‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 44 sur 66 · DU PAYSAGE · texte numérisé non relu

DU PAYSAGE

C'est un fait digne de remarque, qu'avant le seizième siècle le paysage occupait une place encore si inférieure, que c'est à peine si on peut le citer dans l'histoire de la peinture, même comme accessoire.

L'Église, presque exclusivement, faisait travailler les peintres ; les riches et les puissants ne songeaient pas encore à orner leurs demeures par des œuvres de pure fantaisie ; mais le clergé élevait chaque jour de nouveaux autels et les décorait des images propres à stimuler la dévotion des fidèles. La peinture était done uniquement religieuse, et, par conséquent, ne représentait que des. figures.

Quelquefois, mais rarement, le fond des tableaux était un paysage ; dans le musée du Louvre, il y a un tableau de Van Eyck *, le Couronnement de la Vierge, avec un fond d'architecture ; entre les colonnes, on voit un paysage dont les différents plans sont bien indiqués. Cette œuvre est probablement de l'année 1430.

On trouve de semblables essais dans les œuvres de Mantegna, du Pérugin, deJeand'Udine, dePolydore de Caravaggio, etc., etc.; leur importance est tout à fait secondaire. Nous pouvons donc établir comme un fait incontestable que, depuis la Renaissance, tous lesefforts des peintres s'étanl dirigés vers l'étude de la figure, le paysage au temps de Raphaël ne formait pas une branche distincte.

Ce ne fut qu'à la suite et par l'effet de l'impulsion donnée par Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, et surtout par le déve-

1 Jean de Bruges, le premier qui ait prati(\aé\^'^«\uVwt^ W\v>aJ\^»

loppement de l'écdli^ tëoitlenne, que le pajiage, ainsi que toutes le« autres branches de la peinture , telles que les scènes familières, les marines, les Bii)ei« mythologiques, la na.ture morte, lea barabochades, etc., prit rapidement une Importance presque ëgsteft celle du haut atjle. Le i^hangement qui s'était opéié ilans les idées religieuses ne fut pnj san-s influence sur cette direction de l'art.

C'est à l'école Têiiilienne qu'appartient le mérite d'avoir ouvert cette nouvelle carrière. Glorglonc et le Titien, et, après eux, le Bassono et le Tintoi et. c'eit-ii-dire les plus grands maîtres de celte brillante école, cominc-ncèrpnl ce qu'ona appelé depuis la po^soje historique. Dès \e. début, le Titien Qt le chef-d'œuvre du genres c'est le magntûquB luMeau du Martyre de saint Pierre, dominicain, qui décore l'église Sun Giovanni et Paulo, à Venise.

Dans cette peinture, l'importance du giaysage est égale à celle des figures; mais il y a une autre particularité qui fait de ce tableau l'un des monuments les plus lemarquablea dans l'hlsIoUe de l'art, c'est l'ii lia issR ment de la ligne horizontale. Accoutumés que nous sommes aui productions de l'art moderne, il o'j a, dans ce fait, rien qui éionnc au premier moment ; l'aspect de ce niBgnlIlque lablenu est en harmonie si parfaite avec ce que nous avons l'habiiude de voir, que l'umateur ne se doute pas qu'il j ait là un mérite extrnoidimiire.

Avant le Titien, les paysages ressemblaient asseï i rc que nous voyons en ce genre dans les peintures cbinolseg, où toutes les lignes montent, de telle sorte que les plans, au lieu de fuir, s'élèvent les uns au-dessus des autres; la perspective linéaire, sclencft toute nouvelle au quinzième siècle, n'était pas généralement appliquée 6 toutes les branches de la peinture ; l'arcliïtecture seule, pat ses formes positives, semblait susceptible d'une applicatiun des règles de la géuméirle ; Il ne venait pas a la pensée que le ciel, dans les formes vagues des nuageî, le paysage, ciimpnsé d olijels dont la nature cl In place qu'ils occupent semblent déterminées par le caprice, f^Kisenl également soumis aux lois de la perspective. Dans les premiers casais de paysage, la ligne horlïontale est placée très-haut, sans doute parce que l'arllate crayiiït s'assurer par lA un plus grand développement de son sujet; l'ensemlile de la peinture présentait l'aspect dune vue tupographlquc. prise à vol d'oisean, au lieu d'une scène pillorftsquc, dans laquelle le spectateur est, pour ainsi dire, introduit, comme si lui-même en faisait partie.

PAUL BRII/T — VAN ORLfiY. — VAN OOST. 225

Il résultait de cette position éle\ée de la ligne horizontale mille obstacles aux beaux effets de la perspective et du jeu des ombres et de la lumière. Le Titien choisit un sujet qui fut la démonstration victorieuse des erreurs de l'ancienne école et de la supériorité de son nouveau système. Le tableau représente un paysage vu de hauteur ; sur la droite, des arbres immenses s'élancent vers la voûte des cieux; au centre et sur la gauche, un terrain creux, sauvage, qui fait pressentir au delà une descente qu'on ne voit pas et qui doit séparer le lieu où se passe l'action des montagnes dont on aperçoit seulement la cime dans le lointain. La composition est d'une extrême simplicité, et l'on peut dire qu'à l'Inverse de ce qui s'était fait jusqu'alors, ce tableau offrait à rimagination beaucoup plus d'objets qu'il n'en montrait en réalité. Nous aurons l'occasion d'y revenir. '

L'école vénitienne était plus particulièrement propre à cultiver un genre où les richesses du coloris peuvent se développer en toute liberté, et qui ne restreint pas l'artiste dans les limites d'un dessin rigoureusement sévère ni dans celle d'une vérité matérielle, comme c'est le cas pour la figure humaine.

Déjà le maître du Titien, G. Bellini, avait fait quelques paysages; il y a de lui, à Rome, dans la galerie Camuccini, un tableau intitulé le Repos des dieux, qui est une des plus belles productions qu'on puisse voir en ce genre.

Cependant ces premiers essais, quelque grand qu'eût été leur succès, ne furent suivis presque d'aucun résultat ; l'école vénitienne ne s'en occupa qu'accidentellement ; ce furent des étrangers qui recueillirent les fruits des travaux de Giorgione et du Titien.

