‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 55 sur 66 · PALLADIO · texte numérisé non relu

PALLADIO

Michel-Ange, San Gallo, Sanmicheli, Sansovino, développèrent les idées que Brunelleschi, Albert! et Roselleni avaient fait naître ; Palladio en régla l'application dans toutes les branches de Tarchitecture : les églises, les théâtres, les palais, les maisons particulières, les ponts, etc.

Ce ne sont pas seulement les constructions, mais aussi les écrits de Palladio, qui ont exercé une influence directe sur le développement de l'art : ^on Traité d'architecture est l'œuvre que tous les artistes étudient : il a été traduit dans toutes les langues. Palladio a posé les bornes que nul architecte n'a dépassées.

Il réunit dans le style de ses édifices la simplicité à la grandeur; l'aspect en est toujours élégant et agréable ; les détails sont corrects et dans une convenance et une harmonie parfaites avec le tout. C'est là ce qui constitue son principal mérite, car l'on ne saurait emprunter à Palladio ses proportions sans les détails, ou les ornements sans le dessin général, et conserver en même temps l'élégance et le charme de l'ensemble j toutes les parties sont intimement liées entre elles : par exemple, ses colonnes, qui presque toujours sont de simples ornements, ne pourraient prendre un caractère plus important sans faire perdre à l'édiûce cet aspect gracieux qui rend rarchitecture de Palladio si remarquable. On retrouve la même perfection d'harmonie dans les rapports qu'il a établis entre les différents ordres, entre les colonnes, les chapiteaux, les entablements, les proportions des fenêtres et les distances entre elles, etc., etc.

La seule ville de Vicence renferme, outre la fameuse salle de la Ragioneei son théâtre, non moins célèbre, monuments construits ou restaurés par Palladio, huit ou dix palais élevés par lui ou d'après ses dessins. Il est vrai que la plupart de ces édifices sont construits en briques, que les entablements sont de bois, et que le stuc qui les recouvrait est presque partout tombé : cela n'ôte rien au mérite de L'architecte, mais l'aspect de son œuvre y perd beaucoup, et bientôt on ne pourra plus en juger que par les dessins qui illustrent les œuvres de Palladio. Il en est de même de la célèbre Rotonda Capra, près de Vicence, dont il existe en Angleterre une sorte de fac-similé que lord Burlington a fait construire près de Londres, dans sa propriété de Chiswick ^ Gœthe dit que

1 II y en a deux autres copies en Angleterre ; mais, dans ce pays nébuleux, le ciel et les circonstances locales ne répondent pas aux mêmes accessoires en yue desquels Palladio a construit sa rotonde sur le Monte Berlco.

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Janmii l'architecture n'a atteint un plus haut degré de splendeur. • C'est un éiliOt^e de forme carrée, renrermanl une salle ronde éclairée d'en haut. Des quatre tiité» on y arrive par un large escsUet alioutia^ant k un iiorche lormé par ^i\ colgnnes corinthienves. L'architecture est d'une lieauté eiquiae, et la position dn monuinenl, placé a l'extrémité d'une colline perpendiunlaire, qui s'avance en deliorg de la ligne des m-onts Berlci, n'est pas moins ravlaaante ; nulle autre lD<ialité ne pouvait convenir aussi bien à cet édlDcB, aucun autre édlDce n'aumil pu s'harmoniser si parlallenient avecee lieu enchanté <, «

Palladio semble n'avoir pris des anciens (|ue la quintessence de leur goût. Le tact le plus Un lui a fait distingunr ce qui était pur de ce qui con]men<;ail il senlïr la détadence, et l'on croirait qu'il n'a imité dans l'antique que ce qui appartient au siècle de Périclés ou à celui d'Auguste. H varia cependant la mndénature de aea ordres d'architecture d'après leur genre et leur destination, et aurtout leur application aui usages modernes, sans s'éloigner des modèles qui lui servlrient de type, au moins pour son style, toujours pur et correct, Quoiqu'il se servit alternativement des cinq ordres, ii avait une sorte de préférence pour l'ordre ionique. Il en lit souvent usage dans les malsons particulières, et même dans !e^ décorations de quelques éi^lises, entre autres dans celle de Sainte-Lucie, a Venise. 11 sut aussi donner des proportions convenables à la capacité des intérieurs, mais en ayanimolns en vue la disposition moderne que la commodité de la distribution, et en suivant, comme 11 ledit lui-même, les règles déjà établies par Baptiste Alberti. Il était assez porté à imiter les anciens dans leurs constructions en briques, les considérant avec raison comme If s plus solides; Il y mélangea aussi le marbre, observant loujouta de faire les arcs et les voûtes en briques. Ce mélange ne nuit en rien au grandiose de l'aspect, auquel ilajoute une variëlëde tons aussi riche que pittoresque *; c'est probablement à cette particularité qu'il faut attribuer )a préférence que le célèbre peintre Canaletlo donnait aux constructions de Palladio dans le choix de ses Vues de Venise,

De toutes parts on lui demandait des plans et des dessins ; son Influence s'étendait sur toute l'Italie; blentût elle ne fut pas moins

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grande à l'étranger. C'est en Angleterre surtout que ses principes furent adoptés; l'Anglais Inigo Jones doit être considéré comme le disciple, ou, mieux encore, le continuateur de Palladio. L'hôpital de Greenwich, la salle des Banquets à White-Hall; le portique de Saint-Paul, sont des monuments dont l'idée a été puisée dans les œuvres de Palladio, ainsi qu'un très-grand nombre d'habitations particulières répandues sur toute l'Angleterre.

Palladio mourut à Venise en 1580; il y a peu d'années qu'on à rendu à Rome un hommage public à sa mémoire, en plaçant son buste dans le Panthéon, à côté de ceux de Raphaël et de Nicolas Poussin. C'est à Canova qu'on doit ce tribut de respect à la mémoire d'un grand artiste, qui appartenait, comme lui, aux États de Venise, et, comme lui aussi, s'était justement acquis une illustration européenne.

Canova, aussi distingué par le talent qu'aimable par le caractère, est un de ces artistes sur lesquels la pensée aime à s'arrêter. 11 est, avec Thorwaldsen, le plus grand statuaire de nos jours.

