JEAN DE STAVELOT
s°nt nimbés, mais n’ont point les attributs caractéristiques que les artistes grecs leur ont donné dès le VIe siècle peut-être même à une époque antérieure , et que l’art de l’Occident ne cessa de leur donner depuis.
La bibliothèque royale de Bruxelles conserve encore plusieprs autres codices ornés d’enluminures , provenant de la même source et dont il ne semblera pas trop téméraire d’attribuer la paternité aux religieux de l’abbaye dont ils ont pendant de longs siècles orné la bibliothèque. Au nombre de ceux-ci, on peut citer un petit in-f° contenant les dialogues de saint Grégoire (i), orné de plus de soixante dessins coloriés, généralement sur fond rouge ou bleu. Plusieurs mains paraissent avoir pris part à ce travail. La première partie, et la plus ancienne, est supérieure par la calligraphie comme par la peinture. Le style est celui des miniatures de ces contrées ; il répond au développement de l’art au XIIe siècle, tandis que le reste du volume accuse plus de négligence dans le travail et une ère plus rapprochée de nous quant au style.
D’autres volumes ornés de nombreuses miniatures, provenant de la même abbaye, existent encore , et il ne serait pas difficile d’en faire une longue énumération. Longtemps après que la pratique de l’architecture et des arts du dessin , qui alors en dépendaient, eut passé à des mains laïques, la peinture ne cessa d’être cultivée avec succès par les bénédictins de Sl-Laurent. S’il était possible de restituer d’une manière certaine à leurs auteurs tout ce qu’ils ont produit, il faudrait, sans aucun doute, faire honneur de plus d’un travail remarquable aux artistes qui ont vécu ignorés dans cette maison.
Tous cependant ne sont pas restés inconnus. On en cite plusieurs qui ont vécu dans les maisons religieuses de l’ancien pays de Liège, et particulièrement au moustier de SLLaurent.
Cette abbaye continua pendant plusieurs siècles les traditions suivies déjà par Wazelin. Elle demeura en renom par
(l) Gregorii dialogii , n° 9916.
son amour pour les lettres et les sciences, par la beauté et la richesse de sa bibliothèque , dont elle continua à devoir l’accroissement au labeur de ses religieux. Au XVe siècle, elle mérite encore une place dans l’histoire de la peinture pour la culture dont cet art y a été l’objet. Dans la méditation , dans le travail quotidien et régulier mêlé à la prière , il semble que les élans de la foi , l’application à l’étude et l’inspiration nécessaire aux arts se confondent et découlent tout au moins de la même source. L’art de peindre les miniatures, tel qu’on l’entendait alors, semble particulièrement l’apanage de la vie monastique. Il créait les illustrations des livres de piété et d’histoire; il servait d’aliment à la verve du travailleur, qui, dans le silence du cloître , voulait donner un joyeux essor à son imagination. Nous allons voir que plusieurs des chroniqueurs les plus persévérants et les plus souvent cités dans les annales liégeoises étaient en même temps des artistes de mérite, dont presque toutes les oeuvres ont malheureusement disparu, mais dont la vie et les travaux nous sont connus par des renseignements très-certains. Ce sont les premiers peintres dont la biographie , grâce à la pieuse mémoire de leurs frères, nous est parvenue avec des contours précis, tracés avec cette simplicité monastique qui est déjà une garantie de la vérité des faits transmis.
Jean de Stavelot est l’un de ces moines artistes qui, comme chroniqueur, comme compilateur, — ainsi qu’il s’appelait modestement lui-même, — comme calligraphe, enrichit la librairie du monastère de soixante à soixante-dix volumes, souvent fort gros et d’une écriture très-serrée. Nous n’avons pas à juger le chroniqueur , le continuateur des récits imagés de Jean d’Outremeuse ; il a été étudié ailleurs (1), mais les travaux de l’artiste nous appartiennent,
(1) Voyez le rapport trimestriel adressé à la Commission royale d’histoire de Belgique , le 10 janvier 1848 , par Émile Gachet, page 34 et suivantes. Il est étrange que, tout en donnant de nombreux détails biographiques très-intéressants sur Jean de Stavelot , ainsi qu’un inventaire des manuscrits qu’il a laissés, l’auteur du rapport semble ignorer que le chroniqueur était aussi peintre de talent.
et nous allons faire connaître les traits principaux de cette vie si bien remplie.
