‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 14 sur 66 · CAMPO SANTO DE PISE · texte numérisé non relu

CAMPO SANTO DE PISE

tiçité populaire qui s'explique parles grandes commotions politiques qui agitaient alors l'Europe et plus particulièrement l'Italie ; le peu de sûreté pour les biens et les personnes, non- seulement chez les hommes obscurs, mais aussi dans les familles les plus illustres ; enfin, par les fléaux qui décimèrent les populations < .

Partout on retrouve des traces de cette terreur, soit dans les œuvres littéraires de l'époque, soit dans les travaux artistiques. Les bas- reliefs et la peinture en fournissent de nombreux exemples : la Glorification de la Vierge ; la Vierge couvrant de son manteau une foule agenouillée et consternée, dans laquelle se retrouvent toutes les classes de la société, du pape au sacristain, du serf à l'empereur ^ le Jugement dernier, où des moines, des évoques, des cardinaux et des papes, figurent parmi les damnés. Voilà les sujets ordinaires des fresques qui décorent l'intérieur, et des sculptures qui ornent les portails des églises, du douzième au quatorzième siècle.

 difaut de l'imprimerie, qui n'existait pas encore, la peinture et la sculpture servaient d'organe à l'opinion publique, qui, pour n'avoir pas de nom, n'en était pas moins vivace. Ce ne fut pas le mérité littéraire, que si peu de gens parmi ses contemporains auraient été en état de comprendre, mais la popularité des images, que Dante traçait avec une si grande énergie, qui fit l'immense succès de la Divine Comédie,

Ces mêmes images se retrouvent sur les murs du Campo Santo et en bien d'autres lieux. À Pise, elles forment ce qu'on appelle un eycle, c'est-à-dire une série, de sujets faisant un ensemble complet. Nous verrons plus tard que les fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, les stanze et les loges de Raphaël au Vatican, ont été conçues dans ce système, généralement adopté au moyen âge, et presque inconnu de nos jours, par la raison que l'art n'a plus à accomplir de si vastes entreprises, intimement liées aux croyances populaires et aussi importantes par la pensée qu'elle^ illustrent que par leurs colossales proportions . Quel sou-

i Dans le onzième siècle, la peste (sous ce nom il faut entendre toutes les grandes maladies contagieuses) paraît six fois en Italie, toujours pendant ou après des famines. Dans le douzième siècle la peste règne ringtcinq ans; dans le treizième, les croisés la rapportent dans toute TEurope; au quatorzième, de 1347 à 1350, règne la peste noire, qui, d'après les récita des contemporains, aurait eu de grandes analogies avec le choléra asiatique.

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30 LA^EErAISSAlfCE.

verain, quelle nation, 8diigitMeini1|B0otirâiiui à entreprendre des travaux tels que ceux qui ont iUmtré Jules II ettiéon X, qu'accomplirent des marchands, les Médicis, ou de petits États, comme la République de Pise ?

Gozzoli, Buffamalco, Simone Memmi, les deux Orcagna, et un ou deux autres peintres moins illostres, voilà, i^^ec Giotto, quelle fut la réunion des artistes qui conçurent et achevèrent la grande œuvre du Campe Santo.

La Danse des Morts ouvre la série des fresques peintes par les deux Orcagna ^ Tout un monde de riches et d'hébreux se livre au plaisir; la Mort approche à grands pas; elle moissonne les rois, les reines, les princes de l'Église, la jeunesse, la beauté ; elle dédaigne les malheureux qui l'invoquât. Des anges etd6s démons se disputent les âmes des corps qui ont déjà succombé. Plus loin, trois rois (les mages) chassent dans une forêt ; ils arrivent devant trois tombes ouvertes renfermant trois cadavres à différents degrés de décomposition. Solennel appel à la repentance !

Viennent ensuite le Jugement dernier et l'Enfer.

