‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 34 sur 66 · MICHEL-ANGE DE CARAVAGGIO · texte numérisé non relu

MICHEL-ANGE DE CARAVAGGIO

dant Faspect de ses tableaux charme par le grand effet qui résulte de ce vif contraste d'ombre et de lumière, et par l'énergie de la touche et du dessin.

Obligé de quitter Rome à la suite d'un homicide, il se rendit à Naples, où il resta quelque temps. De là il passa à Malte, fidèle à son projet de se faire anoblir afin de pouvoir se battre avec d'Arpino. Son désir fut exaucé : il reçut la croix de Tordre en récompense de son tableau de la Décollationde saint Jean. Mais un jour lise prit de querelle avec un chevalier et fut jeté dans une prison, d'où il s'échappa au péril de sa vie. Après avoir passé quelque temps en Sicile, il se remit en route pour Rome. En arrivant à Porto Ercole, il fut dévalisé et perdit tout ce qu'il possédait. Errant par une chaleur excessive et en proie au désespoir, il fut saisi d'une fièvre cérébrale et mourut misérablement dans un bouge, âgé de quarante ans, en 1609.

Le Garavaggio, en ramenant les peintres à l'étude de la nature, fut un réformateur comme on n'en voit que trop : pour corriger un*défaut, ils tombent dans l'excès contraire.

L'école romaine s'était jetée dans le maniérisme; à force de raffinement, elle avait perdu toute vérité et toute élévation ; il l'entraîna dans le naturalisme , et cet amour exagéré pour la vérité lui fit perdre toute noblesse, toute pureté ; il n'admettait ni discernement ni choix dans les sujets que lui fournissait la nature; à ses yeux, l'ignoble valait la grâce et la noblesse, parce que l'ignoble est dans la nature aussi bien que la beauté. Son mérite fut donc Indépendant de l'élévation de la pensée; l'art s'abaissa à n'être plus qu'un miroir dont la surface reflète fidèlement tout ce qui vient y réfléchir son image; il renonça à toute tendance morale, intellectuelle, pour se faire simple copiste.

Et, comme la vérité matérielle, banale, est bien plus appréciable pour le public que les hautes qualités de la pensée ; qu'il y a incomparablement plus de gens capables de reconnaître le mérite d-une imitation à la flamande d'étoffes, d'ustensiles, d'armes, de meubles, et même de figures qui n'expriment que ce degré d'intelligence, de passions ou de vices du premier manant qu'on rencontre dans la rue, qu'il n'y a de juges en état d'apprécier les hautes inspirations d'un maître tel que Raphaël, cette nouvelle Voie dans laquelle le Garavaggio jeta la peinture eut les plus déplorables résultats. Une fois qu'elle y fut entrée, elle s'y est tnaintenue jusqti'à nos jours. Les grands artistes qui ont le,wV4

no ÉtOLI, UOHAIM

de l'en raire sortir ont élé hi exce^Iiuns i|iii cunllriueiit la règle.

Une autre circonslance a pulsâarnniCDt cunlrlbué à hùler la décadence : c'est l'abaissement des grandes rortunca dans les 'ancien nea ramlllea. Aujourd'hui c'est la foule qui fait vivre les artistes ; ' autrefois c'était une société d'élite; c'étaienlles puissants elles riches de père en Qlsijui, quoi qu'eiidisent lesrtnards delà fable, ont en général, par leurs lolslrsci leur édueailon, par leurs rapports avec l'aristocratie in lelleclueUe, plus de moyens de former leurgoût et plus d'Intérêt k favoriser les arts que l'Iiooimequla consacré loua ses moments, toutes ses faculiéB, à gagner la modeste aisance qui doit adoucir sa vieillesse. Une plus grande égalité dans la reparution des richesses, comme rous l'avons aujourd'hui, est assurément une bénédiction qui doit inspirera tout lionnéte homme un vif dévouement au développement régulier de la civilisation moderne; mais, au point de vue exduslfdesbeauvurls, ce n'est pas une circonstance à placer i.u nombre des causes qui favorisent leur développement ; elle peut dunner du pain à un plus grand nombre d'artistes, elle nepermeiirnlt pus les vastes et magnltlques entreprises de Jules II et de Léon X.

Un seul souverain, dans les temps modernes, a tenté de renouveler dans sa capitale le rôle de ces pontifes romains ; tout le monde sait que les travaux de Alunich ont donné une grande Impulsion à l'école allemande et jeté un vif éclat sur l'Allemagne ; mais les conséquences mêmes de cette tentative ont prouvé combien peu la société moderne se prête  de si magnifiques conceptions.

