CHAPITRE XIII
Bertholet Flémalle (1).
Bertholet Flémalle, fils de Renier Flémalle, peintre verrier, et d’Agnès de Soiron, est né à Liège, dans la paroisse de Sl-André , le 23 mai 1614.
Il était le second de quatre frères, auxquels Renier Flémalle fit donner une éducation particulièrement dirigée vers l’étude des arts de la musique et du dessin. Le jeune Bertholet avait une voix, agréable, et, dès qu’il fut en âge de pouvoir suivre avec quelque fruit les leçons de la maîtrise de la cathédrale , il y fut reçu enfant de chœur. Il fit des progrès rapides, et joua bientôt de divers instruments, ce qui lui assura de bonne heure des succès de société. Il étudia en même temps avec ardeur la peinture , montrant aussi de
(i) Flemael, Flamael ouFlemal; nous avons adopté l’orthographe en usage pour le nom de la localité aux environs de Liège, dont, sans aucun doute, les ancêtres de l’artiste ont pris leur nom de famille. Lui-même, cependant, signait Bertholet Flemal.
3e côté des dispositions précoces et marquées. Il reçut les premiers conseils de Henri Trippez (1) , assez bon peintre et artiste de jugement; mais lorsque Gérard Douffet revint d’Italie, Bertholet fréquenta son atelier et devint son élève; c’est ce maître qui a exercé une influence véritable sur le développement de son talent.
Après quelques voyages dans les pays voisins , Bertholet partit à son tour pour Borne vers l’année 1638. Il entreprit ce voyage en compagnie de François Medin, chirurgien, et de Walthère Woot, peintre.
Son séjour à Rome se prolongea pendant quelques années ; lorsque le moment du retour fut arrivé, il s’arrêta à Florence et y peignit plusieurs tableaux qui lui avaient été commandés par le grand-duc Ferdinand II, puis il partit pour Paris, où il fit un nouveau séjour. Il y reçut fort bon accueil, et, ayant été mis en rapport avec Pierre de Séguier, chancelier de France, celui-ci l’occupa aux peintures de l’une des galeries de Versailles. Avant de quitter Paris, il peignit une Adoration des Mages , tableau qui fut placé au-dessus de la porte des Grands Augustins. Le jeune peintre ne revint dans sa patrie que vers la fin de l’année 1647.
De retour à Liège, il prit d’abord domicile dans les cloîtres de l’église S‘-Jean, et ensuite il habita une maison voisine du chœur de cette collégiale. C’est là qu’il peignit pour le doyen de Rosen le Crucifiement conservé encore actuellement dans cette église, et où l’on voit le donateur représenté au pied de la croix. C’est l’une des meilleures compositions de Bertholet; il la répéta, avec de légères variantes et un autre donateur, dans une toile conservée aujourd’hui à la cathédrale de Liège.
A cette époque, les troupes de Ferdinand de Bavière devaient mettre le siège devant la ville de Liège, et Bertholet, craignant que les maux de la guerre ne vinssent s’ajouter
(î) Henri Trippez, ou Trippet, est né à Liège, le 15 décembre 1585; après avoir travaillé plus de trente ans pour les églises du pays et de la ville de Liège, il est mort le 26 décembre 1674, dans la paroisse St-Adalbert.
aux troubles intérieurs dont cette ville était alors le théâtre , partit pour Bruxelles. Il ne tarda pas à s’y mettre au travail et y fit, entre autres, un tableau représentant la Pénitence du roi Ezéchias ( i ) ; mais , cédant à son affection pour sa ville natale, il revint bientôt à Liège. A son retour, les héritiers de Jean Fanson, doyen de la collégiale de S‘-Denis, lui demandèrent un tableau pour l’autel érigé en mémoire de leur parent défunt. Bertholet peignit \ Adoration des Mages et mit son propre portrait dans cette toile (2).
Vers ce temps , il fit un certain nombre de portraits et de toiles de petite dimension. Le chanoine de Liverloo, prévôt de Fosses et archidiacre de Hesbaye sous Maximilien de Bavière, avait le peintre en grande affection. Il le prit chez lui et lui fit faire de nombreux tableaux, représentant des fêtes antiques, des bacchanales et d’autres scènes de ce genre. Bientôt Bertholet fut en grande vogue; les amateurs, entre autres le bourgmestre Curtius de Grand Aaz, beaucoup d’églises et de communautés religieuses lui demandèrent à l’envi des peintures.
