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CHAPITRE IX

Lambert Lombard (1).

On ignore la date précise de la naissance de Lambert Lombard. Il est né en 1505 ou 1506 (2). Son père s’appelait

(1) On a donné à Lombard les noms de Suavius, Zutman, Sustris, Subterman, Suster, Zustris ou Susterman. Ce dernier nom est encore donné comme étant celui du père du peintre dans le catalogue du musée de Bruxelles publié en 1863. C’est sous les différents noms que nous venons d’indiquer que sont cataloguées les oeuvres de Lombard dans les musées d’Allemagne et d’Italie.

L’origine de cette confusion s’explique par la signature de Suavius, le beau-frère de Lombard, qui portait également le le nom de Lambert, lequel se trouve comme graveur, et peutêtre comme éditeur, sous plusieurs estampes reproduisant les compositions du peintre liégeois. Vasari , qui lui consacre une mention très-flatteuse , parle aussi de Suavius et établit ainsi la dualité de ces artistes. Mais la meilleure autorité en cette matière est celle de Lombard lui-même, dont on a des dessins et une lettre signés Lambert Lombard. En réalité, il n’a jamais porté d’autre nom.

(2) Abry donne la date de 1505; cette date n’est pas infirmée par le portrait gravé qui se trouve en tête de l’opuscule de Lampsonius, et qui , daté de l’an 1551 , dit de Lombard , anno ætatis 45. Si Lombard est né en 1505, il avait, en effet, en 1551 , quarante-cinq ans accomplis.

Grégoire Lombard; il était bourgeois de Liège et avait épousé la fille de Léonard de Sart. Ils habitaient hors de la porte d’Avroy, alors quartier indépendant de la ville de Liège.

Le jeune Lambert apporta en naissant des aptitudes à toutes choses , un goût très-décidé pour les arts et particulièrement pour la peinture. Malgré la condition peu fortunée de ses parents et les circonstances moins favorables encore au milieu desquelles devait se développer son génie naissant, il ne tarda pas à acquérir un talent marquant. Né trente-sept à trente-huit ans après la catastrophe qui avait détruit la ville de Liège et anéanti presque toutes les œuvres d’art dont la vue aurait pu stimuler le peintre, son enfance touchait à cette époque sanglante où les guerres des d’Aremberg et des de Horne ne semblaient plus devoir laisser de place à la culture des arts. L’énergie et les dons naturels du jeune artiste lui permirent cependant de suivre , au milieu des ruines de sa patrie , avec succès sa carrière.

Il fut mis en apprentissage chez un maître qui non-seulement devait lui permettre d’obéir à ses goûts , mais encore assurer le gagne-pain qui lui serait bientôt nécessaire. Il fit des progrès rapides dans l’étude des arts; mais en même temps qu’il s’initiait à la pratique de la peinture , il se prit aussi d’un goût très-vif pour les lettres. Il s’efforça de réparer de son mieux les lacunes qu’une éducation insuffisante avaient laissées dans son instruction.

Lambert Lombard se maria de bonne heure ; dès sa jeunesse, il fit plusieurs voyages et d’assez longs séjours à Middlebourg (i). C’est . dans cette ville qu’il connut Jean Gossaert, dit Jean de Maubeuge ou Mabuse, qui y était alors occupé à des travaux importants. Lombard devint son élève. Bientôt le jeune artiste se lia d’amitié avec Michel Zagrius, greffier de la ville, homme d’un esprit cultivé et grand amateur des arts, qui stimula encore le zèle de Lombard

( 1 ) Van Mander le fait voyager en France et en Allemagne avant d’aller en Italie , mais il ne dit pas sur quelle autorité il appuie cette assertion.

pour l’étude de l'antiquité, véritable passion de tous les érudits de l’époque. Sentant de plus en plus ce qui lui manquait sous le rapport de l’instruction, il se mit à étudier avec ardeur les langues grecque et latine; malheureusement sa position peu fortunée , qui l’obligeait à pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille, ne lui permit pas de pousser ses études linguistiques bien loin. Il se contenta alors de chercher à connaître les auteurs classiques par la lecture des traductions françaises et italiennes. Il lut ainsi les anciens poètes et même les philosophes , surtout ceux qui traitent de la morale. Son biographe, d’ailleurs juge compétent, dit que, pour un homme dépourvu de la connaissance des langues anciennes, le jeune peintre pouvait passer pour un prodige d’érudition ; il assure que l’on rencontrait peu d’hommes, même dans les rangs élevés de la société, ayant autant de lecture que lui.

