‹ Histoire de la peinture au pays de LiegeChapitre 3 sur 71 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les beaux-arts au pays de Liège depuis Pavénement du christianisme jusqu’à la fin du XIIe siècle.

Il est difficile de croire qu’avant Pavénement du christianisme il ait existé un état assez avancé de civilisation chez les peuplades habitant le pays des Éburons, la Tongrie, la Taxandrie et tous les bords de la Meuse dans l’ancienne Belgique , pour que les arts aient pu y trouver une culture quelconque. On peut même admettre que ce degré de civilisation n’existait pas; car, malgré les poteries, les armes, les miroirs et les fragments de bijouteries que les fouilles pratiquées aux sièges des anciennes colonies gallo-romaines amènent si fréquemment au jour, il n’y a là rien qui permette de croire à l’existence des arts dans le véritable sens du mot , et surtout d’arts qui auraient été cultivés dans les pays mêmes où ces découvertes se font actuellement. Il est hors de doute que ces restes d’une époque qui ne semble plus appartenir à la barbarie, et qui suppose même le développement d’un certain luxe dans l’état social, n’ont pu exercer aucune influence sur la nature et le caractère des arts qui devaient se développer et fleurir plus tard dans ces régions.

Il n’en est plus de même lorsque la lumière du christianisme fut introduite dans ces contrées. Lorsque Remacle , sous Sigebert III, prêchant la foi chrétienne dans les montagnes boisées des Ardennes , renversant les pierres que les habitants de ces sites sauvages adoraient comme des divinités (1), commençant le travail de régénération qui devait être continué par son successeur saint Hubert ; lorsque Follian et ses frères, sur le territoire de Namur et de Fosses; lorsque saint Lambert, au pays de Liège et dans la Taxandrie, eurent insensiblement fait pénétrer les enseignements de l’Évangile au sein des populations rudes et barbares de ces différentes régions , un ordre de choses nouveau commença à s’établir.

La doctrine répandue par ces premiers pionniers de la civilisation chrétienne , en donnant un essor nouveau et inconnu aux âmes, créait aussi des besoins nouveaux qui ne pouvaient être satisfaits qu’avec le secours des arts. Bientôt s’élevèrent des oratoires et des chapelles , puis des monastères et des églises , venant de toutes parts se substituer aux autels des idoles renversées. Saint Remacle fonda Stavelot ; saint Willibrod fonda Echternach. Saint Hubert et saint Trudo fondèrent des monastères autour desquels vinrent se grouper des habitations et s’édifier des villes qui portent encore leur nom. La ville de Fosses doit son existence au moustier que fonda saint Follian et ses compagnons. Saint Lambert rebâtit , en l’agrandissant, le premier oratoire fondé sur la Légia par Monulphe.

Avec ces missions et les établissements qui en furent les conséquences, se développèrent les nombreuses abbayes de l’ordre de Sl-Benoit, qui avaient étendu leur règle primitive à la culture des lettres , des sciences et des arts. Saint Boniface lui-même avait recommandé l’étude et la pratique des arts aux établissements monastiques. D’un autre côté, l’exemple donné par le fondateur de Fosses et ses coopérateurs ne devait pas être perdu

(1) ChapeaüVille : Gesta Pontife. Leodiens., t. I, p. 91 et suivantes.

pour les lévites de son pays. D’autres missionnaires vinrent d’Angleterre, et ces missions anglo-saxonnes exercèrent une grande influence en Belgique dans le VIIe et le VIIIe siècle. Leur influence marqua bientôt dans le domaine de l’art; les successeurs de Follian apportèrent avec eux un art qui, dans leur pays, avait déjà pris un caractère particulier et un certain développement (1) : l’art d’enluminer et d’historier de miniatures les livres écrits sur velin et consacrés au culte.