En Italie, ce fut à Rome que le paysage prit enfin tout son développement. Ce genre y fut porté par un Lombard, Mdziano — 1528-15S0 ou 92, — élève de l'école de Venise, et surnommé le jeune homme aux paysages, parce qu'il fut le premier à traiter le paysage comme sujet principal d'une peinture. On lui donna la direction des travaux du Vatican.

Un peintre flamand, Paul Bril — 1554-1626, — arriva à Rome presqu'à la même époque que Muziano ; son frère aîné, établi avant lui dans cette ville, avait orné de paysages quelques salles du Vatican. Paul fut chargé de décorer en ce genre cette par-

lie nr Ptr<Ar.E. ^H

lie du palais qui nt ilttigoée eous le nom de • Tour aux venla. ■ Ses (Buvrei y existent encore j 11 > aauMlde lu), i Sainte-Marie- Majeure, des paysages supérieurs S ceut du Vatican ; mais II suffit d'un leui coup d'œil pour reconnaître comb-ien ies productions de ce premier paysagiste sont encore ioin dea chefs- d'irnvre de ce genre que les deux Poussin et Claude Lorrain produisirent cinquante ans plus lard.

Les Hollandais et les Flamands arrivaient «n foule en Italie : il l'en trouvait dan» loutes lea écoles. Les deu\ frères Bril, Introduisant 1 Rome la culture du p;iyaage, n'avalent Fait que rappoT^ 1er ) SB source on genre de peinture qu'ils avalent étudié dans leur patrie. Il y avait eu, parmi les élèves de Rapliaél, un oriltle de Bruxelles, nommé \as Oblet, qui, avant de venir i Rome, avait étudié le pa^nage à Venise. C'est lui que RapiiBél chargea de surveiller la fabrlratl on des lopliaeiles commandéeBàBruxelleB d'après lei célèbres carions. De retour dans son pays. Van Orley y fut bientôt rejoint par un autre de ses compatriotes, Vtn Oost, élève du Tfntoret. Ces deux arllslea répandirent dans les Flandres le goût du paysage; les Bril sortirent de leur école pour aller s'établira Rome.

Paul Bril fit du paysage un genre tout à fait distinct, et c'est à daterdecepelntrequ'on peut eniracerriilstuiresansinlerruptiDn Jusqu'i nos jours.

Les progrès dont l'art lui fut si redevable rei;urEnt une nouvelle Impulsion du concours d'AnnILal Carracbe, dont le coloria plus animé, le pinceau plus noble, l'imagination plus féconde, donnèrent i cette branche des beaux arls toute son Importance L'école de Bologne, et plus particulièrement le Domlnlquin, l'A^ bano et les deux Mola, suivirent cette Impulsion. 11 s'établit une sorte de lutte, de rivalité, entre les Italiens et les Flamands.

Les premiers étalent des artistes décidément supérieurs aux aeconds; mais. Imbus des idées de l'école de Raptiaêi sur le haut style. Ils ne cherchèrent pas tant la vérité, dans un genre où elle doit toujours duminer, que des beautés de convention.

Les Flamands, au contraire, se firent naturalistes. C'était leur tendance dans les compositions historiques et religieuses; elle devait l'élre à bien plus forte raison dans des sujets que la nature leur offrait souvent si complets, qu'il n'y avait plus qu'A les copier.

MGOLAS POUSSIN. 227

Elzhetmer, né en 1674, leur chef, créa ce style que les écoles hollandaise et flamande ont poussé jusqu'à une merveilleuse perfection. Il a excellé dans les clairs de lune. Son chef-d'œuvre est une Fuite en Egypte^ petit tableau qui offre le Jeu de trois lumières: au centre, la sainte famille traverse I gué une rivière, à la lueur d'une branche de pin allumée que tient saint Joseph ; vers la gauche, des bergers se chauffent auprès d'un feu, tandis que des troupeaux paissent sur la lisière d'une forêt éclairée par la lune, qui se reflète dans les eaux, dont la surface limpide est d'une admirable transparence ^

Pœlenbourg et Breughel, qui fut appelé à Milan pour diriger l'Académie de peinture, se vouèrent avec un grand succès à la peinture du paysage. Mais nous sommes arrivé à l'époque où les deux Poussin, Claude Lorrain et Salvator Rosa éclipsent tous les autres artistes par l'éclat de leur renommée.

Nicolas Poussin est né en Normandie, aux Andelys, en 1594, d'une famille noble, sans fortune et sans crédit. 11 eut à surmonter tous les obstacles et tous les dégoûts que la misère oppose aux débutants dans une carrière qu'il faut parcourir longtemps avant d'y recueillir aucun fruit. Sa vocation était ardente, et son courage inébranlable. Deux fois il se mit en route pour Rome, et deux, fois les forces et l'argent lui manquèrent en chemin. Il avait étudié Raphaë\,et Jiiles Romain dans les gravures de leurs œuvres > ; Poussin, jeune, artiste obscur, mais déjà d'un talent mûr, fit la connaissance du chevalier Marini, alors le commensal de Marie de Médicis, et il fut chargé parle poète italien d'illustrer (le mot n'était pas encore inventé, mais Poussin fit une véritable illustration) son poème d'Adonis. De là une relation d'amitié qui profita à Poussin lorsque, enfin, arrivé à Rome en 1624, il y retrouva Marini, qui le fit connaître aux protecteurs des arts. Pendant longtemps encore, il fut réduit à vendre ses productions à vil prix, pour avoir de quoi vivre. Il étudia avec la plus sérieuse attention les ouvrages de Raphaël, du Titien, et principalement ceux dii bominiquin, pour lequel il eut toujours une prédilection pro- '^noncée.

Enfin il eut des commandes importantes; il fit la Mort de Ger- . fntu^icus, la Peste des Philistins et les Sept Sacrements, ouvrages

i Galerie du Louvre, no i59. «

s Probablement celles de Marc-Antonio.

ijui lui lir«ni une si belle réputaiii>n, que Louie XIII lu rappêli «n France, le nomma son premier peinire, el lui arcorda, logement au Louvre, une pension de trois mille livres.

Il semblait que lei rudes épreuves par lesquelles Poussin naît de passer étal«Btflnl»; 11 se erul licureUK, et les peintures de la galerie du Louvre, qui devaient repréi les Trofauj^'/Herm/e. Halsbienlùt dFSjnlousIeset des inirigi d'arllsles ' le dégoùlËient i ce pnlnt qu'il retourna It Rome ir,\2 — et n'en revint plus.

