CHAPITRE XV
Walthère Damri (l).
Si l’on connaissait dans tous ses détails la vie de ce peintre , on y trouverait, sans aucun doute, les éléments d’une biographie semée d’aventures et d’événements les plus émouvants. Malheureusement , un seul auteur , à la vérité son contemporain et presque son ami, nous parle un peu longuement de la vie et des travaux de Walthère Damri. Cet auteur est le graveur Abry, dont les notices sont la source la plus abondante à consulter pour la biographie des artistes du pays de Liège au XVIIe siècle.
La ville de Liège a donné le jour à trois peintres du nom de Damri. Le premier , dans l’ordre chronologique , est Simon Damri, né en 1604; il fut élève de Jean Tauler, partit jeune pour l’Italie, y vécut de son travail, s’y maria et
(1) S. Abry écrit Damerier; nous ne savons trop pourquoi; l’artiste signait indifféremment W. Damri et W. Damery.
mourut à Milan en 1640 ( 1 ). Les deux autres sont les frères Walthère et Jacques Damri.
althère est né le / mars 1610 (2). Son père se nommait Jacques Damri, et le nom de fille de sa mère était Marie Parent. Ils vivaient au faubourg Sl 2-Léonard, dans le voisinage du couvent de ce nom; ils firent donner une éducation soignée à leurs fils.
Walthère était porté à l’étude par son génie naturel ; il fit ses humanités au collège des P. P. Jésuites, et, pour l’apprentissage de son art, il fut confié aux soins d’Antoine Deburto, peintre assez médiocre , connu alors par un grand tableau exécuté pour le maitre-autel de l’église des P. P. Chartreux de Robermont. Il fit des progrès rapides chez ce maîtie, s exerçant à peindre des portraits, des paysages et des tableaux de petite dimension.
En 1636, il partit pour 1 Angleterre et y passa plusieurs années à peindre des portraits. Il se rendit ensuite en France, où il ne semble pas avoir fait un séjour prolongé. Comme la plupart de ses compatriotes , et en général comme tous les artistes de son temps, Damri crut qu’un voyage en Italie était indispensable pour acquérir du talent. Il s’y rendit donc, et, arrivé dans cette terre promise des arts, il s’attacha particulièrement à l’étude des œuvres de Pierre Berrettini ou Pierre de Cortone, l’un des peintres vivants alors les plus célèbres, et qui, avec le non moins célèbre chevalier Bernin , était en possession des faveurs et des travaux dont disposait le pape Urbain VIII.
Damri demeura à Rome plusieurs années et y réussit assez bien à s’approprier le style du peintre qu’il étudiait de prédilection. On ne sait rien de plus de sa vie et de ses travaux en Italie. Lorsqu’il voulut retourner dans sa patrie, il s embarqua sur un vaisseau qui devait le conduire en France, mais il fut capturé par des pirates et mené à Alger. On ne connaît pas les détails de la captivité du peintre, mais il
(1) Vili.enfagne , Discours sur les Artistes liégeois , p. 123.
(2) Abry le fait naître en 1614; un manuscrit du chanoine Hamal, plus explicite, donne la date que nous indiquons.
paraît qu’il fut délivré par le secours de quelques pères Récollets, avec lesquels il eut la fortune de pouvoir revenir à Toulon. Il s’arrêta quelque temps en cette ville pour se remettre de l’état de dénûment et de souffrance dans lequel l’avait plongé sa captivité.
Il partit ensuite pour Paris en traversant la Provence et le Dauphiné. Sur sa route, il rencontra quelques pères Carmes qui allaient à Paris ; ils firent connaissance, et les religieux ramenèrent l’artiste dans leur maison , rue de Vaugirard, où I)amri peignit dans la coupole de l’église une série de compositions qui se trouvent encore actuellement dans un bon état de conservation et dont voici les sujets (î ) :
Dans la coupole même de l’église, on voit le prophète Elie, montant vers le ciel, sur un char de feu. Il a les bras étendus et la tête élevée dans une attitude inspirée. Le char, attelé de deux chevaux bais , vus en raccourci , roule sur de sombres nuages. Il est suivi par deux anges flottant dans l’espace, et, tout autour de la coupole, de nombreux messagers du ciel planent dans ce tourbillon de nuages au ton enfumé que le peintre a étendus dans la région inférieure de la coupole.
Sur les parois arrondies du mur soutenant la coupole , une décoration d’architecture est peinte en grisaille. Des pilastres cannelés, entre lesquels se trouvent quatre niches contenant chacune une statue et quatre bas-reliefs , ornent ces parois. Il n’est pas aisé de reconnaître les sujets de ces bas-reliefs.
