‹ Histoire de la peinture au pays de LiegeChapitre 2 sur 71 · INT RO DU CTI O IV · texte numérisé non relu

INT RO DU CTI O IV

L’histoire de la peinture au pays de Liège offre un intérêt particulier, des difficultés nombreuses, et les recherches dont elle est 1 objet seront souvent la source de mécomptes et de regrets. Les travaux de l’historien n’aboutiront pas à éclairer le passé d’une lumière assez vive pour faire apparaître toute la vérité. Cependant la matière est plus féconde qu’on ne le croit généralement. Sans doute , sur les bords de la Meuse, les créations de la peinture n’atteignirent, ni à 1 inspiration ascétique et à l’éclat des écoles de l’Italie,

ni à la vie et à la spontanéité de l’école flamande , ni aux charmes et à la gracieuse tendresse des peintres de Cologne des XIVe et XVe siècles. Mais il ne faut pas contester aux habitants des contrées riveraines de ce fleuve le génie des arts, ni leur refuser la justice due aux œuvres dont nous allons essayer de reconstituer l’histoire.

Malheureusement, dans l’histoire des arts, c’est souvent la mode et l’engoûment qui prononcent les jugements , et il faut des siècles pour réformer leurs arrêts. Les opinions qui ont réussi à faire loi sont souvent si absolues, que l’on a cru pouvoir tout refuser dans le domaine de l’art à des peuples entiers, par la raison que l’on ne pouvait tout leur accorder. La Providence, qui distribue les dons aux nations comme aux individus , n’agit heureusement pas comme les hommes. L’art est une fleur qui germe sur plus de sols qu’on n’est généralement disposé à le croire. La peinture est une sorte de langue naturelle que presque tous les peuples civilisés ont appris à parler, et qui de bonne heure a été connue et cultivée dans l’ancien pays de Liège. Elle y a donné naissance à des talents, à des œuvres de mérite, tout comme sur les bords de l’Arno , du Tibre, du Rhin ou de l’Escaut. Le christianisme, comme dans les pays les plus favorisés, a apporté dans les contrées limitrophes de la Meuse son culte, sa poésie et tous les élans d’un peuple converti, ennobli, adouci; toute l’effusion

qui se traduit d’ordinaire, soit par le chant du poëte, soit par les œuvres de l’artiste , quelquefois par l’un et par l’autre. Sans doute le génie actif, intelligent, vif et mobile des races wallonnes les rendaient propres au travail de l’esprit, comme aux productions de l’adresse manuelle. Aussi y eût-il des périodes historiques où l’on vit la Principauté de Liège se maintenir au niveau des grands pays , et les eaux de la Meuse réfléter de riches abbayes où se cultivèrent tous les arts ; des églises d’une architecture très-pure, dans laquelle venaient pour ainsi dire s’étreindre le génie français et le génie germanique ; des monuments tout historiés intérieurement et extérieurement des œuvres de la statuaire et de celles de la peinture; enfin, de populeuses cités où la noblesse, le clergé et de puissantes corporations ne pouvaient — tel était l’esprit du temps — témoigner de leur grandeur et manifester leur opulence sans avoir recours aux créations imagées de l’art.

Mais il n’en est 'pas moins vrai que, dans ce pays, toute une série de circonstances fatidiques semble avoir pesé sur le développement de l’art de la peinture. Les révolutions de l’histoire ont détruit les œuvres , ont dérouté les artistes ou les ont éloignés de leur patrie, rendant ainsi plus ardues et souvent stériles les recherches de l’historien , en détruisant l’unité du récit et en rompant en quelque sorte le fil de la narration. C’est la raison peut-être pour laquelle les

travaux préparatoires sont si peu nombreux et si insuffisants. On ne peut contester que, chez la plupart des nations, les cités où les artistes vivaient autrefois en grand nombre ont eu à subir des vicissitudes ; quelques-unes ont été le théâtre d’événements douloureux , et il en est peu , même parmi les privilégiées, qui n’aient eu à enregistrer des pertes irréparables; mais sur les villes du pays de Liège, et notamment sur sa capitale, une suite de faits a pesé de la manière la plus fâcheuse , et a presque complètement détruit , dispersé et éloigné sans retour les œuvres de ses artistes et surtout de ses peintres d’autrefois ; rien n’est plus difficile aujourd’hui que de reconstituer le faisceau des produits de leur travail. Lorsqu’on parcourt les villes d’Anvers, de Bruges, de Cologne, de Brunswick, de Nuremberg , Venise et les villes de l’Italie ou de l’Espagne, et que l’on compare l’histoire de ces cités avec ce que l’art national y a laissé de monuments , on y constatera sans doute des pertes nombreuses et regrettables. Mais si l’on visite dans le même esprit la capitale de l’ancienne principauté de Liège, qui , à la vérité , n’a peut-être jamais égalé entièrement les richesses de ses rivales , il est aujourd’hui impossible de rendre justice, ni au talent de ses artistes, ni à l’élan de ces générations qui, pendant des siècles, ont fondé, bâti, enrichi et orné les monuments de leur ville. Sur le petit nombre de reliques qui subsistent, il est impossible de se rendre compte de tout ce qui a été détruit , de tout ce qui est irrévocablement perdu. Il faut avoir compulsé avec persévérance les écrivains généralement fort laconiques à l’endroit des artistes ; il faut avoir fouillé