C’est ainsi qu’il peignit une Invention de la Si0 Croix , que Hinnisdael , prévôt de la collégiale de Stc-Croix, fit faire pour le maître-autel de cette église ; un tableau de grandes dimensions représentant le Christ entre les deux larrons pour le maître-autel de l’église du Val-Benoît; une Circoncision pour l’un des autels latéraux, et une série de paysages avec des figures bibliques pour le chœur des Dames de la même abbaye. Un Christ mourant sur la croix pour le couvent des chanoinesses du S‘-Sépulcre, à Ste- Agathe ; un autre Christ avec la £te Vierge et S 1 Jean pour la même communauté ; la Conversion de S1 Paul pour le maître-autel de la
(1 ) Guide des Amateurs de tableaux 'pour les écoles allemande, flamande et hollandaise , par M. Gault de S‘-Germain. Paris, 1818. Cet auteur assure que Flémalle fit cette peinture pour le roi de Suède, mais à cette époque il n’y avait pas de roi de Suède, le trône de ce pays étant occupé par la célèbre Christine.
(2 ) Ce tableau se trouve aujourd’hui à la cathédrale de S ‘-Paul. Voir aux recherches et indications sur les travaux du peintre.
collégiale de Sl-Paul ; un Christ en Croix avec la Vierge Marie implorant sa miséricorde pour les trépassés , ainsi qu’un Purgatoire pour la Confrérie des défunts pénitents de l’église de Sl-André. Ces derniers tableaux furent placés en 1662.
En 1663, une Assomption de la Sle Vierge, qui passait pour l’un des chefs-d’œuvre du maître , fut donné par les demoiselles Pereze à l’église des P. P. Dominicains pour figurer au maître-autel. L’artiste avait peint cette toile, en quelque façon , en collaboration avec son élève Guillaume Carlier , auquel il avait abandonné le soin de peindre les draperies et probablement aussi plusieurs têtes. La plupart des apôtres étaient représentés sous les traits des amis du peintre. Ainsi on y trouvait les portraits de Louis de Louvrex, de Carlier, du chanoine Carmanne, de Jean Detrixhe, et, enfin, celui de Bertholet lui-même.
Bertholet fit encore beaucoup d’autres peintures , parmi lesquelles il faut citer :
Pour le maître-autel de l’église des P. P. Capucins , du faubourg Stc-Marguerite , une Nativité. Dans la composition de ce tableau , l’artiste avait introduit la figure du seigneur Gilles-François de Surlet, archidiacre d’Ardennes, à genoux et en habit d’église, accompagné de son patron, S1 François d’Assise. François de Surlet figurait dans ce tableau en mémoire de la fondation qu’il avait faite du couvent des P. P. Capucins. Son tombeau, en marbre blanc, se trouvait dans la même église (î).
Pour l’autel de l’église des Conceptionistes, d’Outre-Meuse, une Adoration des Bergers. Dans ce tableau important , on voyait les portraits d’Arnold de Butback , bourgmestre de
(î) Cette œuvre importante de Bertholet figure actuellement au musée de Caen , sous le n° 117 du catalogue. Elle y a été envoyée en 1804. Mesurant 3,17 de hauteur sur 2,03 de largeur , cette peinture , selon un connaisseur français , est d’un pinceau très-ferme et rappelle, pour le sentiment et le faire , Ph. de Champagne, tandis que M. Clément de Ris, auteur des Musées de province , trouve, au contraire, que ce tableau rappelle les peintres espagnols et particulièrement Ribera.
Liège en 1655 et 1660, de sa femme Sophie Stevart, de Gilles-François de Soy, époux de Sybille-Marie de Butback , et de Marie-Catherine , sa fille. Arnold de Butback et sa femme avaient fondé l’église des Conceptionistes , dont Bertholet avait orné de peintures à fresque le choeur, la voûte, où était représentée l’Assomption de la Vierge , et le portail , sans doute aux frais des mêmes donateurs (î).
Pour la cathédrale Sl 2 3-Lambert, la Résurrection de Lazare, une Déposition de la Croix et un S1 Lambert au monastère de Stavelot , priant à genoux devant la Croix. Ce dernier tableau avait été exécuté en mémoire d’Egon deFurstenberg, chanoine de Liège , doyen de Cologne, et, plus tard, évêque de Strasbourg. Ces peintures ornaient les deux autels qui se trouvaient sous le jubé de la cathédrale.
Pour la petite église de Notre-Dame-aux-Fonts , une Conception de la Sle Vierge , donnée par le commissaire de Harenne, et un St Charles Borromée , donné par Charles de Coninx , chanoine de SLMartin (2).