Et qui pourrait, si ce n'est un souverain, donner à de si vastes entreprises, la suite, la direction et la régularité nécessaires pour en assuier la bonne Un ? Et, parmi les souverains, combien 3 en B-t-il qui ne rencontreraient pas, dans les pouvoirs constitutionnels, le budgetjleur liste civile, eCméme les intérêts politiques, d'insurmontables obstacles?

Que sont, en France, depuis (renie ans, les travaux publics entrepris dans le domaine des beduiarts, sinon la preuve continuelle et vivante de l'impossibilité de rien accomplir de grand en ce genre, là où il n'y a pas nne volonté unique et un pouvoir absolu ? Sous le régime représentatif, ce ne sont pas les besoins de l'art qui désignent l'artiste, mais les exigences de la politique du jour; la répartition des commandes se fait, non entre les plus dignes, mais fi la recommanda lion des liummes dont les voles doivent être conquis.

BERNIM. 171

Je ne blâme ni ne loue, je constate un fait.

Revenons à l'école romaine.

Les peintres qui continuèrent en Italie les hautes traditions de l'art, tels que lesGarrache, le Dominiquin, le Guerchin, ne vécurent que momentanément à Rome et n'appartiennent pas à l'école romaine. Nous les retrouverons ailleurs.

Un homme, intrigant comme l'avait été Bramante, et, comme lui, très-avant dans la faveur du souverain, mais qui n'avait pas le mérite du protecteur de Raphaël, le chevalier Bernini S devint le dispensateur de toutes les grâces que la cour de Rome accorda aux beaux-arts. Paul V en fit son favori ; Grégoire XV le créa cjievalier ; Urbain VIII le combla de richesses. Son influence fut désastreuse, non qu'il fût sans talent, il s'en faut de beaucoup, mais parce que son talent fut entaché de ce mauvais goût, de cette afféterie qui rendent ridicule la littérature de cette époque.

C'est lui qui a fait le grand baldaquin et la chaire de Saint- Pierre, ainsi que la place circulaire qui précède l'église; c'est son chef-d'œuvre en architecture, et réellement une des belles conceptions de l'art moderne ; onle surnomma le second Michel- Ange y parce qu'il fut, comme Buonarotti, sculpteur, peintre et architecte ; il acheva cette église, commencée par Bramante, perfectionnée par Raphaël et Michel-Ànge. Sa réputation fut si grande, que îj.ouis XIV l'appela à Paris pour restaurer le Louvre. Tout cet éclat ne prouve pas le mérite de Tarliste, mais l'influence du mauvais goût à une époque de décadence.

Comme tout courtisan, Bernini cherchait dans ses favoris la souplesse plutôt que le talent ; ceux qu'il protégeait (et l'on n'obtenait rien sans sa protection) devaient ployer leur goût au sien, se soumettre à ses caprices, et, par-dessus tout, admirer sonstyle. La cabale, c'est le nom qu'on donna en Italie à ces coteries, toutepuissante lorsque Bernini; disposait de tous les travaux publics, tint à l'écart les peintres qui auraient pu ramener l'école romaine aux saines doctrines.

De nouveau la vérité fit place à un style de convention ; il ne fallut qu'un très-petit nombre d'années pour que les principes les plus erronés prissent racine dans les ateliers, surtout chez les élèves de Pierre de Côrtone. Bellori affirme qu'on alla jusqu'à blâmer l'imitation de Raphaël et qu'on tourna en dérision l'étude de la nature.

- t Né à Naples eu 1598, mort en 1680,

t7ï KCOLE BOMÂlhE.

Le paysage seul, au lieu de déchoir, atteignit «on ploi haut degré de perfection. Urbain Vlll fut pour les pajugitte* n qne l.éon X avait élé pour RaptisSl et aoQ école. Rome compta alors parmi tts peintres les trois ptua grands paysagistes, Nicolas Pqubain excepté, qui aieut existé de l'autre cAté di>s Alpes: CUuile Lorrain, le Guaspre et Salyalor Bosa, tous les trois i peu près du même âge, tous lei trois également célèbres, vl i^yant tous les (rois un style et un genre dUTérents les uns des uulres.

Dans le dlx-sepUème siècle, Pirrito Berettihi — i^OG-iUGO, — plus connu sous le nom de Pierre de Corlone, (U une sorte de révolution dans les écoles dé Rome et de Florenct! ; it upparlcnait à toutes deux. Avec lui disparurent les derniers ttsligcs des qualités qui avaient distingué les premiers maitiee llurentins.