L’extrême rareté des renseignements relatifs à l’histoire de l’art de ce temps ne permet d’en signaler , ni les premiers essais , ni les conséquences de ceâ premières tentatives. Il suffira de constater que le plus ancien monument parvenu jusqu’à nous, appartenant à l’art de la peinture, porte le double caractère d’un travail exécuté dans un monastère et de l’influence anglo-saxonne qui était dominante à l’époque où il a été créé. On voit, dans le trésor de l’église primaire de Maeseyck, deux évangéliaires sur velin qui ont été peints par les deux saintes sœurs, Herlinde et Relinde, abbesses au VIIe siècle de l’antique moustier d’Alten Eyclc. Les anciens chroniqueurs vantent l’habileté de ces sœurs dans les arts de la peinture et de la broderie, et l’on ne peut contester aux manuscrits que nous venons de citer une certaine intelligence de l’art de l’enluminure ; la peinture de l’ornementation et des initiales répond entièrement au style sévèrement caractérisé des plus anciennes miniatures saxonnes, et l’authenticité de ce travail a reçu récemment une nouvelle confirmation par la broderie d’une chasuble trouvée dans une châsse conservée à Maeseyck , et dont une inscription sur parchemin fait remonter le travail aux deux sœurs (2). Ces broderies en

(1) Mémoire en réponse à la question : « Quel est le point de départ et quel a été le caractère de l’école flamande, etc. , par M. Heris. » Couronné par l’Académie royale, le 22 septembre 1855.

(2) Voici le texte de cette inscription :

Hcmc casulam eontexterunt Sctae Harlindis et Relindis dbatissae ; consecravit Stus Theodardus episcopus leodiensis ,

or , dont le style anglo-saxon énergiquement caractérisé répond à celui des évangéliaires , confirme la date des peintures ; les deux ouvrages sont contemporains et appartiennent à la même origine.

Comme nous venons de le rappeler , ni les textes , ni surtout les monuments de cette époque reculée ne sont assez abondants pour qu’il soit possible de suivre les développements et les transformations de l’art de la peinture dans ses commencements. Ils furent lents, sans aucun doute, et pendant plusieurs siècles encore toute la vie intellectuelle en Occident, comme toute la culture de l’art, devaient exclusivement avoir leur siège dans les maisons religieuses.

Cependant l’art du peintre ne devait pas, même alors, trouver sa seule application dans l’enluminure des psautiers, des missels et des évangéliaires. En même temps que la peinture des manuscrits, un champ plus étendu s’était ouvert à l’art dans la décoration murale des oratoires et des églises qui avaient été inaugurés avec le christianisme lui-même.

L’usage de revêtir les murs, les voûtes et le sol même d’images , de peintures décoratives ou de mosaïques , commença à s’établir dès le règne d’Arcadius et d’Honorius (i); même dans les régions de l’Occident, cet usage commençait à prévaloir dès le VIe siècle. Grégoire de Tours avait fait entièrement peindre son église de St-Martin et celle de Saint-

celebrarunt Stus Wülibrodus episc : TJltrajectensis et Stus Bonifacius Moguntinus.

L’ouverture de la châsse a été faite au mois d’août 1867. On y trouva également deux voiles, comme les portaient les religieuses (vêla monialia) dus au travail de ces deux saintes artistes. L’un de ces voiles porte, brodé richement en pourpre, l’inscription suivante : Yelamen Sctae Herlindis àbbatissae auro , unionibus et pretiosissimis perlis mirifice contextum. Un autre texte en majuscules, appartenant encore à l’antiquité classique et brodé en or sur le même voile, constate que Erloinius , frère des deux saintes, a consacré à St-Pierre cet humble don, confectionné par la main de l’une des deux saintes.

( 1 ) Émeric David : Histoire de la Peinture au moyen-âge , p. 37.

Perpète ; son exemple fat suivi, et bientôt la peinture murale devait prendre un plus grand essor.

De même que le règne de Charlemagne semble jeter une vive lumière et répandre l’éclat de la grandeur de l’empereur d’Occident sur l’histoire politique de ces temps à demi-barbares, de même il projette une clarté véritable sur l’histoire et la culture des beaux-arts. Son règne, glorieux et prospère, en favorisa l’étude et les progrès. La pensée de Charlemagne était de tout régénérera la fois : les lettres, les sciences, la musique, l’architecture; la peinture aussi se ressentit de sa vigoureuse impulsion. Les palais qu’il fit élever à Ingelheim, près de Mayence, à Nimègue et à Aixla-Chapelle, étaient ornés avec une grande magnificence. On sait que le château royal d’Ingelheim était richement décoré de peintures ; celles de la chapelle représentaient les scènes les plus importantes de l’ancien et du nouveau Testament, tandis que les murs de la salle du trône, ornés de sujets profanes, étaient historiés des faits les plus considérables de l’histoire universelle.

