RÉFORME D£ SAVONAROLE
consécutives, qu'il fallut prêcher séparément aux hommes, aux femmes et Ëtix enfants, par Tlmpossibliité de les admettre As ensemble dans la cathédrale, et que ces prédications eurent pour résultat des sacriflces de tous genres de la part de ceux qui les suivirent, il faut bien reconnaître qu'il y avait dans ce mouvement populaire autre chose que l'attrait de la curiosité, ou le charme de l'éloquence : c'était, en effet, une protestation contre les mœurs du jour, dont les Borgia étaient la plus honteuse personnification.
Savon arole embrassait dans ses projets de réforme toutes les branches de l'intelligence humaine et toutes les parties de l'édifice social ; ses sermons du carême sont un traité complet d'éducation. 11 s'adresse aux enfants, aux mères ^ aux parents; il pose les bases de l'enseignement élémentaire, dans lequel il comprend l'étude des langues mortes, mais qu'il veut diriger vers un but plus en harmonie avec le ehristianisme que celui qu'on suivait alors, et qui se continue de nos jours.
Trop éclairé pour proscrire les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique, il les admettait yolomQers comme auxiliaires de la civilisation moderne, comme instruments de culture pour l'imagination et le goût. Il approuvait fort que les professeurs de Florence missent leurs élèves à même de connaître Homère, Virgile etCicéron dans leur langue originale ; mais il voulait que les meilleurs ouvrages des auteurs chrétiens, saint Jérôme, saint Augustin, fussent admis au moins à un partage égal avec les écrivains profanes; il voulait sanctifier la mémoire des enfants en y gravant, dès l'âge le plus tendre, l'histoire du christianisme et celle des chrétiens qui ont honoré l'Église par des vertus non moins héroïques que celles des granck hommes de Plutarque.
Le mai causé parla fausse direction de l'éducation était aggravé par 4^6 artistes voués à toutes les inspirations profanes qui leur venaient de leurs patrons et d'ailleurs. Les monuments de l'art paién, devenus l'objet d'une sorte de culte, avaient insensiblement altéré les notions du beau , tel que les peintres et les sculpteurs chrétiens l'avaient conçu jusqu'alors. La licence mythologique, encouragée par la corruption croissante des mœurs, avait pris possession des lieux consacrés au culte; on osait placer sur l'autel,
1 Dans le sermon du samedi saint, il s'élève contre Tusage de placer les enfants en nourrice, par les mêmes arguments et avec non moins d'éloquence que Rousseau, trois siècles et demi plus tard.
196 KCULR l>I^ FLOBEKCE. i ^ ^H
comme représentaUan de la Viergo, les poTlrnlU de femmei! toaidb publiquement par les désordres do leur vie, el devant tes portraits le prêtre venait B<:i:uiiipllr les plus siiinls inj'Slfres de la religion.
Dans ces peinlured tout tendait ù dépraver rimaginalion, et 11 parait que celte llceacc avait causé bien des ravages, puisque Savonarole alUrmail que, si tes artistes iivalciit appris, comme lui au confessionnal, tout le scandale qui en résullalt, lia auraient eu horreur de lenr propre ouvrage. Cependant leurs pinceaux étalent encore plus Ucentieut quand ils travaillaient à la décoration des palais ou des maisons de simples particuliers; c'est là que le paganisme se donnait libre carrlÉrc.
Savonarole, qui pensait que la décadence des beaus-nrtâ tenait principalement à la décadence du culte, et en avait conclu que la régénération de l'un conduirait nécessairement ù la régénérattOB de l'autre, exposa — étrange sujet pour un sermon — tes théorlœ de l'art dans ses rapports avec l'ËgUse, non-seulement en ce qui concerne la peinture et la sculpture, mais aussi la musique >. • Vos notions sur la beauté, dUHt-llaux peintres, sont empreintes du plus grossier matérialisme... la beauté I mais c'est la traosflguratlon. c'est la lumière de l'àme ; c'est donc par delà la forme visible qu'il faut chercher la beauté suprcirie lians son essence... Plus tes créatures participent et approchent de la beauté de Dieu, plus elles sont belles, et de deux feiiimes également belles de corps, ce sera la plus sainte, la plus cbasie, qui excitera le plus d'admiration, même chez les profanes '. •
Il ne faut donc pas s'étonner do trouver des artistes et des poêles parmi les plus dévoués partisans de Savonarole; non seulement sa parole farsait Jaillir des étincelles qui embrasaient leur âme, mais 11 les faisait remonter à la place éuiinente d'où Ils étaient insensiblement descendus- C'était dans leurs rangs que devait aussi éclater le sympathie la plu^^ vive pour le réforma* teur. ■ Je ne crois pas, dit Villemaln, qfie dans l'histoire, 11 y
1 On aval! adopté pour les lilaoies de la Vierpr îles airs popul»ire>, comme l'air du foison, celui de la Cigale, etc. 'Rio, p. 35S.) — Il asl eiirieui de rappeler i ce lujet ce qui se fil en brance, lora de la Iraduelion des psaumes par Marol, que nous chantons mcore dans noi églises, et que Fniifois I", Henri 11, Uaoe de Foillers, ctianlaieni en Jai.^aiit .iaoB les files de la cour, sur l'air du Branle de Potion, du Id Yalle, elc.