( 1 ) Ces peintures ont , de tous temps , été attribuées à Bertholet Flémalle; voyez à cet égard le Livret du Louvre; le Guide des Amateurs de Tableaux; un long article publié par Henri de Laborde sur la peinture des coupoles dans la Revue des Deux- Mondes (n° du 15 décembre 1863), reproduit dans un travail consacré à cet artiste par M. E. Fétis; Bulletin de l'Académie royale , 2e série, tome XX, p. 186-204, et en général tous les auteurs qui se sont occupés des travaux de Flémalle. A défaut du témoignage très-précis d’Abry , il suffirait, pour reconnaître cette erreur, d’examiner attentivement les peintures elles-mêmes. Elles n’ont rien de commun ni avec le style ni avec la coloration de Flémalle,
tracés très-légèrement et placés à une grande hauteur , mais les statues en grisaille représentent des saints de l’ordre des Carmes; ce sont S. S. Ange, martyr; Cyrille, docteur; Anastase et Albert , confesseurs.
Au bas de cette rotonde est peinte une galerie dans laquelle on voit Elisée recevant le manteau qu’Élie a laissé échapper. Tout autour de lui un grand nombre de personnages — sans doute l’artiste a voulu représenter les enfants des prophètes — manifestent, par leurs attitudes, un grand étonnement à la vue du prodige dont ils sont témoins ( \ ).
Au-dessous de cette balustrade , sur la corniche , se trouve un ornement en grisaille où l’on a inscrit dans des cartouches le texte des huit béatitudes. Plus bas sont les pendentifs qui supportent le tambour de la coupole. C’est sur ces pendentifs rapprochés de l’œil du spectateur que le peintre a placé les compositions les plus achevées et les plus importantes. Elles retracent dans quatre groupes posés sur des nuages les scènes de la vie des deux saints et de deux saintes de l’ordre du Carmel. Elles sont:
1° La Ste-Vierge remettant le scapulaire à S1 2 Simon Stock.
2° Vision de Ste Thérèse, dans laquelle un ange lui perce le cœur avec une flèche d’or. L’ordre célèbre le souvenir de cette vision par une fête spéciale connue sous le nom de la Transfixion (2).
3° Extase de Ste Madeleine de Pazzi. La sainte carmélite, à genoux , avec un collier d’or et de pierreries autour du cou , reçoit du Seigneur, qui le lui place sur les épaules , un manteau blanc constellé d’or. Deux anges sont en adoration auprès de la sainte.
4° S1 Jean de la Croix, auquel un ange présente un tableau sur lequel est peint Jésus-Christ portant sa croix.
Les figures sont de grandeur colossale. Ces peintures sont d’un style monumental et d’un pinceau large et facile. La couleur, comme le caractère de ces quatre groupes, rappelle beaucoup les peintres italiens du XVIIe siècle. Le ton en
(1) Livre des Rois, IV, 13.
(2) Notre planche XII reproduit un croquis de cette composition , que nous devons à l’amitié de M. le baron Béthune.
WALT H EUE ÜAMRI.
est harmonieux , ne manquant pas de vigueur , et les compositions décèlent un sentiment religieux et une ampleur qui ne se retrouvent pas au même degré dans les tableaux que l’on connaît de Damri.
Le peintre revint dans sa ville natale en 1644 , et ses relations avec l’ordre des Carmes ne cessèrent pas à son retour au pays de Liège. L’un des premiers travaux auxquels il mit la main fut le tableau pour le maître-autel de l’église des P. P. Carmes-en-Ile. Il y représenta, mais cette fois d’une manière fort différente, le même sujet qu’il avait traité dans l’une des peintures de l’église de la rue de Vaugirard : la Ste-Vierge donnant le scapulaire à S1 Simon Stock. Voici comment cette composition est conçue :
La sainte Vierge, revêtue du costume et des couleurs typiques, assise sur les nuages et tenant l’Enfant Jésus, remet à saint Simon le scapulaire brun. Le saint porte la tunique brune , le manteau et le capuchon blancs de son ordre. Ce groupe est entouré de plusieurs anges, dont l’un, vêtu d’une tunique couleur terre de Sienne naturelle, soutient le scapulaire que Marie remet au saint. De l’autre côté, un ange porte une corbeille de fleurs, tandis que d’autres anges semblent sortir des nuages.
La tête de la sainte Vierge est entourée d’un nimbe ovale vu en perspective. Le type est d’une beauté fort mondaine , un peu banale. La tête du saint est mieux réussie et semble avoir été étudiée avec un soin particulier. Saint Simon est à genoux; il a à ses pieds une tête de mort et un livre.
Cette peinture est d’une couleur agréable, mais d’un modelé un peu flasque. L’ange qui tient la corbeille de fleurs semble peint de pratique; il est assez mal dessiné. Le tableau a malheureusement subi des retouches qui en ont altéré l’harmonie primitive.
