CHAPITRE XVI
Jean-Guilleaume Carlier.
Ce peintre est né à Liège , le 3 juin 1638. Il était fils de Pierre Carlier et de Marie Robermont.
Après avoir reçu les conseils de quelque artiste dont on n’a pas conservé le nom, il devint l’élève de Bertholet Flémalle, dans tout l’éclat de sa réputation lorsque le jeune Carlier fut en âge de profiter de ses leçons. Pendant cinq ou six ans, non-seulement il suivit l’atelier de Bertholet, mais il fut son collaborateur , et l’a souvent aidé à peindre des draperies et d autres parties de ses tableaux. Carlier copia aussi plusieurs des peintures de Douffet , et il n’est pas difficile de reconnaître dans ses tableaux les traditions, les procédés et quelque chose du sentiment de la couleur des deux peintres, ses devanciers. Il leur fut supérieur dans quelques-uns de ses travaux sous le rapport de la fermeté de l’exécution. Laborieux, modeste, un peu lent à se produire, très-assidu au travail et entièrement dévoué à son art, Carlier, encouragé par des circonstances favorables , devait atteindre à une haute réputation et surpasser ses maîtres. Ses dispositions naturelles et son amour du travail devaient le porter au premier rang.
On connaît peu de chose de sa vie, consacrée tout entière à l’étude et à la pratique de la peinture. Il se maria, en 1669, à Marie-Agnès de Tignée. Sa biographie se distingue de celle des autres peintres liégeois du XVIIe siècle en ce qu’il ne fît ni séjour ni voyage en Italie. Aussi son style a-t-il plus d’originalité , ses peintures ont-elles un accent plus wallon que celles des autres artistes ses contemporains. Il semble cependant qu’il accompagna Flémalle en France , quoique ce fait ne soit pas établi.
Les premiers travaux de quelque importance qui lui furent demandés sont les tableaux suivants : J -C. guérissant un possédé et le Baptême de J.-C. , exécutés tous deux pour le couvent des Carmes Déchaussés. Ces deux peintures obtinrent un succès mérité et assurèrent la réputation du jeune peintre dans un centre où il y avait alors assez d’artistes de mérite pour qu’il fût difficile de s’y distinguer.
Carlier exécuta successivement un certain nombre de tableaux, parmi lesquels il faut citer en première ligne S 1 Joseph adorant l'Enfant Jésus , peinture destinée à l’un des autels de l’église des Conceptionistes. Voici la description de ce tableau :
S1 Joseph, revêtu d’une tunique verte, d’un manteau jaune et de guêtres blanches attachées par des lanières de cuir et chaussé de sandales, est à genoux devant l’Enfant Jésus, qu’il soutient de la main gauche , dans laquelle il tient en même temps une tige de lis. Le saint soulève la main droite en signe d’adoration et comme pour rendre grâce à l’Enfant Divin qui, debout sur une sorte d’autel, se penche vers son père nourricier et lui pose sur la tête une couronne de roses blanches et rouges.
Le fond du tableau est formé par des colonnes dont le fût cannelé est couvert, dans la partie supérieure, par une draperie en damas couleur vermillon ; le pavé se compose de dalles de marbre blanc alternant avec des dalles de nuances plus foncées. Les figures sont de grandeur naturelle ( i).
(î ) Lors de l’invasion française, en 1793, ce tableau fut, comme la plupart des meilleures peintures ornant les églises de Liège ,
Ce tableau est d’une couleur vraie et lumineuse. Remarquable par son harmonie simple, soutenue, et le modelé correct des chairs, il l’est encore par le soin consciencieux avec lequel l’exécution est étudiée jusque dans ses moindres détails. La tête de S‘ Joseph est belle et assez noble d’expression. Les pieds, les mains, les genoux, que l’on voit à découvert , sont bien dessinés et peints d’une manière large et savante. En somme, cette toile offre un ensemble de qualités qui font le plus grand honneur à Carlier et la placent au-dessus de la plupart des peintures liégeoises du XVIIe siècle.
Carlier exécuta d’autres travaux, aussi bien dans les églises que pour les amateurs. Plusieurs de ses tableaux sont perdus ; tout l’inventaire de son œuvre , parmi lequel il faut compter un certain nombre de portraits, ne nous est d’ailleurs pas connu. Il fit pour le bourgmestre de Stembier un grand portrait de famille , cité souvent parmi les meilleurs travaux du maître.
Pour l’église S‘-Denis , il fit une peinture de proportions colossales , représentant le Martyre de saint Denis et de ses compagnons. Cette peinture fut exécutée en 1666. Elle devait primitivement être placée dans le chœur , et le cadre richement fouillé devait être soutenu par deux anges sculptés. L’artiste ayant présenté le dessin du tableau qu’il se proposait de peindre, la composition fut agréée par le chapitre; il s’agit alors de chercher des types pour les différents personnages qui y figuraient. Pour la tête de saint Denis, Carlier voulut faire le portrait du doyen Campo (Deschamps), chanoine de la collégiale et président du séminaire de Liège , qui se prêta volontiers au désir de
détaché de l’autel pour lequel il avait été peint et envoyé à Paris. En 1799 , il fut donné par le premier consul à la ville de Mayence.
