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CHAPITRE XIV

La famille des Lairesse.

Le premier peintre du nom de Lairesse est Renier, fils de Christian Lairesse et d’Isabelle Perye. Il est né l’an 1597 (1).

Il fut mis en apprentissage chez maître Jean Tauler, à l’école duquel il fit d’assez rapides progrès. Il se disposait à faire le voyage d’Italie lorsque , se prenant de passion pour la fille de son maître, il demanda sa main et l’épousa. Son mariage le força à renoncer à ses projets d’études en Italie. Il chercha à y suppléer en copiant quelques tableaux de l’école italienne.

L’un des premiers tableaux qu’il fit de sa propre composition était destiné à orner le maîtrê-autel de la chapelle des Ursulines, à Liège ; il représentait le Martyre des onze mille

(1) Nous empruntons cette date à un mémoire manuscrit du chanoine Hamal ; Abry fait naître R. Lairesse en 1612 ; une notice insérée dans la Biographie liégeoise du comte de Bec-de-Liôvre le fait naître en 1596.

Vierges. Ce tableau cependant ne resta pas longtemps à la place pour laquelle il avait été peint ; on l’éloigna bientôt pour lui substituer une toile qui ne le valait pas. Renier fit ensuite deux tableaux pour l’église de l’abbaye de Saint- Laurent; l’un , destiné à un autel, représentait le martyre du saint auquel l’église était dédiée ; l’autre avait pour sujet la Résurrection des morts. Bientôt il fut chargé d’un assez grand nombre de travaux ; c’est ainsi qu’il fit successivement un Saint Bonaventure et un Saint Hubert pour l’église des Augustins, de Liège ; une Visitation pour l’autel de l’église de Notre-Dame de la Sarte, près de Huy , dont il peignit également tout le plafond; pour des amateurs, il ii\\m Enlèvement d'Hélène et la Mort de Sénèque.

Renier Lairesse avait de l’aptitude pour tous les genres de peinture. Il peignait assez bien le portrait, dessinait et peignait l’architecture, connaissait la perspective et s’entendait particulièrement à la peinture de décoration. Le mauvais goût de son temps se manifestant dans beaucoup d’églises par la suppression des anciens autels à retable , il imagina d’imiter sur les colonnes en bois des autels lourds et difformes qui commençaient à s’élever, le marbre, le jaspe et différentes pierres dont on aurait pu se servir pour ces constructions. Il paraît avoir été l’initiateur de ces procédés cultivés encore de nos jours, et il s’est acquis une grande notoriété par cette industrie. Ses talents dans cette spécialité eurent même assez de succès pour qu’il fût appelé à les exercer dans les pays limitrophes , et particulièrement en France. Il est mort à Vitry-le-Français , l’an 1667.

Il n’existe plus aucun de ses travaux dont la paternité soit constatée par des documents historiques ; il est probable que plusieurs d’entre eux ont été attribués à son fils Gérard, dont la réputation a absorbé celle des autres artistes de la famille.

Renier Lairesse a eu quatre fils , qui tous se sont adonnés à la peinture.

Ernest, l’aîné, peignait la miniature, les fleurs et les oiseaux ; ses talents obtinrent la faveur de Maximilien-Henri de Bavière , évêque de Liège. Ce prince envoya E. Lairesse

à Rome pour se perfectionner dans son art , et lui donna une pension pour subvenir à son entretien pendant son séjour en Italie. Ernest y demeura deux ans, revint en 1664 à Liège, où sa timidité et son mutisme l’empêchèrent de se produire. Bientôt il alla à Bonn , où il fit pour son protecteur plusieurs travaux qui ont tous péri lors du bombardement de cette ville. A Liège , il avait fait quelques toiles pour les particuliers et la peinture des volets du petit orgue des Dominicains; ceux du grand orgue de l’église de ces Pères furent peints par Gérard Lairesse , son frère. Le sujet des volets peints par Ernest était Y Apparition de la sainte Vierge à saint Dominique. Ernest Lairesse est mort à Amsterdam en 1718.

Les travaux des deux autres frères ont eu peu de notoriété ; cependant ils semblent avoir eu aussi des dispositions pour l’art auquel s’était vouée toute cette famille. Se livrant à la peinture dès leur enfance , ils n’eurent d’autre guide que leur frère Gérard et les conseils paternels. Il y avait d’ailleurs dans la famille Lairesse comme une sorte d’académie ouverte à tous les arts : on y représentait des comédies , on y donnait des concerts, où chacun des frères faisait sa partie et jouait d’un instrument différent.