1 Sermon du vendredi aprè) le Iroiiième dimanche du carême, sur l'entretien de Jésus avec la Samaritaine.
REFORME DE SiVONÀROLE. 197
ait jamais eu un héros dont le nom ait été transmis à la postérité avec un corté^anj^ imposant d'hommes illustres dans tous les genres ; et rmlBâto à se persuader qu'il est question d'un
simple moine, qil|]a|p^^iiumère les philosophes, les poètes et les artistes, qui s'oflmàïl à lui avec enthousiasme pour être les dociles instruments de sa grande réforme sociale ^ »
Les •l'tistes furent les plus dévoués, les plus enthousiastes ; il trouva parmi eux des amis, des apôtres et même des martyrs ; les uns aspirèrent à la gloire de mourir avec lui; d'autres, après son supplice, dans l'excès de leur douleur, voulurent imposer à leur génie un deuil étemel. Tous persévérèrent dans leur enthousiasme jusqu'à la fin, honorant ainsi et leur profession et l'humanité par une fidélité que le triomphe et la violence de leurs ennemis ne laissaient pas que de rendre fort périlleuse, et ce furent les plus distingués qui se firent les disciples de Savonarole.
Le chef-d'œuvre du plus célèbre graveur sur pierre qu'ait produit l'Italie, Giovanni délie Gorniole, est un buste de Savonarole, qui se voit encore à Florence.
Boticelli, graveur émlnent, peintre, écrivain de mérite, a gravé la Foi de Savonarole avec une perfection dont il n'avait jamais approché dans ses autres ouvrages, et il a poussé si loin l'enthousiasme pour son ami, qu'après la mort du réformateur il renonça pour toujours à la peinture.
Lorènzo di Gredi, sans se signaler par une aussi violente détermination, apporta le tribut d'un talent pur, exclusivement nourri d'inspirations ^religieuses. Il se retira dans l'hospice de Santa- Maria Nuova, où il jnourut en 1530, au moment où sa patrie expirait sous les coups d'un Médicis, Glément VIL
Dans le couvent même de Saint-Marc, un moine, Frà Benedetto, continuait dans la peinture en miniature les traditions de l'école séraphiquede Beato Angelico; il fut le plus courageux et le plus dévoué des disciples de Savonarole. Le jour où les ennemis du réformateur s'ameutèrent aux portes du couvent, demandant avec des cris de mort qu'on le leur livrât, Frà Benedetto s'arma pour le défendre, et ne renonça à la résistance que lorsque Savonarole lui eut dit qu'un homme consacré au culte du Seigneur ne doit employer que les armes spirituelles. Au moment où ces furieux
1 L'un des plus remarquables fut Jean Pic de la Mirandole.
198 ÉCOLE nr FLOSEirCË.
arrachèrent de l'autelleai ^il.'tl^leet l'entmin^rcnt (levant des Jugeg qui tenaient ta senldiic lnute prête, II follut encore que Savonarole nsÂt de toute ïoii .luiurllé pour empêcher ce moiae de
Un autre artiste, Bacclo ili'lla Porta, plus M>nnu snus le nom de Frit Bartoiomeo, dont Oiiiis auront ï parler plus au long, ne donna pas des marques uviins (grandes d'nltacliement i <;e1ui qu'il appelait son maître, et M respect pour sa mémoire, pendant les vlngl années qu'il lui gumeut.