Il avait étudié soua l.anfranc, élÈve desCarrattie, et it apparlenait aussi un peu à l'écule de Venise. Déjà, chei lui, on remarque certains artifices que nos artistes modernes, pour leur propre commodité, ont érigés en vertus : il finissait les parties principales et négligeait toutes les autres. L'agrément, la facilité, une ceitaine élégance, tels sont les traits distlnctlfs de son style; iiévilnlt les ombres trop fortes, se plaisait dans les demi-teinte?, reclierchait les fonds un peu obscurs, coloriait saus affectation, en un mot, c'était un homme de goût... a perfeci gentleman. Dans cette sa-. gesse, aussi éloignée de la verve saisissante dugénie que des écarts du mauvais goût, il y a quelque chose qui plaira toujours à la foule, i>arce que l'élégance est plus facile â comprendre qu'il ne l'est d'apprécier la fougue d'un grand talent.

Mais ce mérite très-réel, quoique limité, ce style facile, dégénéra en négligence chez les élèves; de même que la hardiesse du dessin de Michel-Ange était devenue une grossière exagération dujeu des muscles- C'est le propre des élèves de tomber dans les défauts des qualités de leurs maltrea.

Lesljle élégant de Pierre deCortone,thei ses Imilateurs, aboutit au maniérisme. On se fit un type de beauté de pure conveniion , comme de nos jours nous avons vu les copistes de sir Th. Lawrence tomber ilans l'alTélerie, qu'ils prépaient pour la beauté aristocratique. Que de caricatures sont nées de cette charmante figure du Jeune Lampton par sir Thomas l Que de visibles efforts n'avons-nous pas vus cheîles peintres de portraits pour donner au\ figures les plus bourgeoises le type byronien I El, au com- .

PÎERRE DE CORTONE (BERETTIIVI). 173

mencement de notre siècle, Isabey, dans ses charmantes têtes de femmes, si gracieusement entourées d'une auréole de gaze, de dentelles et de fleurs, de combien d'extravagants effets n'atil pas fourni l'idée à ses imitateurs I Toujours il en a été ainsi : au dix-septième siècle, comme de nos jours, comme au temps de ]a Renaissance.

L'effet de cet esprit d'imitation est très-visible dans les ta' bleaux de l'école romaine au dix-septième siècle. Les têtes ont toutes une singulière ressemblance ; c'est un type que les artiste» adoptent, et dans lequel les traits sont d'une grandeur démesurée, surtout les bouches et les nez; le dessin est incorrect, le coloris faux et rude.

Vers la fin du siècle il n'y eut plus à Rome que deux écoles : celle de Pierre de Cortone, soutenue par son principal élève Cirô; celle de Sacchi, par Carie Maratte.

La première visait à étendre les idées, mais favorisait la négligence ; la seconde réprimait la négligence, mais rétrécissait les idées.

Elles luttèrent l'une contre l'autre, employées indifTéremment par les papes jusqu'à la mort de Giro, en 1639. Dès ce moment Carle Maratte fit la loi, et, sous Clément XI, dont il avait été le maître de dessin, il dirigea les travaux immenses que ce pape fit exécuter à Rome et à Urbino.

C'est Carie Maratte qui a restauré les Loges de Raphaël ; au dire de Constantin, c'est l'œuvre d'un artiste sans goût et sans jugement; Lanzi, qui vivait au milieu du siècle dernier, au contraire, loue ce travail ; d'où il est permis de conclure que les couleurs de la retouche, et notamment le bleu, trop criard, auront changé avec le temps.

Dans la peinture de genre, dans les batailles, les marines, le paysage, ce sont des étrangers qui tinrent parmi les artistes à Rome les places les plus distinguées. Tout à l'heure nous avons nommé Claude Lorrain et les deux Poussin; à ces noms il faut ajouter Van Laar, le Bourguignon et Tempestà, qui sont au premier rang dans des genres différents.

« Au commencement du dix-septième siècle, dit Passeri, les uîtramontains (c'est le nom qu'on donnait aux gens qui venaient d'au delà des monts) se réunissaient selon leurs nations respectives, Français avec Français, Hollandais avec Hollandais, Flamands avec Flamands, et, quand ils étaient en argent et qu'un

ni . Ki;ni,F. r.rni ii.\f,.