Son goût pour les lettres et les arts de l’antiquité devait cependant recevoir un nouvel aliment et une satisfaction réelle; il put entreprendre un voyage en Italie sous les auspices les plus favorables. Le cardinal anglais Reginald Pôle , fuyant sa patrie alors en proie aux dissensions religieuses et à la réforme que le roi Henri VIII faisait prévaloir, vint chercher un refuge à Liège; après y avoir fait quelque séjour, il quitta cette ville pour se rendre à Rome. A cette même époque , Érard de la Marck , prince-évêque de Liège, cherchait à rétablir dans la principauté le règne de la paix et des lois, tout en relevant de ses ruines la capitale de ses états. Plusieurs grands édifices s’élevaient à Liège; parmi les plus considérables , il faut citer l’église de Sl-Jacques et le somptueux palais de l’évêque. Érard suivait avec un intérêt particulier cette dernière construction, dont il était le promoteur , et qui portait les armoiries des la Marck sur ses nombreuses façades animées de reliefs et historiées de sculptures. A l’intérieur, il comptait orner les vastes étendues des murailles par les œuvres du pinceau de Lombard et d’autres artistes du pays. Il profita du départ du cardinal Pôle, qui, comme lui, aimait les arts, pour lui faire connaître et lui recommander son peintre favori, le priant de le recevoir parmi sa suite dans le

voyage qu’il allait entreprendre. Pôle accueillit cette demande , et ce fut avec lui que Lombard partit pour Rome. Une pension d’Érard de la Marck pourvut aux besoins de l’artiste pendant le séjour qu’il allait faire en Italie.

Arrivé à Rome, il chercha à compléter ses notions sur l’architecture , dont déjà il s’était occupé , guidé par les conseils d’Arnold Ursus et de Jean Gossaert. Cependant il fut loin de négliger la peinture , son art de prédilection. Indépendamment d’autres travaux, il fit pour le cardinal Pôle un tableau peint en grisaille, représentant une scène tirée des dialogues du philosophe Cebès , qui lui attira les suffrages des connaisseurs de Rome. Chose étrange , cette peinture est la seule œuvre de Lombard dont on trouve, avec l’indication du sujet , la mention dans un document contemporain.

La vue des travaux des grands maîtres de la renaissance exerça naturellement une puissante influence sur la direction des études du peintre liégeois. Admirant Raphaël pour la beauté des lignes et la grâce de la forme, le Titien pour la puissance et le charme du coloris , il paraît avoir éprouvé une prédilection particulière pour les œuvres de Raccio Randinelli , et surtout pour celles d’André Mantegna. Lombard, dans les peintures et les dessins qu’il a faits longtemps après son retour d’Italie, rappelle souvent le style distingué de ce dernier maître.

Il s’appliqua particulièrement à étudier, à dessiner et à mesurer les statues antiques, dans lesquelles les artistes de cette époque cherchaient à trouver une sorte de canon pour les proportions et les différents types du corps humain. L’art, sous l’influence de la renaissance italienne , était devenu savant et même un peu pédant. C’était l’époque des traités de peinture, des dissertations étendues et surtout des règles de proportion pour le corps de l’homme. Léonard de Vinci, en Italie, Albert Durer, en Allemagne, Jean Cousin, en France, avaient chacun fait un travail de ce genre. Lombard suivait trop le courant des idées de son temps pour échapper à cette influence. Esprit méthodique et clair, il fit une sorte de grammaire de l’art dans laquelle il consigna

tout ce qu’il regardait comme des principes au-dessus de la controverse, comme des règles fixes et des préceptes rigoureux. Cette conception d’une bonne grammaire de l’art le préoccupa même jusqu’à la fin de ses jours ; dans une lettre qu’il écrivit en 1565 , un an avant sa mort , à Vasari, il suggère au peintre historien la pensée d’enrichir la postérité d’un semblable travail (i). A cette occasion, il développe quelques-unes de ses propres vues sur la manière de composer une grammaire de ce genre , et les mesures à prendre sur les différents types consacrés par la statuaire antique. Il désigne comme les meilleurs modèles à suivre, quant aux proportions, les colosses du Monte-Cavallo , le Laocoon , l’Apollon, la Venus, etc. Cette méthode a depuis été mise en usage dans renseignement des beaux-arts par la plupart des Académies.