Canova naquit, le 1«»^ novembre 1757, à Possagno, dans la province de Trévise. Dès son enfance on lui mit entre les mains le maillet et le ciseau. De même que son contemporain, sir Thomas Lawrence, à six ou sept ans, montrait de rares dispositions pour le portrait, faisant en quelques minutes le croquis des principaux personnages qui s'arrêtaient à l'auberge de son père, de même Canova, tout aussi jeune, annonçait déjà un véritable talent. Quoiqu'on ne puisse pas dire que son enfance ait été heureuse, il ne rencontra pourtant pas, au début de sa carrière, autant de déboires et de difficultés que le peintre anglais.

L'enfance de Canova s'écoula dans une famille d'artisans plutôt que d'artistes, où la vie était rude, frugale, mais paisible et régulière, ïorretto, son maître, était un de ces industriels si nombreux en Italie, moitié maçons, moitié sculpteurs, qui atteignent aux rudiments de l'art par un certain mérite d'exécution, sans jamais

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s'élever^) luqu'aui. haulea réglaos par l'Inepiialion e[ t'étude savanle. La sévérité i](; Torretto lut utile, sou 9 tous les rappurlâ, à Canova; U arriva A ses vingt ana, farllQé par ûti baLlludea de IraTail, d'ordre et <le Itiriperance.

L'amour vint \t .-surprendre au milieu de ses [jreniiers travaui. Ayant rencontré une nonilreuie réuniuD de jeunes bergères en habits de Kte, il en distingua une, Eletla Biasi, remarquable par des jeu\ noirs étlnuelanls de grâce et de beauté, et par une chevelure qu'il disait plus tard n'avoir retrouvé que dans les descriplions d'Apulée. Déjà r<jn parlait de mariage; la famille y consentait; Betla ne disait pa« non, et ses yeui d'° lient oui, quand tout A coup Canova dutguîvre son maître, qui lait s'établir â Venise; il diereba dans Télude et le IravaU une u stractloit au cbagriu de la téparalloo.

Il Tut présenté au sénateur vénitien Jean Faliero, qui lui commanda son premier ouvrage, deut corbeilles deHeurs f1 de fruits, destinée» à orner la rampe d'un escalier ; on les voit encore au pa lais Farselti, à Yenl.'ic. Cet ouvrage, remarquable par la Qnesse du ciseau, aatlsQt si ijîen Faliero, qu'il cummanda sur-le-champ au jeune sculpteur dcu\ stalues, Orphée et Ewydiix.

A dater de ce tnomcnt, Canova enira dans la carrJi^re d'arliâle, dans la pratique de la sculpture. Sun apprentissage élan I Qui, il prit un atelier, et, atTranclû de toulc direction, mais en même temps abandonné â lui-même, il redoubla d'ardeur pour Je travail. Son père était mort depuis longtemps; sa mère, remariée, vivait loin de lui ; son aïeul, qui avait soutenu son enfance par quelques sacillices d'argent, ne pouvait plus rien pour lui; il n'avait à Venise ni parents ni relations. Un si complet isolement était une grande épreuve pour sa Jeunesse; 1! en sortit avec honneur.

Ce premier ouvrage du statuaire eut un entier succès; Canova j montre déjà la finesse d'esprit qui est un des traits caractéristiques de son talent. Il ne traita pas ces statues chacune isolément; il les unit par un sentiment commun, par une même action, empruntant A Virgile les plaintes d'Eurydice, A Ovide la consternation d'Orpbée, comme les Niobé, qui forment un seul et même drame, bleu que chacune d'elles soit une oeuvre complète et

Les commandes se succédèrent rapidement; c'est fi cette époque qu'il fit le groupe de Dédale et Icare, qu'on volt au palais llavbarJgo à Venise, dans la chambre qu'occupa le.Tiilen. Il ne

serait pas difficile de trouver de justes sujets de critique dans ces premiers essais ; ce dernier groupé surtout est empreint d'une afféterie dont Canova ne s'est jamais entièrement affranchi, mais ici d'autant plus visible, que le talent, qui plus tard atténua ce défaut, n'est pas encore développé. Cependant, si l'on se rappelle combien étaient petites les ressources pour l'étude dont Canova avait pu disposer, et son jeune âge, et la médiocrité de son maître, on ne peut que s'émerveiller du talent que le jeune artiste avait déjà acquis.

Le succès ne l'éblouit pas : malgré sa réputation, alors trèsexagérée, faute de rivaux, quoique, pour les humbles projets qu'il formait à cette époque, Venise lui offrît une existence assurée, et même malgré les attrayants souvenirs de Betta, Canova comprit que sa vocation était d'être artiste, et que, pour le devenir, il fallait d'autres travaux, d'autres études, un autre ordre d'idées, que ce que lui offrait Venise. Il partit pour Rome en 1779; il n'avait pas vingt-deux ans accomplis.

Le soir même du jour où il arriva dans la ville éternelle, il courut, à l'Académie de France, assister à la leçon d'après le modèle vivant. Le lendemain il se présenta chez l'ambassadeur de Venise, auquel il était fortement recommandé; l'ambassadeur lui offrit un logement dans son palais, l'engagea à faire venir un plâtre de son groupe de Dédale, et lui conseilla d'aller, en attendant, visiter les nouvelles découvertes qu'on venait de faire près de Naples : c'étaient les villes d'Herculanum et de Pompéi. L'ambassadeur, le chevalier Zulian, fit plus que de bien accueillir son jeune compatriote, il lui fit présent d'un bloc de marbre de Carrare, pour son premier ouvrage.

Jusqu'alors, à Possagno et dans son court séjour à Venise, il n'avait guère entrevu l'art que dans sa propre imagination; à Home il se trouva en face des chefs-d'œuvre de l'antiquité et des grands maîtres du quinzième et du seizième siècle. 11 sentit quelle immense distance séparait la lueur pure, mais faible, qui avait éclairé sa précoce intelligence, de l'éblouissante lumière de l'art arrivé à la perfection. Il comprit que, pour arriver à un véritable talent, il ne suffisait pas d'avoir pour guide un sentiment mal défini, une sorte de divination vague des beautés de l'art; il reconnut le besoin d'une instruction plus ferme, plus positive. 11 la trouva chez les hommes instruits et les artistes éminents avec lesquels le chevalier Zulian le mit en rapport. x

»• tCOLE DE VEMSE.