Dans le Jugement se trouve la mcme-pensée que Michel- Ange a exprimée dans son immense fresque de la chapelle Sixtine : la Vierge intercédant pour les pécheurs auprès du Christ, juge implacable et irrité.

A plusieurs égards, ces deux peintures du Campo Santo et de la chapelle Sixtine se ressemblent par la manière dont le sujet est conçu. Quant à l'exécution, c'est autre chose. 11 ne faut pas chercher chez les artistes du quatorzième siècle, je ne dis pas la science du nu telle qu'on la trouve chez Michel-Ange, cela va sans dire, mais même cette honnête médiocrité du dessin, cet agencement de figures dont le moindre artiste moderne ne saurait se passer. Chez Simone Memmi, Buffamalco, Tadeo Gaddi, etc., l'expression est le plus souvent admirable ; il y a dans leurs fresques des figures qui, sous ce rapport, n'ont jamais été surpassées. Leurs compositions réunissent l'énergie et la naïveté d'une nature riche mais primitive; la pensée y est sérieuse, abondante, originale, mais elle est rendue avec une incorrection désagréable à l'œil

1 Holbeina traité ce même sujet daas une série de peintures à la maison de ville de Bàle ; ses dessins originaux sout à Saint-Pétersbourg. Les peintures du cimetière à Bàle, sur le même sujet, ont été à tort attriljuées à Holbein; la similitude des compositions a occasionné l'erreur.

un peu exercé, et souvent avec une puérilité qui fait sourire.

Dans une autre fresque, Beniard Orcagna a représenté le Paradis. Ainsi sont complétées les quatre fins de l'humanilé : la vie, la mort, le jugement et la rétribution.

Les deux Orcagna, de quelques années plus jeunes que Dante, furent appelés à peindre le Campo Santo lorsque les images, oserai-je dire les dogmes de la Divine Comédie étaient dans toute leur popularité ; il n'y a donc rien que de très-naturel dans les rapports évidents qui existent entre les fresques et le poème.

Il existe à Florence, dans une des chapelles de Santa Maria Novella, une fresque d'Orcagna dont le sujet est, pour ainsi dire, calqué sur la description de VEnfer dfi Dante. Mais ces mêmes analogies se retrouvent dans des peintures antérieures au quatorzième siècle. Dans le Frioul, à Tabbaye de Sesto, il existe une fresque de cent ans plus ancienne que le poème, où l'enfer est représenté sous ^forme de cercles superposés les uns aux autres, absolument conime Dante l'a décrit. La plupart des images aussi étranges que poétiques de la Divine Comédie^ qu'en général on attribue exclusivement à l'imagination de Dante, étaient très-répandues en Italie longtemps avant la naissance du poète.

Entreprendre de tels sujets et réussir à les représenter avec grandeur, bien que d'une manière imparfaite dans l'exécution, cela suffit pour prouver les immenses progrès que l'art avait faits sous Tinfluence de Giotto.

André Orcagna, aussi, fut peintre, architecte et sculpteur. C'est lui qui, le premier, substitua les voûtes à plein centre aux ogives du style gothique. La Loggia dei Lanziy à Florence, a été construite sur ses dessins; c'est peut être le plus magnifique portique qu'il y ait au monde, et il marque ce nouveau style qui fut une complète révolution dans l'architecture.

Orcagna était élève d'André de Pise, qui l'était de Jean de Pise, fils de Nicolas de Pise. On aime à rappeler ces filiations ; elles sont les titres de noblesse des artistes.

En 1 4D6, Florence devint maîtresse de Pise. Cet accroissement de puissance et l'honneur que Florence en retira lui inspirèrent un plusvif désir de la gloire que donnent les beaux-arts. LesafTalres publiques étaient alors dirigées par Jean de Médlcis ; peu d'années après ((416), elles le furent par Cosme, surnommé le Père de la patrie, et qui fut le protecteur des hommes qui se distinguèrent par leurs talents. Après lui vinrent Laurent de Médicis, puis les autres

membres de cette famille, dont le goût héréditaire pour les lettreset les beaux-arts lui valut Thonneur de donner son nom au siècle d'or.

