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CHAPITRE II

La peinture au pays de Liège, depuis le commencement du XIIIe siècle jusqu’aux frères Van Eyck.

Au déclin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe , il s’accomplit, dans l’Occident de l’Europe, une importante transformation dans le domaine de l’art. Cette révolution tient à la fois à une cause appartenant à l’ordre social et au développement régulier, énergique, conséquent avec ses principes, d’un art qui, ainsi que nous l’avons indiqué déjà , dominait pour ainsi dire tous les arts du dessin, et sur lesquels ceux-ci réglaient leur style et leurs tendances. Nous avons dit que cet art était celui de l’architecture.

Le grand essor qui se produit alors dans les esprits, l’accroissement et le développement des communes, l’élan religieux qui pénètre toutes les classes de la société , font surgir de toutes parts des édifices de proportions inconnues jusqu’alors , et ne cesse de faire appel à l’art du constructeur , dont l’un des caractères est de réfléter plus que tout autre la physionomie du temps, parce que, plus que tout autre art, il répond aux besoins des sociétés. La nécessité de couvrir de voûtes des espaces de plus en plus considérables , le développement successif du système d’architecture’ qui par-

venait le mieux à résoudre ce problème posé dans tant de circonstances, transforma l’architecture romane en créant le style ogival. Parallèlement à ce mouvement et à cette expansion artistique, l’histoire fait connaître un mouvement social remarquable par son influence sur la culture des arts. L’art, d’exclusivement religieux et monastique qu’il était, devint insensiblement laïque. Les corps de métiers et les corporations surgissent, se formant sur le modèle et à la suite de l’enseignement des écoles et des ateliers organisés dans les abbayes (i). Au milieu des communes prospères et puissantes s’élèvent les cathédrales. En effet, le XIIIe siècle est le siècle des cathédrales , et c’est surtout dans sa première moitié que l’on commence à les bâtir dans toutes les communes importantes. Dorénavant , c’est au pied de ces édifices grandioses que se formeront à la fois des chantiers

(1) Dans l’organisation des corporations laïques de métiers, les communes ne faisaient que suivre l’exemple donné par les établissements religieux. Les grandes abbayes, et même les prieurés, avaient, depuis le XIIe siècle, établi autour de leur cloître et dans l’enceinte de leurs domaines, des ateliers de corroyeurs, de charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs, d’orfèvres, de sculpteurs, de peintres, de copistes, etc.; les ateliers, quoi qu’ils fussent composés indistinctement de clercs et de laïques , étaient soumis à une discipline, et le travail était méthodique ; c’était par l’apprentissage que se perpétuait l’enseignement; chaque établissement religieux présentait ainsi un véritable petit état, renfermant dans son sein tous ses moyens d’existence, ses chefs, ses propriétaires-cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que de son propre gouvernement, sous la suprématie du souverain-pontife. Cet exemple profitait aux communes qui avaient soif d’ordre et d’indépendance en même temps. En changeant de centre , les arts et les métiers ne changèrent pas brusquement de direction; si les ateliers se forment en-dehors des monastères , ils étaient organisés d’après les mêmes principes; l’esprit séculier seulement y apportait un élément très-actif, il est vrai, mais procédant de la même manière, par l’association et par une sorte de solidarité.

Viollet-le-Duc : Dictionnaire de l'architecture française , tome I , p. 128.

et des écoles, où les artistes comme les artisans feront leur apprentissage. Là iront s’initier à la pratique de leur art les architectes , les appareilleurs , les tailleurs d’images , les peintres. Devenus des maîtres à leur tour, ils rayonneront du centre des grandes communes jusqu’aux villages éloignés , propageant partout les traditions d’un art vigoureux , plein de sève nationale , de logique et de poésie.

Sans doute, pendant les siècles qui vont suivre, les arts seront encore cultivés avec succès dans les grands établissements religieux; mais l’impulsion dans le mouvement, le progrès , à partir du XIIIe siècle , appartient à ces gradns maîtres laïcs qui, à la tête de leur armée de travailleurs, élèvent les cathédrales de la période ogivale.