En prérence it ce niarlirr, dont eofi protecieur lu) avait fait don, et qui MiiiblaJl attendre de lui la vie, il médita longtemps le nouveau sujet qu'il voulait traiter, el, avant de l'entreprendre, il fit un TOï>ge i Vcnis<! ; il revit Possai^no, et ttelta Blaâi, (oujours plua belle, ce qui n'mii])tL'lLa pas Canuva d'Être de retout à Rome en 1781. Rome lui avait dannë la soif de 1 Immonalité; Il avait plua d'amblUon que d'arnour.

De iOn bloc il fll legroupede Thésée, vninqaewda Kinntmtre . M. QuatremËre dt? Quincy, qui se trouvait alors k Rome, en parle en ces termes : Je ne pu» sans surprise voir, de la part de ce jeune Inconnu, un ouvrage qnï, considéré soua le seul rapport du travail et de l'es^cution, semLlait annoncer un talent Formé el une pratique consamroce ; mais beaucoup d'autres coneldérailons l« recommandaient ; celle de la nouveauté n'était pas la moindre. En effet, le goût rrancliement adopté «t reproduit de l'atilique était quelque cbo^c alors d'étrange et d'inoui. ■

Ces louanges ne sont qne relatives; vraies, si l'on compare ce groupe à ce quise faisait alors, ellesseraient exagérées, prises dans un sens absolu. Il j a dans oeite œuvre peu de Force, peu de graodeur. Le géniede Canova n'ya pas laissésa Tlve ctnprelnte; du reste ce sujet mythologique ii'oQ'rait pas de grandes ressources BOUS le rapport de l'expression et des passions.

Le moment est bien choisi : le demi-dlen abaisse d'une main la léie du monstre, el de l'autie il soulève la massue qui varetomber pnurl'écraser.Haison ne volt dans Tliésée qu'un eHurt suprême: 11 se roidlt, il épuise ses forces dans une dernière lutte : c'est l'homme courageux, ce n'est pas le demi-dieu, et l'on sent que la victoire ne lui est pas si bien assurée, qu'un degré de plus dans la résistance du centaure ne lui en eût fait perdre le fruit.

Canova offrit ce groupe en témoignage de reconnaissance au chevalier Zuljan, qui refusa de l'accep 1er. Il est maintenant fi Vienne, où il a pour pendant un autre groupe, aussi de Canova et également remarquable par la puretédu ciseau : c'est Thésée el le^Minolawe, commandé par la Itépublique de Venise, dont celte fable mythologique rappelle, par une allusion heureuse, les anciennes victoires dans l'ilede Crète. Thésée est assis sur le monstre dans cette altitude familière à tous les connaisseurs, et que Danid a imitée dans son Léon/das. On la retrouve dans les camées antiques, dictionnaire si souvent consulté par les artistes modernes, véritable répertoire du bon goût, du grand style et de l'art.

Canova s'est également servi d'une peinture découverte à Pompéi, où le héros est représenté assis, entouré des vierges d'Athènes, qui s'agenouillent devant leur libérateur.

Canova débutait à Rome sans'aucune de ces idées préconçues qu'on reçoit presque à l'insu de soi-même dans un atelier, et qui corrompent le goût et le Jugement avant que l'étude et l'expérience les aient formés. Il avait acquis, dans la retraite de Possagno, assez de connaissances pratiques pour n'avoir plus besoin de maître dans les procédés mécaniques : il pouvait se livrer à sa propre inspiration, sans être entravé par les liens d'une coterie; son bon goût le porta vers l'étude de la nature, mais d'une nature choisie et gracieuse ; sans parti pris, sans système arrêté, il créait un nouveau style, en opposition directe avec le goût du jour; il prenait en Italie le même rôle que David, alors à Rome, allait aussi prendre en France, celui de réformateur.

Mais entre ces deux hommes, si semblables par ce côté de leur vie, quelles dissemblances de caractère et de talent, bien plus remarquables encore ! Le sculpteur Canova se rapprochait toujours plus de l'antique, s'attachant à donner au marbre cette souplesse pleine de vie qui ravit chez les Grecs, tandis que David le peintre imprimait à ses figures la roideur et la pose froidement académiques qu'on reproche aux dessinateurs qui n'ont étudié la figure que d'après le marbre ou le plâtre. Ainsi l'un et l'autre marchaient dans un sens opposé à celui que leur vocation respective leur indiquait. Au point de vue du caractère, les dissemblances étaient plus grandes encore : David se drapait en vieux Romain, avec une arrogante grossièreté; Canova exagérait un peu sa bonhomie naturelle, et, sous les apparences d'une simplicité naïve, cachait un esprit fin et beaucoup d'habileté dans les choses de ce monde. Ce qui était parfaitement naturel chez lui, c'était une bienveillance tout à fait cordiale envers son prochain, quel que fût le rang, la fortune ou l'illustration.

Ce n'est pas Canova qui aurait répondu à Louis XVI, prisonnier dans la loge du logographe, le 10 août^ au moment où le canon renversait son trône : « Je ne ferai désormais le portrait d'un tyran que lorsque sa tête posera devant moi sur l'échafaud . » Mais Canova ne manquait pas de courage: aux Tuileries, il fit entendre à Bonaparte tout-puissant la vérité sur l'état de Rome et la détention du pape.

Par ses talents et son caractère, Canova se créa très-prompte-

15! ÉCOI.F DE FENISE.

méat une pultion boiiitrBlle; l'ainénitë de ses manières adoucit la lutte que rencontre inévilal>le[neiil tout homme qui a une place à conquérir dan^ In snriétê. Il s'élait tié avec Volpalo, le célèbre graveur de» plus lienu\ ouï rages do Raphaël. Volpalo avait une Qlle d'une rare beauté^ la Lergère de Poesagno n'était plus présente; Canuva deviul ëperdument amoureux de la belle DomenlM, 11 la demanda en moriaM. ei fut admis dans la famille à lllre à'inamorato oflidel. Hélas ! il était desliné à n'fn avoir Jamais d'aatre.

Un Jour qu'il avait coreu quelques doutes sur les sentiments de sa belle, il h déguisa en mendiant — etce n'était paa la première M» — pour épier Domenlca, qui »6 rendait à l'église avec une dévotion dont l'ardeurcommençait à eititer les Boupçons de Canova. Il eut le double avantage de recevoir la charité des belles mains de Domenica et tle perdre ses doutes en acquérant la certitude qu'il avait un rival préféré. Ce rival était Raphaël Morglien, qui devint l'époux de la belle. -Sur ces entrefaites, Belta Bia^ te maria aussi, et Canova n'eut plus d'autres préoixupationa que celles de son art'.