Luca deila Rol>bia et IouIr °a ramlDc, Cronsca, i'arcliiterte, et bien d'aulrea encore, lui donnèrent de acmbtables témoignages. Politien lui-mrnie, le précepteur des enrautsde Laurent de Hédicja, poêle nourri de l'antiquité et qui faiaait les délices de ce axtde de lettrés qui remplissaient à Florence, vers la Un du quinzième siècle, le même rèle qu'à Paris lea philosophes voltalriena du dix-huitième, Politien alla entendre Savonarole. Voici ce qu'il en dit: •■ J'étais venu l'entendre avec une disposition de curiosité vague, et, pour dire irai, presque de dédain. Mais, dès qae j'ai vu la taille de l'homme, sa contenance et un certain caractère nullement commun dans se~i yeux et dans son vlBa^e,j'ai attendu quelque chose digne d'à pproba lion. Il commence â parler, je suis tout oreilles : voix sonore, langage élégant, grandes pensées. • — Ici Politien dëiirlt toutes les émotions, de genres fort dlTers, par lesquelles l'orateur le fait passer. — • Il m'a toujours fait
l'effet de grandir dans la chaire, ajoute-t-il ma raisona cédé A
ce prodige. Je croyais que, la nouveauté une fois épuisée, il m'atlai:lierait moins de jour en jour ; nullement : le lendemain 11 m'apparut tout autre et meilleur qne lui-même. «
11 serait hors de place de retracer ici ce drame qui Qnit, en ' 1498, par leLiicher; mais les scènes qui déterminèrent ta catastrophe sont trop intimement liées à l'histoire des beaux-arts pour ne pas en faire au moins une rapide esquisse.
Inutile de dire que Savonarole, par ses succès mêmes, s'était faitd'ardents et Irréconciliables ennemis j leur haine, ne pouvant se manifester ouvertement devant la popularité du réformateur, vell- . lait Incessamment dans l'espoir de trouver une occasion favorable. Le dimanche des Rameaux de l'année 1496, on vit dénier dana lesruea de Florence une longue procession figurant l'entrée de lésus-Christ dans Jérusalem ; les enfants seuls étaient au nombre de huit millej d'une main ils tenaient une petite croix rouge et
REFORME DE SÀYONÀROLE. 199
de l'autre un rameau d'olivier. Ve^pfet ensuite les différents ordres religieux avec le clergé ; puis une multitude innombrable d'hommes de tout âge et de toutes conditions; enfin les jeunes filles, vêtues de robes blanches, avec des guirlandes sur la tète, et suivies des mères, qui fermaient la marche. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait assisté à pareil spectacle : le recueillement de cette immense population : cette robe baptismale portée par les enfants des deux sexes qui chantaient alternativement des cantiques et des litanies, composés tout exprès par le poète Benivieni ,* ces voix enfantines harmonieusement mêlées au son de toutes les cloches, tout cela, dit Burlamachi, faisait qu'on se croyait transporté dans une nouvelle Jérusalem, et que la gloire du paradis semblait être descendue sur la terre. Des pleurs d'attendrissement coulaient de tous les yeux, et plusieurs ennemis de Savonarole, venus avec l'intention de l'insulter, soit prudence, soit componction, se joignirent au cortège ^
Les aumônes recueillies pendant cette procession, tanten bijoux qu'en argent, furent si abondantes, qu'on eut de quoi fonder quatre monts-de-piété (un par quartier) pour le soulagement du peuple livré à la merci des usuriers. C'était encore là une de ces institutions qu'embrassait le plan de réforme de Savonarole.
L'année suivante, Savonarole, enhardi par le succès, organisa une procession encore plus solennelle, représentant le triomphe du génie chrétien sur le paganisme. Ce furent encore les enfants qui y jouèrent le principal rôle. D'abord ils allèrent de maison en maison, demandant, au nom de Jésus-Christ et de la Vierge, qu'on leur livrât Vanathème^ expression par laquelle ils désignaient tous les objets d'art et de luxe que le prédicateur avait réprouvés comme profanes. On portait ces objets sur un bûcher dressé sur la place publique ; ils étaient exposés aux regards des citoyens comme des dépouilles remportées sur les ' puissances infernales.
C'étaient des recueils de chansons licencieuses, des monceaux de gravures indécentes, les œuvres de Boccace et autres du même genre, la Morgante de Pulci^ les poésies erotiques de l'antiquité classique, enfin une multitude de peintures et de sculptures de trèsgrand prix, que les auteurs, ou leurs possesseurs, offraient en holo-
auste sur cet autel de purification. Tout fut livré aux flammes^.
