‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 57 sur 66 · ECOLE LOMBARDE · texte numérisé non relu

ECOLE LOMBARDE

des autres, admirer, étudier, copier le Pérugin, Ghiberti, Michel- Ange, Raphaël, le Titien, Bramante, Palladio, et tant d'autres, dignes aussi de servir de modèles.

Mais, à Milan, Tctranger déjà se posait en maître. La Lombardie avait été la première province italienne conquise par les hommes du Nord ; ce fut aussi à Milan que les artistes de la Flandre et de l'Allemagne vinrent s'établir, non plus comme élèves, ainsi que cela était arrivé à Venise et à Rome, mais comme chefs d'écoles.

Le cardinal Frédéric Borromée fit peindre pour l'Académie de Milan, par Jean Breughel, une série de paysages qui, servant de modèles aux artistes lombards, devaient leur ouvrir une nouvelle carrière. Le paysage historique, malgré les chefs-d'œuvre des Vénitiens et ceux plus admirables encore du Dominiquin et de l'école de Bologne, alors dans tout son éclat, ne fut jamais en ' Italie qu'un accessoire, on pourrait presque dire un accident. Les semences recueillies à Venise et à Rome par des artistes flamands et hollandais avaient produit une glorieuse récolte dans les nébuleuses contrées où le coloris vénitien semblait devoir être aussi étranger que le brillant soleil de la riante Italie. Les Flamands rapportaient aux Italiens ce que ceux-ci leur avaient donné.

Et pourtant, restituée ainsi à sa première patrie, la peinture du paysage ne s'y est jamais complètement acclimatée. II semble que la vue continuelle des chefs-d'œuvre du haut style étouffe la peinture pittoresque, en l'empêchant de s'affranchir du joug de ces règles qui ne sont pas faites pour elle, comme aux pieds des chênes séculaires, dans la profondeur des forêts, les arbrisseaux et les plantes végètent et dépérissent.

C'est à cette époque que le chevalier d'Arpino (le Joséphin ou Joseph Gesari) fit le dessin de la statue colossale de saint Gharles Borromée, monument de la décadence de l'art en Lombardie. La statuen'a été faite que longtemps après lamort d'Arpino, en 1697 ; mais le projet datait du commencement du siècle, c'est-à-dire de la création de la nouvelle Académie. Gelle-ci, voulant s'illustrer en choisissant pour président l'artiste le plus illustre en Italie, donna ce titre à Frederigo Zuccaro, ce même Zuccaro que l'Académie de Saint- Luc avait pris aussi pour son premier président *; et nous savons si la célébrité de ce peintre était mesurée à son

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mïTlle! Ld9 résultais Turent cea\ qu'on devait attendre : d'abord la médiocrité, puU la stérilité.

Vers II (In dn siècle dernier, Ici beaut-arlt ont commencé en Lombardie une nouvelle époque. Si le nombre dei artleles de inérlle «si tr^â-lluillé, II s'en est trouvé deux qui tiennent un rang boDoruIile parmi les ilIuMratlons contemporaines : Appiani et Boasl. Les expositions annuelles au Brera ne donnent pas une idée eiactedu goût du public pour les aria plastiques; j'y al vu la foule s'ébahir d'admiralion devant les (cuvres d'une déplorable médiocrité ; mais. Milan et dans la plupar! des villes lombardes, lesclassea supérieures montrent ungoùl iri^s-éclalré, et savent encourager le vrai mérite. Le réveil litléraire, 8l remarquable ù la fin du siècle dernier, ne pouvait rester rans résultat pour tes beauvartï ; Keccarla. Cesarolti, Pindemonle,Monll, Ugo Foscolo, Hazza, et une foule d'écrivains de talent, donnaient à l'cspilt une Impulsion dont toutes les branches delà culture Intellectuelle devaient profiter, tianova réveillait le génie des arts.

Appiani revint de Rome pour décorer de se^ fresques le palais de l'archiduc d'Autriche àMonza ; Il y peignit la fable ùePsycM. Napoléon, devenu roi d'IIalie, le chargea de peindre, dans son palais è Hilan, les principaux faits de sa vie,- V Apothéose, dans la salle du tritne, est une très-belle fresque i le dessin, le coloris et la composition sont dlgnesdes beaux Jours de la peinture.

BossI est plusconnu par ses travaux sur Léonard de Vinci que par aucun autre de ses ouvrages ; Il a Tait revivre le Ccnacolo dans une copie que possède la galerie Impériale de Vienne, et qui a servi a ttnphaël Morghen pour faite ses belles gravures de ce chef-d'œuvre.

Ces deux artistes ont été honorés après leur port par des monuments que leur ont élevés les deux plus grands sculpteurs de notre siècle. Canova a placé te busie de Bossi dans le vestibule de la Bibliothèque ambroisientie ; et, dans le palais de Brera, Thorwaldsen a sculpté sur le monument d'Appianl un groupe des Troii Grâces, l'une de ses plus exquises compositions.

Le véritable chef de l'école lombarde, c'est le Corregglo. La grandeur et l'originalité de son talent, l'importance et le nombre de ses œuvres, le placent au rang des peintres les plus distingués. Il est, par son coloris et par la hardiesse de son dessin, l'intermédiaire qui unit l'école de Venise à l'école de Michel -Ange; c'est le premier peintre qui révèle à un degré si éminent cette fusion des différents styles que commençaient à opérer la facilité des communications et la diffusion de la connaissance des œuvres d'art par la gravure; les tableaux à l'huile portaient au loin la vue des progrès que la peinture à fresque avait jusqu'alors confinés à la localité même où les œuvres étaient exécutées. Tout le monde connaît cette exclamation enthousiaste du Corregglo à la vue d'un tableau de Raphaël < : « Et mol aussi, je suis peintre! » 11 est naturel de conclure que ce ne fut pas la révélation de son propre talent qui lui arracha ce cri d'admiration, mais bien Tart lui-même, dont il avait sous les yeux un des plus parfaits modèles, et dont il était fier d'être l'un des plus fervents zélateurs.