Lors du premier inventaire de ce musée, ce tableau était attribué à Bertholet Flémalle. V. Rheinisches Archiv , Die Staedtische Gemâlde Sammlung in Mainz, par M. Müller, vol. IX, p. 58; plus tard , on l’a attribué à Philippe de Champagne!...
l’artiste. Mais il n’en fut plus de même lorsque celui-ci crut également avoir trouvé un excellent modèle pour le bourreau du saint dans un frère Carme de sa connaissance dont il voulait utiliser la physionomie rébarbative. Le bon religieux se montra très -indigné lorsque Carlier lui adressa sa demande, et fut sourd à toutes les instances qu’on fit auprès de lui pour le décider à poser. Comme il s agissait cependant d’avoir le meilleur tableau possible, le doyen Campo eut recours au prieur du couvent des Carmes, qui, n’ayant à son tour rien obtenu par la persuasion, usa d autorité et obligea le religieux, sous peine de désobéissance, à servir de modèle. On assure que la mauvaise humeur du frère favorisa la verve du peintre.
Lorsque Carlier présenta son tableau, plusieurs chanoines ne le trouvèrent pas assez achevé; ce fut en vain qu’il allégua avoir traité cette toile avec ampleur afin qu elle produisit son effet à la distance voulue : on n’accepta pas cette explication. On soumit le différent à 1 arbitrage de Bertholet Flémalle, qui jugea le tableau très-réussi et traité avec un talent supérieur. Les chanoines résolurent alors de le placer dans la voûte de l’église , et, lorsque la peinture y figura , tous les amateurs furent d’avis que c’était le chefd’œuvre de Carlier. Le chapitre aussi lui rendit justice , et fit payer dix-sept cents écus du pays pour ce travail. La copie qui remplace aujourd’hui l’œuvre originale donne une assez haute idée de la vigueur de coloration de cette peinture (i).
Il fit encore pour l’église des P. P. Carmes, de Liège, une sainte Madeleine dei Pazzi ; pour le dessus de la cheminée de l’un des salons de la maison habitée par 1 avocat Sart ,
(i) En 1793, cette peinture devait être enlevée lors de 1 invasion française et envoyée à Paris. Malheureusement on s’y prit maladroitement en détachant le panneau de la voûte; il tomba sur le pavé de l’église en se brisant. Il fut plus tard remplacé par une copie faite par le peintre Lovinfosse. Le catalogue du musée de Bruxelles assure que c’est la peinture de Carlier, restaurée, qui aurait été replacée. C’est une erreur ; la copie est même revêtue de la signature de Lovinfosse.
un Loth avec ses filles; pour une destination inconnue, Alexandre-le- Grand faisant son testament sur son lit de mort; un Polydore; pour l’église de Notre-Dame-aux-Fonts, une sainte Famille ; etc.
La cause à laquelle est attribuée la mort de Garlier, et qu’il est difficile de révoquer en doute, semble étrange. L’artiste avait été chargé de faire les portraits de la famille du colonel Amand, commandant la citadelle de Liège, et se rendait chaque jour dans cette forteresse. Il était précisément au meilleur de son travail , lorsque , dans la nuit du 27 au 28 mars 1675, quinze cents soldats français, faisant partie de la garnison de Maestricht, furent, par l’ordre du baron de Vierset, qui venait d’être nommé gouverneur de la citadelle , introduits dans le fort sans coup férir à la lueur des flambeaux. Le pauvre peintre apprit cette nouvelle, qui jeta un émoi extrême dans la cité, en montant la rue Pierreuse pour se rendre, comme d’habitude, à la besogne commencée. Il paraît que le choc ressenti par Carlier fut fatal. Frappé d’épouvante, il courut se réfugier chez ses amis , les P. P. Carmes , pour lesquels il avait souvent travaillé , et il reçut d’eux tous les soins qui pouvaient calmer son émotion. Tout fut inutile; il fallut avoir recours à la médecine; on le saigna, et, pendant quelque temps, le peintre sembla rétabli, mais bientôt il succomba, dans la trenteseptième année de son âge , fort regretté des amis des arts et de tous les honnêtes gens qui l’avaient connu. Il fut enterré à l’église de S‘-Martin-en-Isle.
Carlier a laissé un fils, Vincent-Léonard Carlier, qui s’est aussi adonné à la peinture; il est né le 11 janvier 1674. Il travailla plus de vingt ans au Louvre et revint ensuite à Liège, où il fit quelques tableaux , entre autres le Martyre de saint Christophe , pour l’église de ce nom.
Il mourut à Liège en 1726.