A Aix , la coupole de l’octogone de la chapelle impériale était ornée de mosaïques dans le style de celles de l’église St-Vitale, à Ravenne , et le grand empereur fit venir d’Italie des artistes chargés de mener à bonne fin un travail auquel il attachait une très -grande importance. Enfin , lorsque son règne fut plus avancé, lorsqu’il jugea que les encouragements qu’il avait donnés et le temps écoulé étaient suffisants pour que des peintres eussent pu se former , il prescrivit d’orner de peintures toutes les églises, et il chargea des inspecteurs de surveiller l’exécution de ses ordres (1).

Cette vive impulsion donnée aux arts se fit sentir, sans aucun doute, sur les bords de la Meuse et dans les contrées aussi rapprochées du centre dont elle partait. Aussi voit-on, dès le VIIIe siècle, dans l’abbaye de Sl-Trudon, les religieux dédier à la sainte Vierge et à saint Pierre un autel entière-

(1) Capüulare Aqueuse anni 807 ap. Perz. monumenta German. hist. , tome I , p. 148.

ment couvert de reliefs imagés en argent et en or, aura argentoque imaginatum (1). Les chroniqueurs sont d’ailleurs presque muets quant au siècle de Charlemagne ; mais ils donnent bientôt après lui quelques renseignements sur le développement que la peinture murale ne tarda pas à prendre dans l’évêché de Liège et de Maestricht.

Dès le règne d’Éracle, évêque de Liège (957-971), nous voyons la peinture murale servir à la commémoration des faits dignes de vivre dans le souvenir du peuple. L’histoire rapporte qu’Éracle , étant tombé dangereusement malade , il eût une vision : saint Martin et saint Brice lui apparurent une nuit pour lui annoncer que non-seulement il guérirait, mais que, dans le courant de la matinée même, il chanterait la grand’messe, à la surprise générale du clergé et du peuple, qui n’ignorait pas combien la maladie de l’évêque offrait de gravité.

La prédiction s’accomplit de point en point, et Eracle consacra le souvenir de ce miracle par une peinture qu’il fit faire derrière le maître-autel de l’église consacrée au saint évêque de Tours (2).

On retrouve encore aujourd’hui comme un écho de ce fait et une reproduction de la peinture contemporaine dans la curieuse broderie conservée à l’église de Saint-Martin, connue sous le nom de la nappe d’Éracle , antipendium qui date du XIVe siècle, véritable peinture à l’aiguille sur laquelle nous aurons à revenir dans le courant de cette histoire.

Un fait qui est loin d’être sans importance pour l’histoire de l’art dans ces régions, c’est l’influence qu’exercèrent un siècle et demi après Charlemagne les artistes grecs dans les cours des empereurs d’Allemagne avec lesquels la principauté de Liège était, de son côté, en fréquentes relations.

(1) Chronic. Abbat. S. Trud. apud d’Achery , spicil., t. II,

(2) V. Chapeauville , t. I, p. 194. Monstratur adhuc rétro altare sancti Martini , in eadem ecclesia apud Leodium , istud miraculum in muro depictum , qualiter prae fatum episcopum, beatus Martinus sanavit.

En 972 , l'empereur Othon II épousa la , r e, e r u Théophanie, et ce mariage fut en „runde part., i. on t u>. départ de l’immigration des artistes byzantins en Occident (i). On n’ignore pas toute la sollicitude que déploya la compagne d’Othon II pour donner une éducation toute byzantine à son fils, Othon III. Entre les années 983 et 1002, ce dernier appela en Germanie le peintre Jean, que les chroniqueurs font italien, mais dans lequel d’autres prétendent voir un artiste grec (2). Ce qui semble certain, c’est que ce peintre a fait un séjour assez prolongé à l’abbaye de Saint-Gall, cette pépinière d’artistes autant que de savants religieux dans laquelle vivait à cette époque le célèbre Tutilon, moine renommé comme ciseleur, peintre, architecte, latiniste, helléniste et astronome, et où faisait peut-être alors son noviciat Notker, cet autre moine de Saint-Gall qui, peu d’années plus tard, devait,’ comme évêque de Liège, devenir le véritable fondateur de la puissance de cette principauté , en même temps que celui des plus grands monuments de sa capitale.