Il suivait avec persévérance la voie qu'il s'était tracée k l'imitalion des anciens, sans se laisser arrêter par le dédain et lea critiques des maniéristes, qui perpétuaient a Rome les traditions des Carlo Maratta et des Berninl.

C'est A cette époque qu'il fit les monuments de Clément XIII et de Clément XIV, et, entre autres ouvrages, sa cliarmante slaïue A'Uébé, dont il existe deut exemplaires, l'un ï Venise et l'autre i'i Saint-Pétersbourg; ce dernier avait été fait pour l'Impératrice Joséphine.

La déesse de la jeunesse s'élance â travers les airs avec rapidité, le corps penché en avant; les légères draperies qui la couvrent sont repoussées en arrière par le mouvement, en sorte que les foi- ' mes sont nettement indiquées ; avec une grice infinie, elle lève te bras pour verser la liqueur. Elle est légère, svelte, naive, toute Jeune, rayonnante d'innocence, de fraîcheur et de beauté. C'est une vision céleste: elle se penche et s'abandonne sans crainte au mouvement de l'air qui la soutient et va l'emporter; elle sourit

à tout ce qui l'entoure, et semble remblème de la grâce ingénue et Gonflante. i/Hébé de Thorwaldsen, non moins gracieuse, est plus sévère, plus antique ; à mon goût, elle surpasse en beauté celle de Canova.

Nous ne pouvons pas entrer dans l'examen de toutes les productions de Canova ; elles se succédaient rapidement, il parcourait sa carrière à pas de géant.

Canova tomba malade par excès de travail ; il alla respirer l'air natal, et cet épisode de sa vie eut toutes les apparences d'une pastorale ; ce serait, à quelques variantes près, le sujet un peu rebattu d'un opéra idyllique. Il avait retrouvé à Crespano sa mère et Betta, mariée et heureuse. Les jours s'écoulèrent doucement ; celui de la séparation arriva. Canova se mit en route à pied, seul, et le cœur attristé, pour se rendre à Possagno, chez son aïeul, dans la maison paternelle où il avait passé ses premières années.

Tout à coup, au détour de la vallée, il tombe dans une embuscade déjeunes gens qui l'entourent en criant Evviva! en tirant des coups de carabine, en poussant des cris de joie, et il se trouve bientôt en face de toute la population des deux bourgs, hommes, femmes, vieillards, enfants, réunis pour lui faire honneur j les cloches sonnaient dans les villages ; le curé et les anciens venaient au-devant de lui, et tout ce cortège, musique en tête, l'accompagna jusqu'au seuil de son ancienne demeure. Florian en eût pleuré de tendresse. Canova en fut profondément touché, et avec raison, car, si la mise en scène fut un peu puérile, l'hommage était sincère, les cœurs honnêtes, et celui qui le recevait digne de le comprendre.

Vingt ans plus tard, mais vingt années de révolutions et de guerre, Canova, qui se préoccupait depuis longtemps du projet de construire une église dans les formes antiques, résolut de commencer les travaux, et choisit Possagno pour le lieu où s'élèverait l'édiflce. C'est là que ses pensées le reportaient dans toutes les grandes circonstances de sa vie ; l'artiste vivait à Rome, l'homme laissait son cœur dans le paisible asile de son enfance. L'acte qu'il passa avec la commune de Possagno pour la construction de cette église, à laquelle il mettait la plus grande importance, est un témoignage de l'excellence de son cœur. Sur cent ducats de dépense, il en fournissait quatre-vingt-quinze, la commune cinq ; elle donnait le gros sable et la chaux, lui le reste. Moyen ingénieux auquel recourait une bonté délicate, pour ôter au bienfait jusqu'à son

<S* ÉCOLE DE TFJII

rincUre Je gralullé, l« «intrat fut signé. Alnrii le* jeuiiM flllM Intervinvcnl ; elles dpclarSrem qu'elle» «"engngeaii-nl volontairement à jiDrler Iïs nialérinui les moins lourda, qu'elles y «onsacrcnlent les heure» Je rtjioB des jours ouvrables et les jours de fêle ■prè» le« (^érémonieB de l'Église, si le turé le perniettall ; le curii ieptrmlt.

Canova aasislaâ la cérémonie de la poee de ta première pierre; Il tailla lui-même le Lloi: et le plaça. Au moment de se mettre à table, car la Fête se terminait par un banquet, il aper<;ut une jeune paysanne dont U calfTure ëlalt en dëaurdre, el uuESllùt la même main qui avait ei souvent ajuste la clievelure des princesses et des dlTlnltJt arrangea les cheveux de la pauvre fllle des champs; pourtant Canova était alors ce qu'on appelle un Irès-grand homme, e'eat-i-dire Tort illualre, fort riche, et décoré d'une Infinité de rubans. Cette simplicité de mœurs est un trait charmant qui peint bien sa vie.

En lit!2, Canova revint encore k Pogsagno, mais comme un pnalade qui cherche une dernière fuis les regarda d'un ami. Les travaux avançaient, cependant ile étalent loin d'être terminés. BlentAt il dut se faire transporter à Venise, el, huit jours plus tard, le i octobre. Il y mourut.

Avant de revenir au sculpteur, ajoutons encore quelques dé< talls sur l'homme ; ils foni counaiire Canova d'une manière si honorable, et montrent si bien la haute estime qu'on avait pour lui, que tous les raisonnements du monde ne le feraient pas si bien apprécier.

11 mourut en prononçant ces paroles ; " Seigneur, vous m'avez donné le bien que j'ai en ce moment, vous me l'otez, que votre saint nom soit béni . • Par son testament II laissa au pape Pie Vil, le droit de choisir parmi ses ouvrages ce qui lui serait agi'éable. 11 légua aux fils du sénateur Faliero, son premier protecteur, deux de ses statues à leur choix; aux jeunes filles de Possagno trois dota de soixante écus romains chacune, à perpétuité. Il Ct son frère, Sartorl (^nova, son héritier universel, à charge de terminer, sans lapluspetiteépargne, l'église de Possagno, oùil voulut être Inhumé,

Le IC octobre on célébra ses funérailles dans la métropole de Saint-Marc, el après la cérémonie le corps fui transporté à Possagno; là, l'église ne pouvant pas contenir toute la population, le service religieux eut lieu sur la place publique. A Rome on rendit A sa mémoire des honneurs extraordinaires.

