I.Vianlot, Muêilca iTllalie
LE TIJNTOllËT. 323
nulle part dans le seizième siècle il ne fut ni autant cultivé ni traité avec une supériorité si décidée. L'école vénitienne était merveilleusement propre à ce genre : assez de dessin pour copier la nature fidèlement et spirituellement ; le plus l^eau coloris, le plus vrai, le plus convenable au genre, et, de plus, cette imagination fleurie, gracieuse, poétique, qui a toujours distingué les Vénitiens.
Les succès du Tintoret' ne furent pas favorables au développement de son talent : jeune, il s'était roidi contre les obstacles ; dans la force de Tàge, quand les obstacles furent aplanis, il s'abandonna tout doucement au courant de la prospérité. Il peignait tout le jour, mais ce n'était plus pour la gloire; ce n'était pas non plus pour le lucre, il peignait pour son plaisir, pour faire de la besogne, pour manier le pinceau, allant quelquefois prendre place sur l'échafaudage de ses confrères, nullement pour leur rendre service, mais uniquement pour la satisfaction de donner quelques coups de brosse, comme les anciens chevaliers qui, ayant conquis leur renommée, descendaient encore dans la lice, rompre une lance pour l'amour des dames.
11 se convertit à cette maxime de Michel- Ange, que faire vite, c'est faire bien. 11 fit vite, beaucoup trop vite ; de là des négligences impardonnables dans des œuvres de grande importance; des compositions défectueuses, une exécution imparfaite; en un mot, il fut fréquemment fort au-dessous de lui-même. Il n'avait pas cette modération, ce jugement froid et sain, cet admirable équilibre entre la raison et l'inspiration, qui distinguèrent le Titien; il était impressionnable, nerveux, et, quand une idée s'emparait de lui, il fallait qu'il y cédât à l'instant, et toujours avec une ardeur, une fougue, qui imposait silence à la réflexion.
De nos jours dans l'école française, on a beaucoup vanté celte furia du Tintoret ; elle répond si bien au goût moderne pour la littérature facile et le style ornemental !
La peinture et la littérature subissent les mêmes influences, obéissent à un nicino esprit; on n'aurait vu aucune production (les beaux-arts d'une époque dc>nnée, que, si l'on connaît bien l'esprit littéraire qui dominait alors, on peut préjuger à coup sûr de celui qui inspira les artistes. Sous la Régence et le règne de Louis XV, les Walteau, les Doucher, les Vanloo, furent les fidèles interprètes de ce goût faux et corrompu, de ce clinquant, de ce
BSi ÉCOLE D& TEHISE.
luxe santi Qolilegee «t sans grandeur, qui révélait la lurplludo dos moeurs privées ; el, loisqu'à ta fin du £lècle ileniier les Français prenaient les ootns et les roslume^ de la A'Ieille Rome, que mosdamea TaUïen, Josépiilne Ueauhamais et autres beautés du Jour adoptaient les modes de la Grèce antique, David ramenait aus^ la peinture au goût de l'antiquité, imitation auisl Tausse dans les beaux-arta que dans les muiursaouale Directoire.
De nos jours, la littérature ardente, exagérée, qui supprime le ton goût, les bienséances, le vrai et le vraisemblable, pnnr se livrer aux élans d'une Imagination désordonnée, a trouvé de dignes Interprètes parmi les artistes. Des hommes d'un Inconlealable talent, mais sans élévation et sans vérité dans la pensée, ont purlé dans les arts le même esprit qui a inspiré la littérature facile. La peinture, surtout, a eu ses Victor Hugo, ses Dumas, ses l!:ugène Sue, et la même popularité éphémère qui a salué les romans, les odes el les drames, a applaudi aux œuvres des peintres de la même éMle.
El remarques qu'à ce point de vne c'est la peinture qui caractérise le miens l'esprit de notre Blét^le. i.e besoin des jouissances et la prétention de récolter avant d'avoir semé, voilà le Irait distinclif de noire époque ; or nulle part noua ne le-voyons pins marqué que dans la peinture romantique : d'un cùié une Incroyable Ignorance du dessin, de l'autre l'ambition de traiter les Bujeta les plus élevés et les plus dramatiques *, on veut arriver à lu popularité par l'effet, par les apparences; un ne se soucie pas de fouder sa réputuiioii sur l'élude et le travail. Sans doute on ne demanderait pas mieux que d'être le Rapbaël ou le MIcbel-Ange (te son slËclc ; mais, à suppuaer que les peintres de l'école romantique de nos jours soient également bien doués, l'esprit de notre époque leur a olé la persévérance et celle passion pour l'art qui Ht faire à Michel-Ange le sacrilice des douze pins belles années dû aa jeunesse, pour étudier sur des cadavres la (orme et les ressorts du corps bucnaîD.