Jean, sur la demande d’Othon III, décora de peintures murales la chapelle de Charlemagne , et ces peintures étaient encore au XIII0 siècle l’objet de l’admiration de Gilles d’Orval. L’empereur ne crut récompenser dignement le peintre qu’en lui offrant un évêché que Jean semble ne pas avoir accepté. Il vint bientôt se fixer à Liège, et, devenu

(1) Voici comme s’exprime à cet égard M. Labarte, Histoire des Arts industriels , t. III, p. 134 : « Il est donc bien établi par ce manuscrit (un évangéliaire de la biblioth. imp., n° 10558 lat. ) et par quelques autres qui existent encore en Allemagne, tel qu’un évangéliaire de la bibliothèque de Trêves et un autre évangéliaire de la bibliothèque de Gotha, provenant du monastère d’Echternach et exécuté pour Othon II , que les peintres byzantins appelés par l’impératrice Théophanie exerçaient leur art en Allemagne, à la fin du Xe siècle, à côté de cette école purement allemande qui, sans leur secours, s’était efforcée de revenir au culte de l’art et avait cherché à s’ouvrir des voies nouvelles. »

(2) Heris, mémoire cité.

plus tard l’ami de l’évêque Balderic, il. conseilla à ce prélat, inconsolable de la défaite de son armée dans les plaines de Hougarde, en 1013, de chercher de nobles distractions en édifiant la belle abbaye de S^Jacques. Le peintre orna le chœur de cette abbaye de peintures murales, et, après avoir trouvé un asile dans le couvent, il reçut après sa mort un tombeau dans le sanctuaire qu’il avait orné de ses travaux.

Les peintures de l’ami de Balderic, exécutées sur les murs du sanctuaire de l’abbaye de SKTacques, ne doivent pas être regardées comme un fait isolé. En ce temps, Foulques ou Fulcard, abbé de Lobbes, ornait de sculptures en argent les retables des autels de son église abbatiale. Dans les dernières années du onzième siècle, il la fit orner de peintures murales. L’auteur de ces peintures, sans doute l’un des religieux du monastère, se nommait Bénard (1).

La marche des arts était ascendante, et, de même que le dixième, le onzième siècle est pour l’église de Liège une époque d’accroissement, d’expansion et de force. Éracle avait fondé et commencé la construction des églises de St-Martin , de St-Paul et celle de cette autre abbaye de Bénédictins , Sl-Laurent , qui devait plus tard acquérir tant d’importance et se signaler par la culture des arts et des lettres. Notker ou Notger, agrandit considérablement la ville épiscopale; il bâtit S‘-.Tean, Stc-Croix , le palais des évêques et reconstruisit entièrement la cathédrale. Othon III lui céda les abbayes de Fosses, de Lobbes et de Gembloux. A son tour, l’Empereur Henri II sanctionne ces donations et confirme au célèbre évêque la possession des villes de SLHubert, Dinant, Ciney, Fosses, Tongres, Maestricht, Malines, qui non-seulement agrandissent le territoire et augmentent la puissance de la principauté, mais qui y font encore entrer plusieurs abbayes importantes, véritables foyers de civilisation, où la culture des arts trouvait depuis longtemps des adeptes distingués.

A une époque où l’art de l’architecture recevait une si

( 1 ) Lobbes , son Abbaye et son Chapitre , par J. Vos , tome II , p. 48.

vive impulsion par la construction de tant d’édifices considérables, l’art de la peinture ne pouvait être négligé. Ce serait méconnaître étrangement le génie du temps , et l’histoire du développement des beaux-arts en général , que de vouloir les étudier en les isolant complètement les uns des autres. Dans tout le cours du moyen-âge, d’ailleurs, la peinture, de même que la statuaire, se lie d’une manière intime à l’architecture et lui reste subordonnée.

La cathédrale bâtie par Notger était certainement ornée de peintures murales. Pour s’en convaincre , il suffit de rappeler le passage si souvent cité de la chronique de Gilles d’Orval , où cet annaliste , après le grand incendie qui consuma, en 1185,1a cathédrale de S'-Lambert, exhale ses lamentations dans les termes suivants : « Oh ! qui pourrait » retenir ses larmes et comprimer sa douleur en présence » de ta ruine , noble et illustre maison ! Le souffle de la » colère divine a passé sur toi !... Voilà tes cloches sonores » tombées avec fracas et brisées sur les dalles du temple ; » tes marbres sont mis en pièces ; de ta couronne suspendue » si gracieusement au milieu de ta grande nef , il ne reste » plus que d’informes débris ; tes saints autels sont détruits ; )> les peintures , où l’on voyait en action les plus belles » histoires du vieux et du nouveau Testament, sont entière- » ment détruites ; les trésors de ta riche librairie ont dis- » paru... Oh! qui pourrait retenir ses larmes et comprimer » sa douleur , noble et illustre maison ! » ( 1 )