!f jl

On eut raison, car Tltalie perdait son plus grand artiste : grand par ses œuvres, grand par l'heureuse influence qu'il avait exercée sur les arts, grand par son noble caractère, qui honora l'Italie partout où Ganova fut appelé, par sa position, ou simplement par sa réputation, à représenter sa patrie.

Il a sculpté cinquante-trois statues ; douze groupes (le treizième, la Descente de croix, est resté à l'état de modèle), quatorze cénotaphes, huit grands monuments, sept figures colossales, deux groupes colossaux, cinquante-quatre bustes, vingt-six bas-reliefs modelés (un seul a été exécuté en marbre) : en tout cent soixanteseize ouvrages complets.

La division du travail mécanique explique cette fécondité, qui eût paru, il y a deux siècles, un inconcevable prodige. La tâche de l'artiste s'est simplifiée, et le maniement du ciseau n'est plus qu'une œuvre secondaire (sauf pour le dernier fini), subordonnée aux directions de la pensée créatrice.

Nous possédons dans notre musée trois copies d'ouvrages de Ganova : la Terpsichore, les trois Grâces et la Vénus, dont l'exemplaire a été donné au musée Rath par Ganova lui-même ^.

La Terpsichore a de la vivacité et de la grâce, mais sans excès; en cela elle est fort supérieure aux danseuses ; les formes sont plus belles, plus développées, moins conventionnelles. La déesse a cessé de danser, elle rêve et repose. Gette statue était originairement le portrait d'une princesse romaine dont la tête a été remplacée par une tête idéale.

La Vénus a été faite pour la ville de Florence, à qui Bonaparte avait enlevé, comme à tant d'autres États, ses chefs-d'œuvre des beaux-arts. Florence voulait une copie de la Vénus de Médicis, pour remplacer roriginal. Ganova préféra faire une autre Vénus, M. Quatremère fait observer que c'était une entreprise hasardeuse que de remplacer une des célébrités de la sculpture antique dans le lieu et sur le piédestal même où depuis plusieurs siècles la déesse de la beauté avait reçu les hommages de l'admiration de toute l'Europe. Ganova diminua ce danger en évitant un rapport trop grand entre les deux sujets. Sa Vénus est une jeune fille surprise au bain ; c'est la Musidore du poète, une nymphe timide et craintive, qui s'effraye de ses propres pensées, qui se trouble en y rêvant. Considérée comme expression de sentiments ingénus et

1 II y a aussi en marbre un buste de Platon, qu'il 6t dans sa jeunesse.

Toinptueux, la Vénus tel un rhcf-d'œuvre. Les conlours en sont peat-étre trop arroniliBi Canova,le Corrige de la etulpture, e?t ■ouTent tombij dans ce défaul.

11 était destiné A remplir les vides que Bonaparte avait faits dans les musées île l'Ilalie ; sa Venus occupait le piédestal de k FAïuï de MéHicis, son Perses vînt remplacer au Belvédi^re du Sa^ian l'Apollon Pi/lhim, L'enthoosinsme qu'escita celte production peut paraître exagéré, mnlnlenant que, plus accoutuniés à la réaction qn'll ut dans les tieaui-arts en faveur du goût, de la vérité et du stjle, nous apprécions mieux la distance qui le sépare encore des chef3-d'<Euvre de l'antiquité. Non-seulement la lutte est trop Inégale entre eon Pen^i et i'Apollon, mais Canova ne soutient guère la comparaison avec Benvenuto Celllul, qui a traité le même sujet et ne tenait pourtant pas comme statualra le premier rang au seizième slicls.

Le Persée est gracieux sans héroïsme ; c'est un Apollori dandy. Dans le repos même du demi-dieu, il faudrait pressentir, deviner cette ardenr de gloire, celle inspiration guerrière qui l'animent j or la statue de Canova, pleine de délicatesse, de langueur et de suavité, ne répond point au caraetère héroïque du littérateur d'Andromède. Son attitude est indolente, ses contours sont féminins, une morbidesse tout asiatique règne dans son ensemble.

Le peuple surnomma la nouvelle statue la Consolatrice; le Pape créa Canova chevalier, et réIaMit pour lui la charge d'Inspecteur général des monuments d'art, telle qu'elle avait été instituée pour Raphaël. L'entrai nem en t alla plus loin : on pla^a dans le Belvédère, ce sancluaiie des arts où la perfection seule devrait être admise, les deux statues que Canova avait nommées les Lutteurs, et que le jugement public a baptisées les Boxeurs '. Elles y sont encore, et c'est un malheur pour le sculpteur ino- ' deme : partout ailleura le mérite de ces Statues serait évident; au Belvédère, il est insuffisant.

L'un des plus beaux ouvrages de Canova, V^us et Adonis, est à Genève *. L'Adonis est mélancolique, d'une expression douce et triste, comme l'Antinous antique, mais avec plus d'élégance encore et de charme. La Vénus est vraiment idéale i c'est la personnlQcatlon la plus complète du génie de Canova. Les anciens

ne connaissaient qu'une Vénus sensuelle, type de la beauté du corps, image corrompue et altérée de cette déesse créatrice que les cosmogonies primitives ont célébrée, que les mythologies ont adoptée en la surchargeant d'accessoires étrangers. Canova a créé un emblème de l'amour passionné, un symbole de ces délicates rêveries, de cette passion de l'âme, nées de la civilisation moderne. Bernini, en essayant de donner à la déesse ce caractère idéal, l'eût faite sentimentale et précieuse ; chez Canova elle n'offre que grâce exaltée, prestige moral, dévouement, élévation, pureté. Vénus enlace de l'un de ses bras le corps d'Adonis, et semble lui demander une grâce, une faveur, que l'adolescent refuse avec tendresse ; sans doute elle veut le retenir, elle lui témoigne la crainte qu'elle ressent, et le supplie de ne pas exposer une tête si j^hère. Les commentateurs varient beaucoup sur ce sujet.