1 Voyez, pour de plus grands détails, l'ouvrage de Rio : De la Poésie chrétienne.
s De là rextrême rareté des premières éditions de Boccace et de Pétrarque.
Cette procesaion ou plutM Wtte manl reliai ion, produisit sur le peuple encore plus d'effet que celle de l'année [irétédenle. Elle avait eu lieu le dernier dlmaoclie du carnaval, et ta solennité de cettefétereligieuse, contrastant avec les Toiles joies populaires en usage cejnurlà, avait mlsd'aotant plus en évldenoo l'influenee 4uosl miraculeuse de Saionarole.
Tous les arts clirétiens avalent été mji it contribution pour tas^r bellir 1> proceggion : on remarquait, entre autres cbets-d'teuvre, on enfant Jésm sculpté pur DonDlello, donnant d'une main la bénédiction et de l'autre montrant une croix et la couronne d'épines. Les clianU avalent été composés pour cette cérémonie.
Sur le sommet du tiûcliBr qui allait consumer tant de cbersi d'ŒUvre, fut placé un colossal mannequin leprésentant le carnaval avec ses Ignobles penchants, et, pendant que Ieb flammes déïOralent leur proie, les cantiques s'élevaient dans les airs, mêlés au son des cloebes et des fanfares.
On devrait croire que celle eialtation progressive avait-enfln atteint son apogée, et que cette elTervescence allait se uulmer. Ce fut précisément le contraire qui arriva, car le carnaval de l'année suivante [HSS] fut fêté par la destruction d'un nombre encore plus considérable d'ouvrages profanes ou llceneieui, parmi lesquels se trouvèrent plusieurs statues antiques, Vénus et autres divinités 1 .
Frà Bartolomeo, qui n'était pas encore moine et s'appelait de son nom de famille liaccio délia Porta, jeta dans le bûcher tous les dessins qu'il avait faits sur des sujets profanes, et son exemple fut suivi par son ami Lorenio Credi et plusieurs autres artistes.
Ce fut le dernier beau jour de Savonnrote. La lutte que, jusqu'alors, ses ennemis n'avaient pas osé commencer s'engagea enQn : ils l'emportèrent. Alexandre VI avait sommé Savonarule de comparaître ù Kome ; Savonarole avait refusé. Le pape l'avait eicommunié : Savonarole n'en avait pas tenu plus grand compte que de la sommation. L'Intrigue lit ce que l'autorité était impuissante à accomplir.
On suscita un rival à Savonarole en la personne d'un moine franciscain, orateur éloquent, qui divisa bientôt le peuple en deux partis. Pour prouver la vérité de sa doctrine et la fausseté de celle
FRA BÂllTOLOMEO. -«01
de Savonarole, il proposa Tépreuve du bûcher : les deux moines deyaient traverser un passage de trois pieds de largeur dans un bûcher embrasé sur une longueur de près de quatre-vingts pieds. Le franciscain afûrmait que Dieu protégerait son ministre et brûlerait celui de Satan; au fond, il ne comptait point sur un miracle. « Je serai brûlé avec vous, disait-il à Savonarole, mais vous périrez, et par là j'aurai rendu un grand service à la sainte religion. »
Savonarole, point fanatique, aurait bien voulu se dispenser de l'épreuve; mais le peuple, qui croyait au jugement de Dieu et qui aimait les spectacles, rendit l'épreuve inévitable; au reste, un grand nombre de disciples de Savonarole, honmies et femmes, lui offrirent de subir l'épreuve pour lui : (nila n'aurait pas rempli le but du franciscain.
Au jour fixé, le peuple réuni, le bûcher allumé, les moines mis en demeure d'accepter le défi, Savonarole chercha des prétextes dilatoires, la discussion se prolongea; survint une grosse pluie qui éteignit le bûcher. Savonarole avait manqué d'audace. Le peuple l'abandonna. Ses ennemis profitèrent du moment : Alexandre VI envoya des commissaires à Florence ; ils s'emparèrent du réformateur; il fut mis à la torture, condamné au bûcher et brûlé comme hérétique.
Mais sa mémoire ne tarda pas à être réhabilitée. Ce ne fut sans doute pas sans une permission spéciale que Raphaël mit Savonarole au nombre des docteurs de l'Église, dans la Dispute du saint sacrement; d'ailleurs, le procès fut revu parla cour de Rome, et la mémoire du réformateur en est sortie pure. On vendit des images de Savonarole avec cette inscription au bas : Docteur et martyr, — Martyr ! de qui? du pape Alexandre VI.