L’artiste était dans toute l’ardeur de ses études lorsque survint un événement regrettable pour la principauté de Liège , mais surtout de l’importance la plus fâcheuse pour le développement du talent de Lombard et l’avenir de ses travaux. Le 16 février 1538, Érard de la Marck mourut. Ce prince, doué d’un goût très-vif pour les arts, avait donné, comme nous l’avons vu, un essor marqué aux travaux de l’architecture et de la sculpture. A Liège, il avait édifié le palais somptueux qui , malgré l’incendie de la façade principale , malgré de nombreuses mutilations et des restaurations inintelligentes , est encore dans nos régions l’un des monuments civils les plus intéressants de la première moitié du XVIe siècle. Sous son règne , les voussoirs du porche de la cathédrale Sl-Lambert avaient été historiés de nombreuses statues dues au ciseau de Susterman , que l’on admirait encore au moment de la démolition de ce monument. Il fit placer au milieu du choeur de sa cathédrale son propre tombeau , et , si ce travail ne donnait peut-être pas une haute idée du goût du temps , il se distinguait au moins par une grande richesse et cette simple inscription :

Er ardus a Marka, mortem prœ oculis hàbens, vivus posuit.

(î) Gaye, Carteggio inedito d'artisti, tome III, p. 173.

Il donna , enfin , au trésor de la cathédrale un magnifique reliquaire de S^Lambert , en argent repoussé et doré , dont la tête est , dit-on , le portrait d’Érard lui-même , et dont le soubassement représente six scènes en haut relief de la vie du saint. Le ciseleur H. Zutman y travailla depuis l’année 1505 jusqu’à l’année 1513, et l’évêque y consacra la somme, alors très-considérable, de cent mille couronnes. L’œuvre, quoique dépouillée d’une grande partie de ses joyaux , et très-probablement d’un dais supporté par des colonnettes qui surmontait la tête, est restée le monument le plus populaire de la cathédrale de Liège. Si le règne d’Érard se fut prolongé, il n’est pas douteux que Lombard eût été chargé de ces importants travaux qui lui firent défaut sous les successeurs d’Érard, et à l’accomplissement desquels ses études en Italie n’étaient d’ailleurs qu’une préparation. La mort du protecteur de Lombard , en supprimant la pension dont il jouissait, l’obligea à revenir à Liège en 1539.

Il n’existe aucun renseignement sur la suite des travaux entrepris par Lambert Lombard après son retour dans sa patrie. On sait seulement que , agréable de sa personne aux différents princes-évêques qui se succédèrent après la mort d’Erard delà Marck, il fut reçu, non sans distinction, par Corneille de Bergh , par Georges d’Autriche et Robert de Bergh ; il ne fut cependant employé à aucun travail qui eût pu donner à son pinceau tout l’essor dont il était capable.

Lombard semble avoir eu cette honnête fierté qui, dit-on, convient à l’honnête homme. Tout en se considérant comme le client des évêques, se tenant en quelque façon à leur disposition , il attendait qu’on vînt demander son travail , ne voulant pas solliciter des commandes. Artiste actif, laborieux , exerçant des talents divers , porté à cultiver son esprit , à augmenter sans cesse son savoir et à acquérir des connaissances, il ne fut pas peintre très-productif. Il le parut d’autant moins que, se conformant au goût de son époque, il peignit presque toujours des triptyques, des tableaux d’autel , dont les volets , peints des deux côtés , réclament naturellement un double travail. Dans son art, il semble avoir poursuivi un idéal difficile à atteindre , et

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sont-ils pas faciles à déterminer , d’autant que les points de