Canova s'est essayé sur un autre sujet, dans le genre musculeux et énergique, le moins congénial à son talent : c'est Hercule et Lychas *, groupe colossal, conception hardie, où la main n'a pas rendu à beaucoup près tout ce que la pensée avait conçu. Michel-Ange eût exprimé complètement cette pensée terrible : Hercule broyant dans ses mains cet enfant qu'il va lancer au loin comme un caillou ; il eût fait saillir ces nerfs que torture une atroce agonie, et que Canova s'est contenté d'indiquer avec précision, mais peu d'énergie. On admire dans ce groupe une belle disposition, un agencement ingénieux, beaucoup d'originalité. Un degré de force de plus, c'eût été un chef-d'œuvre *.

Sous le ciseau de Canova, le marbre s'anime, il semble que le sang circule dans ces veines si délicatement indiquées ; mais c'est d'une vie molle, voluptueuse ; les nerfs deviennent chair, les muscles perdent leur vigueur, le système osseux est sans fermeté. Thorwaldsen n'a pas moins de grâce, de poésie, de jeunesse ; mais ses figures ont un caractère primitif que n'ont pas celles de Canova. Chez celui-ci on sent trop que l'inspiration a sa source dans la société civilisée, dans un monde plus ou moins factice. Son Hercule, ses demi-dieux, ont la morbidesse de Paris, d'Adonis ou d'Antinous. Thorwaldsen a une pureté et une fermeté dont le charme est inexprimable.

1 Au palais Torlonia, à Rome.

s Un article sur Canova, publié il y a une vingtaine d^annces dans un journal anglais, m*a fourni de précieux renseignements sur cet artiste.

Sft8 i:c.oLe DP. veiTiiiK.

Lm Troit Grikes ont élé bllM pour l'Impératrice Joaépliine. Cest un de? plus pélèlirei ouvrages de Cnnova, et considéré par beaucoDii lie connaisse lira rumina le (hef-d'œuvre de la sculpliire modeme. i.ciir douic abandon, leurs sourires langoureux, leurs hras enlacpi, leurs rontours onduleux, séduiscnl; mais on clierche en tbiu dans ce groupe la voluplé pudique qui inspira Virgile. L«9 Giôeea de Cnnova rappellent le st^le de Métastase; elles ODt cette beauté efféminéo et toute moderne qui a son prestige, mais que désavoue un goût pur et élevé. Les anciens représenlaiint les tlrâces sous des couleurs plus ctiasles et plus

Canovii lint â Paris en 180Ï, appelé par le cansol Bonaparte, qui liaochait dëji du souverain par sa munificence. Il pajait au Bculptem- tous f es frais de voïage et lu i donnait cent Tingt mille francs pour sa aïolue. C'est dans une des courtes séances oA te consal posait que Canova lut dit : » Vo tre figure est si favoralile à la sculpture, que, si on la découvrait dans nn antique, on verrait qu'elle appartient h l'un des plus grands hommes de ces tempa-lA ; mais ce n'e?t pas une phjaioromie faile pour plaire au

Préoccupé de ce caractère antique qu'il admirait en Napoléon, il Ht une statue nue et de grandeur colossale. Quand elle arriva it Paris, l'empereur, choqué de ce qu'il considérait comme une inconvenance, et craignant surtout le ridicule, cette arme si fa. ' taie en France, fit reléguer la statue dans quelque réduit des Tuileries, et il n'en fut plus question <. Lors de la Restauration, le gouvernement des Bourbons la vendit, — tl l'eût volontiers donnée. Elle appartient aujourd'hui à la famille du duc de Wellington.

A peu près il la même époque, un sculpleur fran^ls, Chaudel, fit celte statue de Napoléon qui, jusqu'en 1814, orna la salle des séances du Corps législatif, ("est un des chefs-d'œuvre de l'école française. Le sujet est aussi traité à l'anlique, mais c'est le stjle héroïque, et non pas olympique -, ce n'est pas la figure d'un dieu, c'est celle d'un législateur, d'un monarque; le caractère dominant, c'eat^la pensée. Les draperies sont antiques, elles ne eaclient pas trop le corps, et, par un petit artifice très-ingénieux, le

GAINOVA. 359

manteau conserve assez la forme qu'il a de nos jours, pour que, sans porter atteinte au caractère classique, Taspect ne soit pas tout à fait étranger à nos usages.

J'ai rarement vu une statue réunir autant que celle-ci les qualités de jugement et de convenance qui sont pour l'esprit une source de si entière satisfaction. Et, par exemple, un détail qui semble d'abord peu important, mais qui est toujours un écueii pour le statuaire, l'appui indispensable à la figure est ici merveilleusement justifié : c'est le manteau lui-même qui, en descendant jusqu'à terre, donne le plus naturellement ce point d'appui. C'est ce qu'on appelle un tronc justifié ^.

En 1810, Canova fut rappelé à Paris pour y faire le portrait dé Marie-Louise. L'empereur voulait qu'il s'y fixât : Canova ne voulait pas quitter Rome, où il avaitses habitudes et ses amitiés. C'est dans ce second séjour à Paris que le sculpteur, défendant les intérêts de l'Italie et du pape, fit entendre à Napoléon des vérités qui n'étaient pas moins courageuses pour être revêtues des formes d'une parfaite convenance.

Les statues de la mère de Napoléon, de Marie-Louise et de la princesse Borghèse sont d'une exécution admirable. La première est une imitation d'Âgrippine antique, sujet qui prêta dans le temps à bien des épigrammes à l'adresse de Napoléon, et qui prouve que Canova était bien hardi ou bien mauvais courtisan. Marie- Louise, représentée sous le costume et dans l'attitude de la Concorde *, tient une patère antique, espèce de soucoupe dont les anciens se servaient dans les sacrifices :* ici la patère devait rappeler la foi jurée devant les autels, symbole que l'histoire a cruellement démenti. Un triste sourue vient se placer sur les lèvres quand on compare les flatteries officielles à la réalité des événements qui les ont réfutées et contredites.

Mais le plus beau portrait, la plus admirable statue que Canova ait jamais faite, c'est celle de la princesse Borghèse, la belle Pauline, représentée en Vénus victorieuse. Soit qu'il ait embelli son modèle, soit que la fidélité de son ciseau n'ait fait que rivaliser

1 Sous ce rapport Chaudet est un modèle de bon goût; ou ne saurait trouver uu meilleur exemple de la manière de sauver la difficulté qui résulte de la ucccssité de donner un support à un groupe que la statue du Berger Phorbas portant Œdipe : le chien qui se lève sur ses pattes de derrière pour caresser les pieds de Tcnfant soutient le groupe, en s'y mêlant de la manière la plus formelle.