Il résulte des notes laissées dans plusieurs de ses manuscrits que Jean est né à Stavelot, le 5 juin 1388 ( i), d’une famille qui devait être dans l’aisance et jouir de la considération publique, puisque son père était échevin. La vocation de Jean pour la vie religieuse se déclara de bonne heure. A l’âge de quatorze ans, il obtint de Damp Stiene de Mariles , XXIIIIe abbé de Sl 2-Laurent , une prébende dans ce monastère, et le jovene clerc d'Ardenne , comme il se nomme, y fut vesti et tondus moyne del dit englise , et fut appelleis en son propre nom Dan Johans de Stavelot.
Il reçut les ordres de prêtrise l’année 1414. Son père étant à cette époque à Aix-la-Chapelle, il y assistait en sa qualité d’échevin de la vide de Stavelot au couronnement de l’empereur Sigismond comme roi des Romains, solennité qui eut lieu le 8 novembre 1414. Jean de Stavelot ne célébra sa première messe que huit jours après. Il eut ainsi la joie de voir son père assister à cet acte si important de sa vie (2). Il y avait alors plus de douze ans que Jean était entré en religion, et, dès l’année 1411, il avait commencé à transcrire
(1) En décrivant le manuscrit le plus important orné des peintures de Jean de Stavelot, le baron de Villenfagne fait connaître une de ces notes en ces termes : « La souscription qui » est à la fin sert à Axer la date de la naissance de l’auteur. La » voici : Script a per manus fratris Johannis de Stabulis, cenobii » Sti Laurentii Leodiensis monachi. Anno MCCCCXXXVII , die » quâ natus fuit , F. quintâ mensisjunii , anno aetatis suae 49. » Il est né , par conséquent , le 5 du mois de juin , l’an 1388 , et non 1386, comme Villenfagne l’écrit par erreur.
(2) Et nos , Dan Johans de Stavelot , moyne de Sains Lorent , nos desimes VIII jours après cest coronation, nostre novelle messe , et le desimes si longuement après les ordines , portant que nos aviens grant desier que nostre peire y fust , enssi qu'ilh y fut. Car ilh convenoit eistre , à commandement dédit abbeit , à Aize, portant qu’ilh estoit esquevins de Stavelot. (Voir le rapport d’E. Gachet déjà cité. )
des manuscrits et sans doute aussi à s’exercer à l’art du peintre*
Le travail le plus important dans le domaine de la peinture qui soit connu de Jean de Stavelot est un manuscrit qui existait encore à Liège au commencement de ce siècle, et qui, depuis peu d’années seulement, a été emporté de Belgique pour grossir les dépouilles dont, d’année en année, s’enrichit l’Angleterre.
Nous n’avons pas été mis à même de voir ce livre; nous ne nous livrerons pas à des conjectures sur le talent dont le peintre a pu y faire preuve, mais il n’est pas sans intérêt, pour ceux qui aiment à étudier la marche des idées et les formes qu’elles prennent dans l’art, de faire connaître la description qu’un auteur liégeois nous a laissée de ce monument.
Voici comment s’exprime, sur le compte du moine artiste et sur son œuvre, le baron de Villenfagne (1): « Si nos » bibliographes, dit-il, n’ont pas remarqué qu’il (Jean de » Stavelot) avait un goût particulier pour le dessin, la pein- » ture et la poésie , c’est qu’ils n’ont pas connu et examiné » comme moi un superbe manuscrit in-folio qui a appartenu » au monastère de Stavelot , et que j’ai actuellement sous » les yeux.