Ce n'est pas seulement pour avoir fait midai, Houe trouva sur la eaux, la Chute de la manne rtans le ilésert, le Jtigemetil de Salomon, la Femme adallére. In Peite elle: les PliilùUm, etc., etc., que Poussin fl'e«t placé au rang des artistes les plus célèbres ; il mérlleralt encore cette place, n'eût-il Tait autre chose que ses paysages.

En effet, Mcolas Poussin est généralement reconnu pour le créateur d'un style dont on trouve, & ta vérité, la première idée dans les paysages du Dominiquln, mais qu'il s'est approprié par roriglnalilé, la grandeur et ta noblesse de ses conceptlunsi élevant le paysage â h hauteur des compositions historiques.

Son slyte, dans lequel il a eu dea Imitateurs et jamais de modèles, ne consiste pas à composer des paysages dont les détails, les Ecceasoirea aussi bien que l'ensemble sont de pure Imugination, ni â cboialr drt beaux elles pour les copier lldèlcment et y introduire des personnages historiques.

Poussin avait un tout autre système. Il étudiait la nature dons tous ses détails et dans toutes les circonstances : arbres, rochers, broussailles, plantes, courants d'eau, fabriques, ciel, tout, absolu ^^ ment tout, était pour lui le sujet d'études faites sur place avec un soin extrême. En général, ces éludes ne furent que des dessins, cela se compi'end aisément h la faiblesse du coloris.

11 se meublait ainsi la mémoire d'une telle abondance de niaté" riaux, qu'il était sûr d'établir une parlaite harmonît^ entre le lieu , de la scène et te sujet, sans jamais manquer .'i la véiité.

Doué d'un esprit observateur et contemplallf, aimant passionné' ment la solitude, nourri de la leclure despof^tes et des hlstnrlei et joignant â une grande variété de connaissances un goût sûi

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il ^dié «.

Nicolas roussiis. iî9

délicat, Nicolas Poussin devait se frayer un chemin à lui. Comment ne pas reconnaître dans ses paysages les belles inspiraUons d'un génie créateur et les réminiscences fidèles d'un observateâr attentif, qui, heureusement combinées, reproduisent une nature, idéale par son caractère grandiose, mais frappante de vérité par la forme des objets?

Le tableau de Diogène jetant son écuelle en est un parfait modèle. Quelle richesse dans la composition ! quelle majesté dans l'ensemble ! Si l'on examine en détail les diverses parties de cet ensemble, que de beautés réunies ! La simplicité du sujet, l'expression du principal personnage, la pureté de la lumière , la limpidité des eaux, la variété et l'élégance des arbres, le style des fabriques, le balancement des lignes, la perspective linéaire et aérienne, la franchise de l'exécution, en un mot, tous les mérites, y compris celui du coloris, qui ne se retrouve pas dans les autres peintures de Poussin, mettent celle-ci en première ligne dans le paysage historique.

Gomme fidèle imitation de la nature, il faut citer particulière' meut cette tempête où l'on voit l'éclair sillonner la nue ; la foudre brise un arbre en éclats, et renverse des bœufs attelésà undiariot, dont le conducteur, saisi d'effroi, s'est précipité à terres'

Pyrame elThisbé oflfre un elTet analogue ; l'impétuosité du vent* :• fait ployer les arbres, et des rayons de soleil, qui, par une échappéer;<>'v entre les nuages, frappent une ville bâtie sur les hauteurs, ré* \f^;!. pandent sur ce plan éloigné une lumière d'autant plus /vive, ^^: qu'elle est en opposition avec la teinte généralement sombra dut tableau * .

Ainsi que Raphaël, Nicolas Poussin ne vise pas à charraei* l'es* prit, mais à élever l'âme; il ennoblit les moindres sujets, et sait répandre dans ses paysages cet attrait que la nature a pour les esprits enclins à la réflexion et à la pliilosophie. C'est là son principal mérite et la cause de la grande renommée qu'il s'est acquise, en dépit d'un coloris peu séduisant.

Toutefois, puisque je suis ramené sur ce point» il est juste de

. dire que les tableaux de Nicolas Poussin n'ont sûrement pas été»

dès le premier jour, aussi ternes qu'ils le paraissent aujourd'hui ;

les couleurs ont poussé au noir, et, quoique ces peintures n'aient

jamais eu l'éclat du coloris de Claude Lorrain, il parait certain

1 Du. Paysage^ par des Pertbes.

130 tic PITSAGE.

qu'elle» avaient, du moins dans leur jeunesse, de la trairheitf ] de la traïKparuiee.

mcolu Pounin aialt ac^ui» ecUe culture inleUecludle a laquelle le lalant du peintre, tueuse du paysOB^te, esl toujours Incomplet. Il était poète. liUtorlrn, [ihilosnphe, et c'est â cette iource qu'il puisa la chaleur, le «ciiliuiciil et la science, qut donnent la Tie aui œuvres lic t'arllïtc et lui naiurent l'imniDrlalItë. Dana ion Polyphème, rurJ!;inatll^ piquante du paysan, dont raapérilé pittoresque caraiiéi lac les lieaux sltea de l'antiiiue Sicile, fait de ce tableau l'une des plus charmantes compositiona de ce style poétique qui reporle l'Iinagi nation aux temps de la inylliO' logle.

Dans un autre tableau il rpprêaenle Athènes, dominée par \'Kcropolis : ses principaux iiionumenia nionlrent sa splendeur; maii, sur le premier plan, en un lieu âoliialieet retiré, près d'une fontaine caeliée sous d'épala omliragcs, une Temnie de Mégare vient cacher les restes inanimés de Pliocion, auxquels son ingrate patrie refuse même la sépulture, â lui, qui l'avait défendue par sa vaillance et honorée par ses vertus ! Voilà quelles associaiions d'iddeaPouiain se plall a faiie nailtre.

A la simplicité des moyens que parfois'il emploie, et dont la puissance ne saurait cependant èlre méconnue, on ne peut ta méprendre sur la véritable Intention de l'artiste, qui est de laisser au spectateur le soin de découvrir lui-même te sens que renferment ses compositions, et d'ajouter à l'effet par ses propres réflexion s.