2 Cette statue est maintenant dans le palais de Colorno, près de Parme.

>S0 ËCOLD Dt VDMSË.

DTec le clief-d'œuire vivant qu'il avait à copier, jamaia 11 n'a produit nue plui bdie «uvre.

A la «eronde abdlcaiidii de Napoléon, Canova fui envoyé â Parla rédamerleBobjeUd'art nue le traité de Tulentlno avait ravis au i Ë ta ts romains. {^ii\a rofuiialt celte miseionj le pape inelEla: il fut obligé de céder. Peu de choses ont autant fraisae la nalion française que cet atie de restitution : et pourtant quoi de- plus Juste? Ce que la Tlttolre avait conquis, une autre victoiro le reprenait; le droit de possession n'était Tonde que sur la loi du plus. fort; la restitution l'invoquait à son tour, en y ajoutant, ce qui est bien qnelque cbose pour la justice, le droit antérieur de pro'

Toutes les puissances que la ïiotoire avait amené» à Parla en- Tahirent le Louvre, chacune reprenant pour le moins tout ce qui lui avait appartenu. Canova mit toute la délicalesse possible dans l'eiécution de sa pciilMe mission; il prit sur lui d'abandonner au Musée français plusieurs objets de prix qui avaient appartenu à Rome, et sur lesquels 11 ne s'élevait aucune conteslnlion : cela n'empêcha pas qu'on ne lui suecilàt mille désagréments. On se rappelle cette réponse d'un ministre français il qui Canova vint se plaindre des mauvais procédés qu'avaient envers lui les employés du Musée, appuyant sea réclamations de son tibe d'ambassadeur: ■ C'est emballeur que vous vouliez dire, i> repariii l'Eïcellence.

Il proQla de son voyage â Paris pour aller jusqu'à Londres, oïl l'appelaient le prince régent et toute l'arlsloeratle britannique. Là, il vil les marbres d'tlgln. Voici ce qu'il en dit : • J'ai vu les marbres venus de Grèce. Nous avions une idée des bas-reliefs, par des gravures, par quelques plâtres et des fragments de marbre ; mais nous ne savions rien des ligures, et c'est lit que l'artiste peut montrer son vrai savoir. S'il est vrai que ces marbres sont dus à Phidias, ou dirigés ou terminés par lui, ils manifestent clairement que les grands maîtres étaient des imitateurs de la nature 1 Ils n'avaient rien d'affecté, rien d'esagéré ni de dur, rien de ces parties qu'on appellerait de convention et géométriques. J'en conclus que tant et tant de statues que nous avons avec ces exagérations doivent élre des copies faites par ce grand nombre de sculpteurs quit^pliquaienl les belles œuvres grecques pour les expédier i) Home. Que ce jugement suffise pour déterminer une bonne fois le sculpteur i répudier toute rigidité, en s'en tenant

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CANOVA. 3Ci

plutôt au beau, au doux et au développement naturel. » C'est sa propre apologie qu'il faisait, en expliquant ainsi l'œuvre de Phidias.

Il y a encore quelques ouvroges de Canova dont on ne peut se dispenser de parler. Sa Madeleine surtout, qui a longtemps fait partie de la galerie Soramariva. Madeleine pénitente était un sujet tout à fait en dehors des notions de Tantiquité, une expression absolument chrétienne et pour laquelle la mythologie n'avait aucun type : la foi et la repentance qui ont éteint les ardeurs de la femme voluptueuse. Le monde est oublié; nulle passion terrestre ne profane cette existence vouée au repentir. L'esprit de l'Évangile et sa touchante sévérité animent cette figure : et l'artiste, habitué à répandre sur ses créations le charme d'une volupté contagieuse, s'est élevé ici jusqu'au plus haut degré de sublimité morale.

M. Cousin, dans son résumé du dix-huitième siècle, dit « qu'il ne peut y avoir de sculpture moderne ; qu'elle est exclusivement antique, car elle est avant tout la représentation de la beauté et de la forme, et que le soin comme l'adoration de la beauté aj^|iÊrtient au paganisme. »La Madeleine de Canova est une victorieuse réfutation de ce paradoxe, qui, du reste, ne soutient guère l'examen. Sans parler du MoheAe Michel- Ange, du Christ de Dannecker, des Apôtres de Thorwaldsen, qui sont bien des chefs-d'œuvre de sculpture, ni de tant d'autres ouvrages également admirables, inspirés par l'art chrétien, remarquons que la Madeleine de Canova pourrait égaler par la beauté des formes la Vénus de Praxitèle, sans rien perdre de l'expression qui en fait une des belles productions de la sculpture antique aussi bien que moderne ; et que, depuis la Renaissance, plus d'un sculpteur a produit des œuvres inspirées par le paganisme et dignes de figurer au Belvédère ou à la Tribune, Condamner la sculpture à ne plus exister, si elle ne rivalise avec Phidias ou Praxitèle, autant vaudrait dire que, aucun peintre n'ayant égalé Raphaël pour l'expression divine, la peinture doit être supprimée.

Les monuments funèbres de Canova sont d'un mérite assez inégal, mais le tombeau de Clément Xill (Rezzonico) l'emporte sur tous les ouvrages de ce genre à Rome, à l'exception du mausolée de Jules II, par Michel-Ange. Le vieux pontife est à genoux, sa vénérable faiblesse n'ôte rien à la grâce parfaite de sa pose, àl'élégance des draperies, au grandiose du style. Parmi les accessoires

303 ÉCOLE [IL VEMSE.