» Ce manuscrit est l’autographe . de Jean de Stavelot, et » l’on ne peut douter que, de même, les vignettes, » dessins ou peintures qui y sont en très-grand nombre , » ne soient de la même main. »
En effet, ce volume précieux commence par ces mots :
Iste liber fuit soriptus ac depictus per manus fratris Johannis de Stcibidis , Sancti Laurentii Leodiensis monachi. Anno MCCCCXXXVII. Orate pro eo (2).
Jean de Stavelot a divisé en deux parties ce livre, consacré
(1) Voir Essais critiques sur différents points de l'histoire civile et littéraire de la ci-devant principauté de Liège. Liège» 1808, tome II, p. 256 et suiv.
(2) Quelques pièces peu étendues se trouvent au commence-
entièrement à la glorification de S1 Benoît. La première partie contient la vie du saint avec ses miracles , composée en latin par S1 Grégoire et traduite en français , tel qu’on le parlait alors à Liège, par notre chroniqueur artiste. Cette première partie est ornée d’un très-grand nombre de miniatures illustrant les actes de la vie et les miracles du saint fondateur de l’ordre, dont Jean de Stavelot avait pris l’habit. Elle est complétée par deux opuscules ayant également pour objet l’histoire de S1 Benoît et ses miracles ; l’un est composé par le moine Adrevalde et l’autre a pour auteur Aymoyn , religieux du monastère de Fleuri-sur-Loire.
Ces deux opuscules, toutefois, ne sont ni traduits en langue vulgaire , ni historiés par le pinceau de Jean de Stavelot.
La seconde partie du manuscrit , et la plus importante au point de vue de l’art , a pour titre : Vit a beati Benedicti in veteri lege figurata, et per doctores nove legis luculenter approbata; in latino , gallico , teutonico et pictura per manus fratris Johannis de Stabulis , Sü-Laurentii Leodiensis monasterii monachi , scripta ac depicta. Anno MCCCCXXXII.
Ce titre est traduit en français de la manière suivante : La vie de Sains Benoit , abbeit , figureit en la vielhe loy , et par les docteurs del nouveilh loy cleirement approueit , en latin, romans , tierche et en pointure.
Par la date , on voit que la seconde partie du manuscrit avait été composée cinq ans avant la première. Il s’y trouve 72 miniatures de 165 millimètres de haut sur 133 de large, c’est-à-dire prenant toute la hauteur et la largeur de la
ment du volume sous le titre : De Exemplis sanctorum Patrum imitandis. Le baron de Villenfagne cite , entre autres , ces vers :
Monache , ad quid venisti.
Quare mundum reliquisti ?
Cur cappam istam induisti Et pompam mundi despexisti ?
Nonnê ut Deo servires Et cor tuum custodires?
Cur ergo sic vagaris Et vana meditaris ?
page , ne réservant que l’espace nécessaire pour y écrire les textes explicatifs en trois langues.
On voit qu'il s’agit ici d’un cycle de miniatures importantes et auxquelles le moine artiste avait sans doute consacré tout son talent. L’auteur auquel nous empruntons ces renseignements ajoute, d’ailleurs, que les peintures de cette seconde partie étaient traitées avec beaucoup plus de soin que celles de la première. « Le dessin, dit-il, est moins défec- » tueux et plus pittoresque , quoique souvent très-inexact ; » les couleurs sont très-agréables et ont conservé une partie » de leur fraîcheur. »
Pour bien comprendre l’esprit dans lequel ces compositions ont été conçues , il faut se rappeler les images ingénieuses par le rapprochement des sujets et habiles par la composition de ces Bibles connues sous le nom impropre de « Bïblia Pauperum , » en vogue longtemps avant le travail de Jean de Stavelot, et que, peu d’années après sa mort, la xylographie allait répandre dans toutes les régions du monde chrétien. Dans les Bibles historiées à cette époque à l’usage des pauvres de la science , et qui ne sont pas toujours lues couramment par les lettrés de notre temps, l’artiste représente d’ordinaire une série d’actes de la vie du Christ, mis en parallèle avec les faits empruntés à l’Ancien Testament, qui ont préfiguré ces actes. A ces deux compositions sont jointes, le plus souvent, des figures de prophètes, d’apôtres ou d’autres personnages de l’Écriture - Sainte , tenant des banderoles sur lesquelles sont inscrits les textes servant à l’intelligence de ce parallélisme des faits de l’ancienne et de la nouvelle loi.
