tombeau de Charles V, dans la cathédrale de Rouen, travail important, à en juger par la somme, considérable pour le temps, qu’il coûta (1).
Cependant, malgré les circonstances les moins favorables à un épanouissement véritable des arts , ce serait faire erreur d’en croire les travaux suspendus ; l’état de guerre était devenu en quelque façon la situation normale , et , malgré les troubles et les combats incessants , on trouve au quinzième siècle bien des traces de l’activité des artistes au pays de Liège. Les maisons religieuses étaient d’ailleurs généralement respectées, et les arts y trouvaient encore un asile. Nous avons suivi, dans un chapitre spécial, les travaux des peintres bénédictins de l’abbaye de Sl-Laurent, près Liège. Alors plusieurs monuments s’agrandissent , sont restaurés ou s’achèvent. C’est l’époque où les cathédrales et les grandes collégiales brisent en quelque
(1) Voici l’ordonnance de payement, datée de 1368, citée par M. de la Borde, dans les Ducs de Bourgogne :
« A Hennequin de Liège, Ymaginier, la somme de trois cenz franz, en rabat de la somme de mil franz d’or, en laquelle nous sommes tenus à lui à cause d’une tumbe d’albatre et de marbre , que nous lui faisons faire pour nous , laquelle nous avons ordenné estre mise en cueur de l’église de Rouen, où nous voulons que notre cueur soit enterré , quand il plaira à Dieu que nous irons de vie à trespassement. » (Introduction, p. XXII.)
sorte les parois de leurs nefs latérales , pour ouvrir de nombreuses chapelles qui viennent se loger entre leurs contreforts , répondant à des besoins nouveaux créés par la dévotion des corporations et des familles puissantes. Les belles collégiales de Notre-Dame de Tongres et de S*-Paul, à Liège, sont reconstruites en grande partie. Les chapelles latérales de cette dernière église, de la cathédrale de S'-Lambert, ainsi que sa grande tour, la grande nef de la collégiale de Notre-Dame, de Saint-Trond, sont bâties au XVe siècle. Des peintures murales sont exécutées dans beaucoup d’églises, entre autres dans la dernière que nous venons de citer, dans l’église du Béguinage de la même ville, dans le chœur de la collégiale de Tongres, dans la chapelle du Cornillon, à Liège. Si la plupart de ces peintures ont disparu, quelques noms d’artistes cependant nous ont été conservés, et font connaître qu’alors encore le travail du peintre venait compléter l’œuvre de l’architecte. La peinture était appelée souvent à consacrer les souvenirs des défunts, à rappeler ceux de l’histoire et à rehausser la décoration intérieure des édifices civils et religieux.
A cette époque, des tableaux étaient appendus dans l’intérieur des églises , véritables épitaphes , indiquant la tombe des personnages marquants ou des simples bourgeois qui y étaient enterrés , faisant connaître la date de leur décès et sollicitant pour leur âme les prières des fidèles. Au nombre des rares peintures antérieures au sac de Liège de 1468, nous possédons encore un monument de cette nature. Sa description fera connaître la disposition que l’artiste adoptait généralement dans ces sortes d’épitaphes.
Au centre du tableau, la Ste-Vierge est assise sur un trône de marbre blanc à haut dossier, dont les deux montants sont terminés par des clochetons historiés de quatre figures, qui , dans l’intention de l’artiste, représentent peut-être les quatre grands prophètes. Le fond du haut dossier est en drap d’or, orné d’un diaprage noir. Au-dessus de la Vierge Marie , on voit un joli groupe d’anges à mi-corps. Celui du milieu tient un livre ouvert et semble , de même que les deux anges plus rapprochés de lui , chanter les louanges de
la mère du Sauveur ; les deux autres anges en aubes , qui se trouvent aux deux extrémités , posent sur sa tête une couronne de roses rouges.