Il y en a d'excellcnta el de dëleitatilee ; le Génie est dédaigneux, blasé, morose : il s'enaule, il ne pleute pas. La Religion est nue biiBire et gigantesque figure, uù se combinent et semblent se ^ coinlialtre la sévérlië cal\inislc el la pompe du calhollclsnie. Sa télé est cauroiinés d'une auréole ijul, puur être tradllionoclle, n'en est pas moins d'un effet mesquin. Hais qui ne passerait pardessus une fiulo de dëfanlj enfaveur de ces beaux lions qui Bardent, on ne sait trop pourquoi, il est vrai, le tombeau dn pontife, et mêlent leur majestueuse terreur aux allégories qui environnent la statue agenouillée P L'art antique n'a rien à leur opposer ; c'est la nature dans sa plus grande beauté, dans toute | sa puissance. Le lion dormant, surtout, est admirable. I

Canova B essajé de la peinture; 11 y a complètement échoué j cependant, par un engouement qui n'est pas rare chez les hommes j de génie, faiblesse qui révèle l'imperfection de l'eapril humain, 1 11 sa glorillait de ses tableaux pins encore que de ses sculptures. ' Hlehel-Ange était tler de sa dure poésie ; le peintre Datld se Cfojralt grand violoniste, et Glrodel grand poète I

SScbet-Ange, Hapbaël et Canova, ont commencé de même, ila n'ont pas eu de jeunesse : l'inspiration est venue les diercher; ft i l'âge où le vulgaire des artistes est sous la tutelle du maître, Hicbel-.Vngii.à quinze uns, avait terminé son Jeune Faune. A quinze ans, Canova acbevuit son premier ouvrage de sculpture.

ise pauvre, il eut à lutter centre tous les obstacles que l'indigence oppose au développement du (aient. Des protecteurs gënë* reux le soutinrent au commencement de sa carrière, et un ami, Jean Fallero, le sénateur vénitien, lui fraya la route, lui prodigua des encouragements, plus utiles que des secours, lui montra la gloire en perspective, et le soutint dans ces moments de doute dont les plus grandsartistesnesont pas exempts. Lorsque Canova eut atteint l'apogéede son lalent et de sa réputation, 11 plaça dans ia chapelle des Sainis-Apâtres, à Rome, une tablette monumentale, consacrée i perpétuer le souvenir de sa reconnaissance et desbientallsdel'aliero. Jeneconnais rien de plus touchant dans l'histoire des beaux-arts, après l'amitié qui unit Raphaël el le Pérugin.

L'essor de Canova ne s'arrêta plus. Au milieu des bouleversements des royaumes et des sanglantes querelles de la pohtique, 11 vit le monde civilisé tourner vers lui des regards admirateurs, et chacun de ses ouvrages fuire événement. Les souverains se dlspu-

tèrent l'honneur de lui devoir l'immortalité. Nouveau Lysippe, il trouva son Alexandre ; il ût la statue colossale de Napoléon.

Ses derniers jours s'écoulèrent dans la paix, la gloire et la fortune; les honneurs pleuvaient, pour ainsi dire, sur sa tète.

Au milieu de cette splendeur, Canova restait modeste et simple jusqu'à la naïveté. Créé memhre de la Légion d'honneur par Napoléon, il refusa de faire partie du sénat. Le pape le nomma marquis d'Ischia, mais jamais il ne signa ses lettres que de son nom, Antonio Canova. Le chétif orgueil des parvenus était au-dessousde lui, et son bon sens l'avertissait que le plus glorieux de tous ses titres était celui-ci : Canova.

Désintéressé , libéral , magnifique même , il ne fut ni prodigue ni ami du luxe. Ses profusions étaient des actions généreuses; Il ouvrit un concours à ses frais, et invita tous les jeunes sculpteurs italiens à choisir dans l'histoire de leur pays le sujet qui conviendrait à leur talent. C'est cette collection magnifique qui a été exposée, et qui l'est peut-être encore au Capitole. Quelle donation de prince fut jamais plus digne d'éloges ? quelle libéralité fut plus noble et plus généreuse ? Le marquisat d'Ischia, situé entre Castro et Canino, produisait un revenu annuel de treize cents couronnes *. A peine Canova l'eut-il reçu du souverain pontife, qu'il fit don du revenu à l'Académie de Saint-Luc, pour être consacré à l'éducation et à l'encouragement des jeunes artistes. Faire de son talent un instrument de cupidité, dégrader l'art en le considérant comme un moyen de lucre sordide, accumuler, thésauriser, sacriûer à l'avide soif des richesses l'indépendance et la dignité de l'artiste, voilà ce que Canova ne connut jamais : le génie et la spéculation mercantile lui parurent toujours inconciliables.

Sa vie était frugale, sa demeure simple, sa philosophie dénuée d'affectation ; sa politesse venait du cœur, elle était simple, vraie, naturelle. Adoré dans l'intimité, idole des cercles qu'il fréquentait , l'envie se taisait devant ce vieillard bienveillant ; un hommage volontaire, général, rendait justice à cette vie si pure et si belle. A Rome, les rois meurent sans que personne s'en préoccupe; la mort de Canova y fut un jour de calamité publique. L'ancienne reine du monde venait de perdre sa dernière gloire.

Comme sculpteur, on pe peut l'apprécier justement, si l'on ne se souvient de sa position dans une époque de transition. Il s'a-

1 Environ sept mille cinq cents francs.

3G4 tCOLT I)F. TEKISE.

gisMit de détrôner l'école de Beralni, d'accomplir toute une révolution. Avantlul, le cajirice régnatt dans 1^ girulpture; une rausse (héorie avait produit une pratiq je plus TausEe encore. L'oulrecuidance du inanvaïa guiil avait banni dei ateliers l'étude de l'anti' que; plus on montrait d'alTêleric, plus on Ta ieait preuve de génie. Ganova parut et renversa ce déplorable sy^lj'me. Une école dépourvue de toute vérité, de taule grâce, se trouva dëtrAnée tout

.Cependant lu nalur«: du gilnie de danova, peu virile, pen énergique, étrangère aux émoliona de la terreur, manquait de quelques-unes de ree qualités Tories qui useignenL 6 l'artiste le premier raiig parmi ses rivaux âe loua les temps. On peut lui appliquer ces paroles de Quiniilien sur Polyriète ■ : ■ La grâce et le fini sont ses mérites, et, bien (luc tu voix publique lui décerne la palme. Il est des critliiucs sévères qniTaecnsent de manquer de Torce. En ~ eJet, Il a donné â la beauté de l'homme un charme presque divin, mais il a peul-éUc élËint celte eupressioii de maieslé aoiennelle dont la divinilé s'environne. « Donë d'un talent gracieux el féminin, lea visions de terreur, li sublimité de la pensée, n'appartiennent pas n Canova ; son domaine était celui des passions tendrez et voTupljii'usea, lei nuances délicates, les rêveries de beauté surtiumalne, lea formes gracieuses, la Jeunesse, les créations Idéales el pures. Le génie de Michel-Ange s'était emparé des scènea de rhojiinie déchu; Canova choisit celles de l'Éden.

' l.h. su, dijp.i.

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