Jacques et Jean ne furent pas très-connus à Liège et y laissèrent peu de travaux. Jean suivit son frère à Amsterdam et y travailla avec assiduité. Il est probable qu’il y existe encore de ses peintures. Il est mort à Amsterdam en 1724.

Jacques se maria à Liège, en 1667, avec la fille de Jean Goswin, bâtonnier de la cathédrale, dès qu’il fut en état de subvenir à son existence par son travail. Mais il peignait avec lenteur, et, ne parvenant pas à acquérir de la réputation, il se décida également à suivre ses frères à Amsterdam en 1680. Il a fait à Liège un tableau pour l’autel de Ste Agnès, vis-à-vis des Croisiers ; c’est son œuvre la plus importante; il a laissé une vingtaine de portraits très-terminés. Il est mort à Amsterdan en 1709, laissant ses enfants dans un tel dénûment qu’ils furent recueillis à l’hospice des orphelins. Sa femme mourut un jour avant lui. Il a écrit, en hollandais, un traité pratique de la peinture.

Gérard Lairesse.

Gérard Lairesse, le second des fils de Renier, né en 1641 , fut tenu sur les fonts de baptême par Douffet, qui, en lui donnant son nom, semble lui avoir donné aussi une vocation très-prononcée , une aptitude peu commune pour son art. Gérard eut , en effet , des dispositions très-précoces : dessinant rapidement, facilement dès son enfance, il peignait des sujets de son invention à l’âge de douze ans. Il mettait beaucoup de feu et d’imagination dans son travail, s’essayant à tout et réussissant dans une certaine mesure à tout ce qu’il entreprenait. Il était musicien, jouait de différents instruments; il était poète, et, sans avoir beaucoup de littérature, il tournait assez agréablement le vers. Il avait d’ailleurs l’esprit vif, l’humeur gaie, aimant les plaisirs, même ceux qui ne sont pas honnêtes, sans cependant négliger son travail , qu’il aimait encore plus que les divertissements et les distractions de son âge.

Renier Lairesse, étant lié d’amitié avec Rertholet Flémalle, il le pria de vouloir bien donner des conseils à son fils Gérard lorsque ce dernier eut atteint l’âge de quinze ans. Flémalle s’y prêta volontiers en voyant les dispositions brillantes du jeune homme; il l’encouragea au travail, lui faisant comprendre la nécessité de cultiver son esprit par la lecture de l’histoire , et de se former le goût par l’étude des médailles antiques et des estampes gravées d’après les maîtres. Le jeune Gérard se pénétra particulièrement d’un recueil de compositions du Poussin et de gravures exécutées d’après Pierre Testa.

En 1660, le jeune Lairesse voulut se présenter à la cour de l’Électeur Maximilien-Henri, de Cologne. Arrivé à Aix-la- Chapelle, on le pria de peindre le Martyre de Sle Ursule pour l’église de ce nom. Cette toile, peinte avec cette facilité remarquable qui devait rester le côté brillant du talent de Lairesse, commença la réputation du jeune artiste, mais elle lui suscita, dit-on, parmi les artistes de la ville, des

jalousies et des inimitiés nombreuses (1). Notre peintre, pris d’un accès de dégoût , renonça au voyage de Cologne et revint à Liège.

A vingt ans, il peignit le Martyre de saint Lambert , pour le chanoine Warnotte, travail exécuté dans le style de Bertholet Flémalle.

En 1662, Gérard Lairesse fit, pour Godefroid de Selys, ancien bourgmestre de la ville de Liège, un tableau destiné à orner le vaste manteau de la cheminée de l’une des salles de son habitation , représentant Orphée descendu aux Enfers (2). Bientôt les travaux abondèrent, et les commandes se succédèrent avec rapidité ; la même année, le jeune maître peignit une Palôs pour la nièce du comte de Glimes. Sous les traits de la déesse des pâturages et des troupeaux , il avait fait le portrait de cette belle dame, la représentant debout, appuyée contre un autel antique, sur lequel des bergers et des cultivateurs viennent offrir des fruits et les dons de la terre. Après avoir traité ce sujet dans d’assez grandes proportions , il en fit une esquisse , ou plutôt une réduction assez terminée, qui fut acquise par Renier de Stephani, amateur liégeois (5). Ces tableaux eurent un grand succès, et le même mécène lui demandant de nouveaux tableaux , Gérard s’éprit de plus en plus des scènes de la mythologie qui devait lui inspirer le plus grand nombre de ses compositions. En 1663, il fit pour de Stephani un tableau représentant Venus et Adonis , dans un cadre rond de trois à

(1) Cette toile , où les figures , presque de grandeur naturelle , sont peintes avec beaucoup d’aplomb , mais manquent d’expression et de caractère, se trouve à la chapelle carlovingienne, à Aix , où l’on cherche à la vendre.