La Vierge Marie , dont la chevelure blonde descend sur les épaules, est vêtue d’un manteau couleur de laque pourprée et d’une robe bleu foncé. Le manteau, qui est orné d’une élégante bordure d’or, est enrichi de plusieurs inscriptions; au bord supérieur, près des épaules, se lit la légende : Salve Regina. Au bord inférieur se trouvent les paroles de la salutation angélique : Ave Maria : gratia plena : Dominus tecum : benedictus in mulieribus : et benedictus fructus vent : tui : JhesuXtu. De la main droite elle présente un papillon à l’Enfant Jésus, qu’elle soutient de la main gauche. Celui-ci a la tête ornée du nimbe cruciforme. Il est représenté nu , posé sur un drap blanc , mettant la main sur la poitrine.
Aux pieds de la Stc Vierge, agenouillée sur un terrain couvert de végétation , on voit Ste Madeleine ; elle est vêtue d’un manteau couleur bleu intense et d’une robe rouge garnie de fourrure blanche, laissant paraître les manches d’une robe de dessous couleur laque , ornée de dessins d’or. Elle avance le corps pour baiser les pieds de l’Enfant Jésus , dans une attitude pleine de respect et de tendresse ; à côté d’elle se trouve son attribut distinctif : la boîte à parfums , sur laquelle on lit en lettres d’or le nom de Madelena. A gauche de la Stc Vierge est représenté , dans des proportions fort inférieures à celles des autres figures , le doyen Van der Meulen. Il est à genoux, revêtu d’un ample manteau blanc, bordé d’un galon noir, en-dessous duquel on voit une soutane bleue garnie de fourrure brune. Il porte la tonsure , et a les mains jointes dans l’attitude de la prière ; sur le bras gauche, il tient l’aumusse en fourrure grise. De sa bouche sort une légère banderole sur laquelle on lit la prière qui se retrouve assez souvent sur les pierres tombales de cette époque : O mater dei memento mei.
Aux deux côtés de la composition se trouvent les figures des apôtres SS. Pierre et Paul. A gauche de la Sainte Vierge est Saint Paul tenant un livre de la main droite et le glaive ,
son attribut, de la main gauche. Il est revêtu d’un manteau couleur terre de Sienne naturelle et d’une tunique bleue. Saint Pierre se trouve à droite; il est vêtu d’un manteau couleur de laque foncée et d’une tunique verte. De la main gauche il tient un livre et de la droite il porte une puissante clef en or. Toutes les têtes de Saints sont nimbées et les bords de leurs vêtements sont ornés de riches broderies en or exécutées avec beaucoup de soin. Les figures de ce tableau se détachent sur un fond d’or décoré d’un diaprage lozangé noir, dont les angles sont marqués par des ornements à quatre lobes.
Le panneau a conservé son cadre original ; il est décoré de chaque côté d’un écu armorié; celui de droite porte d’or à la double aigle éployée de sable; celui de gauche, de sable au chef d’argent, chargé de trois fleurs de lis de gueule. Le cadre est peint en rouge sang de bœuf, semé de rosettes jaunes. Dans la partie inférieure, on lit en caractères tracés en couleur blanche l’inscription suivante :
Hic est sepulP Egregifi dms Petrus de Molendino legu doctor decan' et cano ecclis S. Pauli leodien et Sci Salvatoris Traiecten qui obijt anno Dni mille simo CCCCLIX menso mai die XXIII oui* aia requiescat inpace (1).
Cette peinture n’est pas une œuvre de premier , ni même de second ordre ; toutefois, elle est loin d’être sans mérite. Le dessin , à la vérité , manque souvent de correction ; les figures des deux apôtres sont trop trapues ; les types laissent à désirer sous le rapport de la noblesse , et dans le ton des chairs la transparence et la délicatesse des teintes font également défaut. Mais , en revanche , les draperies sont d’une couleur intense et vigoureuse, et le style de la composition
(1) Bois: Haut., 1,01; larg. , 92. Cette peinture est assez bien conservée dans son ensemble ; cependant elle a souffert dans quelques endroits , et des retouches sont particulièrement sensibles dans la tête de sainte Madeleine. — Elle provient de l’église Saint-Paul , de Liège, et appartient à M. Ed. Morren, professeur à l’Université de Liège.
a une véritable ampleur. Le petit groupe d’anges est fort bien conçu, et le mouvement comme le sentiment de sainte Madeleine est plein de délicatesse. La partie la mieux réussie de la peinture est le portrait du doyen Yan der Meulen , dont la figure est très-bien traitée et drapée avec beaucoup de goût. Le mérite principal de l’œuvre est toutefois dans la clarté de la composition et dans son ordonnance toute monumentale.