Par exemple, dans son Pui/sage d'Àicndie, pour fuire envisa ger, au milieu de ce païadis terrestre, i quoi aboutissent les projets de félicité dont se Lerce le cceur de l'Iiammc, Il ne préaenls pas la mort sous une forme qui troublerait la belle barnionle dit tableau : il découvre une pierre tumulaire avec cette simple la-! scription : El m Arcadià ego, qui frappe les regards de deni . jeunes pasteurs; ils erraient dans le lallon, se racontant l^ïg^ amours ; ils s'arrêtent devant cette pierre, et les pensées sérieUBC» remplacent sur leurs Irontales riantes illusions du jeune âge

Cet exemple résume triïdclal rement la nature au talent de Nicolas Poussin, et me dispense d'uiUrcr dans une énuméralion qui tournerait au catalogue.

Mais il est encore une Œuvre que je dois mentionner, car elle renferme ce tableau du Déluge, une des belles pages dans l'hls-

Ml

CLAIDE LORRAIN. 231

toire de la peinture, et que les Français considèrent même comme la plus belle en ce genre.

Le duc de Richelieu lui avait demandé quatre tableaux représenttintles Saisons; Poussin prit pour sujet du Printemps « Adam et Eve dans le paradis terrestre, » jeunesse, bonheur et innocence ; VÉié fut l'entrevue de Booz et de Ruth; l'Automne, les fruils de la terre promise, « les messagers rapportent la fameuse grappe de raisin ; » le Déluge représenta V Hiver.

Poussin n'a pas commis, en traitant un si vaste sujet, la faute que j'ai reprochée au Jugement dernier de Michel-Ange, et à la Gloire du paradis du ïintoret. Il n'a pas tenté de faire une peinture apocalyptique: tout le genre humain englouti sous les écluses des deux. — Non ; l'arche de Noé est portée sur les plus hautes eaux, à peine éclairées par les faibles lueurs d'une lune à demi effacée; ici l'épisode d'une famille qui périt; là, le serpent, cm> blême du mal, qui s'efforce d'atteindre les derniers sommets dominant encore ces eaux qui couvrent et les villes et les campagnes, au centre une barque qui s'engloutit. Ce tableau ne se décrit pas, car aucune parole ne peut rendre l'effet de la teinte sombre et uniforme qui le recouvre.

Nicolas Poussin mourut le 19 novembre 1665 ^. Sa vie avait été celle d'un homme de bien, d'un vrai philosophe, cultivant l'art par amour de l'art ; faisant du bien sans chercher la reconnaissance; vivant dans la médiocrité, sans gloriole et sans envie. Il s'était marié en 1G29, et, n'ayant point d'enfants, il avait en quelque sorte adopté un des jeunes frères de sa femme, Gaspard Duguet. connu sous le nom de Guaspre, et plus encore sous celui de Poussin, qu'il prit par affection pour Nicolas.

Claude Lorrain — né en IGOO, à Chamagne, près de Mirecourt, en Lorraine, mort en 1C82, — ou plutôt Claude Gelée, car tel est son véritable nom, comparé à Gaspard Poussin et à Salvator Rosa, est celui de ces trois peintres dont le mérite est le plus généralement reconnu, le plus populaire, quoique de son vivant la renommée de Salvator Rosa ait'eu plus d'éclat que la sienne.

Toutes les biographies du Lorrain racontent qae, son père l'ayant mis en apprentissage chez un pâtissier, il se montra si

1 Vie de N. Poussin, par Castellau, par Gaull. — Du Paysage^ par des Perthes,

îB« nr PAIS,

«tuplde, que jimaig II ne pui apprendre à pêlrir ta pSIe, pas même à bien cbaulfer le four. Un voulut en faire un prélre; malg,il Claude ne Fuuvult apprendre A chaulFer nn four, il élalt plue difflelle encore de lui euBeiguer le laiin. Sun Incapodlé, ne laissant aucun «spoir, le rendit & charge à ees parents, qui vivaient dans la pauvreté; Ils le lu) firent cruellement sentir. La maison patemellB devint insupportable ù l'enfant, Il prit la fuite et arriva cbti. son frère, i Frltmurg, eu Brisgau ; celui-ci, graveur sur t>oU, loi enseigna les premiers rudiments de son ' métier; Claude montrait sur ce point un instinct et une ardeur ^1 lu) firent faire de rapides prn^rËs dans le dessin. Il avBit alon doute ou trelie ana.

Quelques années plus lard, Il se remit un lieau jour en ruute, avec deux ou trois pauvres peintres qui entreprenaient ensemble le pèlerinage de Rome.

Dana cette nouvelle société, Claude di^ploja ilea talents que son père n'avait pas su découvrir; la iialure l'avait fuit naître cuisinier, et Agostln<i Tasïi', ce galérien peintre qui, libre encore, faisait déJA de fort belles marines, le prit A son service, en lui donnant double paye pour être A la fols son cuisinier et son broyeur decouleun.

Ce fut dans l'atelier de ce mallre que Claude Celée rei^ut l«s premières Inspirations de la peinture. Mais avant d'en tirer piirti, il mena encore pendant jilusieurs années une vie vagabonde, qui parait avoir eu pour lui de grands cliarmes. On le retrouve en iliîS ou iG^O à Nancy, occupé A peindre,,!^' voille d'une église. 11 avait parcouru l'Allemagne lorsqu'il reprit la route de l'Italie; une tempête le jeta sur les côtes de Clvlta- Vecclila. Il avait trente ans lorsqu'il revint ù Rome, où il devait passer le reste de ses jours.

Cet ariisie, qui allait se trouver tout à coup l'une des célébrités du jour, admis dans la société intime des personnages les plus éminents, ne savait pas même écrlie son nom. Dana sa' ■^. vieillesse, malgré ses rapports Journaliers avec l'élite de la société, ' Il n'avait acquis aucune instruction quelconque.

En 1630, lorsque Claude Lorrain revint à Rome, tout ce qu'il avait appris sous les dllTércnls maîtres qu'il venait de servir lui suffisait A peine pour débrouiller ses idées; quel succès pou-

1 Vûjïi loine I" lu clwpili-e de la Décadence de l'école rimaine.

vait-il donc espérer dans une ville où les talents et le savoir étaient appréciés avec discernement, où les artistes accouraient de toutes les contrées pour s'y perfectionner, pour y recevoir 'les encouragements dus à leurs efforts, ou les récompenses méritées par leurs talents!