En fondant la collégiale de S1- Jean et en construisant son église, Notger lui donna un évangéliaire qui est parvenu jusqu’à nous. La reliure, ornée d’une plaque en ivoire sculpté , représente le donateur à genoux et au-dessus de lui le Christ dans sa gloire, entouré des quatre emblèmes évangélistiques. Elle est garnie d’émaux avec les figures des quatre vertus cardinales et des quatre fleuves du Paradis, formant une composition qui permet de se faire une idée du style de l’art de ce temps (2).

( 1 ) Chapeauville , t. II , p. 228-229.

(2) M.S. Conservé à la bibliothèque de l’Université sous le n° 7 de l’Inventaire des manuscrits,

Sans doute , si les monuments encore conservés de cette époque reculée sont rares, il en est de même des noms des artistes qui les créèrent. On cite cependant, au onzième siècle , le nom d’un architecte liégeois , Hubald , qui a échappé à l’oubli ; saint Poppon , abbé de Stavelot , et qui avait lui-même un goût très-prononcé pour les arts , chargea Hubald de la reconstruction de l’église du monastère (1). Des années 1055 à 1082 , Adélard II fut préposé au gouvernement de l’abbaye de S‘-Trond , et de son temps il s’est acquis une grande réputation comme peintre et comme architecte. On n’a plus rien de ses peintures, mais on sait qu’il fit bâtir l’église de Notre-Dame, à S‘-Trond, la petite église de SLGangulphe , qui existe encore dans ses dispositions principales, et qu’il entoura la ville de fortifications.

Au monastère de Stavelot aussi l’art de la peinture était en honneur, et l’on a conservé, avec sa date précise, un monument des travaux qui s’y faisaient alors. C’est une bible grand in-folio, ornée d’initiales et d’enluminures, dont malheureusement un assez grand nombre a été détaché des feuilles de velin à une date récente.

outes ces miniatures heureusement n’ont pas disparu , et un certain nombre de grandes initiales historiées ont échappé à l’acte de destruction qui a mutilé d’une manière si regrettable ce beau monument de l’école de miniaturistes formée à l’abbaye de Stavelot. Les peintures qui ont été conservées sont dessinées avec goût , dans un style encore un peu rude pour la plupart, mais coloriées avec un sentiment très-délicat de l’harmonie.

(l) Villenfagne, Discours sur les Artistes liégeois.

Les dernières lignes du manuscrit, écrites de la main des artistes qui en sont les auteurs, constatent que les deux volumes de cette bible ont été achevés l’an 1097 , après un travail de quatre ans. Ce sont les frères Goderanus et Ernestus qui en ont exécuté la calligraphie, les miniatures et même la reliure. Voici, au surplus, le texte même par lequel les auteurs nous ont transmis ces renseignements précieux sur leur travail :

Cocliccs hi ambo quia continuatim et tamen morosius scripti sunt per annos ferme 1111. in omni sua proeuratione , hoc est scriptura, illuminatione , ligatura uno eodemque anno perfecti sunt ambo. Licet hic posterior qui est anterior , et ipse est annus ab incarnatione Domini M.XCVII , indictione V. Henrico II II imper ante , christianorum exercitu super paganos violenter agente. Obberto leodicensi praesule , Rodidfo Stabulensi abbafe,

Christo Domino ut semper per infinita saeculorum saecula

régnante. Amen.

Dans les miniatures, on distingue, en effet, la manière spéciale de chacun des deux moines artistes qui ont mis leur travail en commun. L’un a plus de hardiesse dans les lignes, mais aussi plus de rudesse dans le style de la composition. Aux deux initiales que nous venons de donner, dont 1 une représente l’évangéliste Sl-Luc, nous en ajoutons une troisième qui, en initiant le lecteur au sentiment particulier de l’un des artistes, fera connaître mieux le style de l’école de miniaturistes de l’abbaye de Stavelot.

