SASSO FERRATO. — CARLO DOLCE
époque de progrès, c'est la musique. L'esprit se réfugiait dans des jouissances où l'inquisition religieuse et politique ne pouvait trouver rien de suspect ; la musique n'avait pas à craindre des procès de tendance ^
C'est donc dans l'état politique de l'Italie qu'il faut chercher les causes d'une décadence si prompte et si complète au dix-septième siècle, qu'elle n'étonne pas moins que la rapidité et l'éclat du développement des beaux -arts dans le siècle précédent.
Que la mort de Raphaël, la peste qui décima la population en 1525, le sac de Rome, qui ruina, deux ans plus tard, l'État et les particuliers, aient mis fln à l'école de Raphaël, cela est facile à comprendre ; mais pourtant, en 1545, Rome voyait Michel-Ange terminer son Jugement dernier^ à la chapelle Sixtine. Florence, qui avait subi dans les dix dernières années du quinzième siècle une révolution et l'invasion étrangère, ouvrait peu d'années après — 1504 à 1506 — l'immortel concours entre Léonard de Vinci et Michel-Ange, et les artistes les plus illustres commençaient dans cette ville leur glorieuse carrière. Les grandes catastrophes qui signalèrent la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième n'avaient donc pas eu pour conséquence la ruine des beaux-arts.
D'où vient donc cette décadence, d'autant plus remarquable, qu'elle s'accomplit lorsque la tranquillité publique fut complètement rétablie et s'étendit sur l'Italie entière ? Comment expliquer qu'aucun nouveau talent ne soit venu remplir les vides que la mort faisait chaque année dans les rangs de cette génération d'artistes qui illustrèrent les pontificats de Jules II et de Léon X ?
L'abaissement intellectuel de cette Italie qui avait précédé de plus d'un siècle dans la voie du progrès les nations les plus éclairées de l'Europe a été le résultat d'une politique qui s'est continuée jusqu'à nos jours. Sous la double influence de l'Espagne et de FAutriche, les Italiens perdirent toute indépendance. Je ne parle pas ici de l'indépendance politique de la nation, mais de l'indépei^dance morale chez les individus, bien autrement impor-
i Ce fat en iS94 que le poëte florentin Rinuccini fit avec trois musiciens un premier essai de drame lyrique ; il ne s'agissait encore que de récitatifs, sans mélodies ni morceau d'ensemble. Le premier opéra proprement dit a été composé par ce même Rinuccini en 1600, à l'occasion du mariage d'Henri IV et de Marie de Médicis. — Le fameux Miserere d'AUegri, qu'on chaote dans la chapelle Sixtine aux solennités de Pâques, a été composé trèft-peu d'années après. Palestrina venait de mourir.
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- Ui|^|CWL'<xliteiicepoliLique peut inoinenianéineiit dUparaltrr, i^)|iU-Ia luIloDallU p(>H«BP avre cIIl'^ maU, il un peuple perd tOUta liberté de pensée, kl le de^polisme ne lui laisse plus que la vie extérieure, il tombe daiii cet c\tts d'à Loi Mènent où lout ressort Intellectuel esl brjr^. ci, fl la liberté s'olTre de nouveau, elle ne trouve plus que des c^clnvea et des' eunuques, dignes de célébrer ses saturnales, ma'n incapables de lélabllr son culte.
Il est vrai que les règoed de Charles- Qui ut et de Pbllippe II correspondent à la période la plus brillante dans l'histoire des beaun-arts ; l'un et l'autre de i:ea deux monarques absolus leur accordèrent une éclatante protectlnn \ un grand nombre des plus beaux tableaut des écoleii de Itonie, de Florence et surtout de Venise, ont été longtemps enfouis dons les palais royaux de l'Espagne ; Philippe II les accaparait avec cet égoianie Jaloui qui croit que partager ses Jouissances, c'est lui en dérober une partie; mais Charles-Quint ne se conlenlull pas de pnjer niagniOguement les arlUtes, il affeclalt de tes surcharger de distinctions -, Il mettait une sorte de coquelierte dans les lénio1gnai;eB de respect, le mot n'est pas trop fort, qu'il prodiguait au Titien i on a souuenl raconté que, lorsque l'empereur paraissait avec lui en public, c'est l'artiste qui occupait la place d'honneur.
Il n'en eat pas moins vrai que c eat h ces deux souveralna, ii Philippe It surtout, qu'il faut faire remonter l'influence délétère qui corrompit ou dessécha en Italie les sources du progrès intellectuel.