(2) Se trouve actuellement au musée communal de la ville de Liège. Voyez les Recherches et Indications sur les travaux de G. Lairesse.

(3) Cette toile se trouve actuellement à Vienne, dans la galerie du prince de Lichtenstein. Abry et Saumery, qui le copie dans les Délices du pays de Liège , écrivent P allas ; c’est une erreur que l’indication du sujet suffirait à dissiper, mais que la description du tableau rectifie encore mieux. V. aux Recherches, etc.

quatre pieds de diamètre. Il peignit, vers la même époquç, une Venus au clair de lune , un Narcisse se mirant dans la fontaine , une série de sujets tirés des Métamorphoses d’Ovide et produisit un grand nombre d’autres tableaux et de dessins de tout genre.

Tout en s’abandonnant à ce débordement de mythologie antique, Lairesse abordait aussi des sujets d’un ordre plus grave, traités dans des dimensions beaucoup plus importantes que ses tableaux de chevalet ; une dame pieuse lui ayant demandé deux tableaux d’autel pour l’église du couvent des Ursulines, il fit deux grandes compositions dont l’une représente la Conversion et l’autre le Baptême de saint Augustin ( 1).

Il eut, à cette époque, une assez méchante affaire avec deux sœurs, deux jeunes filles de Maestricht, qui vivaient dans son voisinage, et dont il avait fait le portrait. Il paraît qu’il avait promis le mariage à l’une d’elles, et il avait donné cet engagement par écrit ; lorsque les parents du peintre eurent connaissance de ce fait, ils cherchèrent à l’empêcher 'de donner suite à sa promesse, mais la jeune personne n’était pas d’humeur à se laisser éconduire ; un jour elle alla , accompagnée de sa sœur , faire visite au peintre et lui présenter la promesse qu’elle tenait de lui. Une querelle s’en suivit , et , tandis que l’une des sœurs discutait avec Lairesse, l’autre lui porta un coup de couteau. Le peintre, exaspéré, se voyant en sang, tira la petite épée qu’il portait au côté, et se mit à attaquer la jeune fille à son tour. Celle-ci tira également une épée qu’elle tenait cachée sous sa robe , mais dans cet étrange duel, elle fut atteinte grièvement, et, après avoir reçu deux blessures, elle fut obligée de chercher du secours auprès d’un pharmacien du voisinage. Cette scène se passait en plein jour et dut faire esclandre. Lairesse se réfugia auprès des P. P. Dominicains, qui pan-

(1) Cette toile importante se trouve au musée de la ville de Mayence. Y. aux Recherches, etc. Le tableau représentant la Conversion de saint Augustin est en France ; il est conservé au musée de la ville de Caen.

sèrent l’entaille qu’il avait reçue, et comme il tombait sous le coup des lois, ils lui donnèrent asile dans leur maison (1). Cependant, ne se croyant pas en sûreté dans le couvent, il prit la fuite vers Maestricht, emportant sur une charrette ce qu’il possédait de meilleur, et emmenant dans son voyage la cousine de son beau-frère qui lui avait témoigné de l’intérêt et apporté du secours pendant le temps où il se tenait caché pour soigner ses blessures. Arrivés à Navagne, les deux fugitifs contractèrent mariage, et, continuant ensuite leur route, ils s’arrêtèrent à Bois-le-Duc, les ressources de la communauté étant épuisées.

Lairesse loua une petite chambre et se mit immédiatement à peindre un tableau qu’il étala à la porte de la maison qu’il habitait ; son séjour se prolongeant , il continua à travailler, exposant en vente les produits de son pinceau. Un marchand d’objets d’art d’Amsterdam, passant un jour par Bois-le-Duc, vit les tableaux de l’artiste fugitif et demanda leur prix. On fit venir Lairesse, et, sa détresse étant grande, il vendit ses petites toiles pour peu de chose. Le même marchand, repassant par la ville peu de temps après, trouva exposé, dans les mêmes conditions, un nouveau tableau, cette fois plus important; il l’acheta encore, et engagea Lairesse à l’accompagner à Amsterdam et à continuer à travailler pour le compte du marchand.