On y reconnaît un sentiment plus délicat, un goût plus distingué , et elle servira , avec la figure de la Stc-Vierge que nous donnons plus bas , à faire connaître les compositions les plus remarquables de la bible de Stavelot ( i).

Cette bible a été conservée à l’abbaye de Stavelot jusqu’à la suppression de ce monastère, à la Révolution française. Les moines se faisaient un honneur de la montrer aux étrangers qui venaient les visiter , et les P. P. Martène et Durand, dans le Voyage littéraire de deux Bénédictins , en font mention (2). Le dernier possesseur enBelgiquede cesvolumes, d’un si haut intérêt pour l’histoire de 1 art au pays de Liège , a été M. David ï ischbach , qui , en 1869, les a vendus au British muséum , où ils sont conservés actuellement, et où ils sont inscrits dans l’inventaire des additional mss. sous les nos 28106 et 28107.

Nous croyons pouvoir attribuer aux peintres de la même abbaye l’évangéliaire conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles (n° 9222), longtemps désigné sous le titre de 1 évangéliaire de Stavelot. Par le style des miniatures comme par la forme des lettres , il semble appartenir à la seconde moitié du XIIe siècle, hormis toutefois la première miniature et quelques pages qui commencent le volume, plus récentes d’un siècle à peu près. Ce précieux manuscrit , de format petit in-folio , renferme 29 miniatures dont la plupart prennent la page entière. Le dessin, d’un grand style, dénote dans certains détails, dans 1 expression des têtes et le jet des draperies, une influence

(1) Nous avons fait graver ces vignettes sur les dessins que nous devons à l’obligeance de M. Westlalce, artiste peintre à Londres , qui a bien voulu les faire exécuter pour nous sur les miniatures de la bible de Stavelot. Nous les reproduisons à la moitié de la grandeur originale.

(2) Y. cet ouvrage, troisième partie, p. 151.

grecque, quoique, en général, l’artiste témoigne d’une liberté d’allures et d’une sûreté de pinceau que l’on ne retrouve que chez les maîtres.

Il y a, d’ailleurs, de l’énergie et du mouvement dans les figures , et souvent une excellente expression dans les physionomies. La coloration est vigoureuse, la peinture empâtée. Les lumières ne sont pas réservées, comme cela se voit souvent dans les enluminures contemporaines , mais rehaussées au moyen de touches grasses et fermes; les têtes sont modelées avec beaucoup de goût.

Le Christ bénissant , représenté sur la première miniature (après la Sainte Cène, qui est de date plus récente), bénit encore à la manière grecque. Les compositions sont peintes sur fond d’or et quelques-uns de ceux-ci sont gaufrés.

L’abbaye de Stavelot avait alors, au point de vue de la culture des lettres et des arts, une haute importance qui se développa encore sous le règne du célèbre abbé Wilbald (1130-1158) , l’un des hommes les plus considérables de son temps. Sous cet abbé , le monastère atteignit au faîte de la prospérité. Lorsque, l’an 1131, l’empereur Lothaire et l’impératrice Richenza revinrent de Liège, où ils avaient été sacrés par le pape Innocent II , ils ne voulurent pas retourner en Allemagne sans avoir été rendre visite au célèbre abbé , qui sut se concilier tour à tour la confiance et l’estime de quatre empereurs qui se succédèrent sur le trône d’Allemagne et des différents papes leurs contemporains. Il fit servir une partie de son crédit et des richesses de la communauté à la splendeur de l’église de Stavelot et à l’embellissement des autres basiliques sur lesquelles s’étendait son autorité. Si l’abbé Poppon avait donné à l’église de Stavelot une vaste couronne de lumière sur laquelle on pouvait placer 78 cierges; s’il y avait érigé sa propre tombe, citée comme une œuvre d’art des plus remarquables, — travaux qui paraissent avoir été faits dans le monastère même (î), —

( 1) V. Harless , Jahrbücher des Vereins von Alterthurnsfrcunden im Rheinlande. Heft XLYI , p. 120.

Wilbald fit exécuter des ouvrages non moins considérables , et il amena à Stavelot des orfèvres pour y exercer leur art. Il dota le sanctuaire de son église , non-seulement d’un magnifique antipendium en argent ciselé et repoussé , d’une autre table en argent , sur laquelle étaient écrits les noms des nombreuses possessions de l’abbaye , mais encore d’un retable en or, où étaient représentées en bas-relief les scènes de la passion du Sauveur, travail inestimable, dont deux empereurs, Frédéric Ier, empereur d’Allemagne, et Manuel Comnène, empereur d’Orient, avaient en partie fait les frais.

