‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 28 sur 66 · SA MÉTHODE · texte numérisé non relu

SA MÉTHODE

seulement par un contour ce qui ne devait pas être peint; tout le reste est scrupuleusement étudié. Sans rien changer à ces costumes, il a fait de ces jeunes gens des figures de haut style. Son génie agrandissait tout. Il aurait eu horreur d'inventer lorsqu'il étudiait la nature ; elle devait servir de base à tous ses calculs. » Raphaël a dû suivre la même manière de procéder pour ses autres ouvrages. II paraît hors de doute que c'est d'après ces études partielles et de petites dimensions qu'il composait ses cartons,

destinés à être calqués sur le mur fraîchement enduit.

Encore un mot sur ce sujet.

Parmi ces fac-similé, il en est un qui n'a pas servi pour V École d'Athènes: c'est le dessin d'une femme à genoux, vue de dos ; on le retrouve dans ÏHéliodore, et dans la Transfiguration avec certaines modifications. Le modèle a été une femme du peuple, peut-être la Fornarina; Raphaël l'a copiée dans son costume habi tuel ; la robe est retroussée et forme la draperie bleue dont une partie est étendue à terre; le jupon de dessous, qui est rose, couvre sa jambe, qui vient en avant ; le fichu qui entoure la tête, celui qui couvre les épaules, et jusqu'à la chaussure, tout est dessiné avec une scrupuleuse vérité. On retrouve sur la même feuille les esquisses qui montrent comment Raphaël a cherché la coiffure adoptée dans la fresque. Il tâtonne, change les plis, dessine trois fois la têlc, ajoute des bandelettes à la coiffure, agrandit le fichu, lui donne plus de grâce, développe le bas de la robe qui touche à terre. Les manches sont encore celles que portent les paysannes des environs de Rome; il y a seulement ajouté des bandelettes, comme il l'avait fait pour la coiffure. C'est ainsi que, en corrigeant, changeant ou modifiant, il est arrivé à produire une admirable figure.

Raphaël rencontrait-il une belle fille : « A propos de cette tête charmante, se disait -il, et en partant des beautés qu'elle réunit, cherchons la beauté parfaite. D'abord il s'agit de faire disparaître les imperfections, puis de voir s'il ne serait pas possible d'ajouter quelque autre beauté en harmonie avec celles qu'elle possède. » C'est ainsi que chacune de ses Madones, si nombreuses, fut pour lui un voyage de découvertes dans le domaine de la beauté i. Son principe était que la peinture doit représenter les choses non comme elles sont, mais comme elles devraient être. Pour ne pas

1 Gonstaatin, Idées italiennes.

m UIFHIEL,

B'ëËarer ûam ce système, il faut que lei éludu wlent buée» «ir le vrai, e[ les inodlBcatlctis eur la «viencc.

Ad Louyre, dans la colkctlun des dessins originaux, il y a, de Bftphaèl, une étaàe' d'après nature àe deux figures qui onUervi t représenter les deux disciples de Jésus placés au Ï>ds du nionl Thabor dans le lableau d.e in Tramfiguralioa. Dana l'étude, ers ilgures soDt nues; dans le laMeau, elles sont habillées, nouvelle preuve du soin extrême que Itnpliaél apportait dans ses éludes; car, assurément, Il ne lui entra pas en la pensée de faire Tigurer dans le lableau ces deux dl jciplea i ans vctementa, comme ils sont dans le dessin .

Raphaël n'est pas anatomlste comme Uichel-Ange, c'est-à-dire qu'il n'afDclie pas sei connaissances en ce genre) mais, dans les actions qui mettent en jeu les muscles, par exemple dans la ligure du jeune homme qui emporte son père sur ses épaules (Incendie de Borgo-Nuovo), 11 a prouvé qne la sobriété de ion Style, BOUS ce rapport, ne provient pas d'un manque de science.

C'est une vérité devenue banale k force d'être popnlnire que de dire de Rapbaèl qu'il est le plus grand de tous les peintres, et cependant il a été surpassé en plusieurs points. Guldo Renl a fait des télés plus belles j Titien a peint les enfants mieux que Ilaphaël; Correggio l'a surpassé d'habitude dans le coloris ; mais aucun d'eux n'a présenté à un aussi haut degré que Raphaël la réunion des qualités qui font le grand artiste.