Comme nous venons de le rappeler, l’usage de placer des tableaux du genre de celui-ci au-dessus de la tombe de personnages de distinction était assez général. Au-dessus du tombeau de Thierry de Nieuwensteen , successeur immédiat de Van der Meulen au décanat de S ‘-Paul, existait une peinture sur laquelle on voyait les images de la Ste Vierge et de S1 Martin. (Nieuwensteen, mort le 15 octobre 1460, était aussi chanoine de St-Martin.) (1)
Pierre Van der Meulen, auquel ce tableau servait d’épitaphe, a été enterré dans la collégiale de Sl-Paul, à côté de la trésorerie, devant l’autel de S. S. Germain et Nicolas, où il disait habituellement la messe. Il était né à Nimègue et fut reçu chanoine à St-Paul au mois de juillet 1409, alors qu’il n’était guère qu’un enfant de dix ans. Élu doyen en 1444, il occupa cette dignité jusqu’à sa mort, survenue en 1459, comme nous venons de le voir. Il était savant; il aimait les arts et la splendeur de son église. Sous son décanat, des travaux considérables se firent à S‘-Paul. L’église fut agrandie, et Van der Meulen fit restaurer plusieurs vitraux du chœur ; il contribua aux frais d’une statue de la Ste Vierge en argent, placée sur le maître-autel l’année
(O On trouve encore d’autres exemples de ce pieux usage, qui exista, au surplus, jusqu’à la fin du XVIIe siècle. En voici un tiré du testament d’un bourgeois de Huy, Jehan de Heren de Griengene , fait en 1438 : Je veule et ordine qu'il soit fait ung tableal la eus soient figurées N. D. et Jacques et ma personnaige et mon nom pour etre attache en Venclosure a V opposite de ma sépulture en l'Eglise des freres Mineurs a Huy etc.
(Testaments conservés aux Archives de la province de Liège. )
de sa mort. D’autres chanoines avaient aussi donné des sommes considérables pour ce travail. (1)
Nous avons décrit minitieusement, avec un détail que le lecteur aura peut-être trouvé excessif, la peinture servant d’épitaphe au tombeau de Van der Meulen , non-seulement parce que ce travail porte une date précise, mais encore parce que ce tableau prouve un fait remarquable : en effet , la manière dans laquelle il est traité nous semble établir à l’évidence que, tandis que les travaux des Van Eyck et de leurs élèves, par une imitation de la nature très-exacte et souvent admirablement réussie , poussaient l’art de la peinture dans une voie entièrement nouvelle, au pays de Liège, — dixneuf ans après la mort du plus jeune et du plus célèbre des Van Eyck, — les artistes travaillaient encore en continuant les traditions et la simplicité monumentale de la peinture des siècles passés. La disposition symétrique, la diversité des proportions, les fonds d’or, l’absence de modelé et de naturalisme, tout dans cette peinture rappelle encore une phase de l’art dont l’école des Van Eyck est sortie depuis longtemps.
Les documents conservés dans les archives du royaume établissent à diverses reprises l’existence d’un maître Antoine , vivant à Liège au quinzième siècle , et y faisant un certain nombre de travaux qui ne paraissent pas avoir été sans importance. Ainsi les comptes du chapitre de St-Pierre constatent que l’année 1454, ce peintre fit plusieurs tableaux pour cette ancienne collégiale ; en 1458, il reçoit le prix de
(î) A sa mort, Van der Meulen légua au trésor de cette église des vêtements sacerdotaux, une belle coupe en argent dorée intérieurement et extérieurement, contenant des reliques; un petit tableau sur lequel était peint avec beaucoup d’art la Tour de Babel : « Tabulant parvant in qua pulchre et magistraliter clepicta est turris Babel, quant carant habeo , » comme s’exprime naïvement le testament. Par ce même document, il légua aussi un assez grand nombre de livres à la bibliothèque de la collégiale.