Jean de Stavelot, pénétré des traditions de l’art dont était issue la génération de peintres à laquelle il appartenait, porté par le courant des idées qui animaient son siècle, chercha à mettre la vie du saint fondateur de son ordre en parallèle avec les exemples donnés par les figures les plus vénérables de la Bible , et c’est en mettant son talent de miniaturiste et de calligraphe au service de cette pensée qu’il avait créé les nombreuses illustrations de la vie de sains Benoit abbeit , figureit en la vielhe loy. Les descriptions que nous a laissées
Villenfagne de quelques-unes de ces compositions prouvent que, tout en adoptant le plan si populaire alors de la Bïblia Pauperum , l’esprit du peintre s’était cependant abandonné à toute son originalité, et que rien dans ce cycle, si étendu et de conceptions si différentes, ne tient de la copie.
Au début de ce livre se trouvent deux compositions qui n’ont, d’ailleurs, rien de commun avec la Bïblia Pauperum. L’une porte pour inscription : Figura religionis , et représente Judith victorieuse d’Holopherne qu’elle tient terrassé; elle est accompagnée du grand-prêtre Ozias. Au-dessus de la seconde on lit la légende « Imago religionis , » et l’on y voit la Religion, représentée sous la figure d’une femme belle et austère, tenant à la main gauche une banderole, sur laquelle se lit un texte tiré de l’évangile selon S^Mathieu , et de la droite un livre ouvert, sur lequel se lisent les mots : Precepta , Statuta, Ceremonie. La Religion est élevée sur un soubassement d’architecture et foule aux pieds une femme qui, dans la pensée de l’artiste, représente sans aucun doute la Vanité du monde. Aux deux côtés de la Religion sont figurées les quatre vertus cardinales , la Prudence et la Justice à sa droite, la Tempérance et la Force à sa gauche. Ces figures tiennent des banderoles avec des textes qui les caractérisent, et au bas des compositions on lit les vers composés par J ean deStavelot, en latin, en bas-allemand et en français.
Par une disposition adoptée par l’artiste dans toute cette suite, il a peint dans les angles de la composition des personnages de l’ancien et du nouveau Testament , ou des figures de saints, tenant des' cartels avec les textes relatifs au sujet principal. Dans l’un des angles se retrouve souvent un moine bénédictin tenant un phylactère, sur lequel se lisent les rimes en trois langues dont ces peintures sont accompagnées. A côté de ce clerc on lit les mots écrits à l’encre rouge: frater Johannes , par lequel l’auteur s’est désigné lui-même.
Dans la première miniature où Judith est représentée, cette femme forte est mise en parallèle avec la figure de la Religion ; cette sorte de parallélisme est suivi dans toute la série de peintures, et c’est ainsi que les principales scènes de
la vie de Sl-Benoit sont toujours mises en regard des scènes empruntées à l’ancien Testament (1).
Tout en cultivant les humbles fleurs de l’art de l’enlumineur sous le toit du cloître où il devait abriter sa laborieuse vie, frère Jean était cependant, comme nous l’avons dit, à un haut point l’enfant de son siècle. C’est aux grands thèmes fécondés alors par l’iconographie chrétienne que son imagination s’en prenait de préférence. Nous allons en trouver d’autres preuves.
