LA MUSIQUE ET LE. COLORFK
' Tous ces peintres, que nous ne pouvons pas classer dans le second ordre, puisqu'ils s'élevèrent souvent à la hauteur des plus grands maîtres, étaient imitateurs les uns de Giorgione^ les autres du Titien, tous appartenaient à l'école des Bellini ; de là cette ressemblance qu'ils ont entre eux, et qui a fait dire « qu'il suffit de connaître un peintre vénitien pour les connaître tous, » expression exagérée sans doute, mais non dépourvue de toute vérité.
Après la mort du Titien, en 1576, on vit se renouveler le même fait qui s'était produit à Rome après la mort de Raphaël, et, vingt ans plus tard, à Florence : la prompte décadence de la peinture.
Palma le Jeune, né en 1544, petit-neveu de Jacopo Palma, commence cette nouvelle époque. 11 avait travaillé dans le palais ducal en concurrence avec le Tintoret et Paul Véronèse j inférieur à celui-ci pour la fraîcheur, la transparence et l'harmonie des couleurs, il est supérieur au Tintoret par l'éclat du coloris. 11 a, comme les peintres de l'école romaine, précurseurs des maniéristes, un charme qui séduit, des qualités qui méritent l'admiration, à ce point que le Guerchino et Guido parlaient avec une haute estime de quelques-uns de ses ouvrages. Ces qualités cependant avaient une tendence à l'afféterie que ses imitateurs exagérèrent.
Ainsi que Paul Véronèse et le Titien, Palma le Jeune visita Rome, mais sans que l'école de Raphaël et la vue des œuvres de ce maître immortel aient eu plus d'influence sur lui que sur les autres peintres vénitiens. Entre les deux écoles, les divergences étalent trop grandes pour qu'elles pussent agir l'une sur l'autre; peut-être le coloris des Vénitiens améliora- t-il celui des Romains et des Florentins, mais évidemment le grand style de l'école de Raphaël, ses hautes notions sur la vocation de l'art, furent perdus pour les Véniliens. Palma, le premier peintre de la décadence, ou le dernier de la grande école, ne sut voir à Rome que les qualités qui s'adressent aux yeux ; il fit ce que font tous les imitateurs, il copia certains airs de tête de Raphaël, dessina ses figures dans le style de Michel-Ange, étudia le clair-obscur de Poiydore de Caravaggio, oubliant que ce qui fait la grandeur de l'artiste, c'est l'inspiration, la pensée qui conçoit l'œuvre, bien plus que la main qui l'exécute.
Lorsque Palma le Jeune mourut en 1627 ou 1628, l'école vénitienne était, comme toutes les autres écoles de Tltalie, sous Tin-
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tluence Oe >iii;i.eI-Aiise CaravaRglo. Ce granj ptliitre n'avait pas visité Venise, niaia la IttciUlé dea communicationa et le granil développement ilea tifaux-arla au seiiiÉne siècle avaient aniené. dans le siècle suivant une (usion de tous les styles; ce que les Carrache érigeaient en système se produisait partout par la Torfo des choses. L'individualité des écoles disparaissait poar Taire place i Qe plus vastes cl a ssiU cations, basées sur des théories générales (tu sur tes grandeii nationailtés. Au dix-septième siècle 11 n'y a plus d'école ronmlne, Dnrentine, ombrienne, lombarde, elc, dlstincleg les unes des autres, comme au siècle d'or, par un mérite paTticulier, nn caractère local ; il y a une école italienne, une éeole flamande, une école anglaise, espagnole, française, allemande, et quelquelois des artistes éminenis d'un paye appartiennent â l'écnle d'un autre ; des Français, Nicolas Poussin, par exemple, se font Italiens ; àet Italiens se Font flamands.
Dans cette transformation, l'école de Venise perdit Jusqu'au mérite tout spécial de son coloris. L'Imitation du Caravaggio avait encore abaisse ses notions sur le beau ; l'iniitation du Guercblno, dans le clair-obscur, lui 111 perdre cette couleur spkndide qui compensait jusqu'il un certain jiulnl son Infériorité relative dans la composition et l'expression. Les peintres vénitiens de cette époque furent surnommés les lénéhreus', parce que leurs œuvres, en généra! trts-aonibres, ne présentent plus de demiteintes : elles se composent uniquement de lumières eitrémes et de masses d'ombres. U y eut bien encore quetque.i artistes qui cherchèrent à continuer les traditions du Titien et de Véronèse,; ^ mais aucun ne s'éleva bien haut, et, dans la longue nomenclature des peintres vénitiens, depuis Palma le Jeune jusqu'à nos jours, il n'f a guère que Canaletto dont le nom ait acquis quelque célébrité.
C*NALETTo — 1690-I7C8 — est un des peintres les plus admirables pour la vérité du coloris et de la perspective aérienne; mais ce mérite a été trop subordonné par les sujets que cet ar* liste a traités, pour avoir exercé quelque influence sur l'art en général. Canaletto a peint des paysages et surtout des vues de Venise ; Il reproduisait de préférence les monuments arelilteclurau\ élevés par Palladio, dont le style avait pour lui, comme pour tout homme de goût, un attrait tout particulier. Aucun artiste n'a mieux compris cette science du contraste simultané des
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couleurs, dont nous avons parlé dans une précédente occasion .