Au commencement du siècle, N'aples — 1506 — et la Sicile, — 1501, — bientôt après Milan — 1S35, — tombèrent soua la domination de l'Espagne; les duchés furent en quelque sorte sous sa dépendance ; Rome ne larda pas à entrer dans le même système. Ce ne fut p:is seulement la force des armes qui amena cette unité dans des vues de répression et d'asservissement ; ce fut un système de corruption, une influence occulte, une action Incessante des gouvernements sur la société. L'inquisition en fut le principal instrument.
La violente commotion que la Réformation donna nu monde politique et intellectuel se Ht plus particulièrement sentir à la lin du règne de Charles-Quint ; le concile de Trente, par ses discussions, ses difllcultéa croissanlea, ses hostilités, même envers le Sainl'Siége, faisait sentir le danger et l'impuissance de ces sortes d'assemblées consliluantes où tout est remis en question.
ABAISSEMEM INTELLECTUEL DE L ITALIE. îîl
^, l^e doute et le dégoût amenèrent la lassitude et préparèrent chez les peuples le triomphe du despotisme.
Philippe H fut le parfait modèle de cette politique persévérante, inflexible, astucieuse et cruelle, qui anéantit toute liberté, tout germe d'indépendance. Ses successeurs, Philippe 111 et Philippe IV, suivirent le même système, et les papea, surtout Paul IV, Pie IV et Pie V, qui régnèrent dans la seconde moitié du seizième siècle, élus par le crédit de Tinquisition, secondèrent l'établissement du despotisme.
L'armée impériale, après un siège d'un an, s'était emparée de Florence — 1530 — et avait imposé à la Toscane, à titre de grand&ducs héréditaires, les nouveaux Mëdicis, plus célèbres par leurs vices que les anciens ne l'avaient été par leurs talents, lis ne furent pas les moins ardents à favoriser un système si sympathique à leurs penchants, et si utile à leurs intérêts.
Le gouvernement de Venise suivit une politique cauteleuse qui ménagea toutes les puissances : il avait dans les institutions de la république d'énergiques moyens de répression, et il en usa pour asservir le peuple.
Ainsi ritalie tout entière se trouva, vers la fin du seizième siècle, dans la dépendance absolue d'un pouvoir jaloux d'anéantir les derniers germes de la liberté civile et religieuse, jusque dans la pensée individuelle.
Mais ce n'est pas d'un seul coup qu'on peut obtenir un pareil résultat. La vive et forte impulsion que Jules 11 et encore plus Léon X avaient imprimée aux lettres, aux sciences et aux arts, au progrès intellectuel dans toutes les branches, ne s'était pas arrêtée aussitôt qu'avait cessé l'influence qui lui avait donné naissance; elle ne s'affaiblit ,que graduellement; le calme de la mort s'établit peu à peu.
La malédiction qui s'étend sur les troisième et quatrième générations est plus particulièrement évidente dans les annales des peuples dont les institutions n'ont pas été conçues dans un esprit de justice, de bienveillance et de vérité, disons le mot, dans le véritable esprit du christianisme. Philippe II avait fait prévaloir son système dans la presque totalité de l'Italie ; mais c'est seulement au dix-septi^e siècle, c'est-à-dire à la troisième génération que l'abaissement moral et intellectuel des Italiens fut complet. Cette Italie, qui présentait au philosophe, an. savaiit, à l'artiste, de &l riches études, des champs si fertile», ^^ t^»c^\«& ^\ NîS:siS&«ssN»»^'
21S ËCOLE BT. FLOIIRINI
devient alon aeinblable i ce* «leppM habiii-uj par des peuples à qui toute culture est Inconnue: Ici lrc>tipeaut y Irourent leur pâture, mais c'est à peine a quelque! De urg croissent ^à «tlâ étiolées, sans parfum tl sans utilité.
Les paroles de Slsmondl, faisant le tnblenu de la llIléralUTe italienne au dlx-eepti^me slicle, s'appliquent également Lien aux beaux-arts : < Une oppreislon ayslématique et cruelle tua la pensée, et l'Italie ne produisit plus, pendant tent cinquante ans, que de froids et misérables copislei qui se [rainèrent sans inspiration sur les tracea de leurs devanciers, ou des esprits faui et prétenileux qui prirent l'exagération pour la grandeur. Ce fut le règne du mauvais godi qui e'ellortali de couvrir k stérilité. > Cet abaissement, disons mieux. Mt avilissement dans les letlrce, se reproduisit dans tout ce qui tient â la vie Inlellecluelle ; les beaul-arts eurent aussi leurs Uarlnl et leurs Acliiilin!.
La peinture, la sculpture et les lettres ont un seul et même foyer d'Inspiration : la penMe est le flanibeau qui illumine l'artidte aussi bien que le poète et rorate(i.r ; et, t,\ le despotisme restreignit laoinslevliamp des beaux-arts que celui de la lUtéralure, il lui enleva également sa fécondité.