Sans moyens d'existence et sans talent, tout ac«ès à la fortune et à la considération publique semblait devoir lui être interdit, et cependant il était à la veille d'acquérir Tune et l'autre de la manière la plus brillante ; il allait sortir tout à coup d'une obscurité si profonde, que Jamais un. rayon du soleil de la prospérité ne semblait pouvoir y pénétrer, et se montrer sur le théâtre du monde comme le favori de la fortune et de la renommée.

Celui qui n'avait pas eu assez d'intelligence pour faire une tarte ou réciter une homélie allait résoudre, par une sorte de révélation, les problèmes les plus difQciles, et jusqu'alors insolubles, de la perspective aérienne. Cet artiste, dont l'intelligence obtuse avait repoussé jusqu'aux premiers rudiments de l'école

Srimairê, allait montrer un goût exquis, toujours infaillible, ans }e choix et l'harmonie des diverses parties de la nature la plus riche, sous le ciel le plus lumineux, le plus étincelant. Ai'Jeeufart de dire que l'imbécillité de Claude Lorrain devait fair&êoii^dérer son génie artistique comme une révélation plutôt que coQlïlne le résultat de l'étude et de la réflexion ?

lamaiis Claude Lorrain ne peignit d'après nature, mais souvent il pamit des heures entières à contempler la campagne, et ii revenait ensuite chez lui peindre de souvenir. Il effaçait continuellement son travail, glaçait tous ses fonds, et recouvrait l'ouvragç de la veille.

L'habitude de contempler la nature, une sorte d'instinct à la bien choisir et sa persévérance à comparer attentivement les divers effets de la lumière, selon les différentes heures du jour, l'initièrent enfm aux secrets des phénomènes qui frappaient sans cesse ses regards; son intelligence en fait d'art se développa tout à coup, son imagination s'agrandit, et ses ouvrages le placèrent de prime abord au premier rang des plus célèbres paysagistes.

Cet exemple de Claude Lorrain, à demi imbécile et grand peintre, n'est pas unique dans l'histoire des beaux-arts; mais c*est le plus remarquable, en raison du talent de l'artiste, de sa re-

211 DC PlYSAf.E.

nommée et dea snjels qu'il ii Iraités, Au poinl de vue de la pgychologfe, Il en est nn autre, beaucoup tao'ua connu, mai^ tout aussi exlraordinalre: c'est celui de Mlnd, peintre liernolj, à peu pris crétin, et que ùans loule l'Europe les umateur^ ont connu soue le nnni de Rojihicl des chah. On trouve ses dessins dans les plus belles lullecliona; ils se sont vendus h des |jrix énormes, et pourtart cet artiste était un idiot, à qui il ne restait pas même aeseï d'Intelligeiue pour veiller à ses propres beeoiiit' .

Dans sa trente- sixième année, Claude grillait des cfltelettea et broyait des couleurs; dl\ ans plus tard, 11 était l'ami de l'élégaiit cardinal Benllioglio, le Tavorl d'Urlialn Vlll; courtisé de celui que tout le monde courtisait, le chevalier Serninl; enfin le peintre à la mode parmi l'arUtocratie de l'Europe, • Sa galerie, (lit un de ses hisloriens, élait fermée â tous ceux qui n'occupaient pas le plus haut rang dans l'État. Le pap?, les souverains, les princes, avalent seuls le droit d'aspirer aux productions de son pinceau. Ses prix cnnrnies Lornalent ses actieteurs aux jossesseurs de richesses énormes, etlepuhUc était de fait exclu du marché de ses tableaux, itout Irais .papes et deux souverains se disputaient le monopole. >

Les compositions de Claude Lorrain ainl, en effet, les plus ijclics et les plus savantes que l'on connaisse.

Dans un espace en général assez lestrelnt, il offre aux regards du speclaleur une immense variété d'objets; Il Ttiit naître une telle mulIUude de pensées, d'impressions, qu'il faut s'arrêter à une foule de détails; ses lointains sont à une distance immense,ses accessoires sont choisis avec un goût qui tient de l'inspiration; tout y est naturel; tout enchante un amateur; tout instruit un artiste. Il n'y a point d'eiTet de lumière qu'il n'ait imité; les changements successils du jour ne sont chez aucun peintre aussi bien rendus que chez lui.

Mais quelle description pourrait donner seulement un faible aperçu des talents d'un pajsagisie qui, choisissant habituellement pour sujets de ses conipoï^illons les moments uù la nature se montre avec le plus d'éclat, n'a pas craint de lutter contre les plus grandes difllcultés de l'art, et, sans recourir â aucun

moyen factice, à aucune opposition exagérée^ est parvenu à s'approcher de la perfection de son modèle, et à rendre ses plus sublimes beautés.

Claude Lorrain, uniquement épris des scènes paisibles, n*a pas pris pour sujets les grands bouleversements de la nature, les tempêtes, les inondations, les désastres ; ses tableaux n*éveillent que des émotions douces. Il suivait en cela les impressions de son caractère doux et contemplatif. Fidèle à la vérité, ne cherchant pas à être autre chose que ce que la nature l'avait fait, il atteignit à la perfection en obéissant à ses instincts.

Hélas! c'est une vérité bien rebattue, bien banale et bien inutile à dire, une vérité que la vie de Claude Lorrain démontre à chaque page, mais qui ne profite qu'aux simples comme lui, que, pour être grand, l'artiste doit avant tout être vrai. L'ambition de frapper l'imagination a fait plus de peintres de décors que de paysagistes; il n'est pas donné à tous ceux qui manient un pinceau de pouvoir embellir la nature en lui restant fidèle, et mieux vaut encore être vrai et prosaïque comme Vynantzi que de faire violence à ses instincts pour paraître ce qu'on n'est pas.

Dans ses marines, Claude se borne à représenter des ports dont les constructions resserrent sur le devant le lit de la mer; les premiers plans sont enrichis de palais d'une architecture élégante, ornés de portiques et de colonnades dont les entablements se dessinent majestueusement sur le ciel ; quelquefois de beaux arbres ombragent ces édifices et opposent les teintes riches et variées de leur feuillage aux masses uniformes de l'architecture.