<lelfurjrniiipBlrioti's nrrivalt A Rome, il hWM qu'Ulnviiailoule In banUe à un Testin donné daiu queliiu'anc dta plus Fameuses liivernesde la ville. Chacun payait ordinairement la part dans ces feitlna. mais le nouveau venu était taié à lapins rorle.-U Tête durait an moins vingt-quatre beurcssani quitter la table, et le vin leur était apporté dans des outres (iximine qui dirait dam dei tonneau»). Ils appelaient eetie orgie ie linpléme, et l'irrtiacrélion avec laquelle ils donnaient cette sainte appellation i leur dé- Lauche venait de ce qu'ils imposaient un nom au nouveau venu, nom généralement dériïé de qudque particularité dans sa personne. C'est ainsi que Pierre Van Laur ' — qui clail mal fait, — fut baptisé le Bambocciato, et depuis lora il fut toujours appelé de ce nom. •

■Co Bamboi-ciato, dont parle Passeri, peignait ordinairement des sujets burlesques, des rixe», des mascarade! ; ses ligures, en général de petite dimension, «ont si vives, si liien coluriëei, qM dans l'école flamande, qui eicella en ce genre, les œuvres de Van Uar tiennent nn rang très-distingué; elles prirent de lui le nom de bombochades. Ce genre devint fori ft la mode, il eut son SOchel-Angedans un artiste italien noiiinié CEnoirozzi'iKiOî-lBBO), — et depuis lors il y a toujours eu un bon nombie d'ailistea qui le cultivèrent.

Le Bourguignon (Jacques-Courtois, — Ili!l-I6T6} -> était ud soldat de fortune qui, à la vue de la fameuse Bataille de Conslanlin, dans les Slanie de Baphaël, se sentit tout à coup une iriésislille vocallon pour ta peinture ; il quitta l'épée, et se mit à étudier cunime un Jeune écolier ; mais ses liabitudes de spadassin n'étalent pas tellement oubliées qu'il ne mit volontiers le couteiu à la main. Or, un jour qu'il enavait abusé, il fut obligé de se réfugier dans le sanctuaire d'une église, et, pour échapper à toutes les poursuites, il se fit jésuite i le froc, comme le manteau de la charité, couvrait alors une multitude de péchés. Quoique jèfluite, le Bourguignon resta peintre et fit des chefs-d'œuvre; ses batailles respirent le carnage; ce ne sont pas ces froides repiéeenlations des victoires de Louis XIV par Van der Meulen, ni ces peintures des bulletins de l'armée fiançalsc dont la recette a servi pour un il grand nombre des tableaux de la galerie de

1 llélaili RomesouilepoDtlBcttd'UrllsiilVlll, l633Ài«(4; itmouml

LF noTTnr.uîONo.x. 175

Versailles : sur un tertre un général à cheval braquant sa lorgnette sur un ennemi qu'on entrevoit à peine; à quelques pas en arrière un groupe d'officiers empanachés, montés sui* de superbes coursiers qui rongent leur frein ; sur le premier plan, un affût de canon brisé, un mort et un mourant, quelques boulets à demi enterrés ; dans le lointain des lignes de points bleus, blancs ou rouges, qui figurent les armées ; çà et là de la fumée ; mettez au général une capote grise et un petit chapeau, si ce doit être une bataille de l'Empire ; un tricorne galonné et une vaste perruque, s'il s'agit d'un lieutenant du grand roi. Tout le reste est affaire de livret ou du cicérone.

Ce n'est pas ainsi que l'entendait le Bourguignon : ses batailles sont de véritables mêlées ; il y a de la rage, de la fureur, du désespoir, chez ses combattants ; on voit bien qu'ils ne sont pas de ces machines à tactique qu'on appelle soldats.

La grande bataille de Salvatdr Rosa qu'on voit au Louvre (et ce peintre avait beaucoup des qualités du Bourguignon) n'atteint pas au mérite des peintures de celui-ci; seulement il faut les regarder d'un peu loin ; la touche y est énergique, mais négligée ; on voit qu'il sentait vivement ce qu'il peignait, et ne prenait pas ses pinceaux pour remplir une tâche, mais pour obéir à son inspiration.

La peinture de scènes maritimes prit aussi à cette époque un grand développement : elle toucha promptemènt à la perfection, ^alvator Rosa et Claude Lorrain ont peint, dans des styles fort différents, des marines également admirables de vérité et de poésie.

Après eux, en suivant les dates, il faut placer deux autres peintres malheureusement aussi célèbres par leurs crimes que par leur talent. L'un, Agostino Tassi, — 1566-1642, — chez qui Claude Lorrain servit en qualité de cuisinier, passa cinq années dans les galères de Livourne, exempté des travaux publics, mais détenu avec les galériens. Ce fut dans de si déplorables circonstances que se développa son talent de peintre, pt qu'il arriva bientôt à un mérite très-distingué dans l'art de représenter des flottes, des naufrages et toutes les scènes de la mer.