Fra Bartolomeo — 1469-1517. — La nuit où l'on vint saisir Savonarole au pied de l'autel de Saint-Marc, Baccio délia Porta était dans l'église avec les cinq cents citoyens accourus pour défendre le réformateur ; ils ne purent être que les témoins de soi^ supplice.
Soit dégoût du monde, soit par tendre souvenir de son maitre, Baccio se fit moine dans ce même couvent de Sain^Marc dont Savonarole avait été le prieur. Il prit en religion le nom de Frà Barii^dméo»
La ruine de ses illusions d'honnête homme, l'affreux supplice
de son ami, le profond dégoût que lui inspira cette triste initiation aux aifaires publiques, le jetèrent dans les austérités du cloître. L'ardeur de Tartiste, le besoin d*amélioration du réformateur, se tournèrent vers les choses d*un autre monde, quand^ pour lui, il n'y avait plus rien à espérer de celles d'ici-bas. Frà Bartolomeo avait vingt-neuf ans lorsqu'il se fit moine, et, pendant quatre années, tout entier à sa douleur et à la dévotion, il ne reprit pas une seule fois ses pinceaux.
Nous avons vu qu'il ne fut pas le seul artiste qui renonça ainsi à sa carrière à la suite du supplice de Savonarole : le BotticelU, le Credi, cédèrent au même découragement. Nous pouvons juger, d'après ce seul fait, combien fat profonde l'impression produite par cette catastrophe, j^
Disciple de Savonarole, élève enthousiaste de Léonard de Vinci, ami de cœur de Raphaël, Frà Bartolomeo mit sa vie à Ift merci de ses relations. On le devine sans peine, c'était à la fois un noble cœur et un esprit ardent ; c'était aussi un homme humble, possédant cette véritable modestie dont le grand Haydn disait avec raison qu'accompagnée d'un réel mérite elle est comme le zéro après un chiffre, dont 11 décuple ainsi la valeur.
11 était l'un des meilleurs peintres de cette école de Florence si riche en grands artistes, que Daniel de Volterra, Andréa del Sarto, Lorenzo Credi, Pontormo, Sodoma, étaient, pour ainsi dire, confondus dans la foule des élèves de Léonard de Vinci ou de Michel-Ange Buonarotti.
Lorsqu'il recommença à peindre, vers l'an 1502 ou 1503, ce fut avec une nouvelle ardeur ; quatre années de silence et de méditation avaient mûri son talent, élevé sa pensée : il cherchait dans la culture de l'art cet aliment intellectuel qu'il ne trouvait pas dans le cloître. Aussi toutes les œuvres du Frate sont- elles empreintes d'une pensée sérieuse, noble, élevée.
Raphaël arriva à Florence un an ou deux après la rentrée de Bartolomeo dans la carrière artistique.
11 y eut sans doute entre eux des rapports de caractère, puisqu'ils se lièrent promptement d'une étroite amitié; mais il y i^ut surtout de grandes sympathies d'artistes.
Le style de Bartolomeo était encore, sous beaucoup de rapports, celui de l'ancienne école; ses figures avaient l'expression sérieuse, un peu mélancolique des têtes de Léonard de Vinci et l'atUlude majestueuse, mais roide, de l'école byzantine perfectionnée par 4e
FBA BARTOLOMEO. 203
Pérugin ; ses compositions, d'un choix sévèro^ quant aux sujets, ne présentaient pas dans l'agencement des lignes et la disposition des groupes cette harmonie, cette grâce admirables, si caracté* ristiques dans les œuvres de Raphaël; son slyle était heurté, anguleux, froidement symétrique; le relief des formes, la noblesse de l'expression, voilà ce qui jusqu'alors avait constitué son mérite spécial. Il ifallait qu'il apprît à donner plus de suavité à ses contours, et à ses Vierges une expression plus profonde, plus divine. C'est à Raphaël qu'il dut cette amélioration. Ils travaillèrent ^semble et se perfectionnèrent mutuellement, Raphaël enseiç^t de plus la perspective à Bartolomeo, et Bartolomeo le coldNlP^ Raphaël. ; ;.r r^;^ ■
Il y eut alors dans le style des deux amis assez de ressemblance pour que l'un des meilleurs peintres de la génération suivante, Pierre de Gortone,ait pris pour une œuvre de Raphaël le Saint Marc qui fait maintenant partie de la galerie Pitti, à Florence; et, en effet, à bien des égards, cette peinture de Bartolomeo rappelle la figure du Créateur par Raphaël, dans les Loges du Vatica^S^n avait défié le Frate de peindre dans de grandes dimensions : il répondit au défi en produisant cette figure colossale qui, sous le rapport de l'expression de noblesse et de puissance, est à ià peinture ce que le Moîse de Michel-Ange est à la sculpture, c'est-àdire ce que l'art a produit de plus parfait en ce genre.