Mais ce ne sont pas là ses plus belles compositions, bien qu'en ce genre il y ait de lui quelques tableaux, au Louvre, par exemple, qui ne le cèdent à aucun autre pour la magie du coloris.

Inimitable dans ses paysages du matin et du soir, où il rivalise avec l'éclat du soleil, le Lorrain n'y est pas moins admirable par le choix des sites que par l'ordonnance de la composition. Ces soleils qui éblouissent^ ces eaux qui ne semblent ridées que par des vents d'été, ces torrents de lumière brillante tombant sur des scènes dignes du paradis terrestre, la magnificence deTarchitecture, la beauté des troupeaux ruminant sous des ombres épaisses ou rafraîchissant leurs membres brûlants dans de limpides ruisseaux, tous ces objets paraissent épuiser, dans leur variété

SSG ne j'tïSACE.

iDBnie, la ptiiEMn» de 1b nature et d«ner loule rivalité. Us almiMphèrCB des lablcau» de Claude Lorrain ont presque toiOoun le caraelÈre du ciel de Rome, ardent, vaporeux, rongeàlre; cspendanl i! y a do lui quelques sujeU d'une wuleur grliO dont l'harmonie n'est pus moins parfaite.

Ce profond smtimenl de la nature, eelte poésie de Tèrae, étaient si bien un losiinct chez ce grand peintre, que, hors de e«tle iphére, son lalent était au-demous da la médiocrité ; ainsi il ne put JamaU peindre dans ses propres tableaux une fisure qui filt pauable ; Il lui fallut recourir a l'aide d'autres aitlsies >, tandis qa'lt excellait dans les animaux de tous genres dont II ornait mpeintures. C'est de lui que vient peul-éire ce proverbe al mnlbeii-^ reusementadopté do nos jours, etpluspariicullèrenienldansrécals I anglaise, que les ligures sont toujours assezbunnea pour un paysar gfste, ■ alwùr/s good cnoui/li for a lanilscape painler. ■ Claude ' disait qu'il vendait aes payaageset donnait ses Qgures par-deasui le marché. J

Il y a de lui, à Rome, i Paris et â Madrid, un grand nombre de tableaux ; mais c'est en Angleterre qu'ils sont le plus nombreux . et que se trouvent les meilleurs.

Dans les musées d'Italie, celui de Florence, degli LfAii, la galerie Doha à Rome, et les Studi i, Naples, sont les plus riches en tableaux de Claude, l.e premier possède une Marine ausoleil couchant, avec la Vue du palais Médicls, l'une des œuvres les plus magnillques et les plus caraclérisliquea de sentaient ; dans la galerie Uoria est le fameux Moulin dont un duplicata e^t à Londres, le Temple de Delphes et trois petits paysages; à Naples, sa célèbre Nymphe Egêrie, et une Marine au soleil couchant, avec grand encadremeut d'arclii lecture, sujet qu'il a particulièrement alTeclionné.

11 eut pour élève Adrien Van der Wert, que quelques écrivains ont confondu avec Adrien Van den Velde, qui n'a jamais été en Italie. La similitude des noms a produit l'erreur.

Claude Lorrain et Nicolas Poussin turent pour le paysage ce que Rapbaél avait été pour la peinture de liauC style, et ils trouvèrent dans Urbain VIII et Clément IX des encouragements qui firent de cette époque Vdge d'or des paysagistes, comme l'avaient

:e fun

été, pour la peinture de haut style, les règnes de Jules 11 et de Léon X.

Dans les ouvrages de ces deux grands peintres, tout est différent et tout est vrai. C'est entre eux deux que se partagent les préférences des amateurs. Ceux qui obéissent à leurs premières impressions plus qu'à la réflexion mettent Claude Lorrain fort audessus du Poussin ; au contraire, ceux qui sont plus enclins à Tanalyse qu'à l'enthousiasme n'hésitent pas à placer celui-ci au premier rang : mais ce sont les moins nombreux : de tout temps les séductions du coloris ont été plus puissantes que les qualités sérieuses d'une composition savante.

Tous deux ont le rare mérite d'éveiller chez le spectateur plus de pensées qu'ils n'en expriment. Dans la plupart de leurs paysages, l'imagination est amenée à voir au delà de ce que l'artiste y a mis ; de même que, chez les grands orateurs, un mot en dit souvent infiniment plus que ne le comporte le sens littéral.

Le paysage, comme ils l'ont traité, est aussi loin de la vérité prosaïque des écoles flamande et hollandaise que du style noble, mais conventionnel, de l'école italienne.

Tandis que, à Venise d'abord et à Bologne ensuite, les grands maîtres qui ont fait du paysage le subordonnent toujours aux figures et le ramènent, par la touche et la couleur, à ce style plus ou moins conventionnel adopté pour les draperies et les accessoires ; tandis que, en Hollande et en Flandre, on s'attachait, au contraire, à l'imitation matérielle, cherchant, par exemple, non-seulement à rendre l'aspect général d'un arbre, d'un rocher, mais jusqu'aux détails les plus minutieux du feuille, de i'écorce, et des rugosités de la pierre, Nicolas Poussin et Claude Lorrain tenaient un milieu entre ces deux systèmes si diamétralement opposés. Leurs paysages sont une fidèle représentation de la nature, mais nullement à la manière du daguerréotype. -C'est l'impression, c'est le sens moral qu'ils s'attachent à reproduire, non la matière ; ils s'adressent à l'âme, et, de même que Raphaël, en reproduisant dans ses études la nature avec une scrupuleuse fidélité, s'élevait ensuite de la beauté individuelle à la beauté idéale, de même ces deux grands paysagistes donnèrent aux diverses parties qui composent un paysage, aux arbres, aux eaux, aux rochers, aux plante.^, aux terrains, le caractère général qui réunit toutes les beautés de l'espèce. Ce système a longtemps prévalu en France, grâce à la grande

S*8 im l'ilSACR.

repulatioDCt au méritt plus granil encore de Poussin. C'Ml'célul que l'Académie des lieaux-arU s'elTorce de ninlntciiir dani'eea concours îmala.si c'est le pliisnoble,c'patou9?i le plus dangereux; rien ne convient mieux ù la médiocrllé qu'un stylo qui a'élolgne plus ou moin'! de l'élude posiiive de la nalnie, telle qu'elle s'offre à no3 legnrds, pour s'attacher à des généralités (|ul dégénïrcnt racilemeiit en et^le de couvenlion ; on couvre du nom d'es- Ihélique dee pauvretëa et des négligencea de daasin et de composillon.