Dans le pays de Liège, soumis à ces causes générales, les mêmes effets se produisent. Une grande partie du XIIIe siècle est consacrée à la construction de la cathédrale de Sl-Lambert. Sous le règne de Radulphe de Zaehringen, l’an 1185, un incendie terrible, qui, au dire des chroniqueurs, dural3 jours, dévora non-seulement la basilique érigée par Notger , mais encore l’église des Onze-Mille-Vierges, le palais épiscopal et l’antique collégiale de Sl-Pierre. Le peuple liégeois ne tarda pas à travailler à la réparation des dommages causés par cette catastrophe , et soixante-sept ans suffirent à peine pour construire la nouvelle cathédrale avec ses dépendances. On y travailla sous les règnes des évêques Obert , Albert de Cuyck, Hugues de Pierrepont et Robert de Langres. Le premier maître de l’œuvre de la cathédrale de Sl-Lambert, Henri de Louvain, qui habitait la paroisse Sl-Michel, à Liège, était sans doute laïque. Il est mort en 1206, le 30 août (i).

Au nombre des architectes qui plus tard prirent part à la construction de ce monument important, il faut citer les

( î ) Son nom a été trouvé dans l’ancien obituaire de l’église SUMichel, où il avait fondé un anniversaire qui se dit encore actuellement à l’église de Ste-Croix. Voici la mention consacrée à ce maître :

Commemoratio mcigistri Henrici de Lowanio , magistri operum Sancti Lamberti.

chanoines Bouchard et Guillaume. Ils jouissaient d’un grand renom dans leur art , et c’est d’après leurs dessins que fut bâti le beau portail de St-Lambert.

Les plans et les dessins de cet édifice, parvenus jusqu à nous , font connaître un monument imposant par une sorte de simplicité extérieure, et qui tenait encore du style des grandes abbatiales. Toutefois , il y avait loin de son ordonnance à la beauté des dispositions, à l’élégance de la construction et de la sculpture des cathédrales ogivales qui s’élevaient alors en France. Elle ne pouvait même se comparer avec avantage aux cathédrales romanes du Rhin et des bords de la Meuse, comme Sl-Servais, de Maestricht, et Notre-Dame du Munster, à Ruremonde. La collégiale de Sl-Paul, dont le chœur fut construit peu de temps après l’achèvement de St-Lambert, est d’un ordre supérieur, surtout par la beauté de ses proportions ( 1 ).

Quelle fut, dans les contrées arrosées par la Meuse, l’influence sur l’art de la peinture de ce grand mouvement des esprits, de cet essor et de cette transformation de l’architecture ?

Malgré la rareté des monuments de la peinture et des documents historiques qui y ont rapport , il est cependant possible, dans une certaine mesure, de répondre à cette question. Au moyen-âge, les arts ne se développent pas isolément les uns des autres. Ils se touchent, se confondent, concourent au même but , sont quelquefois cultivés par le même artiste et placés sous la discipline de l’architecture. La peinture intervient dans tous les autres arts. Dans l’architecture, par les fresques et les vitraux; dans la statuaire, parla polychromie ; dans l’orfèvrerie, enfin, par les émaux. Les beaux-

( 1 ) Lorsque la cathédrale de St-Lambert existait encore , il paraît qu’on la jugeait inférieure à l’église St-Paul , même à une époque où l’on comprenait peu les beautés de l’architecture. Nous lisons, en effet, dans le Voyage littéraire de deux Bénédictins , seconde partie, p. 186 : « Nous allâmes ensuite voir l’église collégiale de S^Paul , qui passe pour la plus belle de la ville; elle est effectivement très-délicate, fort ornée et toute pavée de marbre. »