Au mois d’octobre 1670, Bertholet se rendit à Paris pour y placer une grande toile qu’il avait peinte pour le plafond de la chambre d’audience du roi aux Tuileries. C’était une composition allégorique, représentant la Religion protégeant la France. La Beligion tenait le portrait de Louis XIV ; elle était entourée de figures portant les symboles de la France, tels que l’oriflamme, la sainte ampoule , l’épée, l’écu aux armes de France, etc. (3).
Avant d’être envoyée à Paris, cette toile avait été exposée à Liège , au plafond de la chapelle des Clercs , où elle avait été jugée très-favorablement par les compatriotes du peintre. Elle eut également beaucoup de succès à Paris, et son auteur fut, à l’occasion de cette œuvre, reçu membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture. 11 obtint ce titre
(1) Recueil héraldique des Bourguemestres de la cité de Liège , page 433.
(2) Ce tableau se trouve actuellement à la cathédrale St-Paul , à Liège.
(3) Cette peinture a été détruite dans l’incendie des Tuileries du mois de mai 1871.
par le crédit du chancelier Séguier et de Colbert , intendant des finances, le 14 octobre 1670; deux jours après, il fut nommé professeur à la même institution (i).
Bertholet fit ensuite plusieurs travaux pour Maximilien- Henri de Bavière, prince-évêque de Liège et archevêque de Cologne, entre autres une composition allégorique , où le portrait de ce prélat apparaît avec les figures de la Religion et de la Science. Il fit les portraits d’autres personnages de distinction, parmi lesquels il faut citer le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas. Vers la fin de sa carrière, il ébaucha une grande composition du Martyre de S 1 2 Lambert , destinée au maître-autel de la cathédrale , et un tableau représentant Debora , mais ces tableaux restèrent inachevés et furent vendus aux enchères avec d’autres ébauches après la mort du peintre. Ses dernières peintures furent deux tableaux qu’il fit pour Hodeige, curé de Sl-Nicolas. L’un représentait une Déposition delà Croix , et l’autre l'Institution de la règle des Prémontrés par saint Augustin.
Bertholet Flémalle avait le travail facile ; son pinceau a été extrêmement productif. A l’énumération déjà longue que l’on vient de lire , il faut ajouter encore d’autres peintures citées comme existant encore à la fin du XVII0 siècle dans les monuments de Liège. Ainsi il y avait à l’un des autels de SuGangulphe un tableau représentant S 1 Charles Borromée et S 1 François de Sales ; à l’église du Séminaire , une Annonciation donnée par Dumont, président de cet établissement; une <Ste Barbe, à l’église des Frères Mineurs ; une Ste Rose, à celle des P. P. Dominicains. Dans la chapelle des Flamands de la cathédrale se trouvait une &tc Cécile , que Lambert Piétkin , chanoine et maître de musique à la cathédrale de Liège, avait fait placer en manière d’épitaphe ; sous ce tableau, on avait écrit, en 1674, le chronogramme suivant : Cantate et eXVLtate IVstI In DoMIno (2). Une
(1) Guide des Amateurs , etc., par Gault de S'-Germain.
(2) Ce tableau avait été plus tard remplacé par une copie; il en existe encore plusieurs aujourd’hui : l’une appartient à M. Brahy , de Liège; une autre se trouve à l’église de Xhignesse, près de Hamoir sur l’Ourthe.
Sic Trinité à l’église St-Séverin , etc. Enfin , nos Recherches et Indications feront connaître un assez grand nombre de peintures qu’on ne peut contester à Eertholet, et dont les écrivains contemporains du peintre ne font aucune mention.
L’une des œuvres les plus pures et les plus distinguées doit avoir été le tableau qui se trouvait au couvent des Chartreux , près Liège , représentant S1 Bruno , dont la reproduction a été l’objet d’une des meilleures planches de Natalis. (1)
Eertholet était dessinateur correct et compositeur savant. Par la nature de son talent, il appartient à l’école française. D’une couleur vraie, d’un sentiment contenu et souvent distingué , ses travaux pêchent plutôt par une certaine froideur que par des exagérations ou des imperfections marquées. Il fut, après Lairesse, le plus fécond des artistes de l’ancien pays de Liège. Ses meilleures peintures et, d’après les auteurs contemporains, les plus importantes n’existent plus ou du moins ne sont plus connues sous son nom. Dans les églises de sa ville natale et dans quelques musées, on conserve encore un certain nombre de ses peintures; tout le reste de son œuvre a disparu.