L'autre fut un Hollandais, Peter Mulier, surnommé de Mo- LIERIBU.S, peut-être parce qu'il fut, dit-on, une sorte de Barbe- Bleue, ce qui le mena droit aux galères. Un autre surnom lui est resté, celui de Tempesta, qui, du moins, ne rappelle que son ta-

176 l'.nnl.F iUiM^INr:,

lent pour peindre les tempél«g. Knienaé dans un donjon d'où il dominait la mer, Il put peindre d'après naturt^ eea sujets àam lesquels il exeçlla. C'est dans les prisons de <iénes qu'lla fait ses plus beaux t«lili!au\; en gdnttral l'elfet en est sombre, triste, comme devaiem l'ôtre ses pensées.

A l'exception de Rapliaé] Uenge, — (1718-1779), —il n'ïaplus aucun artiste k imiter dans l'école romaine. Saion de nais^auce. Il vint à Rome encore enrant, conduit par son pAre, nilnlalurlsle de quelque talent et bon desiinateuT. Sa réputation est grande : il la doit à son talent, et aussi un peu à la complète décadence de l'école. Qunnd Mengs vivait, Home ne possédait plus un seul artiste digne d'ilre ciié.

Mon-seiilemenl il était distingué comme peintre, mais ses connaissances llttttaires, son eicel lente éducation allemande, luirnisaient soutenir lionorablemeot dans la société la place que lui avalent conquise ses talents d'arUsle.

Il Tut fort lié avec Winckelmano, qu'il aida puissamment, dans son Histoire critiq-ie et philosophïijue rfB.î beaux-nrlt:, par ses connaissances praiiques, son esprit cultivé et intelligent, et l'étude approfondie qu'il avait faite des grands maîtres du soilième siècle.

Mengs a eu le titre de peintre de la cour cle Dresde, sans avoir Jamais résidé en Saxe; il a fait plu sieurs séjours â Madrid, où II a peint, dans le salon du roi, VApothéiae de Trajan, les Saisans, et d'antres compositions fort belles, dit-on. A Home, 11 y a de lut trois grandes peintures : à Saint-EusèUe, le tableau de la voûte, ce n'est pas la meilleure ; dans la villa Albani, le Parnasse, l'une des plus savantes compositions qui aient été produites ; enlln, au Vatican, le cabinet des papyrus : la beauté céleste des anges, la majesté du liloise et du saint Pierre, le charme du coloris, le relief et l'harmonie font regarder cette œuvre comme l'un des ornements les plus remarquables du Vatican et de Rome.

Raphaël Hengs alalssé sur la peinlure plusieurs écrits qui sont fort estimés. 11. est le dernier peintre de l'école romaine dont le nom ait survécu à la génération dont il nt partie. Depuis lui, comme avant lui, Rome a toujours possédé des peintres, des sculpteui^, des graveurs distingués entre les plus émlnents de toutes tes nations, mais qui vécurent dans la ville éternelle, comme ces pèlerins qui doivent, au moins une fois dans leur Tie, visiter le lieu qui a occupé toutes leurs pensées; quelques-uns, venus pour

ARTISTES ÉTRANGEHS. 177

un jour, y passèrent le reste de leur vie j mais Rome ne les comptait pas parmi ses enfants .

V' Rome survivait à sa gloire : l'éclat qu'avait jeté l'école de Raphaël faisait considérer cette vieille métropole du monde chrétien comme le foyer des beaux-arts quand, depuis longtemps, ses artistes étaient tombés au-dessous du niveau de l'art en France» en Angleterre et en Allemagne. C'est à l'époque de sa pleine décadence que les souverains étrangers fondèrent à Rome ces acadé* mies, où les jeunes artistes de leur nation reçoivent, aux frais de l'état, l'instruction et trouvent gratuitement toutes les douceurs delà vie de famille.

En 166G, peu d'années avant que Nicolas et Gaspard Poussin, Claude Lorrain et Salvator Rosa, terminassent leur existence, Louis XIY fonda à Rome l'académie française : le Brun en fut un des premiers élèves. Le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, d'Espagne, fonda à Madrid l'académie de Saint Ferdinand, à laquelle il Imposa l'obligation d'envoyer chaque année à Rome, aux frais du roi, les jeunes artistes qui donnent de grandes espérances. Vers la fin du siècle dernier, en 1791, le Portugal suivit cet exemple. Le roi de Prusse aussi a fondé à Rome une institution analogue à ces académies : il fournit libéralement à l'entretien des artistes qu'il y envoie.