On ae rabat sur le Tinloret. C'est un grand peintre qui commit de grandes fautes ; el, comme li est plus facile de l'imiter dans celles-ci que de l'égaler dans sea liellea qualités, on érige en syslÈme les premières, de telle sorte qii'on a l'air de pécher il bon escient, non par injpuissance, mais seulement par erreur de jugement. N'est-ce pas ainsi que dans les préfaces de ses drames Victor Hugo JuslitlàleurBUbleese et leurs Tantes P
simâleur fiUbli
Certes, l'école qui prend Delacroix pour chef n'a pas un peintre qui puisse être égalé au Tintoret, et rien n'est plus loin de ma pensée que d'établir ici aucune comparaison ; mais le système est le même ; les négligences et les grands coups de brosse sont présentés comme des traits de génie ; les fautes de dessin, comme le noble affranchissement de l'art. On vante le coloris: qui dit grand coloriste dit un homme qui peut se passer de toutes les autres qualités ; et Ton colorie admirablement de merveilleuses fautes.
Le Tintoret, lui, n'eut pas le tort d'ériger en système 4es fautes que, très-loyalement, il reconnaissait pour telles. Il faisait mal, pouvant faire bien ; c'est la différence qui le sépar^de ceux qui s'abritent de son exemple ; elle le maintient à la place distinguée que l'histoire de l'art lui a assignée parmi les meilleurs maîtres de l'école vénitienne, malgré, et non pas à cause de ses erreurs.
C'était un homme d'esprit, prompt à la repartie. L'Arétin, qui s'attachait à toutes les puissances et que toutes les puissances craignaient, s'était fait le courtisan du Titien, et, pour mieux réussir auprès du grand peintre, il flattait ses faiblesses ; l'Arétin diffamait le Tintoret, parce que le Titien était inquiet et jaloux des talents de son jeune émule. Le Tintoret, feignant de tout ignorer, un jour pressa l'Arétin de lui permettre de faire son portrait, voulant, disait-il, aller à l'immortalité en compagnie d'un si illustre poète. Celui-ci tomba dans le piège; il se rendit à l'atelier du Tintoret. Aussitôt l'artiste, au lieu de ses pinceaux, saisit un immense pistolet; l'Arétin, mourant de peur — sa conscience était mauvaise — demande grâce. « Ne craignez rien, lui dit le Tintoret en le toisant avec son arme, je ne vous ai fait venir ici que pour prendre votre mesure. » L'Arétin comprit l'argument, et, dès ce moment, il garda sur le Tintoret un silence respectueux et prudent.
Le Titien devait un dédommagement à son infortuné panégyriste. Son crédit auprès de l'empereur était à son apogée ; il sollicita pour l'Arétin, dont le nom seul éveille l'idée de la licence la plus méprisable, des mœurs les plus viles, du caractère le plus bas... le chapeau de cardinal ! et il put se flatter un mo-^ ment de l'avoir obtenu I Se représente-t-on l'Arétin cardinal, siégeant au concile de Trente, parmi les docteurs et les Pères de l'Église ! Et peu s'en fallut que la chrétienté n'eût le spectacle d'un si prodigieux scandale, grâce à la rivalité de deux peintres!
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ECOLE DE VEHISE.
l'AUL VÉaONÈSE i;;i3— 1572.
Paul Véron^sc est le représentant ie plus complet de l'école Ténillenne, en ce qu'il réunit au p!us haut ilegré les qualités et les défiiiiU qui carBclérisent celle école. Nul n'a puussé plus loin que lui la science du coloris, nul ne s'est livré avec molna de scrupule aux e;(centricUés de ce stjle désigné mua le nom A'ornemental, parce que, faisant abstraction de toute vërlié Iilsto- Tique. Il n'^ pour but que de plaire à l'œil, sans se soucier le moins du monde de la raison.
Par exemple, Paul Véronèse se complnit à représenter des festins : ce sont les Naces de Cana < ; Jësus ches Marthe avec Marie; le Souper che: Livi ' \ le Souper de Jénui chez Simon ' ; le Fetfiti f/ue saint Grégoire donne auji pauvres. Dans ces vastes compositions, la chose à laquelle 11 semMe avoir le moins pensé, c'est ie sujet du talileau.
Jésus Eiiupant chez un disciple semble devoir être quelque chose d'asae: semblable â la Céno, une réuniou oi\ préaident la gravité et la paiv, où les physionomies, les costume*, conformes â la tradillon, portent sponlanémenr notre pensée vers Jérusalem, et notre Intérêt sur le Sauveur. 11 n'en est rien : sous ces désignations scripturales, Pau! Véronèse représente des festins, voire même des orgies du seizième siècle : un luxe de lable Inouï, les costumes splendides des seigneurs de son temps, des pages et des lévriers, des musiciens et des courtisanes, des frocs et des turbans, une arcbilecture magnifique, qu'aucun palais impérial n'a égalée, en un mot tout ce que l'imagination peut inventer de plus opposé a la vérité historique.
Dans son ^rforadon des Mages ', comme dans les feslinsdcnt je viens de parler, on croit voir une procession de lu cour de François I" ou de Charles-Quint se rendant à un tournois ; ce sont les mêmes costumes, Ich mêmes armures, les lévriers en laisse, les faucons encapuchonnés, et jusqu'au fou de la cour.
i AFsrls, i Mitan.l Veaiae. Ce sujet a été aussi traité par le TJMlorct.