Le duc de DevoDshire pnssédait (car je crois que ce trésor a passé dans d'autres majns) un énorme volume de dessina d'après nature reproduisant pre.iquo loules lea eomposilions dont Claude Lorrain a Tait ses lablfeaux ; rcs esquisses sont Talles sur papier de couleur et rehaussées do lilanc. Cette collection avait été ]é- -l^ée par Qaude aux enfants de ce Fiére aine q ul l'avait reçu A TrIbûUïe lorsque, à l'âge de dôme ans, il s'enfuit delà maison paternelle ; elle format une sorte de majorât dans la famille. Louis XIV en avait offert une somme tréaconsUérable ; mais les conditions du leslameiit n*en permirent pas alors ta vente. La cubstitution étant éteinte, le duc de Uevonsliire en Ut l'acquiaillon au poids de l'or.

Claude mourut à quatre vingt-deux ans. luïssaTit à ses héritiers une très-grande fortane, dont II avait usé nolilement puur sa famille et pour les mnlbeuieux. La simplicité de ses moeurs, l'aménité de son caractère, lui avalent concilié l'estime publique et l'affection de tous ceux qui le connurent.

Gaèparb Poussin ou le Guaspiib. né en 1013, fut l'élève de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin. Instruit à si bonne école, souienu du ciédit de ces émlncnls artistes, fortement recommandé par liernini, l'homme te plus en crédit, il commenQR sa carrière sous des auspices si favorables, qu'il faut lui tenir grand compte de ne s'être pas laissé enivrer par le succès.

Il aimaltpassionnémentla chasseet lacampngne ; cegoût détermina sa vocation ; U se tit paysagiste, e(, pour mieux étudier la nature, il loua en même temps quatre maisons dans des localités d'un aspect fort différent : deux sur les hauteurs de Rome, une à Tivoli, et la quatrième ù Frascatl. Il alla aussi i) Florence et i ^aples étudier les plus beaux sites de ces magniltques contrées ; riiabileté qn'il acquit dans la pratique fut si grande, qu'il pouvait

GASPARD POUSSIX. 239

en un seul jour peindre un tableau d'assez grande dimension et Torner de figures.

Considéré pour ses talents, fort recherclié pour son esprit et son aimable caractère, il se fit rapidement une très-belle fortune par son travail, quoique son siyle ,n'eût pas l'éclat du coloris de Claude Lorrain ni la pensée profonde et savante de Nicolas Poussin.

C'est à Rome qu'on peut le mieux apprécier le talent du Guaspre ; dans l'église de San Martino, dans les palais Doria et Colonna, il y a de lui des peintures à l'huile et à fresque, dans les plus grandes dimensions. La touche brille plus par la franchise que par la légèreté. Le coloris est harmonieux, mais monotone ; le style a de la noblesse, de la grandeur ; on y retouve quelques traces de l'idéal qui forme le caractère distinctif de celui de Nicolas Poussin.

En comparant entre elles les productions de ces deux peintres, il est aisé de reconnaître que l'élève n'a pas su, au même deg- c que le maître, s'inspirer de la nature pour la retracer embellie de tout ce que l'élévation du génie et la richesse de l'imagination peuvent ajouter à ses charmes, sans en altérer la vérité ; il a rarement songea animer ses sites par des personnages historiques, ou à inventer des sujets dont l'action, intéressante par elle-même, répandit sur ces tableaux un nouvel attrait.

Cependant, sous ces diiîérents rapports, si le Guaspre ne peut être assimilé à Nicolas Poussin, il n'en est pas moins un des meilleurs modèles pour les paysages historiques. Observateur exact de la nature, il choisit avec goût les sujets et les détails; il reproduit les aspects les plus variés avec une merveilleuse facilité, réussissant également à grouper des massifs d'arbres, à les faire ployer sous le poids de la pluie et des vents, ou à représenter leurs cimes élégantes et légères qui s'élancent sur un ciel argenté. La variété qu'il met dans ses effets en faisant jouer la lumière sur des campagnes, ici éclairées par le soleil, là par un pâle reflet, ailleurs assombries par l'ombre d'un nuage qui passe, révèle cette étude approfondie et intelligente de l'ariiste passionné pour son modèle.

Çt pourtant, je le répète, dans aucune de ses productions, le Guaspre ne brille par un génie transcendant ; nulle part il ne subjugue, il n'entraine ; il n'excite pas même ces émotions vives qui naissent du concours fortuit de la surprise et de l'admiration. Ses sites ont de la grandeur et de la vérité, il les a choisis avec

goût, mais il ne I«e a pas créés j «ea eSeU EOnt jusieà U variés, mais Ils n'ont pas la verve, l'énergie de l'insplralion ; ses personnages ne sont point dépourvus de noblesse, ses tiergera rappellent un peu les bergers de l'Arcadle ; mais rarement ils représentent une action; ils ne saisissent pasHmaginallun.

On se demande par quel mérite un peintre qui ne prend jamais un essor bien élevé, dont les conceptions ne sont remarquables ni par la proFundeur ni par l'énergie, a obtenu une plaee distinguée parmi les meilleurs paysagialee.

On résout cette question en examinant avec soin les œuvres de Gaspard Poumn. Au premier aspect ses tableaux plaisent à la vue] mais, plus on les examine, plus ils s'emparent du spectateur, à ce point que bientôt on oublie l'artiste, pour ne plus voir dans la peinture que la nature même qu'elle représente < , C'est \i, sDvons-eD certain, te meillenr critérium de l'art : un tableau qui produit au premier coup A'œII tout son eJTet est un tableau de décor; mais celui qui supporte un long examen, et dans lequel, plus l'examen su prolonge, plus on découvre de beautés, est un cheF-d'(Euvre : il est mieux que la leprésen talion malérlelle de In nature, il en reproduit l'ilrae ; et,, quels que soient le «lïle, le procédé, la parité mécanique, c'est de l'art dans la belle et noble acception du terme.