D’autres sanctuaires d’abbayes possédaient alors des pièces d’orfèvrerie aussi précieuses par le travail de l’art que par la richesse de la matière. Ainsi, à l’église de Sl-Hubert, le retable du maître-autel était d’une grande richesse, et l’abbaye possédait trois grandes croix d’or. L’évêque de Liège, Obert, en dépouillaut la châsse de Sl-Lambertde ses plaques d’or, s’empara également des objets d’orfèvrerie de Sl-Hubert , destinant le produit de ces trésors à l’achat du château de Bouillon.

C’est alors que commença à se développer dans ces contrées l’art admirable de peindre en couleurs indélébiles sur les métaux, que l’on a appelé émaillerie, et dont de nombreux monuments existent sur les bords de la Meuse , sans que les recherches des historiens aient encore pu déterminer d’une manière précise les ateliers d où sont sortis tant de chefsd’œuvre précieux , de châsses , de reliquaires et de vases sacrés de toute nature.

Ce qui est certain , c’est que , dans toutes les grandes abbayes du pays de Liège, les religieux s’adonnaient à la culture des beaux-arts , et notamment à la peinture des manuscrits. Si les artistes de ce temps avaient toujours attaché leur nom à leurs travaux, comme l’ont fait les deux frères de l’abbaye de Stavelot , il est hors de doute que, malgré la perte et la destruction d’une prodigieuse quantité de manuscrits historiés d’enluminures provenant des maisons religieuses de la principauté , plus d’un des codices conservés dans les bibliothèques devrait être restitué aux nombreux moines artistes

qui se livraient alors à la peinture des livres saints, des psautiers et des missels.

A cette époque cependant le nom des artistes , quels que soient la nature de leur travail ou l’habit qu’ils portent, apparaît fort rarement sur leurs œuvres. Pour en conserver un de plus, nous rappellerons que , sur l’un des chapiteaux sculptés si remarquables du chœur de l’église Notre-Dame, à Maestricht , on voit un artiste fléchissant le genou et offrant à la Ste-Vierge un chapiteau sculpté. Au-dessus de la figure de la Ste-Vierge, on lit : S. Maria ; au-dessus de celle de l’artiste, on lit : Heimo ; c’est donc là encore un nom d’artiste à ajouter au petit nombre de ceux que l'on possède d’une date antérieure à la fin du XIIe siècle ( 1 ).

L’organisation intérieure de ces maisons religieuses, la paix dans laquelle pouvaient se livrer aux études et à la pratique de l’art les frères qui s’y sentaient appelés par leurs aspirations et leurs aptitudes , le grand mouvement intellectuel dont elles étaient le foyer , tout dans ces abbayes devait porter à la création des œuvres de l’art. Un ouvrage du temps (2) , où l’on décrit les mœurs et la vie intérieure des monastères, fait connaître l’organisation de l’abbaye de Saint-Hubert. Elle réunissait , dit l’auteur , tous les corps de métiers nécessaires à une grande famille au moyen-âge. Quant aux arts libéraux , ils étaient cultivés avec succès par les moines. Ainsi l’abbaye avait alors un maître chantre, Evrardus procantor , d’habiles calculateurs, de savants musiciens ; elle avait des écrivains qui savaient copier et reproduire de vieux livres , d’autres qui s’appliquaient à les orner et à les enluminer ; elle avait d’excellents graveurs

( 1 ) V. Sur cette sculpture Alëx. Schaëpkens : Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique , tome XI T , p. 234. M. Schaepkens croit voir dans la figure de l’artiste l’architecte de l’église N. D. Nous ne pouvons y voir que celle du sculpteur des chapiteaux du choeur de cette basilique , offrant son propre travail à la vierge Marie.

(2) Chronique de S4-Hubert dite Cantatorium, traduite par A. L. P. Robaulx de Soumoy. Bruxelles, Cans et Cie, p. 231.

sur bois et sur pierres fines, Fulconem , praeceniorem in illuminationïbus capitalium litterarum,et incisionibus lignorum et lapidum peritum ; des peintres Herbertum pictorem, des littérateurs et des érudits pour enseigner les sciences, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur , car les écoles étaient toujours tenues en double dans les anciennes maisons religieuses.