Le palais des Médicis était à la fois un lycée pour les hommes de Icltres et une académie pour les artistes ; tous recevaient constamment de leurs illustres protecteurs des témoignages d'intérêt; en retour, ils les entouraient de leurs hommages. Les écrivains les louaient dans leurs écrits, les peintres représentaient leurs traits dans leurs tableaux ; en un mot, tout conspirait pour faire de cette famille le foyer où s'allumait d'une vie nouvelle le flambeau des arts et des lettres. Ce feu sacré se répandit au dehors. .

L'Italie était remplie de familles riches et puissantes qui dominaient les petits États e.t cherchaient à asservir leur pays, tout en l'embellissant. Sous quelques rapports , c'était la même politique et un peu les mêmes résultats qu'au temps de Pcriclès. Les Polentani, de Ravenne; les Malatesti, de Rimini; Este, de Ferrare; Visconti, de Milan; Scala, de Vérone; Gastruccio, de Lucques, etc., s'entouraient de poètes, d'artistes, de savants. Partout, en Italie , les citoyens, partagés en communautés, soit de quartier, soit de professions, rivalisaient entre eux pour l'embellissement de leurs édifices publics et de leurs églises.

La vanité n'était pas personnelle ; elle se portait tout entière sur la communauté ou la coi*poration à laquelle on appartenait, parce que là était, au moyen âge, l'influence que le citoyen pouvait obtenir et exercer. A l'exception des grandes familles, l'individu, envisagé comme tel, n'était rien; mais, membre d'une association, d'une confrérie, il participait à la puissance et à l'éclat que celle-ci possédait; aussi la maison commune, l'église de la confrérie, étaient des monuments à la splendeur desquels chaque membre se tenait pour personnellement intéressé.

C'est cette passion qui multiplia les peintres, élèves de Giotto ou d'autres maîtres, tous occupés, tous recherchés, bien qu'aucun n'ait laissé un nom qui mérite d'être rappelé.

Quoi qu'en ait dk Chateaubriand, le génie de la religion catholique avait été, pendant une longue suite de siècles, extrêmement contraire aux beaux-arts; joint à l'ignorance et à la barbarie, il avait fait disparaître presque tous les chefs-d'oeuvre de l'antiquité. « Ma quello, dit Vasari, che soprà tutte le cose dette, fu di perdita e danno infmitamente aie predette professioni, fu il fervente zelo délia nuova religione cristiana. La quale non gua'stù solamentCj o gettô per terra tutte le statue maravlgliose, e lesculture,

pitture-, mosaichi ed ornamenti de' fallaci dii de' gentili, ma le memorie ancora e gli onori d'infinité persone egregie, aile quali per gli ecceUenti meriti loro dalla Tirtuosissima antichità erano State poste in pubblico le statue e le altre memorie. »

La fureur des iconoclastes s'étant calmée, lorsque le rétablissement du paganisme ne parut plus à craindre, la superstition elle-même protégea les restes Hé l'art antique en les faisant servir au culte des néo-chrétiens. Des statues, des images des faux dieux reçurent le nom des saints que la cour de Home offrait à la dévotion des fidèles. C'est ainsi que la statue de saint Pierre, dans Saint-Pierre de Rome, passe pour avoir été primitivement une idole païenne, un Jupiter. Les antiques devinrent les objets d'un culte superstitieux. C'est ce culte, et nullement le respect pour l'art, qui sauva de la destnfttion la plupart de ces derniers restes

de Tantiquiték

Pétrarque èhercha à réveiller chez ses contemporains le goût de l'art antique ; il reprocha aux habitants de Rome l'insouciance avec laquelle ils laissaient détériorer, ruiner, voler les nionuments qui couvraient la campagne autour de la ville éternelle. « Ne rougissez- vous pas, écrivait-il, de faire un vil trafic de ce qui a échappé aux mains de vos barbares ancêtres, des colonnes, des ornements, des statues, et même des sépulcres dans lesquels reposent les cendres de vos ancêtres ? b