Dans la composition, il est le maiire des plus habiles; dans chacun de ses tableaux, le principale (Igure s'offre d'elle-même au Spectateur; on n'est pas obligé de la chercher; les oppositionj) d'ombre et de lumière ne sont pas ari)itraires ; ce n'est point l'affectatlon, le désir de produire de l'elTet qui les crée, mais la rai~ son et la vérité. Tout est fait avec art, et tout y dissimule l'art. Ses compositions sont savantes, et jamais factices, jamais pé-

11 n'est point de mouvements de l'Ame, point de sentiments susceptibles d'être retracés par la peinture, que Raphaél n'ait saisis, exprimés, toujours avec justesse et d'hne manière élevée. La nature l'avait doué d'une sensibilité d'organes qui transportait Fon Ame entière dans le sujet qu'il voulait peindre et ridcnliUolt ûYCc ses personnages. Ce don, Ifês-rare chez les portes, plus rare

lilalaloguedc 1841, ji=S7T,

^ATLUE DK S0^ TALK.M. 145

encore chez les peintres, personne ne l'a possédé plus que lui, personne plus que lui n'a observé avec finesse et vérité les modifications que Tàge, l'éducation et le sexe apportent â l'expression.

Aucun artiste n'a mieux connu le secret de la grâce, plus séduisante encore que la beauté. Ses Madones, dit Mengs, enchantent les yeux, et cependant leurs traits ne sont pas aussi parfaits que J^ç^^. < ;^ ceux de la Vénus de Médicis; mais dans leur regard, dans leur*' sourire, il y a la modestie, l'amour maternel, la candeur de l'âme, en un mot, la grâce; et non-seulement il la répand dans la phy* sionomie, mais encore dans l'altitude, dans les gestes, dans lesr plis des draperies, avec un bonheur qu'on admire et qu'on ne peut imiter.

Toutes les brillantes qualités que je viens d'énumérer n'auraient cependant pas valu à Raphaël son immense réputation, s'il n'eût en outre possédé cette merveilleuse fécondité qui lui permit de subvenir aux travaux si variés et si considérables qui s'exécutèrent sous sa direction.

Voilà en résumé, car, pour épuiser le sujet, il faudrait écrire ' des volumes, comment Raphaël a atteint sa haute renommée, et, en si peu d'années, porté l'art à sa perfection.

Quand Raphaël se rendait au Vatican pour travailler à ses vastes entreprises, il était accompagné d'une cinquantaine d'artistes qui lui composaient une sorte de cour. Les jours de gala, on aurait dit un chef de Tune de ces puissantes familles féodales qui se p! atageaient alors Tltalie, allant rendre visite au pape, suivi d'un cortège de gentilshommes. C'étaient Jules Romain, Perino del Vaga, Jean d'Udine, Munari de Modène, Raffaëlino da Colle, Penni,Pinturicchio, Polydore de Caravaggio, etc. Ce dernier, de simple manœuvre, était devenu l'un des principaux artistes de

l'école.

Chargé de préparer les matériaux de la peinture, il suivait d'un œil curieux le travail de ses maîires. 11 aspirait à devenir artiste ; il y travaillait en secret.- Un jour il prit le pinceau, et étonna tout l'atelier par l'habileté avec laquelle il s'en servit. C'est lui qui a peint la plus grande partie des admirables compositions de Raphaël pour le décor des Logesy ces grotesques, inépuisable source d'études pour l'ornementation. La réputation de Polydore de Caravaggio a jeté un nouvel éclat sur l'école romaine.

L'immensité des entreprises, la variété des travaux d'architecture, de peinture, d'ornements, de gravure, le talent éminent des artistes qui y étaient employés, la munificence de Léon X, et surtout le grand renom de Raphaël, tout concourait à faire du Vatican récole la plus parfaite et la plus illustre qui ait jamais existé.

Rien, dans nos mœurs modernes, ne correspond en quoi que cesoit à la grandeur de ces associations.

Au seizième siècle, l'école tient lieu de famille : on y vit en commun; l'un des membres de l'association est chargé de faire

les approvisionnements, de tenir le ménage ; cliacun y contribue, et, si la bourse de l'un est à sec, la bourse de l'autre y supplée ; celle du chef est en quelque sorte le trésor de la communauté. Dans l'école de Raphaël, Penni fut chargé du ménage, d'où lui vint le surnom de Fat tore ^ le Facteur.