tous ses monuments, parcouru les musées de l’étranger et du pays ; il faut avoir visité les collections des particuliers,

— toutes ces nécropoles de l’art devenu objet de curiosité,

— pour comprendre la différence existant entre un passé qui n’est pas sans gloire et le dénûment actuel des villes wallonnes.

Il ne sera pas difficile , dans le courant de l’histoire que nous allons tenter d’écrire, de retrouver les traces de l’activité des artistes dans le domaine de la peinture , et , si les monuments mêmes sont devenus rares dans le pays, il est au moins aisé de démontrer que beaucoup d’artistes y ont vu le jour. Il sera facile aussi de faire connaître quelques-uns des faits qui ont contrarié ou empêché leur développement dans leur patrie, ou qui ont détruit et dispersé les travaux qu’ils y avaient laissés. Nous allons en indiquer quelques-uns des plus considérables :

Tout au début de l’histoire de la peinture moderne, l’ancien pays de Liège donne naissance à une famille dont le nom a été célébré dans tous les pays et dont les membres ont laissé des travaux nombreux , qui , heureusement , subsistent encore pour la plupart. Mais c’est à peine si la

famille des Van Eyck entre un moment en contact avec l’histoire de leur pays natal. Leur influence dans le développement de l’art y est nulle, ou tout au moins on ne peut la faire entrer en ligne de compte dans l’histoire de la peinture au pays de Liège. Jean Van Eyck a' très-probablement vécu quelque temps à Liège au début de sa carrière. Son premier patron fut le prince Jean de Bavière, que certainement il suivit en Hollande. Mais après la mort de son premier protecteur, le brillant peintre devint le client des ducs de Bourgogne , qui , en accordant généreusement des faveurs à l’artiste, ne cessèrent d’accabler d’une guerre implacable sa patrie, alors si malheureuse. Le même Philippe-le-Bon, qui donnait à Jean Van Eyck et peut-être à ses frères des places et des commandes, dévasta sans merci l’une des villes les plus opulentes du pays wallon, Dinant, laissant à son héritier le soin de faire subir le même sort à la ville de Liège , en causant aux arts, par le sac de cette capitale, une de ces pertes dont les conséquences ne peuvent plus se calculer aujourd’hui. Le dommage fut immense. Pendant longtemps, les historiens ont assuré que la fureur destructrice des hordes bourguignonnes s’était arrêtée au seuil des églises et des monuments religieux ; mais des publications récentes ont prouvé qu’il n’en était pas ainsi. Les murs seuls des temples furent épargnés, mais tout ce qui pouvait s’enlever, vases sacrés, reliquaires, vêtements sacerdotaux, broderies, images, œuvres d’art , tout ce qui pouvait être arraché , emporté , vendu, fut pillé avec une indicible sauvagerie, et bientôt le Hainaut , la Picardie et les provinces de la Bourgogne

furent couvertes de dépouilles liégeoises (1). Nous le répétons : il serait difficile de faire le bilan des pertes de l’art dans ce naufrage général de la richesse , des libertés et de la puissance liégeoises. Disons seulement que les monuments de l’art antérieurs à cette triste époque sont des plus rares dans la ville capitale du pays de Liège ; que les frères Van Eyck, dont le plus jeune, au surplus, mourut dix-huit ans avant cette catastrophe, n’avaient pas un seul de leurs travaux connu à Liège, et, si leur influence s’y fit sentir sous une forme quelconque , ce fut par les vitraux que leurs élèves exécutèrent, dit-on, pour les fenêtres de l’ancienne cathédrale de Saint-Lambert.