Un autre défi de même nature fit produire à Bartolomeo un autre chef-d'œuvre. On lui contestait la science du nu : il peignit le Martyre de saint Sébastien. Ce tableau fut placé dans l'église du couvent de Saint-Marc, où bientôt les moines eurent lieu d'observer qu'il produisait une sensation plus fiatteuse pour l'artiste que rassurante pour la piété. Le nombre des dévotes qui venaient s'agenouiller devant le beau Saint Sébastien s'accrut de jour en jour, et les révérends pères entendirent au confessionnal d'étranges révélations sur ces extases mystiques. Us prirent le sage parti de faire disparaître le tentateur : Saint Sébastien fut envoyé en cade»jg|;Ffançois 1er, qui, ni lui, ni sa cour, n'en étaient pas à se laia^i^tendre à de pareilles séductions, en peinture du moins.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant, le caractère de Frà Bartolomeo était trop élevé, le malheur avait trop épuré sa pensée, pour qu'un sentiment coupable avilit son pinceau.
Bartolomeo se rendit à Rome pour revoir son ami Raphaël,
lût ECOLE SB PtOftfncE.
alors dans tout l'éclat de u renomoi^e] sa curJosJté d'artlstftl n'élalt pas étrangère i Bon désir de viiir Wi riiagniliques Ir du Vatican, et iea première» Tresques que Michel- Ange venait d«f lermioer dans la chapelle SUtine.
Il Tut ébloui, atterré. La «ue de ces chcfâ-d'u-uvre ne &lentrerfl en son âme aucune Jalousie ; mais sa miide^tle était si sinc^J que, comparant ses peintures à celles «Jecp' grands maiti MU propre mérite la) faisait apprécier mieux qu'à tout autres l'Immense génie, 11 ne se crut pas digne d'ftre leur collaborateor.r E^^oin Raphaël le pressa de rester avec lui, en >niD il lui offi la '^mmunauté dans ses travaux; Baitolomeo revint àFlorenriï9 après un assez court séjour k Rome, ' ■
Dans son cœur, si cruellement éproiivé par la mort de SaTonvfl rôle, it n'y avait plus de place pour l'amliiilon j il lenalt k It régulière et paisible du cloitre, aux Iriâtea souvenirs du couventi de Saint-Harc. Il avait si grande hSie de retourner à Plorence/J qu'il laissa inachevée une peinture cruijucncée au palais Quiilif nal,' la figure de saint Pierre (pendant de celle de saint Paul) ^ r Raphaël la termina.
Le dernier tableau de Bartolomeo est aussi son œuvre la plus belle, car 11 a progressé Jusqu'à laflndeses jours; celte peinture représente la Vierge entourée des SainI'! que Florence invoquait comme ses protecteurs. Ce tableau, commandé par le gonfalonier Soderini, était destiné à orner cette même salle du Cmtseît pour l'embellissement de laquelle avait eu lieu le Tanieux concours des cartons, entre Léonard de Vinci et Michel- Ange, huit eu dix ans auparavant.
Bartolomeo, si distingué dans l'école de Florence, véritablement grand peintre considéré en lul-ménie et sans Taire aucune comparaison, noua fait sentir quelle immonse di-tance sépare en elTet Raphaël de tous ses émules. Bartolomeo est remarquable par l'expression de ses ligures, remarquable par la disposition de ses groupes, par l'élévation delà pensée, la perfection du dessin, souvent par la beauté du coloris ; Ita|>haûl lui a enfanté plusieurs de ses compositions (l)i.voilft,ee semble, nn éloge auquel Il serait difûclle de rien ajouter, et cet éloge n'est point e^ogérù ; cependant comparez les (Ruvrcs de Raphaël bu\ leuvres de Oartolomeo, et vous verrez du premier coup d'uîil combien, dans la
1 Iji Vierge à la Chaîie, la Vierge ili eem Tempi.