Ce n'était pas seulement la vie en commun qui constituait l'école, c'était surtout l'esprit de corps, le dévouement personnel au chef; pour ses élèves, il était le maître dans le sens absolu du mot. Nous avons bien vu de nos jours quelque chose de cet esprit de corps, maiï il y a aussi loin des ateliers de Paris (à Londres il n'en existe point) aux écoles du seizième siècle que des travaux du Vatican aux encouragements que, de nos jours, les arts reçoivent des gouvernements.

Le caractère de Raphaël, autant que son génie, fut l'âme de cette union entre tant d'artistes différant entre eux par l'âge, la nationalité, les goûts et les habitudes. Lui mort, Técole mourut aussi ; les élèves se dispersèrent. Les grandes catastrophes qui suivirent la mort de Raphaël n'auraient pas eu lieu, que l'école n'en serait pas moins arrivée alors à sa fin. La pensée qui coordonnait tous les travaux, l'affection que chacun portait à un chef qui était pour tous un père ou un ami^ tel était le* lien qui formait le faisceau ; la mort l'avait tranché, le faisceau était rompu.

Jules Romain se retira à Mantoue, Penni à Naples, Perino del Yaga à Gènes. Les soldats du connétable de Bourbon chassèrept de Romç Polydore de Caravaggio, Jean d'Udine, le Parmigianino, qui était venu étudier les chefs-d'œuvre du maître, et presque tous les autres artistes. Si quelques-uns revinrent plus tard, leur influence fut isolée, et, quoique sous les pontificats de Paul IIÏ, de Jules III et de leurs successeurs immédiats, de grands travaux d'art aient été exécutés à Rome, on ne revit plus rien de comparable à la grande époque que je viens de décrire.

La dispersion des élèves propagea rapidement le nouveau style. 11 se forma, dans un grand nombre de villes, des écoles' qui ne sauraient être comparées à celle de Raphaël, mais qui contribuèrent puissamment à effacer les derniers vestiges de la barbarie.

Le mot école ne peut plus être pris dans la même acception qu'il avait eue jusqu'alors. Ce n'est plus une association, une famille d'artis'es : c'est simplement la désignation d'une certaine

I48r KCOLE nOMAïNE.

manière de peindre, d'un système, qui caractérise soit le principal artiste qui l'adopta, soit la généralité des peintres qui le pratiquèrent.

Il faut distinguer aussi entre Técole nationale et Técole individuelle : ainsi l'école de Léonard de Vinci n'est ni celle de Florence, ni l'école Lombarde (11 a appartenu k tontes deux), mais l'ensemble des œuvres qui rappellent le style particulier à ce maître, une imitation plus ou moins exacte de sa manière ; de même que de nos jours on distingue l'école de David, de Kaulbach, d'Overbeck, de Flaxman, etc., par le style des élèves t[ui rappelle celui du maître.

La nationalité de l'artiste n'est pas non plus une circonstance qui détermine à quelle école il doit appartenir. Quand en parie d'une université, la première idée qu'on éveille est celle d'un corps de doctrines enseigné par une réunion d'hommes qui, tout en suivant la marche de l'intelligence humaine, tantôt progressive, tantôt rétrograde, perpétue la tradition, à l'Instar de ces familles dont la généalogie est une chaîne non interrompue de services rendus à l'État, ou à l'humanité, dans des branches fort diverses. Peu importe que tous les professeurs soient ou ne soient pas nationaux: c'est le siège de l'université qui fait la nationalité; c'est la succession non interrompue de l'enseignement, c'est la doctrine, qui fait l'école.

C'est dans ce sens qu'on dit ÏÉcole romaine^ V École de Flo' rence, de Venise y etc., non pour désigner l'ensemble des travaux des artistes nés à Rome, à Florence ou à Venise, mais, le système suivi de génération en génération par les artistes établis dans ces villes, système plus ou moins modifié par l'influence des maîtres et l'inégalité dans le talent des élèves, mais dont on peut toujours tracer la filiation, depuis l'origine de l'enseignement jusqu'à sa fin.

Résumons en peu de mots ce que fut la première école romaine, toute personnifiée en Raphaël et qui finit avec lui.

Le premier maître, c'est le maître de Raphaël, Pietro Vanucci, dit le Pérugin. Il marque avec Verrochio et D. Ghirlandajo le commencement de l'ère nouvelle, si promptement et si merveilleusement arrivée à sa plus haute perfection par leurs élèves :

Léonard de Vinci, Michel-Ange Buonarotii et Raphaël d'Urbin .

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