Il fit beaucoup de dessins qu’il exécutait facilement , soit à la plume, soit au lavis à l’encre de Chine, quelquefois rehaussés de sanguine. Il s’en est conservé un grand nombre, et ils donnent bien l’intelligence de sa manière et de son style. Contrairement à ses tableaux, ces dessins sont souvent signés et datés. Il était généreux de ses compositions et en faisait fréquemment pour des confrères moins bien doués sous le rapport de l’imagination. Il dessinait ainsi pour les peintres, les peintres verriers, les sculpteurs, les graveurs et les orfèvres. Bien qu’il n’ait pas lui-même manié le burin, il avait , comme Raphaël d’Urbin et d’autres peintres , organisé un atelier où il initiait des jeunes gens à l’art du dessin et de la gravure. Lorsqu’il reconnaissait des aptitudes particulières à l’un de ses disciples , il le patronait et lui facilitait le voyage en Italie, qui alors semblait indispensable à l’éducation d’un artiste, en obtenant des subsides sollicités auprès de ses amis , et auxquels il contribuait quelquefois de ses propres deniers.

Dans la peinture, il forma plusieurs élèves distingués. Le plus brillant, celui qui conserva le plus fidèlement les traditions du maître, était Franc Floris. Guillaume Caïus, d’Anvers , et Hubert Colzius , de Yenloo , lui firent également honneur. A ces noms, il faut ajouter celui de Jean Ramey , dont nous ferons connaître quelques travaux, et Dominique Lampson, de Bruges, le secrétaire de plusieurs évêques de Liège, l’ami et le biographe de Lombard.

Une trentaine de compositions de Lombard ont été reproduites par la gravure. Il était également architecte ; mais, s’il n’est pas facile d’établir son œuvre comme peintre, il est plus difficile encore de faire connaître ses travaux dans le domaine de l’architecture. Les écrivains et la tradition cependant lui attribuent différentes constructions dans sa ville natale.

Il est certain qu’il a bâti, pour le seigneur hollandais Jean Oems de YVyngaerde, chanoine écolàtre de S‘-Lambert,

une maison importante , située vis-à-vis du beau portail de la cathédrale. C’était un hôtel d’ordre corinthien composite , orné de sculptures et des armoiries de son propriétaire, encastrées dans l’attique de la corniche. Il fut achevé en 1548, et eut un si grand succès qu’on regretta à cette époque de voir le palais épiscopal construit dans le style ogival. Il serait difficile aujourd’hui de s’associer à ces regrets. Quoique le palais d’Érard de la Marck soit bâti à la dernière période de la décadence, d’un style qui, à Liège, était national depuis bien des siècles , comme il l’était d’ailleurs dans toute l’Europe chrétienne, cette décadence même avait encore une poésie et une vitalité qui a toujours fait défaut aux importations de la renaissance italienne. La maison d’Oems de Wyngaerde fut démolie en 1829 pour faire place à la maison connue sous le nom de Pavillon Anglais.

Lombard avait également construit pour Liévin Vanderbecke (Laevinus Torrentius) , vicaire-général du diocèse, fort connu de son temps comme poète , une maison spacieuse , richement ornementée , située dans un lieu élevé et ouvert, au dire d’Ortélius (î).

La tradition, enfin, lui attribue la construction d’une maison existant encore rue Haute-Sauvenière , à Liège (2) (c’est peut-être la maison citée par Ortélius ? ) , et celle de la façade du portail de l’église S^Jacques, à Liège. Cette façade , du style de la plus élégante renaissance italienne, dont elle est

(1) Cuius quidem rei vel solæ fidem faciant , pulchrae aedes quas Dn Laevinus Torrentius vir eximius , et nostro hoc saeculo Lyrici princeps carminis , suo sumptu extruxit , in quïbus ut loco ab omni ea parte aperto, quae ad salubritatem requiritur , adiutus :ita singulas earum partes congruê disponendo (ut in eo Lamberti Lombardi pictoris quondam et philosophi celeberrimi inter Eburones, felicem in architectura manum agnoscas ) singulisq. sua aptando ornamenta est adsequutus , ut his amoenius nihil esse possit , nec quamvis non ita amplo in spatio laxitatem desideres.

Itinerarium per nonnullas Galliae Belgicae partes , Abra hami Ortelii et Joannis Viviani. MDLXXXIV.