V. Essai historique de l'église St-Paul ci-devant collégiale, aujourd'hui cathédrale de Liège.
la peinture sur toile d’une image de Ste-Apolline , payée 96 livres, et, deux années plus tard, il restaure un S1 Christophe placé dans la même collégiale. En 1478, le peintre Antoine fit pour le chapitre de Sl-Martin, de Liège, deux peintures, l’une représentant l’Assomption, l’autre la Purification de la Ste Vierge. Enfin, le même artiste a fait, deux ans avant cette dernière date, un tableau important, représentant le Jugement dernier, destiné à orner la salle du Conseil de justice de l’église de Sl-Aubin , à Namur. Cette œuvre fut , par experts , estimée un prix supérieur à celui qui avait d’abord été fixé par une convention avec l’artiste (î).
Il est à regretter qu’il n’existe plus une seule peinture que l’on puisse, avec quelque vraisemblance, attribuer à ce maître. Celle que nous venons de décrire a été faite au temps où le peintre Antoine vivait et travaillait à Liège, v Nous connaissons un tableau d’un ordre beaucoup supérieur, qui doit avoir été peint vers le milieu du quinzième siècle , et que nous croyons pouvoir rattacher à l’histoire de la peinture au pays de Liège , bien que l’artiste et le lieu de provenance soient également inconnus. Ce tableau, que nous avons vu il y a quelques années à Londres , représente , si nous ne nous trompons , l’exhumation du corps de Sl-Hubert dans l’église de St-Pierre, de Liège, et les préparatifs de sa translation (2).
On y voit le corps du saint retiré de son tombeau, en grand cérémonial , au milieu d’une réunion nombreuse ,
(î) V. sur les mentions faites, dans les documents conservés aux archives du royaume, sur le peintre Antoine, de Liège , la notice publiée par M. Pinchart, dans le Messager des sciences historiques , année 1861 , p. 85, et année 1868 , p. 313.
(2) Nous avons vu ce tableau important en 1864. Il faisait alors partie de la collection de Sir Charles Eastlake, président de l’Académie de Londres. Nous ne prîmes , lors de notre visite , que des notes très-superficielles sur cette peinture, ayant l’intention de lui consacrer une étude plus approfondie. Des circonstances particulières abrégèrent notre séjour à Londres et ne nous permirent pas de compléter notre examen. Depuis lors, Sir Charles Eastlake est mort, et aujourd’hui ce tableau fait partie de
dans laquelle on remarque deux évêques , un prince d’un âge avancé , portant un manteau bleu semé de fleurs de lis , et un personnage de rang élevé, revêtu du costume que l’on voit souvent porté par les princes de la maison de Bourgogne. L’action se passe devant un autel de construction assez riche et sur lequel se trouve, très en évidence, une châsse somptueuse. Par les ajours de la clôture du chœur de l’église, on aperçoit le peuple qui cherche à voir la cérémonie et semble y prendre un vif intérêt. L’architecture de l’église et les détails de sculpture , dont les chapiteaux des colonnes, l’autel et ses accessoires, etc., sont dorés , occupent une place considérable dans cette peinture, et ont été, sans aucun doute, peints alors que l’artiste avait le monument sous les yeux. Le caractère des têtes , énergiques et intelligentes , appartient à la race wallonne , et nous avons cru y reconnaître des types liégeois. Le pinceau, dans cette œuvre, est un peu sec; le coloris est vigoureux, et l’ensemble dénote un maître d’un ordre élevé.
Ce maître était-il liégeois? Serait-il le peintre Antoine dont les archives mentionnent les travaux ? — Des suppositions seules sont permises à cet égard. Mais le sujet de la composition , la précision des détails du monument dans lequel la scène se passe , semblent établir que le tableau a été peint à Liège.
la Galerie nationale, à Londres. Que d’œuvres d’art transportées et Axées à jamais de l’autre côté du canal , et qui ont cependant seulement dans le pays où ils ont été créés leur véritable signiûcation et toute leur valeur historique! Y. sur ce tableau : Geschichte der deutschen Kimst, von Ernst Fôrster, vol. II , p. 82.