Heureusement la vie de St-Benoit n’est pas le seul manuscrit historié de la main de Jean de Stavelot qui soit parvenu jusqu’à nous. Parmi plusieurs textes transcrits par lui, la Bibliothèque royale de Bruxelles possède un volume remarquable comme calligraphie , où se trouvent bon nombre de productions du crayon et une miniature due au pinceau de notre artiste. Ce volume, où plusieurs manuscrits sont reliés ensemble , comprend un traité de la vie de saint Laurent, le patron du monastère, en latin; des sermons et des homélies dans la même langue; la vie de Volbodon et de Reginard ; les gestes des abbés de Sl-Laurent de Liège, par Renier, le Libellus lacrimarum , et enfin le Spéculum humane salvationis.
De ces différents manuscrits, seuls le premier et le dernier ont de l’intérêt au point de vue de l’œuvre de l’artiste. La vie de saint Laurent débute par une initiale où l’on voit la figure du saint, peinte dans un style excellent, dont nos lecteurs peuvent être juges, puisque nous reproduisons cette initiale. Nous ajouterons que, très- habilement peinte, elle dénote chez l’artiste un sentiment très-distingué de la couleur. Le style et la coloration n’ont rien de commun avec l’école des
(1) Ce volume, d’un si haut intérêt pour l’histoire de l’art dans notre pays, est resté en Belgique jusqu’en 1860. Il a fait en dernier lieu partie de la bibliothèque du peintre Jos. Paelinck , et c’est à la vente mortuaire de celui-ci que la vie cle saint Benoit fut adjugée , le 20 novembre 1860 , au prix de 2,250 fr., à un libraire anglais. Voyez le Journal des Beaux-Arts , tome II, p. 195, n° 24.
Van Eyck, mais ce petit travail suffit pour faire connaître un homme de talent. C’est ce que nous avons vu de mieux de Jean de Stavelot.
Dans le Spéculum humanœ salvationis , on trouve l’artiste en présence d’une tâche toute différente. Il s’agit ici encore, comme dans la vie de saint Benoît, d’un cycle de com-
positions conçues, comme le livre dont elles forment les illustrations , dans l’esprit de la Bïblia Pauperum.
En effet , le Spéculum humance salvationis est un vaste poème, dû à un auteur inconnu, très-probablement un religieux qui vivait au XIVe siècle, et qui, de même que dans la Bible des pauvres , a pris pour thème de son épopée l’histoire moralisée du genre humain. L’auteur a puisé à la fois dans la Bible , dans les littératures grecque et latine , et dans les traditions populaires du moyen-âge. Le livre jouissait d’une très-grande popularité au commencement du XVe siècle , et celle-ci allait grandir encore par l’invention de l’imprimerie , qui devait répandre bon nombre d’éditions nouvelles dans le monde lettré d’alors.
Jean de Stavelot a transcrit pour l’abbaye de S‘-Laurent ce livre si populaire, et, pour donner plus de prix à son manuscrit, il l’a orné d’une série de 196 figures, dont la première représente Dieu précipitant dans les enfers Lucifer et les anges rebelles , et dont les dernières sont consacrées aux sept joies de la Ste Vierge. Ces compositions, très-simplement dessinées au trait, sont de véritables improvisations faites au courant de la plume pour fixer les sujets du long poème graphique entrepris par le dessinateur. La plupart de ces illustrations sont rehaussées de légères teintes au lavis, rouges pour les chairs, jaunes pour les terrains, les arbres, les cheveux, etc. Les textes sont en rubrique et en noir. Dans beaucoup de ces croquis on trouve du mouvement et de la vie, mais en général ils sont d’un crayon assez gauche; les fautes de dessin y sont fréquentes et souvent grossières. Toutefois, même dans ces premiers jets d’une pensée qu’il n’a pas voulu mûrir, on trouve chez l’auteur de l’abondance , et il sait intéresser par la manière savante et ingénieuse avec laquelle il trouve les rapprochements qui sont le but principal de son travail. (1)
On ne saurait contester la paternité de ces différents travaux, Jean de Stavelot ayant eu soin de la constater lui-
(1) Nous reproduisons, planche III, un calque pris sur l’un des dessins illustrant le Spéculum humance salvationis.
même par une note qui se trouve au commencement du volume, après la table des matières, et dont voici le texte :
Anno ab incarnatione Domini M°CCCC°XXVIII0 nonnns Johannes de Stabulis, coenobii sancti Laurentiijuxta Leodium sacrista et monachus , ad Dei sanctaeque Mariae virginis honorent ac ipsius ecclesiae patroni venerationem , hune librum in diversis codicibus dispersum recollegit scripsitique ac DEPINXIT.