(2) Appartenant actuellement à M. le général de Wittert.

un exemple presque unique dans l’ancien pays de Liège , pourrait bien être de Lombard. Prise en soi, comme œuvre isolée , elle ferait honneur à son talent ; comme annexe d’une église d’un style très-différent , elle est un témoignage de l’ardeur novatrice de cette époque , qui , en brisant avec les meilleures traditions , prétendait tout régénérer. Il convient cependant de remarquer qu’aucun document ancien ne désigne Lombard comme l’architecte de cette façade. * l^ambèrtTLom^ faisait collection de

dessins, de pierres gravées et surtout de médailles. Il avait une science particulière pour déterminer ces dernières et en déchiffrer les inscriptions. Dans nos contrées, il peut être considéré comme le fondateur de la numismatique , et il avait initié non-seulement à ses goûts , mais encore à ses connaissances spéciales son élève Goltzius, qui s’acquit une grande renommée par ses publications sur les médailles grecques et romaines. Ce qui est plus remarquable , c’est que le peintre liégeois n’est pas resté indifférent à l’étude des antiquités de son pays et s’est occupé des œuvres de l’art du moyen-âge.

Il fut pendant longtemps échevin de la justice d’Avroy et se maria trois fois. Sa seconde femme était sœur du graveur Suavius. Il eut cinq filles, dont plusieurs épousèrent des artistes.

Lombard mourut au mois d’août de l’an 1566 (1).

Les nombreux portraits gravés et peints qui existent de Lambert Lombard — il s’en est conservé un fort beau de la

(1) Moritur Leodii , hoc tempore Lambertus Lombardus pictor percelebris , qui ultra artem pictoriam architectus quoque fuit proestantissimus , ac simul peritissimorum pictorurn magister , etc. , etc.

Chapeauville, t. III, p. 424. A la fin des événements de l’an 1566.

Herman de Wachtendonck a ajouté en note à son exemplaire : 1566 in augusto. Y. le Bulletin de V Institut archéologique liégeois , notice de L. M. Polain sur un évangéliaire de l’église Saint-Jean, à Liège, tome I, page 343 et suivantes.

main même du peintre — font de sa physionomie un type de la race wallonne dans ce qu’elle a de meilleur. L’énergie, 1 intelligence , la loyauté se lisent dans ses traits. Son biographe Lampsonius ne dément en rien l’idée que l’on peut se faire de l’homme d’après sa physionomie. Lombard ne paraît pas seulement avoir été un artiste sachant ce qu’il devait à son art : c’était un homme pénétré de ce que l’homme doit à soi-même , à la culture de son esprit , à ses semblables. Il vivait en relations avec beaucoup d’hommes distingués de son temps. Dans une lettre à Vasari écrite en italien , bien qu’il s’exprime dans une langue qui lui était étrangère depuis vingt-cinq ans, comme il le fait observer lui-même, on reconnaît l’homme habitué à chercher les grâces du style et qui n’est pas fâché de montrer quelque peu de cette érudition si prisée au seizième siècle.

La légende, qui a dénaturé l’histoire de beaucoup d’artistes, a cherché à répandre de la poésie sur la fin de Lombard, en le faisant mourir pauvre à l’hospice du mont Cornillon. Il serait difficile de dire où cette fiction a pris naissance.

L’opuscule de Lampson , publié un an avant la mort du peintre, le représente comme un homme se livrant à quelque dépense pour ses collections d’antiquités et aidant de sa bourse ses élèves qui se rendaient à Rome. La lettre que nous venons de citer, et qui est écrite le 26 avril 1565 (l’année qui a précédé la mort de l’artiste), demande à Vasari des dessins de Margaritone, de Gaddi et de Giotto, pour comparer les compositions de ces anciens maîtres italiens avec des vitraux et des œuvres d’art du moyen-âge se trouvant dans les monastères de l’ancien pays de Liège. Écrite d’ailleurs sur un ton enjoué , cette lettre montre l’artiste occupé de ses études archéologiques, et ayant, malgré ses soixante ans, le désir de refaire un voyage en Italie. Peut-on admettre qu’un homme dans cette situation dût, peu de mois après, se réfugier dans un hôpital pour y mourir?

Le baron de Villenfagne est d’ailleurs le premier auteur qui fasse mention de cette légende, et c’est pour la révoquer en doute. Il est donc permis de ranger l’histoire de la mort de Lombard à l’hôpital du mont Cornillon avec celle

de la retraite de Memling à l’hospice de Saint-Jean, à Bruges, et quelques autres récits de ce genre (t).

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