Avec le XIIe siècle , le mouvement progressif des arts se prononce davantage encore. Un petit nombre de monuments conservés témoignent d’un goût plus pur, d’un style plus caractérisé, plus national, s’affranchissant de cette influence byzantine dont nous avons fait connaître l’origine. Quelques noms d’artistes aussi sont cités dans les documents contemporains. Hezelon , chanoine du noble chapitre de Saint-Lambert , renommé par sa science et son éloquence , est appelé à Cluny pour y diriger la construction de la vaste église fondée par saint Hugues , alors la plus grande du monde (i). Lambert Patras, de Dinant, coule en 1112, en bronze, des fonts baptismaux , conservés encore aujourd’hui à l’église St-Barthélemy , de Liège, et sur lesquels sont représentés en haut relief le baptême de Jésus-Christ, Jean- Baptiste prêchant la pénitence en Judée, le même saint baptisant dans le Jourdain, saint Pierre baptisant Cornélius le Centurion, saint Jean baptisant le philosophe Craton, sujet emprunté à l’Évangile apocryphe de Mélitis de Laodicée (2). Le style de ces différents reliefs peut supporter la comparaison avec celui des meilleurs monuments contemporains de l’Italie, et, par cette œuvre remarquable, dont

(1) De Villenfagne, Discours sur les artistes liégeois , p. 146. Comte de Montalembert , l'Art et les Moines , mélanges d'art et de litt., p. 349.

(2) Voyez sur ces fonts remarquables Kugler: Sandbuch der Kunstgeschichte, t. II, p. 168.— Héris : Mémoire sur le caractère deVécole flamande de peinture, p 61.— Didron: Annales archéologiques , t. V, lre livraison. — Mélanges d'archéologie , etc., t. IV, p. 99, PP. Cahier et Martin. — André van Hasselt : Bulletin de l'Académie royale de Belgique , t. XIII, IIe part., p. 184. — Schnaase: Niederlandische Briefe , Waagen, Kunstblatt , n° 1. — Weale : Belgium, etc., p. 289.

* il est à regretter que la partie supérieure, le couvercle de la cuve, soit perdue, on voit combien était déjà avancé dans l’une des villes du pays de Liège un art auquel elle donna son nom : la dinanderie. L’art du fondeur en cuivre prit pendant tout le cours du moyen-âge un grand développement, et, enrichissant la plupart des églises du pays et de l’étranger de travaux d’une haute élégance , quelquefois de véritables chefs-d’œuvre, il se transmit par une succession de maîtres jusqu’à l’époque de la décadence des arts en général. Après la destruction de Dinant, en 1466, ces maîtres fondeurs s’établirent sur différents points du pays, et quelques-uns même émigrèrent en Angleterre.

On peut attribuer à la première moitié du XIIe siècle une châsse faite pour l’église de Saint-Hadelin , à Celles, ancien pays de Liège, et qui aujourd’hui, privée de sa partie supérieure et assez mal conservée, se trouve à l’église Saint-Martin , de Visé. Sur les parois de la châsse sont représentées, par une série de ciselures repoussées en argent, les principales scènes de la vie de saint Hadelin. Aux deux frontons on voit, d’un côté Jésus-Christ foulant aux pieds l’Aspic et le Basilic, et de l’autre le couronnement de saint Hadelin et de saint Remacle. Enfin , l’an 1174 , Radulphe de Zaehringen, évêque de Liège, fit mettre à Huy les corps de S'-Mangold et de Sl-Domitien, dans deux fiertés en argent richement travaillées. Il fit faire ces châsses par un orfèvre célèbre, Godefroid de Claire, dit le noble, et qui , ayant longtemps suivi la cour des empereurs d’Allemagne, Lothaire et Conrad III, était devenu un homme important et avait acquis de grandes richesses. Vers la fin de sa vie d’artiste , il fit de larges offrandes aux églises , et particulièrement à l’abbaye de Neuf-Moustier, où il prit l’habit de bénédictin et acheva le reste de ses jours ( i ).

Les deux châsses sont conservées encore aujourd’hui à l’église de Notre-Dame et St-Domitien, de Huy, et, bien qu’elles soient assez délabrées, elles témoignent cependant du haut mérite du maître hutois.

(î) Melart: Histoire de la ville et du château de Huy, p. 102.

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