Son activité toutefois ne se borna pas à l’art de la peinture. Nous savons déjà qu’il était bon musicien, et, à ce titre, apprécié de son temps. Il était aussi architecte et ne se contentait pas seulement d’introduire dans ses tableaux des constructions compliquées, mais il s’est livré aussi à la pratique de l’art de l’architecture. On lui attribue l’église , aujourd’hui démolie, des Chartreux, de Liège. Pour l’église des P. P. Dominicains de la même ville, avec lesquels notre artiste a vécu dans des relations particulièrement amicales , il avait fait un plan somptueux. Afin de mieux faire saisir sa pensée , et sans doute aussi pour provoquer le concours des donateurs , il avait fait exécuter un modèle en bois de sept pieds de haut. Ce plan était de réalisation difficile et eût absorbé des sommes fort considérables. Cependant le chœur fut construit; plus tard, le feu ayant pris dans
(1) Notre planche X reproduit au moyen de l’héliographie la gravure de Natalis.
la bibliothèque des P. P. Dominicains, où se trouvait le modèle, il fut consumé par les flammes avec un grand nombre de volumes précieux de la bibliothèque , qui était fort ancienne.
En 1663, le peintre se fit construire, sur les plans qu’il avait dessinés, une maison située sur les bords de la Meuse, au rivage S‘-Remy (1). La façade était non-seulement ornée de colonnes dans le style antique, mais encore de peintures murales extérieures qui ne résistèrent pas longtemps à l’injure des saisons. Il paraît quelle coûta 40,000 francs, somme très-importante pour l’époque ; la construction fut trop dispendieuse pour la fortune que l’artiste avait recueillie par ses nombreux travaux. Bertholet habita peu de temps cette maison , car , ayant un peu plus tard obtenu une pr ébende à St-Paul , il préféra demeurer auprès de cette collégiale. Déjà le palais qu’il s’était construit à grands frais commençait à se détériorer. Acquise après la mort du peintre par Léopold de Bonhome, bourgmestre de Liège, cette maison fut démolie en 1692 et rebâtie sur ses anciennes fondations.
Bertholet a eu quelques élèves , dont les plus distingués sont Guilleaume Carlier et Englebert Fisen. Il est resté célibataire. Selon le témoignage d’un contemporain, Bertholet était d’un caractère enjoué; il avait l’humeur facile, la réplique prompte ; il était tempéré en toutes choses , froid avec ses proches et manquant de générosité avec les ouvriers ; il aimait l’élégance et faisait venir ses costumes de Paris (2). Lorsqu’il obtint, dans ses dernières années, une
(1) Un peintre nômé Bertolet , en fait bastir une (maison couverte d’ardoises) au bord de la Meuse, en arrivant de Namur, qui est à l’Italienne fort galante.
Voyage de M. Monconys, p. 122, juillet 1663.
(2) D’après une correspondance entre Yaldor, alors à Paris, et le fils du peintre Douffet, correspondance dont les lettres originales se trouvent à la bibliothèque de l’Université de Liège, fond Capitaine, il semble que Flémalle ait fait une grosse querelle à Valdor parce que ce dernier n’avait pas , en ce qui regardait les objets de toilette , assez bien exécuté les commissions du peintre. Yaldor cependant s’excuse sur ce qu’il lui aurait envoyé
prébende de chanoine, il reçut en même temps une dispense du Saint-Père, parce qu’il n’était pas assez lettré pour lire ses heures canoniales.
Vers la fin de sa carrière, ne travaillant plus, il tomba dans une noire mélancolie qui contrastait étrangement avec le caractère heureux et gai qu’on lui avait connu. On a prétendu que cette humeur sombre était, ainsi que sa mort qui survint bientôt, le résultat des poisons que la trop célèbre marquise de Brinvilliers aurait essayés sur l’artiste. Pendant le séjour qu’elle fit à Liège, Bertholet la voyait quelquefois, mais rien n’autorise à ajouter sa mort aux autres crimes de la marquise , laquelle , arrêtée , comme on sait , à Liège, pour répondre de ses méfaits à la justice de son pays , n’a pas , dans le cours de ce procès , été accusée de ce dernier crime.
Bertholet Flémalle est mort à Liège, le 10 juillet 1675 (î) , à l’âge de 61 ans. Il fut enterré à l’église des Dominicains, à laquelle il avait laissé sa fortune et où reposait déjà son maître, Gérard Doufïet.