Un fait remarquable, c'est le peu d'influence qu'exercèrent sur l'école romaine les peintres étrangers qui y accoururent en foule, et parmi lesquels se trouvèrent quelques-uns des plus illustres maîtres des écoles de France, d'Espagne, de Hollande et d'Allemagne. Albert Durer fait exception. Les contemporains de Raphaël imitèrent cet artiste, digne d'admiration sans doute, mais qui en était encore à la Renaissance quand Rome possédait déjà les immortels chefs-d'œuvre de l'art à sa perfection. Cet hommage des Italiens du seizième siècle envers l'Allemagne, les Allemands de nos jours le rendent bien à Tltalie du moyen âge : ce n'est ni Raphaël, ni les Carrache, ni le Titien, ni le Corrége, qu'ils prennent pour modèles, mais les maîtres du quinzième et même du quatorzième siècle, peut-être avec le secret espoir qu'en reprenant les choses à leur point de départ, ils arriveront au même but. Dieu le veuille !

La réputation de l'école de Raphaël, répandue dans toute l'Europe et les grands travaux que les papes continuèrent pendant le seizième siècle, "attirèrent à Rome une foule d'artistes de toutes

I7S KrOf-E nOMAIKT.

les nnllnna. Cdiait déjà alor^, comme aujourd'l mi , une maitmi? admise |iar les peintres au asi liienque parrÉglisecalliolique, que • liors de Rume, U n'y a pas de ealut. •

Rubens, Van Uyvk, Elieimer, TéDien le père, Rreupliel, Pitlenburg, Velaequez, qui lll i Romece portrait d'Intioccni X souvent mis «n parallèle avec ceux de Léon X par Raplmèi et de Pau! lll par le Titien, N. Poussin, Joseph Vemet, Aiçéllca Kaurmann, Raphaël Mcngs, sir J. Reynolds et David, voili quelques-uns des nrilsles étrangers dont les noms se rattachent a l'ci'ule romaine, foitpar l'inlluence qu'elle exerça sur leurtateni, £olt pnr les modillcalions qu'eux-mêmes y introduisirent par leurs truvrcs tl l'exposé de leurs théories sur fart eu général.

De tous ces grands artistes, N. Poussin seul a passé la plus grande partie de sa vie à Rome; seul il aurait droit d'être consl-^' déré comme l'un des chefs de l'école romaine. Si Genève réclame Rousseau comme Genevois, les Français ne manquent pas de répondre que Rousseau est Français, car sa vie littéraire s'est écoulée en France ; mais qu'on s'avise de classer Poussin parmi les pelDlres de cette Italie où il a vécu près de quarante années, et aussitôt les Français de s'écrier qu'il leur appartient exclusivement, qu'il eât né Français, que son éducation s'est Taite en France, et que, si son génie s'est développé en Italie, il en avait reçu les germes dans son pays natal. Louable amour-propTe sans doute i mais deux thèses si contraires ne sauraient être justes toutes lieux : il faudrait avoir le courage de choisir.

Poussin vint ù Rome â l'âge de trente ans, et il y a passé le reste de sa vie. Il y a donc de bonnes raisons de le consldéref comme appartenant â l'école romaine. Toutefois nous respecterons une si honorable susceptibilité, d'autant plus que l'inlluence de cet artiste éminent s'est fait sentir en France bien ' lilus qu'en Italie, où le grand nombre des chefs-d'œuvre diminuait l'importance de ses travaux.

Nous nous réservons de parler de lui lorsque nous traiterons du paysage.

Que de souvenirs éveille ce nom de Florence ! Les plus beaux lieux du monde rappelant à chaque pas les événements les plus émouvants et les noms les plus célèbres ; les premiers essais de la civilisation moderne, et ce que le gépie a produit de plus parfait : Cimabue et Michel-Ange, Dante et Boccace, Masaccio et Léonard de Vinci, Giotto et Raphaël, Maso de Finiguerra et B. Cellini, Donatello et Bandinelli ; les plus grandes illustrations dans le monde politique et le monde savant: Machiavel et Âmérigo Yespucci, qui a donné son nom au nouveau monde ; Galilée, qui a découvert les lois qui font mouvoir la terre ; Guicciardini, qui a écrit l'histoire des peuples !