Lairesse accepta et vint se fixer à Amsterdam ; au bout de quelque temps, n’y étant plus inconnu, il se sépara de son mécène intéressé et parvint à vivre honorablement de ses travaux. Ceux-ci furent bientôt accueillis avec une faveur marquée, et l’artiste, gagnant de la réputation, put, au bout de deux ans, s’établir convenablement et acquérir les droits de bourgeoisie en 1667. Un an plus tard, il loua une maison assez somptueuse au marché S1- Antoine.

( 1 ) Le récit de cette aventure se trouve dans toutes les biographies de Lairesse. Cependant nous devons constater que le prince Velbruck a fait faire des recherches au greffe des échevins de la ville de Liège sur cette affaire , et que l’on n’a rien trouvé à la charge de notre peintre.

A partir de ce moment, Lairesse vécut à Amsterdam, fort recherché des amis de l’art, travaillant beaucoup, produisant un très-grand nombre de tableaux et décorant de ses peintures les salons les plus somptueux de la ville. Il forma chez lui une sorte d’académie. C’est à cette époque qu’il se mit aussi à graver à l’eau-forte, et il se livra à cet art avec une véritable passion, passant des nuits entières à manier la pointe sur le cuivre. Aussi son œuvre comme graveur estelle fort considérable.

En 1685 , il grava l’anatomie de Bidloo. Les dessins originaux exécutés à l’encre de Chine furent acquis par Tronchin , célèbre amateur qui habitait Genève.

Lorsqu’en 1684 Jean Glauber, célèbre peintre paysagiste, vint à Amsterdam , il se lia avec Lairesse d’une amitié basée sur des goûts identiques et des talents qui n’étaient pas sans analogie. Glauber demeura chez Lairesse , et ses paysages les plus remarquables furent étoffés des élégantes figurines du maître liégeois. Ils firent plusieurs travaux en collaboration et exécutèrent ensemble les peintures de la salle à manger de la reine Marie d’Angleterre , des appartements du roi Guillaume III et des salons du château de Soesdyck.

Même dans les conférences que Lairesse donna plus tard sur la peinture, Glauber eut une part de collaboration par les réflexions judicieuses qu’il ajoutait à l’enseignement de notre artiste.

Dans les idées de Lairesse sur la composition, l’allégorie lui semblait devoir ouvrir le champ le plus vaste à l’imagination. « Lorsque, dit-il quelque part, mon frère aîné (Ernest) eût rapporté d’Italie Ylconologie de Ripa , jusqu’alors inconnue en Hollande ou cachée comme un trésor, mon ardeur pour la composition allégorique se réveilla avec plus de force que jamais. Mon esprit, guidé par les idées de César Ripa , produisit des choses singulières qu’on méprisa néanmoins, soit par ignorance, soit par jalousie, mais qui me valurent beaucoup d’argent. Les Jésuites seuls me demandèrent des allégories pour plus de cent cinquante thèses par an, que j’exécutais à la gouache. On peut juger par là que mes peines ne furent par perdues , et se faire en

même temps une idée de l’état où la science était alors, puisque l’on me préférait à mes contemporains en dépit des fautes que je pouvais commettre à chaque instant. »

Malgré sa vie laborieuse , il inclinait toujours au désordre. Un de ses biographes raconte une aventure assez fâcheuse arrivée au peintre , alors qu’il était dans la position la plus brillante. En 1673, les Français s’étaient avancés par Utrecht vers Amsterdam, et tous les paysans des environs, avec leurs troupeaux et ce qu’ils pouvaient emporter avec eux , se réfugiaient vers la ville. Invité par des amis, Lairesse avait été à la campagne, et, après avoir fêté la bouteille avec l’entrain qu’il mettait en toutes choses , il s’en retournait chez lui chantant quelque refrain dont les paroles étaient en français. Il n’en fallut pas davantage pour le faire prendre pour un émissaire de ces Français que l’on redoutait, et dont l’armée n’était plus bien éloignée. Il fut arrêté, maltraité et conduit à la maison de ville. N’ayant pas réussi à éclaircir la situation, on le retint prisonnier, l’enfermant provisoirement dans un souterrain, tandis que sa femme et ses amis, ignorant ce qu’il était devenu, faisaient des recherches dans toutes les directions. Le pauvre prisonnier put cependant, du cachot où il était relégué, apercevoir par le soupirail une personne de sa connaissance ; il la héla et lui raconta la position dans laquelle il se trouvait et le malentendu dont il était victime. Sa femme fut instruite de cette manière de la situation de Lairesse, et elle n’eut pas de peine à obtenir sa liberté.