arts alors ne peuvent se perfectionner d’une manière indépendante, comme se développe dans les temps modernes quelque branche isolée d’un art destiné à produire des objets de luxe servant à satisfaire les fantaisies des amateurs de la classe aisée. Tout à la fois profondément religieux et populaires , les arts semblent se donner la main pour progresser avec plus de régularité et atteindre aux mêmes hauteurs. Quelques pr oductions de la statuaire et de l’orfèvrerie religieuse sont encore demeurées au pays de Liège ; lorsqu’on voit la richesse de la composition , la sévérité du style de la statuaire au portail méridional de Sl-Servais, à Maestricht; loi squ on peut citer des sculptures comme celle du portail de la collégiale de Notre-Dame et S<-Domitien, à Huy; la \ ieige et 1 enfant Jésus (Sedes supticHtius) conservée dans la sacristie de 1 église de S1- Jean, à Liège (i) ; les figures de l’ancien jubé de l’église de Lowaige, petit village près de Tongres; lorsqu’on voit surgir des œuvres de l’émailleur et du ciseleur comme les châsses de Sl-Servais, à Maestricht, de S^Remacle, à Stavelot, et tant d’autres travaux précieux du même ordre, il ne saurait y avoir de témérité à croire que l’art du peintre aussi prit à cette époque un vigoureux essor. Les monuments d’ailleurs ne pouvaient s’achever ni s’orner sans son intervention, et si, par le développement des baies et la suppression presque complète des parois solides dans les églises ogivales , le champ ouvert à la peinture murale est nécessairement restreint ; si elle ne trouve plus la même application que dans les édifices de l’ère romane , un champ nouveau et non moins vaste s’ouvre à la peinture par la nécessité de colorer et d’animer, par des compositions historiées, les vastes verrières de ces mêmes églises.

Aussi, malgré les ravages du temps et des hommes, malgré la pénurie des peintures de cette époque , quelques renseignements historiques, quelques restes retrouvés dans les derniers vingt ans sous le badigeon , permettent de ne pas s’en rapporter entièrement à la logique des faits et à la

( î ) Cette belle statue provient de l’ancienne église St-Adalbert, supprimée à la Révolution française.

probabilité des suppositions. A en croire les vers d’un poète fameux du XIIIe siècle, Wolfram von Eschenbach, Maestricht devait alors rivaliser avec Cologne pour la célébrité de ses peintres. Voici comment s’exprime le Trouvère :

Aïs uns diu aventiure gicht,

Von Choelene noch von Mastricht Dechein sciltaere entiourf en baz,

Denn als er ufem orse saz. (\)

Mais d’autres renseignements existent encore sur la peinture de cette époque. A l’abbaye de Floreffe, près Namur, dont, depuis 1123, l’abbé était chanoine de la collégiale de St-Paul, à Liège, l’église était ornée de peintures murales dont les traces sont conservées jusqu’à nos jours. Il en existe encore, dans ce même établissement religieux, dans la salle des comtes de Namur , où des peintures furent exécutées par l’ordre de sire Walth ère d’Obais, 14° abbé, de 1265 à 1280. Le chanoine de la collégiale de St-Paul, à Liège, Clérembault de Orle, qui devint curé de l’église paroissiale de SuAndré , fit peindre sur les murs d’une chapelle donnant sur le cloître les figures des apôtres SS. Paul et André, pour lesquels il avait une dévotion particulière (2). Il existait des peintures murales de cette époque à l’église de St-Martin et de St-Pierre, à Sl 2-Trond, et à la chapelle du château de Fallais. Dans la grande nef de l’église d’Alten Eyck , il existait une série de peintures du XIVe siècle, et au fond de la basse nef méridionale, derrière l’autel, à l’église de Ste-Croix de Liège, il s’en trouvait également.

On a conservé au village de Kerniel, près de la ville de Looz , une châsse ornée de peintures qui est , en-dehors des manuscrits , le monument le plus ancien de la peinture

(1) Aucun peintre de Cologne ou de Maestricht (ainsi le raconte l’aventure) n’aurait pu peindre plus belle figure de guerrier que celle de notre écuyer , monté sur son cheval : parcival.

Selon Lachmann, philologue allemand distingué, ce poème aurait été achevé vers l’an 1212 ou 1215.

(2) Essai historique de l'église S{-Paul , p. 28.

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