En arrivant par les hauteurs qui dominent la porte de Rome, la vallée de TAino offre un des plus ravissants aspects qui puissent charmer la vue ; il semble que la fertilKé et la paix, cet âge Ô'or du poëte, doivent éternellement régner en de si beaux -lieux, chez un peuple gouverné comme une famille par des princes dont la bonté est traditionnelle. L'aspect de Florence et de ses environs réalise, et au delà, les plus beaux rêves qu'elle ait jamais inspirés.

Mais, quand on entre dans la ville, les impressions changent: ce n'est plus 'Je présent qui occupe l'imagination, c'est le passée Chaque pas éveille un souvenir, chaque monument rappelle une de ces scènes de vertus, de Vices, d'héroïsme ou de lâcheté dont les dramatiques annales de la vieille république sont

remplies.

Comme nous n'écrivons pas la description d'un voyage, nous nous bornerons à un seul exemple. Arrêtons-nous sur la çlac^e.

ISO ÉCOLE Di: FLOBËNCK.

du Duomn : d'un cAlé le Baptiilère, dont iei portes en broii/e, sculptées parGttibertl, sont une des mervelll?» du rjuinziinie M-' cle; de l'autre cdl6 la cathédrale, dont lBr(.i,'aile barbouillée de grisailles rappelle l'alliance dea Ûédicia avec U famille prini^lère de Bavière (1618) ; son Dûme, construit par DrunelleachI, a servi de modèle à celui de Saint-Pierre de Rouie, qu'il surpasse en hauteur ) le campanile élevé par Glotte, et au pied duquel on voit enrore la pierre aur laquelle Dante Ten^ïl s'asseoir pour méditer sur l'Enfer et le Purgatoire, en contemplant le Dùme, C'est sur l'espace entre le Dôme et le Baptistère que Savonarole éleva les bûchera qui consumèrent les chefs-d'œuvre de l'art profane et que Savonarole lui-même fut brûlé, par ordre du pape Alexandre VE. Voilà quelques-uns des monuments qu'olTre cette place, et des' souveuirs des scènes populaires qui s'y sont passées. A peu de dislance en arrière du Baptlslère se trouve l'ci^lise de San Lorenzo, où sont les tombeaux des Hédicls que Bninelleachl, Donalello, Verrochlo et Hicliel-Ange ont contribué à élever ou â embellir.

Puisque noua avons évoqué le souvenir des monuments, parlons des artistes dont ces monuments ont immortalisé la mémoire.

Ghibebti avait vingl-deux ana, lorsqu'en 140Ï la confrérie des marchands de Florence ouvrit un concours pour l'exécution de l'une des portes de bronze du Baptistère. L'autre poi le avait été faite dans le siècle précédent par André, de Pise. Les concurrents arrivèrent de toutes les parties de l'Italie. Sept d'entre eux furent admis, parmi lesquels se trouvaient DonatcUo et Brunelleschl, tous deu! de grande réputation. Chacun de ces artistes reçut une Indemnité pour le travail d'une année, ainsi que pour ses (lé* bourses, et s'engagea à présenter au terme d'un an un panneaa en bronze doré où serait sculpté, en bas-relief, [e Sacrifice d'Aliraham .

L'année étant etpirée, la confrérie nomma trente-quatre experts parmi les sculpleura, lespeinlres et les orfèvres (remarquei qu'on ne dit pas les dessinateurs; nous le dirions de nos Jours, mais alors tout artiste éiUt dessinateur); ces experis étaient les uns de Florence, les aulrcs étrangers, tous gens de talent, qu'une Invitation spéciale appelait à siéger comme Jury.

Il fut décidé qu'ils prononceraient leur Jugement devant les modèles exposés aux regards du public, et que chacun d'eux donnerait à haule voix les nifitif^i de son o|iinion.

GHIBERTI. 18t

Les ouvrages de Brunelleschi, de Donatello «t de Ghiberti, furent de prime abord mis au-dessus de tous les autres. Tandis qu'on délibérait sur ces trois concurrents, Brunelleschi et Donatello, frappés de la supériorité de leur jeune rival» eurent la. loyauté de se reconnaître vaincus et la grandeur d'àme de le déf/ clarer publiquement. ..'■• .^/

Ce jugement fut confirmé par les applaudissements enthoS^^^i^; siastes de l'assemblée. ^ vÉi^''''*^*^

Les chefs de la confrérie invitèrent Ghiberti à n'épargner ni le *'yi temps ni la dépense pour produire un ouvrage digne de lui et de la république.