Cependant une population énergique, attachée au sol appauvri et humilié de la patrie , travailla bientôt à réparer ces malheurs, et, dès le début du XVIe siècle, un prince sage , éclairé , très-ami des arts , donna une large impulsion aux dispositions heureuses dont le peuple était alors animé. Avec l’avénement d’Érard de la Marck, beaucoup d’édifices sont fondés et surgissent de terre , des hommes de talent se produisent. Un peintre de grand mérite , Lambert Lombard, paraît à point pour réaliser une partie des

( 1 ) V. la liste d’objets enlevés de Liège en 1468 , conservée aux archives de l’État à Liège et publiée par M. S. Bormans dans 1 e Bulletin de l'Institut, archéologique liégeois , t. VIII, 2e livraison.

desseins du prince. Mais ces projets, qui pouvaient donner un grand essor à la peinture, en ouvrant dans le palais des princes un champ vaste au peintre Lombard , ne devaient pas aboutir. Erard meurt au moment où allaient commencer les travaux pour lesquels l’artiste s’était préparé par ses études en Italie. Ses nombreux talents trouvèrent peu d’emploi. Cependant il fait école; pendant le XVIe et le XVIIe siècle un assez grand nombre de peintres de mérite apparaissent, et, s’il en est parmi eux qui s’expatrient, il en est d’autres qui donnent un certain lustre artistique aux règnes agités des différents princes de la maison de Bavière. Lun de ceux-ci devait être la cause d’une nouvelle et importante perte qui a encore diminué d’une manière bien sensible le nombre des œuvres marquantes laissées par les peintres des bords de la Meuse. Maximilien-Henri de Bavière, prince-évêque, amateur des beaux-arts , mais qui sut peu s’identifier au peuple soumis à son gouvernement, recueillit dans les monuments et chez les particuliers de Liège les meilleurs tableaux qu’il pût se procurer pour en orner sa résidence de Bonn. En 1689, ce palais, avec toutes les œuvres d’art qui y étaient contenues, fut brûlé pendant le siège que les impériaux et leurs alliés faisaient de la ville.

Les arts devaient, à cette même époque, essuyer d’autres pertes encore. La mode, qui faisait sentir son capricieux mais tyrannique empire sur les artistes, le fit peser bien

plus encore sur les goûts et les prédilections d’un peuple trop mobile et trop peu respectueux pour ce qu’il n’aurait dû cesser de regarder comme ses propres gloires et les titres les plus précieux de ses annales.

Pendant le XVIIe siècle et le siècle suivant, on voit disparaître des monuments et des églises les œuvres d’art et les tableaux qui souvent furent aliénés par ceux-là mêmes dont les soins auraient dû veiller à leur conservation.

Les triptyques peints de la main de Lombard et de ses élèves qui ornaient les autels des églises et des chapelles, sous prétexte qu’ils commençaient à se détériorer par l’action de l’humidité, mais en réalité parce que la forme générale de ces autels ne répondait plus au goût du jour, sont aliénés et vendus. Alors les énormes retables en marbre réel ou en marbres peints , les frontons démesurés soutenus par des colonnes commencent à jouir de la vogue, et, pour leur faire place, on démembre les triptyques, on rend aveugles les baies des chœurs, après les avoir dépouillées de leurs verrières peintes. On détruit même celles-ci presque partout, sans autre objet que celui de rendre 1 aspect des églises plus simple ou de les égayer par un jour plus abondant. C’est alors que passent dans des mains étrangères des tableaux de Flémalle, de Damri et surtout de Douffet. C’est alors que le stuc et les ornements parasites envahirent la sévérité des églises gothiques, que le verre blanc remplaça les émaux des peintres verriers liégeois des XIVe et XVe siècles , que les nefs , les chapiteaux et toute 1 ornementation sculptée des églises fut modernisée , et que même les tombeaux des évêques , qui reposaient à

la cathédrale de St-Lambert, furent éloignés pour être remplacés par un pavé de marbre noir et blanc, et par des tablettes où la date de la mort .de ces princes et de ces prêtres était rappelée en lettres dorées.

C’est ainsi que bien des monuments disparurent , et lorsqu’à la fin du XVIIIe sièle passa sur l’Europe cette tourmente qui devait punir tant de désordres et de méfaits par des désordres et des méfaits plus grands, il semble que, pour ce qui regarde les œuvres de l’art dans l’ancienne principauté, la besogne de la Révolution était déjà faite en grande partie. Cependant il restait encore beaucoup à détruire , à mutiler et à disperser ; ce qui restait à faire fut consommé lorsque la Révolution inaugura un ordre de choses nouveau. Alors furent détruits les hospices , les maisons de corporations, les couvents, un grand nombre d’églises et la cathédrale de SVLambert, dans laquelle les évêques, les chanoines, les patriciens et le peuple luimême avaient depuis cinq siècles accumulé de nombreux monuments de l’art. Au vandalisme furieux et cupide des bandes bourguignonnes de 1468 succéda, en 1794 et les années suivantes, la destruction calculée, méthodique et organisée des commissaires de la République française, aidés, l’histoire doit le constater, par des spoliateurs indigènes qui, en dépouillant les monuments de leur patrie, en les détruisant, se donnaient le nom de patriotes. On