Ni les faveurs , ni les commandes ne lui firent défaut aussi longtemps qu’il put travailler. La Hollande comme les pays étrangers se disputaient ses peintures. Guillaume de Nassau, roi d’Angleterre, désira en avoir et voulut connaître l’artiste. Ses compatriotes liégeois ne furent pas insensibles à sa gloire et cherchèrent, souvent en vain, à obtenir de ses ouvrages. Quelques-unes de ses peintures cependant reprirent le chemin de la ville natale de Lairesse, et plusieurs des toiles peintes pendant son séjour à Amsterdam existent encore à Liège. Le bourgmestre Bonhome obtint une Judith, de forme ovale, et une autre peinture pour la cheminée de

sa salle basse. Sur les instances réitérées de M. de Liverloo, archidiacre de la cathédrale S ‘-Lambert, Lairesse accepta de peindre pour le maître-autel de cette église une toile importante représentant V Assomption de la Sainte Vierge.

Lorsque ce tableau arriva à Liège, en 1687, il fut reçu par le seigneur de Liverloo, qui le fit dérouler, fixer sur son châssis et exposer ensuite à l’examen des artistes , des amateurs et des curieux , dans l’une des salles de son hôtel. L’admiration fut grande et les applaudissements unanimes. On se montra très-généreux envers le peintre : indépendamment de 100 souverains d’or, prix convenu, qu’il reçut pour son travail, on envoya encore 700 écus à sa femme pour des gants. Cependant, ajoute le biographe contemporain, placé sur le maître-autel de la cathédrale, le tableau ne produisit plus guère le même effet. La vérité de cette dernière observation se comprend à merveille. Voici la composition de cette toile :

Dans la partie supérieure, on voit la sainte Vierge, en robe blanche, accompagnée d’un grand nombre de chérubins folâtrant autour d’elle, s’élever sur des nuages qui rappellent le ciel de la Hollande. Dans la région inférieure , l’un des apôtres, saint Jean, que l’on reconnaît à sa chevelure abondante, soulève le linceul qui a contenu les restes de la Vierge glorifiée et montre les roses qu’elle a laissées dans son tombeau. Un grand nombre de figures, parmi lesquelles on croit distinguer les apôtres, s’agitent autour de cette scène. Au premier plan, à la droite du spectateur, une femme semble frappée d’étonnement, et son enfant se serre contre elle dans une attitude craintive. Le fond est de l’architecture et à l’horizon paraissent les monuments de Jérusalem.

Cette toile est traitée avec toute l’habileté du maître. Elle est d’une couleur agréable et aérienne , peinte grassement et facilement ; mais le sentiment religieux , la clarté dans la composition, le style propre au sujet y font complètement défaut ; il faut faire un effort pour reconnaître la scène que l’artiste a eu l’intention de rendre (i).

(î) Ce tableau se trouve actuellement à la cathédrale de S'-Paul, à Liège. Il avait souffert dans le voyage de Paris,

SX/,/

GERARD LAIRESSE

Lorsqu’on voit cette peinture, on comprend que, sous les voûtes austères de l’ancienne cathédrale, l’absence complète de grandeur dans le style, de sévérité dans les lignes et d’onction religieuse devait se faire sentir. A une assez faible distance, la composition devenait inintelligible.

Le musée communal de la ville de Liège possède un tableau de plus petites dimensions, mais qui donne une meilleure opinion du talent de l’artiste, parce qu’il traite un genre dans lequel l’imagination de Lairesse se mouvait avec aisance, et non sans une certaine grâce. De plus, il nous semble qu’en entreprenant cette composition, le peintre liégeois a voulu, en quelque sorte, entrer en lice avec plusieurs peintres d’une grande célébrité , ne paraissant pas craindre les comparaisons que le choix du sujet devait provoquer naturellement.