Pro cujus , precor , anima Omnis oret ecclesia ,
Ut eam cœlestis curia In sua recipiat habitacula Amen dicant omnia.
Jean de Stavelot avait aussi calligraphié et peint , pour les frères prêcheurs de Ste Barbe, à Liège, un livre de la passion, dont nous n’avons pu retrouver de traces.
Un de ses frères de l’abbaye de S‘-Laurent nous a conservé quelques détails sur la mort du moine artiste.
L’année 1449 , après avoir passé dix-sept semaines à l’infirmerie du couvent, et malgré les soins de ses deux médecins, Jean de Tongres et Nicolas de Voecht, chanoine de Sl-Pierre, Jean succomba aux atteintes d’une hydropisie et à d’autres infirmités. Il rendit son âme à Dieu le 15 octobre, in crastino Calixti , entre la première et la seconde heure de l’après-midi.
Aussitôt après sa mort , on alla prévenir les pères Bénédictins de l’abbaye de S1- Jacques et ceux de Sl-Gilles; après les vêpres, le corps de Jean de Stavelot fut porté au chœur de l’église de l’abbaye , où l’on chanta solennellement les vigiles et les vêpres des morts. Le lendemain, après des obsèques les plus solennelles, il fut placé dans sa sépulture.
Le même frère qui rapporte ces détails consacre au défunt la courte oraison funèbre suivante, dont les éloges ne sembleront pas exagérés, et dont la dernière partie, dans son sens un peu mystérieux, contient une accusation contre les confrères de Jean de Stavelot.
« Ipse licet in aliquibus fuit negligens , tamen multas
» bonas conditioner habeat in se , et ad honestatem mülta » ordinaverat similiter et ad divinum officium pro quibus » sepius a suis confratribus passus fuerat. »
Un siècle et demi après sa mort, on plaça dans l’abbaye l’inscription suivante en l’honneur de Jean de Stavelot :
Cui natale solum Stabulaus dixere Joannem Hic sacro plaçait subdere colla jugo.
Cuius posteritas memor ut sit tempore longo Iconem vivens hanc statui voluit,
Anno 1584 (î).
Seize années après la mort de Jean de Stavelot naissait au pays de Liège un homme qui devait reprendre la plume du chroniqueur, et cultiver dans le même monastère l’art de la peinture avec plus de renom que ne l’avait fait son prédécesseur.
(1) Manuscrit de Vandenberg, p. 178. Nous empruntons à la même source le dessin des armoiries de Jean de Stavelot. D’après le texte de cette épitaphe, il est probable que Jean de Stavelot avait fait placer d’avance une peinture à la place désignée pour sa tombe. Les auteurs ne disent rien quant au sujet que cette peinture pouvait représenter.
Jean Beeck est né dans la petite ville de Looz, l’an 1457. Il annonça fort jeune des dispositions heureuses et un goût très-vif pour la peinture ; il était laborieux d’ailleurs et se forma lui-même, étudiant, dit-on, quelques-unes des œuvres des frères Van Eyck. Bientôt le jeune artiste vint à Liège dans le désir de se perfectionner et de vivre de son art, mais ce projet ne devait pas se réaliser ; il ne tarda pas à prendre en dégoût la vie du monde, et, le 15 juillet 1477, jour de la séparation des apôtres , il vint se présenter au monastère de S*-Laurent, près de Liège, avec l’intention de revêtir l’habit de S^Benoit et de finir ses jours dans l’abbaye ; il avait vingt ans alors et passait déjà pour très-habile dans l’art de la peinture.