Ghiberti travailla pendant vingt et un ans à cette première porte, entièrement semblable, pour les proportions, à celle d'André de Plse, et divisée de même en vingt compartiments renfermant autant de bas-reliefs dont les sujets sont tirés de l'An • cieh et du Nouveau Testament; le Sacrifice d'Abraham^ qui avait été le sujet du concours, en est un. Elle fut posée le 23 avril 1424, à l'une des entrées latérales.

En 1428, la confrérie chargea Ghiberti d'en exécuter une autre encore plus riche, pour remplacer, à l'entrée principale, celle d'André de Pise, qui fut placée ailleurs. Ghiberti se surpassa dans ce nouveau travail, qui l'occupa dix-huit ou vingt ans ; il inter-^ cala, dans l'encadrement des compartiments, les bustes en ronde bosse de personnages éminents dans l'histoire du peuple juif; ces statuettes sont d'une beauté parfaite. Ghiberti mourut avant que cette seconde porte fût tout à fait terminée ; c'est son fils qui en acheva le chambranle et la mit en place après la mort de son père, qui eut lieu probablement en 1455. La dépense totale a été de trente mille sept cent quatre-vingt-dix-huit florins, qui représenteraient aujourd'hui environ un demi-million de francs. Ce seul fait suffit pour donner une idée de l'importance qu'on accordait alors aux travaux des beaux-arts, et des richesses que possédaient les marchands de Florence.

Quand André de Pise, dans le siècle précédent, eut achevé la première porte du Baptistère, et qu'on la découvrit aux regards du public pour la première fois, la seigneurie de FJorence, qui ne se montrait officiellement que dans de rares et solennelles occasions, assistait à la cérémonie^ accompagnée des ambassadeurs étrangers et de tous les personnages éminents de la république. La pose de cette porte eut l'importance d'un grand événement dans l'État.

iSi ÉCOLE DE FLOREHCE.

GhibettI ne fut pas moins honoré que m l'avait été André itn Piae.Celaminir, disons mieux, cet enlliousiaaine pour les aria, ne fut pas UD feu passager, l'engouement d'une génération : de ces oiarcbtinds florentins qui recommandèrent ii Gliiberli de ne rien épargner pour rendre son œuvre parfaite, ni tous, ni même la ijuoitlé, ni peut-être le quart, n'avalent surr^uu aux vingt années - qui B'ëcoulèrent entre le concours où Ghilerli fut vainqueur et . - t'ucomplissemeni de aon travail; cependant, li peine la première entreprise ëtalt-elle achevée, qui^ la même conïiérie en ordonna une seconde non moins dispendieuse.

On a calculé que le campanile de Santa Maria del Fiore, commencé par Giotto un an ou denx après qu'André de Pise eut terminé la première porte du Baptistère, a coulé près de mille Durlns la brasse carrée', y compris les vides formés par les port£e, lee fenêtres, etc. Le clocher ayant une liauteur de l'.ent quariuile-quatre brasses sur une largeur proportionnelle, on voit ï iiremlère vue à quelles sommes incroyables s'est élevée cette dépense, constatée sur des documents authentiques j il ne faut pas oublier • que, depuis te milieu du quatorzième siècle jusqu'n nos jour<^, l'argent a plus que décuplé.

Pendant les quarante années qa'Q consacra aux travaux du Baptistère, Gliihcrti Ht aussi plusieurs statues et quelques basreliefs qui sont aujourd'hui encore considérés comme très-remarquables, plus parti cuhèrement la statue de saint Matthieu, dans l'église d'Or San Michèle, et la châsse de saint Zénobiuf , placée à Santa Maria ilel Fiore.

Ces ouvrages ement une grande influence sur les progrès de l'art, aussi grande peut-être que celle des fameux carions de Léo- Dard de Vinci et de Michel-Ange, soixante ans plus lard.

Si l'on eiamine de près le travail de Gl^iberti, on est frappé de la beauté des formes et de ta liberté du dessin, qui se révèle par la variété des gestes et la hardiesse des raccourcis. Mais il est un point tout aussi remarquable, c'est l'ignorance des vrais principes de l'art; on dirait que ces sculptures sont l'œuvre d'un peintre qui a cru pouvoir rendre avec des lignes et le ciseau ce que la perspective aérienne, c'est-à-dire les dégradations de la couleur, peut seule exprimer.

Chaque branche de l'art a ses avantages et ses inconvénients : si la sculpture l'emporte inliniment sur la peinture en ce qu'elle

1 I.a brasse de Florence équiiaul à SB! millimètre».

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