démolit à cette époque avec un certain ordre. On brisa les tombeaux, mais on utilisa les matériaux dont ils étaient construits. On fondit des statues, mais on eût soin de séparer le bronze de la dorure, et d’inventorier lun et l’autre. On détruisit les autels, mais on en emporta les entablements et les colonnes. On mit au creuset les pièces les plus précieuses de l’ancienne orfèvrerie du pays , mais le métal de ces châsses et de ces vases sacrés payait une partie des frais de la guerre. On enleva toutes les meilleures peintures qui ornaient les églises , les hôpitaux , les couvents, mais on en dressa un catalogue — incomplet, à la vérité, — et les toiles, roulées sur des cylindres en bois, furent envoyées à Paris pour y enrichir le grand musée qui se formait alors des dépouilles de tant de nations.

Mais l’immensité du butin apporté à Paris et accumulé à cette époque dans les magasins du Louvre et de Versailles rendait bien difficile le classement et surtout le placement convenable de toutes ces œuvres d’art. Bientôt il fut question d’organiser des musées dans les départements, et un arrêté du 14 fructidor an VIII décréta la formation de quinze collections départementales dans les villes de Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Lille, Caen, Mayence, Rennes et Nancy. Un très-petit nombre des tableaux emportés de Liège furent placés dans

le musée de Paris , et la plupart servirent à former les fonds des différents musées qui viennent detre énqmérés. Les villes favorisées vantèrent hautement la générosité du premier consul et les trésors de l’art quelles devaient à sa munificence. La ville de Liège n’obtint aucune sorte de compensation pour ce qui lui avait été enlevé , et ses meilleurs tableaux échus aux collections départementales y sont encore ; car , lorsque les puissances alliées , usant à leur tour des droits fort légitimes cette fois de la victoire , reprirent ce qui leur avait été enlevé , on ne songea guère à réclamer , en dehors de ce qui existait encore au musée de Paris, les peintures conquises dans l’ancienne principauté. Aussi , lors de la restitution générale qui se fit des œuvres d’art, en 1815, la ville de Liège obtint six toiles qui lui avaient appartenu autrefois, et plusieurs d’entre elles étaient dans un assez triste état. C’était à peu près la cinquième partie de la liste , d’ailleurs incomplète, dressée lors de l’enlèvement des œuvres d’art. Le reste fut perdu sans retour pour le pays de Liège.

C’est cependant au milieu de toutes ces ruines, c’est en recherchant les débris éparpillés de toutes parts , que l'historien doit reconstituer un passé qu’il n’est ni sans intérêt, ni sans utilité de connaître aujourd’hui. La destruction et la dispersion des monuments toutefois ne sont pas les seules difficultés qu’il ait à rencontrer dans l’ac-

complissement de sa tâche. Il n’a presque aucun guide , aucun travail qui lui en ait au moins préparé quelques-uns des éléments. Seul, pour le dix-septième siècle, un livre bizarre, incorrect, souvent ridicule, mais attachant cependant par la multitude de faits qu’il contient et un certain bon sens dont l’auteur fait preuve dans les appréciations ; un livre vient combler une assez grande lacune : c’est celui du graveur Abry (1). Après lui, l’historien aura beau compulser les écrits du baron de Villenfagne ; Saumery et le petit nombre d’écrivains qui se sont occupés de l’histoire de l’art au Pays de Liège , il trouvera qu’ils ne font guère que reproduire , sans les citer toutefois , « les Hommes illustres de la nation liégeoise. » Pour le reste, il en est réduit à des indications éparses et aux monuments, comme nous l’avons dit, dispersés. Il lui sera donc bien difficile de tracer un tableau exact et de rester toujours dans la vérité des faits. Sa tâche est devenue ardue, difficile, et, en l’abordant, il est certain d’avance de n’y pouvoir satisfaire que d’une manière incomplète , car il ne peut plus que glaner là où autrefois il y avait une moisson complète. C’est peut-être une raison pour accueillir avec indulgence le résultat de ses investigations.

(1) Les Sommes illustres de la nation liégeoise , par Louis Abry, édités par H. Helbig et S. Bormans. Liège, 1867.

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