Mais, si l'école de Venise vit disparaître rapidement la gloire que ses grands maîtres lui avaient acquise dans le seizième siècle, elle a eu du moins la noble consolation de compter parmi ses élèves le célèbre restaurateur des beaux-arts en Italie, Antonio Canova. C'est la sculpture qui, de nos jours, a rallumé le flambeau du génie des beaux-arts, et c'est Venise qui a eu l'honneur de préparer Canova à la glorieuse carrière qu'il a parcourue avec tant d'éclat pour lui, et d'heureux résultats pour les autres.
Avant de parler de cet artiste, disons quelques mots du sculpteur Sansovino et de l'architecte Palladio, tous deux trop éminents, trop liés par leurs travaux aux progrès de l'art, pour que nous les passions sous silence.
Sansovino est né à Florence en 1 479, il est mort à Venise en i 570. Plus jeune de cinq ans que Michel-Ange, il lui survécut d'une année ; même carrière et même talent, excepté pour la peinture, dans laquelle Sansovino ne fit que quelques essais peu importants. Architecte et sculpteur, il fut le collaborateur et le rival de Michel-Ange dans les travaux de restauration des statues antiques qui décorent le Belvédère au Vatican, auxquels tous les deux prirent part à la même époque, et dans le concours que Léon X fit faire pour la reconstruction de l'église de Saint-Laurent à Venise. La vie de Sansovino ramène presque tous les noms des artistes, réveille le souvenir de toutes les grandes entreprises dont nous avons parlé jusqu'à présent.
Il était à Florence, en 1506, Intimement lié avec Andréa del Sarto. Un jour ils allèrent ensemble au palais des Médicis voir les fameux cartons de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, qu'on venait d'exposer ; Sansovino y fit la connaissance de Raphaël et de San Gallo l'architecte. Cette nouvelle relation eut pour conséquence immédiate le voyage de Sansovino à Rome, où San Gallo l'engagea à se rendre, par l'espoir que Jules II lui donnerait une part aux vastes travaux commencés au Vatican ; Raphaël le recommanda à son oncle Bramante. Ses succès répondirent à son attente ; ils le mirent en rapports, pour ainsi dire journaliers, avec Michel-Ange, et Sansovino n'avait pas encore trente ans, qu'il jouissait déjà de la plus brillante réputation comme sculpteur.
Vaincu par Michel- Ange dans le concours pour la façade de
ai) ' ECOLE DE VENESË.
Ssint-Laurenl, A Florence, Il prit aussitôt sa reranche en l'eniporlanl sqt RaptiiËt et San tiallo, dana un autre ciincours punr la cnnilrui'lion de l'églUe de Saint-Jean-Haptîdle, que les Tuacans falmicnt élever à Rome avec une niagniOcence ex Iraord inaire.
Pendant un «éjour qu'il Ql â KIorence, uù les soins qu'exigeait 3» santé l'avaient ramené, h la On du pontlQeat de Jules 11, il acheva sa belle statue de Saint Jacques pour réglise de Sanlu Maria de] Flore, et un Bacchus, qui faisait partie du Musée de Florence, et qui a été détruit dans un incendie, en 1762.
Il était à Home, tout occupé de la construction de l'église do Saint-Jean-BnpIlBte, lorsque celte ville fui livrée aux violences soldatesques des bandes que le connétable de Bourbon avait amenées jusque sous ses murs. Sansovlno s'csIJma heureux de s'échapper en tuglUt de cette épouvantable acëne, où le pillage, le meurtre et l'incendie régnèrent pendant plusieurs mois.
Il arriva i Venise, ayant le projet de se rendre en France auprès de François I*', qui l'y invilolt. Le Titien et l'Arétln le firent changer de résolution ; le sénat le nomma premier architecte de Saint-Marc. Il construisit dans la ville le maguiUque palais Cornaro, le palais UeltlTia, rbûtol des monnaies, plusieurs églises el la bibllntli^quc publique. En entrant dans le palais des doi>e?, au pied de celle rampe sur la plale-fornie de laquelle Marina Faliero fut décapité, il y a deux statues colossales, Mais et Nepivne, qui ont probablement donné à cette entrée le nom' d'escalier des géants ; elles sont de Sansovlno, ainsi que les Qualn Evangélisles qui ornent la balustrade de la chapelle de Saint-Marc; ce sont peut-é Ire les plus beaux ouvrages de sculpture moderne que possède Venise.
Mais son chef-d'œuvre, ce sont les portes de bronze de la sacristie de Saint-Marc ; évidemment il s'est inspiré du magnillque travail en ce genre que Ghiberti a fait pour le Itaptislère à Florence. Sansovlno avait passé sa jeunesse dans cette ville, ces portes étaient la merveille du siècle ; rien n'en a surpassé la beauté ; Il est naturel qu'il les ait prises pour modèle. Ghiberti avait mis en ronde bosse, faisant saillie dans les Intersections des panneaux, des bustes de prophètes et de sibylles ; Sansovlno Imita aussi cette invention fort gracieuse ; mais, au lieu de personnages bibliques. Il mit les bustes du Titien, de l'Arétln, de Sannazar, etc., sur les portes du Baptistère de Salni-Marc, e'est-à-diie les porti'alts dos linmmes dont le souvenir ne pouvait éveiller aucune