Il fut reçu comme frère convers, et pendant un an il vécut à l’abbaye chargé des soins de la domesticité. Pendant ce noviciat, on y utilisa cependant son aptitude au maniment de la brosse ; le père abbé lui fit peindre sa chambre , différentes salles et même la porte extérieure donnant du côté de la petite abbaye de SuGilles.
L’année révolue, le jour de la fête de Smacques le majeur, le jeune peintre prit l’habit, et une année plus tard, le jour delà fête de S*-Michel, le 29 septembre 1479, il fut unanimement reçu religieux, la communauté ayant reconnu en lui un homme doué de talents , adonné à l’étude , mais surtout un frère pénétré de l’esprit d’obéissance , toujours disposé à soumettre sa volonté à celle de ses supérieurs, sans jamais se rebuter, toujours animé d’une grande douceur.
Sous l’habit de bénédictin, Jean Beeck s’adonna à l’étude des lettres et aux recherches de l’historien ; il devint le continuateur de la chronique de Jean de Stavelot; mais il n’en persévéra pas moins à cultiver l’art auquel il s’était adonné dès son enfance. Il travailla beaucoup pour le monastère et y peignit successivement: la Passion de N. S. J. C., les tables de la fondation de l’abbaye e,\Y Arbre de Jessé. Dans l’église de S ‘-Laurent, il fit un Jugement dernier et la Chûte de Lucifer.
Dom Théodoric de Sarto , prieur de S‘-Laurent , dit que
Érard de la Marck , prince-évêque de Liège , qui alors résidait au château de Huy, pria, en 1507, Dom Henri, abbé de S1- Laurent, de lui envoyer frère Jean de Looz, pour peindre la chapelle du château. Frère Jean s’acquitta de cette tâche à la grande satisfaction du prince , qui passait à juste titre pour très-entendu en matière d’art. Pendant trente ans , il continua à orner l’abbaye de ses peintures , alors très-estimées.
L’abbé D. Henri d’Oreye étant mort la veille de la fête de S1 Jacques, le 25 juillet 1508, après cinq années d’administration, tous les religieux, lorsqu’il s’agit de le remplacer, jetèrent les yeux sur Jean de Looz. Celui-ci, en effet, avait depuis longtemps su gagner les cœurs de ses frères , autant par ses talents que par son humilité chrétienne. Ils l’élurent abbé , et ce fut Érard de la Marck qui non-seulement lui annonça son élection , mais qui voulut encore le consacrer de ses propres mains , prouvant ainsi la haute estime en laquelle il tenait un religieux aussi exemplaire. Cette cérémonie eut lieu le 31 janvier 1509.
L’abbé Jean agrandit assez considérablement la maison de SLLaurent. Il fît rebâtir l’habitation abbatiale, la compterie et plusieurs autres locaux; il consacra particulièrement ses soins à la construction d’un oratoire en l’honneur de Sainte Anne, à côté de celui qui, dans l’église, était dédié à Sainte Gertrude. Enfin , il fit faire une pierre tombale qui fut posée vis-à-vis de l’entrée du chœur, à la place où Jean Beeck désirait être enterré. A la fin de sa carrière, il fut atteint d’une consomption, dont il mourut le 15 juillet 1516. Il avait souffert pendant six ans avec une résignation qui n’avait cessé d’édifier tous les religieux de l’abbaye; aussi sa mort fut pour eux un sujet de profonds regrets. Son administration, pendant la durée de ses fonctions comme abbé, avait été douce, charitable et fidèle, de même que sa vie avait été édifiante.
Toutes les peintures qu’il a faites dans son propre monastère , ainsi que dans différentes églises de la ville de Liège , ont été détruites. En 1790, il en existait encore quelques-unes dans l’abbaye de Sl-Laurent; mais, après la suppression de
cette maison, les murs de la plupart des locaux furent reblanchis et les peintures effacées. Depuis lors, il a été pourvu , par la démolition de l’église et d’autres bâtiments , d’une façon radicale aux recherches que l’on aurait pu tenter pour retrouver sous le badigeon les peintures de l’ancien abbé.