Vers le milieu du quinzième siècle, la découverte de quelquesuns des chefs-d'œuvre des littératures grecque et latine, et une nouvelle invasion de lettrés grecs fuyant devant les Ottomans, qui venaient de s'emparer de Constantinople, ranimèrent le goût des arts et de l'érudition. Laurent de Médicis dépensa des sommes énormes pour fbrmer, dans les jardins du couvent de Saint-Marc, à Florence, une collection d'antiques. C'est là que Michel- Ange Buonarotti et toute l'école florentine vinrent puiser, à la source même, le goût du vrai et du beau.

Cette passion pour les antiques, soit qu'elles consistassent en statues, vases, pierres gravées, ou toute autre production de l'art, se réveillant tout à coup dans un pays où d'immenses trésors en ce genre étaient enfouis, stimula le zèle d'une foule de gens, qui g'adonnèfent à la recherche de ces objets. Ce fut une espèce de loterie à laquelle quelques-uns s'enrichirent en un jour. Ainsi, en 1506, un pauvre homme ayant découvert dans les thermes de Titus le groupe de Laocoon, une des plus admirables

productions de l'antiquité, reçut du pape Jules II une rente considérable en ^change de sa trouvaille. Léon X supprima la pension, mais pour donner à cet heureux personnage la*place auss^ honorable que lucrative de notaire apostolique.

De tels encouragements firent pousser les fouilles avec un redoublement d'ardeur ; la découverte d'une belle antique suffisait souvent pour assurer au voideur une existence heureuse. Beiivenuto parle de ce commerce en ces termes : « Comme j'allais souvent à la chasse, j'avais fait connaissance avec des chercheurs d'antiques qui étaient aux aguets de certains paysans lombards occupés à travailler aux vignes ; en remuant la terre, ces gens y trouvaient souvent desfnédailles, des agates, des cornalines, des camées, etc., qu'ils vendaient à vil prix, et moi, je les payais plus d'écus qu'elles n'avalent coûté iSle deniers. J'y gagnais encore plus de dix pour un, et je me faisais des ai^is parmi les grands K »

Léon X, pape et Médicis, n'était pas homme à mettre un frein

P 1 Dates des découvertes de quelques-unes des principales statues antiques :

Apollon Pythien (du Belvédère), près du cap Antium, fin du quinzième siècle.

Le Tibrp, à Rome, même époque, est act^llement à Paris.

Laocoon^ à Rome, dans les thermes de Titns, 1506.

Mercure, à Rome, sur le mont Esquiliu^ 1540.

Hercule en repost à Rome, baini^e Caracalla, môme année.

Marsyas., à Rome, 1586.

Les Niobé, à Rome, fin du seizième siècle.

Vénus de Médicis, à Rome, fin du seizième siècle.

Discobole, à Rome, voie Appienne, même époque.

Silène et Bacchus, à Rome, même époque. *

Posidippe et Méandre, à Rome, même époque.

Rémouleur, à Rome, au dix- septième siècle.

Vénus â^ Arles, à Arles, en France, 1651.

Faune en repos, près de Rome, 1701.

Joueuse d'osselets, à Rome, 1730.

Pacc/ius indien, près de Frascali, 1761. ' Les Muses, k l'exception d'Uranie, Tivoli, 1774.

Apollon Citharède, mêmes fouilles, même année.

Enfant jouant avec une oie, 1789.

PaZ/a*, à Vellétri, 1797.

Uranie, dans les mêmes fouilles, même année.

Discobole en action, à Tivoli, à peu près à la même époque que les Mutes de Pliilisquc.

Vénus de Milo, à Alilo, I8t0.

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