PAUL VKRONÈSE. 327
Mais, si l'étonnement, la stupéfaction, à la vue d'un spectacle si différent de celui auquel on s'attendait, sont notre première impression, l'admiration y succède bien vite, quand on oubDe le sujet pour ne plus voir que la peinture ; supprimez le livret, et vous avez devant les yeux une merveilleuse représentation des fêtes du temps de Charles-Quint, c'est-à-dire de l'époque où le luxe revêtit les formes les plus grandioses et les plus pittoresques.
Les contemporains de Paul Véronèse eurent même une illusion de moins que nous, en ce sens que presque tous les personnages qui figurent dans ces tableaux sont des portraits qui leur offraient ainsi, dans ces prétendus sujets religieux, le plus étrange assemblage de caractères et d'individus, souvent aussi fortement en désaccord avec des idées de religion que l'eût été l'Arétin coiffe de la barrette de cardinal .
Il en est de même de ses sujets mythologiques. Son superbe tableau de \ Enlèvement d'Europe, qui, après avoir orné le Louvre, comme tant d'autres trophées des victoires de Bonaparte, est retourné à Venise dans le palais des Doges, représente la nymphe Europe dans un costume qui sent le boudoir d'une coquette du seizième siècle, et n'a rien du simple appareil des divinités d'Ovide.
Rubens a très-souvent commis la même faute, et, par exemple, dans son Massacre des Innocents ^ il est absolument impossible de déterminer, par les costumes ou l'arohitecture, dans quelle nation et dans quel siècle la scène se passe ; les femmes qui appartiennent aux classes supérieures y sont vêtues un peu à la mode du temps de Rubens, un peu en matrones romaines : les femmes du peuple ressemblent aux nourrices de l'antiquité, moitié esclaves, moitié affranchies ; les hommes sont à demi nus ou couverts d'armures ; en un mot, c'est la plus étonnante confusion, le pêle-mêle le plus bizarre que l'imagination puisse inventer, de nations, de costumes et de mœurs.
Avec un tel système, qu'Importe le sujet indiqué parle peintre? profane ou religieux, où est la différence? Le tableau de Paul Véronèse flatte la vue, il ne satisfait pas la raison. CiCtte flagrante violation de la vérité met le spectateur mal h Taise ; il s'établit dans son esprit une lutte constante entre ce qu'il voit et ce qu'il sait. Mieux vaudrait présenter ces grands festins de Véronèse
1 Musée de Munich.
>tS ÉCOLE DE VEKISh;. " ^>
comme des banqueU féodaux, sans préclj«r le Tait historique, l.a vérité ne se supprime pas au gré des capjlcea de rartigle.
Au système de Véronése on a opposé un autre système non moins erroné. Lui, copiait naïvement te qu'il avait aoua tes yeui, ce qui existait de son lenips, eana s'Inquiéter de ce qui avait existé auparavant, ne elierchant le iieau et le pillorefqtie que dans la réalité, sous ses )eu\, avec ce même sentiment qui portail na peintre flamand i représenter le Prince des iipâtrea sous les traita d'un paysan linllandais, un pot de bière h [a main. De nos joura on ne s'est pas moins trompé en voulant ramener la peinture BU nu acadétiilque des anciens, dans des sujels où l'absence totale des vêtements n'est pas moins contraire au vml et à la vroisemblance qne tes modes espagnoles du temps de Charles- Quint ne le sont dans des tableaux qui représentent des scènes de la vie de Notre-Seigneur.
Le peintre David, dans son Enlévemenl des Sabines, reprëaente ses deux principaux guerriers ayant pour tout costume un casque et un bouclier. Cette donnée est contraire ii la vraisemblance autant qu'à la vérité, car ces guerriers ont des armes linp belles, trop ornées ; l'ardiiteclure des lieux où se passe la scène est trop imposante; les femmes sont revêtues de trop belles draperies, pour que l'imagination admette l'idéi^ d'un état de société tout à fait primitir. Ce^ disparales, savamment calcutécs, choquent au premier coup J'teil tout autant que celles dunt l'aul Véronèse se rend si naïvement coupable.
David a voulu faire un tableau académique, ramener par son influence l'école fran<;aise k l'étude de l'antique, au dessin savant, à ta recherche de ta forme. Le but était eTcelient, mais l'artiste eût dû choisir un autre sujet ; il n'en manque pas où il aurait pu, comme Michel-Ange, mettre à nu sa science de l'anatomie et du dessin de la ligure liujnaine.
• Dans la statuaire, où cette faute est plus pardonnable, parce que la tradition est encore toute-puissante dans cette branche des aris plastiques, ce manque de vérité est souvent la cause d'une grande fioldeur chez le public. Je ne discute ici ni la possibilité ni les moyens de remédier à ce grave inconvénient, je constate le fait; dans nos bustes représentant des hommes avec qui la génération actuelle a vécu, dont les traits sont familiers à chacun, nous imitons la forme antique, et, J'en appelle à vos souvenirs, n'est-ce pas là une source de déceptions? ces chefs-d'cEuvre sont-