Ce tableau représente : le Tribunal de la Sottise ou la Calomnie d'Apelle. C’est la reproduction d’une peinture traitée pour la première fois dans les temps antiques, et dont voici l’explication :

Lucien , dans son traité intitulé : « Qu’il ne faut pas croire facilement à la délation, » rapporte qu’Apelle (1), citoyen d’Éphèse , peintre fort aimé de Ptolémée IV Philopator , fut calomnié auprès de son bienfaiteur comme complice de la conjuration tramée par Théodotus (2), lieutenant du roi et gouverneur de la Phénicie. Furieux de l’ingratitude de son protégé, Ptolémée, sans réfléchir qu’Antiphile (s), le dénonciateur, était peintre et rival de l’accusé, voulait faire périr Apelle, lorsque l’un des conjurés arrêté à la suite de la

où, après la démolition de l’église de S^Lambert, il fut transporté par les Français. Il souffrit encore dans le voyage pour revenir à Liège. Il a été restauré avec soin par le peintre Brüls.

(1) Il ne faut pas croire qu’il soit question ici d’Apelle, le fameux peintre né à Cos , contemporain d’Alexandre et de Ptolémée , fils de Lagus. L’Apelle dont parle Lucien était originaire de Colophon, et, par adoption, citoyen d’Éphèse.

(2) Voyez Polybe , liv. V.

(3) Pline , Hist. nat. , XXV , 10.

découverte du complot, touché du sort réservé au malheureux artiste , déclara que celui-ci n’avait pris aucune part à leur révolte. Ptolémée reconnut son erreur , donna 100 talents à Apelle , et lui livra Antiphile, pour qu’il en fit son esclave. Apelle, encore ému du danger auquel il venait d’échapper, se vengea de la délation par le tableau que Lucien décrit de la manière suivante :

« Sur la droite est assis un homme qui porte de longues oreilles dans le genre de celles de Midas. Il tend de loin la main à la Délation qui s’avance. Près de lui sont deux femmes , l’Ignorance, sans doute, et la Suspicion. De l’autre côté , on voit approcher la Délation , sous la forme d’une femme divinement belle, mais la figure enflammée , émue et comme transportée de colère et de fureur. De la main gauche elle tient une torche ardente ; de l’autre, elle traîne par les cheveux un jeune homme, qui lève les mains vers le ciel et semble prendre les dieux à témoin. Il est conduit par un homme pâle, hideux, au regard pénétrant ; on dirait d’un homme amaigri par une longue maladie : c’est l’Envieux personnifié. Deux autres femmes accompagnent la Délation, l’encourageant, arrangeant ses vêtements et prenant soin de sa parure. L’interprète qui m’a initié aux allégories de cette peinture m’a dit que l’une est la Fourberie et l’autre la Perfidie. Derrière elles marche une femme à l’extérieur désolé, vêtue d’une robe noire déchirée; elle détourne la tête , verse des larmes , et regarde avec une extrême confusion la Vérité qui vient à sa rencontre (i). »

Cette citation , dont on pardonnera la longueur , explique parfaitement le tableau de Lairesse, qui a refait avec fidélité, quant aux figures les plus importantes , la composition allégorique de son prédécesseur Apelle. Un siècle et demi avant Lairesse, la description donnée par Lucien avait déjà inspiré le pinceau de plusieurs des grands maîtres de la renaissance. C’est ainsi que , dans l’une des salles de l’hôtel-de-ville de Nuremberg , — probablement la salle où l’on rendait la justice, — Albert Durer a peint une grande fresque où le

(1) Lucien, traduction de M. E. Talbot.

même sujet est représenté. On y voit un juge avec des oreilles d’âne, assis entre l’Ignorance et le Soupçon. Un innocent, que la Calomnie traîne parles cheveux au pied du tribunal, étend les mains dans l’attitude de la prière. A la suite de la Calomnie, on voit la Fourberie, l’Envie, l’Embûche, la Précipitation, l’Erreur, le Châtiment, le Repentir, et enfin la Vérité. A côté du juge on lit ce distique : Ein Richter soll hein Urtliel gében , er soll die sach erforschen eben (1). Sur la porte de la salle où se trouve cette peinture se lit cet autre distique : Eines Mannes Red ist eine halbe Red , man soll die Teyl verhoren bed (2).