Salvatob Rosa — IG1&-I673 — fut, en tons points, l'opposé des artistes dont je viens de parler.

Ce peintre est le héros d'une espèce de roman historique ëerll par iad; Hoi^an, et qui a servi à cet auteur de prétexte à des déclamations d'un libéralisme Tort à la mode il y a une trentaine d'années, quoique Tort creux de sa nature. Les jugements sur les arts et les artistes sont empruntés aux meilleures sources, et par «conséquent sont la meilleure partie de l'ouvrage.

Quant i la mise en scène, elle appartient en entier à lady Morgan, qui, saunes nuances que la nationalité, le seie cl l'édu' cation ont nécessairement marquées entre eux, est. dans ses ouvrages sur la France et l'Italie, le précurseur d'Alexandre Oumaa dans ses impressions de voyage. On peut dire de cette vie de Salvator Rosa qu'elle renferme beaucoup de choses nouvelles et beaucoup de bonnes choses: mais le bon n'est pas nouveau,

1 Luui,d(t PeHhci.

SALVATOR «OSA. i41

et le noateau n'est pas bon. Toutefois elle est agréable à lire, et, quand on est sur ses gardes, les opinions de l'auteur ne sont pas dangereuses; il suffit d'y regarder pour les réduire a leur juste valeur.

Salvator était d'une famille pauvre et obscure, circonstance plus favorable au développement du génie qu'on ne le pense en général, quand le génie a assez de vigueur pour résister à Tépreuve. Le bien-être de la maison paternelle, un patrimoine assuré sont des oreillers de paresse sous lesquels ont été étouffées plus de généreuses dispositions que n'en ont flétri l'obscurité et la misère.

Salvator était donc pauvre et obscur, de plus il fut contrarié d^ns sa vocation d'artiste ; ses parents voulaient le faire entrer dans rËglise ; ils y voyaient pour eux et pour lui un sort assuré; on le contraignit, mais sa vocation fut plus forte que les contraintes. Histoire banale, tant elle s'est souvent reproduite de siècle en siècle, mais qui n'intéresse que lorsque le génie donne gain de cause à la résistance.

Le noviciat de Salvator fut rude. Les plus belles années de sa Jeunesse se passèrent à lutter contre la faim et la volonté paternelle; il mena la vie de lazzaroni, non par l'insouciance et la faméantise, mais par l'abandon et la misère.

H avait commencé par quelques essais de peinture sous la direction du mari de sa sœur, honnête homme et peintre médiocre, qui l'encourageait de son mieux. Salvator Rosa avait ce besoin de soHtude.cette humeur sombre et taciturne qu'éprouve tout homme en proie à l'inspiration, et qui ne peut y céder, faute de savoir exprimer ce qui est en lui ; véritable tourment, rude expiation du génie! 11 fit une petite provision de couleurs, prit ses crayons et son portefeuille, et, sans but arrêté, sans savoir ni où il allait ni requ'il ferait, il s'enfonça dans les sauvages solitudes de la Calabre; c'était alors un pays presque abandonné, couvert des ruines des colonies grecques; riche d'une végétation où la nature a prodigué toutes ses magnificences, mais à peu près désert et servant de refuge aux brigands.

Salvator Rosa avait environ dix-huit ans. On dit qu'il fut pris et emmené par une troupe de bandits ; qu^il resta plusieurs mois avec eux comme prisonnier, les suivant dans leurs expéditions, et continuant dans cette étrange société ses études d'artiste. Quoi qu il en soit de ce fait, qui a été contesté, il est évident que ce premier pèlerinage laissa dans son esprit d'ineffiaçables

S>* nu TAISIGE.

traces. Le caraïlère sombre, la BBUvfige grandeur àei sujela (|u'il Iralla de prëfércnce à l'npogëe de son lalenl, sont aussi les traits distinctifs de ses premières éludes. De même que la giâce paisible el douce du (iuaspre s'ex[illque aisément par sa vie Demie et facile dès ledfliui; de même l'abandon, la misère de la jeunesse de Salvator, l'énergie qu'il dut déplojer pour se frayer un chemin, les scènes de la CalaLre, si en harmonie arec lui-même, n'expliquent que trup la tendance de son talent.

An premier aspect, ces paisajes impressionnent fortement ; le ciel D'esl pas ce brillant et pur azur de Claude Lorrain; ta couleur est plombée, sa lumière est Incertaine, LIafarde, elle tranche vigoureusement avec la noirceur des ombres; [es arbres n'offrent pae ces [rais ombrages qui appellent les bergers et les troupeaux; d'énormes troncs nou eux, dépouillés en partie do leur écurce et de leurs branches, élèvent audacieueement leuri cimes battues p.ir les vents et les tempÉles. Les eauï ne sépan ■ dent pas en nai'pee llmpldeâ sur de Trais gazons; elles s'éciiappeni d'une caverne au sein d'une montagne inculte; elles se frayent un passage à travers des quartiers de rocJiee éboulées et se précipitent dans un abime.

Au milieu de ces déserts, nulle sécurité pour l'homme; point d'habitations, pas de vestiges île culture. SI quelque élre vivant anime de sa présence ces elTrayantcs solitudes, c'est un chasseur qui épie sa proie, ou un voyageur qui tremble pour ses jours, précipite sa marche et va tomber dans une embuscade de brigands '.

De telles conceptions, il faut l'avouer, sortent de la classe ordinaire des sujets qui se présentent habituellement à la pensée! miiis, plus elles ditTèrent de ceux>ci dans leurs moyens et leurs eiïels, plus 11 faut y reconnaître une originalité qui n'est point sons attrait ; n'eussenl-elles eu que le mérite de contraster avec la généralité des productions des paysagistes, contemporains ou prédécesseurs de Salvator Rosa, ces peintures auraient été déjà Intéressantes en elles-mêmes; mais, de plus, elles se recommandaient par une vigueur de coloris et d'evécution portée au plus haut degré. Elles eurent, de son temps encore plus que du nôtre, un immense succès. Mais j'anticipe sur mon mjeL ' K\i\h> avoir vécu dans la solitude et la misère, pGUt-Ëtre dans

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