Lors du pillage des églises de Liège par les armées républicaines françaises, ce tableau fut transporté à Paris, et, après l’organisation de musées départementaux , il fut, avec
un lot de trente-six tableaux, donné au musée de Mayence, où il se trouve encore (1).
Lorsque cette peinture fut placée dans l’église des P. P. Carmes , elle trouva beaucoup d’admirateurs , et Damri eut bientôt de nombreux travaux à faire pour les églises de la ville de Liège, comme pour d’autres villes. Il fit d’abord pour la même église des Carmes une Assomption de la sainte Vierge. Il peignit, pour les chanoines réguliers de Tongres, un Christ au Jardin des Oliviers , tableau d’autel, et plusieurs autres tableaux de moindre importance; pour l’église des Prémontrés , deux toiles de grande dimension , une Déposition de la Croix et un saint Norbert recevant le scapulaire des mains de la sainte Vierge (2). Dans cette église, il y avait encore une autre toile de Damri : c’était l’épitaphe de Wathieu de Hodeige , chanoine régulier de cette maison et plus tard curé de Sl-Nicolas, Outre-Meuse. Il était représenté à genoux devant la sainte Vierge, assise dans les nuages et tenant dans ses bras l’Enfant Jésus. Cette peinture avait été placée en 1654. Puis le peintre fit tour à tour, pour le maître-autel de l’église Sl-Remy, un tableau dont le sujet principal représentait J.-C. portant la croix , et, dans la région supérieure, on voyait Dieu le Père avec des chérubins ; pour le maître-autel de l’église S‘-Léonard , une Déposition de la Croix ; pour l’église des Carmélites , près S‘-Léonard, un tableau dont le sujet est resté inconnu ; pour l’église des Écoliers, le seigneur de Groisbech, grand prévôt de Liège, à genoux devant la sainte Vierge ; une Madone pour l’église de Sl-Séverin ; un saint Bruno pour la chapelle de S ‘-Laurent ; un saint Bruno et une Piscine pour la chapelle du couvent de Robermont. Ce dernier tableau , toile de cinq pieds de
( 1 ) Lors de la première organisation du musée de la ville de Mayence, ce tableau fut attribué à Annibal Carrache. V. Die Staedtische Gemaelde-Sammlung in Mainz , par Muller, Rheinisches Archiv., t. VII ,p. 02, et t. IX, p. 136. Plus tard, on l’attribua à Louis Carrache.
(2) Ce tableau existe encore à l’église du Séminaire de Liège. Voir aux Indications et Recherches.
haut , avait été commandé par Mme Woot , abbesse de Robermont. Il fut déjà, au XVIIe siècle, enlevé, — comme dit le biographe de Damri , — pour en accommoder une personne de distinction et remplacé par une copie.
Enfin, Damri fit aussi un grand nombre de tableaux pour les particuliers, parmi lesquels on désigne des sujets d’histoire ancienne profane, tels que Y Entrevue de la reine des Amazones avec Alexandre-le-Grand , Mutius Scœvola, etc. De sorte que la plupart des amateurs de la ville et presque toutes les églises de Liège possédaient une ou plusieurs toiles de ce peintre , devenues fort rares aujourd’hui.
L’une des dernières peintures que Damri ait faites représente la sainte Vierge accompagnée des Vertus , exécutée pour l’église Ste-Foi, où ce tableau se trouve encore dans un bon état de conservation.
Damri était fort honnête homme, de relations faciles et d’un caractère liant ; il aimait avoir les jeunes artistes et à causer de son art avec eux. Il joignait beaucoup de modestie à son talent , et sa société était recherchée par les personnages les plus considérables du pays de Liège. Il était honoré de l’amitié de Laurent de Méan , archidiacre d.u Hainaut , pour lequel il fit bon nombre de peintures ; de Dom Guillaume Natalis , abbé de St-Laurent, pour lequel il a aussi exécuté plusieurs portraits et tableaux, entre autres un portrait où l’on voit ce religieux élevé sur un piédestal par des anges qui portent sa mitre et sa crosse, et deux figures allégoriques représentant le Sacrifice et le Courage avec la devise: corde et animo (i). Henri de Curtius, seigneur de Grand Aaz, grand amateur des arts et protecteur des artistes , surtout des peintres , avait aussi pris Damri en affection , et possédait plusieurs de ses œuvres.
Damri fut marié deux fois. L’une de ses femmes lui donna deux garçons, qui n’eurent aucun mérite. Il est mort à l’âge de 68 ans, le 18 février 1678, bien disposé au passage à une autre vie, après une maladie qui le fit souffrir plusieurs mois; il a été enterré dans l’église des Carmes Déchaussés, vis-à-vis de laquelle était son habitation.
(1) Cette composition a été gravée par Natalis.