A peu près à la même époque où Albert Durer peignait cette fresque , Raphaël interprétait à son tour le texte de Lucien et en faisait le thème d’un dessin important , à la plume et lavé au bistre, faisant partie aujourd’hui du musée impérial du Louvre ; enfin , l’ami de Raphaël , Marc-Antoine Rigio, dit le Francia, a fait un tableau sous le titre de : la Calomnie d’Apelle , qui se trouve au musée de Florence. Sans doute Lairesse a voulu concourir à son tour avec ces maîtres.

Quoi qu’il en soit, sa composition est très-détaillée et aussi claire qu’a pu être l’allégorie de ses devanciers. Au milieu du tableau , on voit le juge à l’air important et stupide, avec les oreilles de Midas. Appuyée sur son trône , l’Ignorance , les yeux couverts d’un bandeau épais , le sein nu, tenant en main le hochet de la folie , semble inspirer la sentence. A ses pieds est le hibou, l’oiseau des ténèbres. De l’autre' côté, le Soupçon, au teint livide, aux pieds crochus , est assis sur les marches du tribunal. Dans les mains, il tient un miroir à verre convexe, parce qu’il dénature tout ce qui se reflète dans son impur objectif. Au premier plan , des serpents enlacés se tordent à terre , tandis qu’une colombe se débat sous la serre d’un vautour. Le juge avance la main

(1) Le juge ne doit donner la sentence qu’aprês avoir mûrement examiné la cause.

(2) La parole d’un homme n’est qu’une demi-parole ; il faut des deux parties entendre le témoignage.

vers la Délation. Celle-ci, jeune femme presque nue, furieuse, traîne parles cheveux un jeune homme qui d’une main semble s’accrocher à une colonne brisée , tandis qu’il lève la gauche vers le ciel; à ses pieds est une torche que la Délation a laissé échapper. Celle-ci est conduite par une figure jaune et blême , hideuse à voir : c’est l’Envie personnifiée. Une charmante blonde , aux yeux bruns , tenant un bouquet de fleurs qu’elle tend au juge, et dont le corps est terminé par une queue de poisson, à la façon des syrènes, précède ce groupe. C’est la Perfidie. Derrière l’innocent sacrifié , une horrible Euménide le flagelle avec des serpents. Au loin , on voit le Repentir s’enfuir boiteux, couvert d’un vêtement de deuil. Enfin , dans la région supérieure de la composition, apparaît rayonnante, une palme à la main, la Vérité. Elle est précédée du Temps, qui frappe déjà de sa faulx l’édifice qui sert d’abri au tribunal de la Sottise ( 1 ).

Cette peinture est très-réussie. Composée avec entrain et peinte avec cette facilité qui est l’un des caractères du talent de Lairesse , cette toile, sans être vigoureuse , est d’une jolie couleur et d’une harmonie qui convient fort bien au sujet. Lairesse, qui aimait cette composition, en a fait aussi un dessin à la plume, lavé à l’encre de Chine, le trait au bistre (2).

Nous avons décrit longuement ce tableau, parce qu’il donne une bonne idée du génie particulier du peintre et qu’il est de son meilleur temps. A cette époque de la vie de Lairesse, ses travaux étaient tellement estimés que la peinture dont il avait décoré le couvercle d’une épinette pour Pierre de Méan, seigneur de Pailhe, était estimée 500 écus II a reproduit dans ses gravures à l’eau-forte un assez grand nombre de ses tableaux , et il est impossible d’analyser l’œuvre de Lairesse comme graveur sans écrire un volume; il suffira de faire

(1) Avant d’être acquis pour le musée de Liège, ce tableau appartenait au docteur Lombard. Notre planche XI reproduit un excellent dessin, faisant partie de la collection de M. H. Duval, à Liège , exécuté d’après ce tableau.

(2) Ce dessin faisait partie de la collection de M. Augustin Sylvestre, vendue en 1809, à la mort de cet amateur.

observer que , de même que son pinceau , sa pointe est facile, brillante, colorée. Il entend parfaitement les ressources de la gravure à l’eau-forte , comme il entend celles de la palette , et , dans l’un comme dans l’autre art , il semble se jouer des difficultés du métier.

Ces eaux-fortes ont été réunies en un volume in-folio par Vischer. L’œuvre complète se compose de 140 planches , sujets d’histoire sacrée et profane, allégories et fables, etc., gravés par Lairesse lui-même, par Van Berge, J. Munnichuysen, à Bloeteling , etc.