Nous avons dit que Jean de Looz était historien et qu’il est le continuateur de la chronique de Jean de Stavelot et de Dom Théodoricus de Sarto , prieur de la même abbaye. Quelques auteurs ont avancé que Jean de Looz avait été le maître de Lambert Lombard et l’avait initié à l’art de la peinture; mais cela n’est pas admissible, ce dernier étant à peine âgé de dix ans lors de la mort de Jean de Looz.
Le dernier religieux de l’abbaye de Sl-Laurent dont il soit fait mention comme peintre est Pascal de Bierset. — Après lui, les bénédictins de ce couvent firent encore exécuter d’importantes peintures, mais nous cesserons de les voir manier eux-mêmes le pinceau, glorifiant Dieu par les œuvres de leur talent , en même temps que par la prière et la vie intérieure du cloître.
Pascal était fils d’un commissaire de la ville de Liège ; il est né vers l’an 1480 (t), à Bierset, village situé à l’ouest et à quelques kilomètres de cette cité. Le 2 juillet 1501 , il prit l’habit dans la maison de Sl-Laurent , où il devait passer le reste de ses jours, dans l’accomplissement des devoirs de son ordre et les labeurs de l’étude. Ceux-ci avaient toute sa prédilection. Sa cellule était encombrée de livres , et il s’y était formé une bibliothèque assez considérable , à côté de celle de la communauté ; il profitait d’ailleurs de toutes les circonstances qui s’offraient à lui pour augmenter ses connaissances : un jeune lettré , ayant reçu l’hospitalité à l’abbaye, pendant un mois, en 1517, Pascal s’empressa d’apprendre de lui les éléments de l’hébreu. L’un des hommes les plus distingués de son temps , — Jerome Alexandre, secrétaire d’Érard de la Marck, et qui devait plus
(1) V. Paquot: Mémoires pour servir à Vhistoire littéraire des Xy II provinces des Pays-Bas , t. II, p. 353. Éd. in-f\
tard devenir successivement chancelier de ce prince , chanoine de Saint-Lambert, et, à la suite d’un séjour à Rome, cardinal, — ayant aussi vécu à Saint-Laurent pendant quelque temps, Pascal de Bierset apprit de lui le grec. Il avait ainsi fait des progrès considérables dans les belles lettres, correspondant avec Érasme, écrivant des vers latins dans le goût du paganisme renaissant de l’époque , publiant des livres et vivant d’ailleurs dans les bonnes grâces du cardinal, prince de Liège, Érard delà Marck.
Mais ce qui donne à Pascal un titre pour être cité à la suite de ses frères en religion dont nous venons de retracer la vie , ce sont ses travaux dans l’art de la peinture. L’autel où chaque jour il offrait le saint sacrifice de la messe se trouvait dans une chapelle consacrée à Saint-Denis , et que dans l’année 1523 notre moine artiste avait fait restaurer. Il entreprit d’orner des œuvres de son pinceau ce sanctuaire; et, s’étant appliqué à l’art de la peinture qu’il aimait, il avait également fait placer les figures des docteurs de l’Église , peintes dans des médaillons , à côté de la crypte du monastère ; pour chacune de ces figures , il avait composé un distique latin.
Quel était le mérite de ces travaux? Nous l’ignorons, et il serait téméraire de se livrer à cet égard même à des conjectures. Il est permis toutefois de supposer que Pascal de Bierset , dont l’intelligence était animée du goût du savoir , au moins autant que de celui du beau, fut plutôt écrivain et lettré qu’artiste inspiré.
Il a laissé quelques écrits latins , notamment des poésies ; il mourut, d’une hydropisie, en 1535, âgé d’environ 54 ans.
H EL* CH î D HOY.