Nous n’essayerons pas non plus de faire la nomenclature de ses tableaux connus ; ils sont fort nombreux ; on en trouvera une partie dans les Recherches et Indications sur son œuvre. A Amsterdam , il décora de ses peintures plusieurs maisons. A l’hôtel de M. Hompton, il a peint, dans les panneaux du vestibule, des grisailles représentant les Quatre Ages , beaucoup d’autres sujets dans les salons, et notamment, au-dessus d’une cheminée, le Sacrifice de Didon. Dans la maison de Diflinus, riche marchand d’Amsterdam, il a peint dans le vestibule des grisailles représentant les Travaux d'Hercule. Il lit aussi des peintures dans l’habitation du frère de ce négociant , où l’on voyait dans les salons, de la main du peintre liégeois, une peinture représentant Judith avec sa suivante, des sujets mythologiques et des paysages. Jacques Lairesse, son frère, y avait peint des fleurs.

Vers l’âge de 50 ans, Gérard Lairesse devint aveugle. Quelle que fût la faveur dont jouissaient ses travaux et malgré sa prospérité depuis qu’il s’était établi à Amsterdam, Lairesse n’avait pas amassé des trésors, et n’était pas préparé aux infirmités d’une vieillesse prématurée. Pour vivre, il fut obligé de vendre petit à petit , et à mesure que le besoin se faisait sentir, ses études, ses dessins et ses esquisses. Même dans sa cécité, un noble dévoûment à l’art , le plaisir de s’occuper encore de la peinture, à laquelle il avait consacré sa vie et le désir de rendre des services aux disciples de cet art, lui suggéra la pensée de donner, une fois par semaine , des conférences sur la peinture. Son fils

préparait des dessins pour les leçons que Gérard Lairesse improvisait. Ces leçons ont été recueillies et publiées bientôt sous forme de traité avec des planches. C’est le Grayid-Livre des Peintres , publié d’abord en hollandais et traduit plus tard en français.

Ce traité n’est de nature ni à rendre de grands services à l’art de la peinture, ni à donner une haute opinion des principes dont cet art s’inspirait au temps de Lairesse.

Gérard Lairesse est mort dans la pauvreté, à Amsterdam, le 28 juillet 1711. De tous les peintres de l’école liégeoise du XVIIe siècle, c’est celui dont le nom a eu le plus de retentissement à l’étranger. Il n’en est cependant pas le plus remarquable. Doué de la plupart des qualités qui font l’artiste supérieur , imagination , richesse , abondance ; dessinateur généralement correct et coloriste harmonieux , Lairesse n’a pas laissé une seule peinture d’un ordre supérieur. Cela peut s expliquer par le temps auquel il vivait et la décadence des arts, toujours plus marquée vers la fin du XVIIe siècle ; mais cela s’explique aussi par le tempérament propre du peintre, qui, en s’abandonnant à sa remarquable fécondité, semble travailler toujours pour le seul plaisir des yeux, sans approfondir les caractères , sans étudier les passions , sans s’attacher à l’expression des sentiments des figures dont il anime ses compositions. Lairesse n’en veut pas à l’âme du spectateur- Il ne sut pas mettre d’entrave aux entraînements de sa facilité naturelle. Si, dans quelques-unes de ses toiles, on regrette des négligences, dans aucune de ses oeuvres on ne sent la fatigue ni l’effort. Il rendait avec aisance ce qu’il voulait exprimer , et il ne voulait autre chose que séduire et plaire. Dans aucune de ses œuvres , soit du pinceau , soit du crayon, soit de la pointe, on ne sent ni les joies, ni les douleurs de l’enfantement d’une pensée longuement mûrie ; mais dans presque toutes, on reconnaît les créations faciles d une nature richement douée, qui se laisse aller au courant de son siècle. Il a égalé la plupart des artistes qui y vivaient ; il n’a rien laissé à imiter aux siècles futurs.

Lairesse laissa deux fils, Jean et Abraham, qui, initiés par lui à l’art de la peinture , ne se sont pas distingués par

un talent original ; il eût un grand nombre d’autres eleves , parmi lesquels il faut citer Christophe Lubienetzki, polonais ; Bonaventure Overheck, d’Amsterdam; Philippe Tedeman, Otmar Elliger, de Hambourg; Jean Mieris, Jean Hoograat, qui passaient pour des plus habiles, Jacques Vanderdoes, etc.

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