On a beaucoup discuté sur cette question : Le Correggio a-t-il été à Rome ? son talent s'est-il formé par l'étude des chefs-d'œuvre de Michel-Ange et de Raphaël ? — C'est la même discussion qui s'est élevée au sujet de l'influence que Michel-Ange a pu exercer sur Raphaël, mais avec cette différence que, ces deux artistes vivant dans la même ville, d'abord à Florence et ensuite à Rome, il est presque superflu de se demander s'ils ont exercé quelque influence l'un sur l'autre, ou plutôt si Raphaël s'est perfectionné par la vue des œuvres de Michel-Ange, car la discussion ne pouvait porter que sur ce poin»-^^

1 Je n'ai pas suivi, pouî •» et artiste, Torthographe de Lanzi ;

je m'en suis tenu à celle des dr\<i.j^ ^uteurs qui ont traité ce sujet; au reste, son véritable nom est AUegri; Correggio ou Corrége est celui de sa ville natale.

s C'était le tableau des Cinq Saints, et non pas celui de la Sainte Cécile, comme quelques auteurs Tout dit.

' 3ti ticoïc loun.kiiDK.

Il n'en «st pas tntit à fuil de mi'me du Cnmggio. M en H9t, son talent aurait pu, en efn^t, Auiiir une complète transformation par l'étudt de» ouvrages île Raphaël, el r.e n'eat pag un pdiiit sans importance dans rijl«tolre de l'art que de cunitaler la source d'un talent de premier ordre. Aujourd'hui on lient pour tertam que le Corregglo n'a Jamais quille son pays, et cependant tout le monde admet qa'il y a dans ses œuvres, non-eeulemeut une ressemblance marquiie avec le sl^le de RapliaéE et celui de Michel- Ange, mais souvent une véritalle Imitation, presque des plagiats d'œuvies qui se trouvent à Rome et Ji'ont pu élre Iranaporlëes ■ ailleurs, puisque ce sont des fresques ; ce mène fait a été constolé pour des peintures qui sont encore dans les catacombes de Rome,

L'explication de cetle apparente énigme est dans ce que Je disais tout k l'heure des facilités de communication qui s'élaient établles, au commeuceaiont du quin/léme slÈcIc, par la gravure et la peinture i l'huile.

11 y avait à Manloue et a Parme, où le Correggio étudia et vécut, des coUectlanâ d'autiqueg ainsi que de dessins et de copies de l'école de Raphaël et de Michel-.\nge. 11 en proDla ; mais ce ne peut être que par une étrange inadvertance qu'on a prétendu leconnattre dans les fresques de la coupole de SauGlovlanninne Imitation de certaines figures du Jugement dernier de SI kl tel -Ange, puisque le Correggio avait terminé son œuvre dix-sept ans avant que Michel.Ange eût commencé la sienne.

Dans sa jeunesse, le Correggio avait travaillé sous la direction du fils de Manlegnaj les occasions ne lui avalent pas manqué de se perfectionner par l'élude des œuvres de l'un des plus grands peintres de l'ancien style, se rapprochant senslblemeni, dans sa vieillesse, du style moderne, c'est-à^lire de ces contours plus pleins, plus raoellcus, plus gracieui, qui ont caractériié le faire du Correggio.

Sa vie a servi de te!tle à beaucoup de déclamations sur sa prétendue pauvreté. Des écrivains, presque ses contemporains, ont déploré sa misère. • Il était, dit Vasari, d'un caractère Irès-tlmlde; et, se fatiguant sans relâche aux>. ' ' 'e sa santé. Il cxcri;ait son art pour soulenir sa famille, ly- Trfm la source de tous ses embarras. H était chargé d'une famille nombreuse, et continuellement tourmenté du désir d'épargner, ce qui l'avait rendu tellement misérable dans sa manière de vivre, qu'il était impossible de l'être davantage. > Anniba) Carracbe, dans une letire écrite

CORR£GGIO. 383

de Parme en 1580, moins de cinquante ans après la mort du Correggio, s'exprime ainsi : « J'extravague et je pleure malgré moi à la seule idée de la situation du pauvre Antonio. Un si grand homme se consumer dans un pays où Ton aurait dû l'apprécier et le porter jusqu'aux nues I »

Tout cela était de grandes exagérations. Le Correggio appartenait à une famille considérée, qui n'était point sans fortune, et qui lui fit donner une bonne éducation. Il n'a pas obtenu pour ses tableaux un prix à beaucoup près égal à ce qu'on donnait pour les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, de Raphaël et du Tilien, ou même d'autres artistes qui lui furent grandement inférieurs; mais, lorsqu'il mourut, bien jeune encore, il laissa à ses quatre enfants un honnête patrimoine. En restant à Parme, il ne pouvait obtenir ni la réputation éclatante ni les splendides encouragements qui allaient chercher les artistes illustres à Rome, à Florence, à Naples, à Venise, à Milan, partout où la concurrence entre les puissants de la terre élevait les récompenses données aux beaux-arts au-dessus de tout ce que pouvait faire ou la maison d'Esté, ou les quelques familles nobles et les corporations religieuses qui le firent travailler. Je crois qu'il n'a peint pour un prince souverain, le duc de Mantoue, que deux tableaux.

Il ne faut pas non plus juger du prix qu'il reçut pour ses principaux ouvrages d'après ce qu'on paye de nos jours, où l'argent a considérablement perdu de sa valeur. Ainsi ses fresques, qui décorent la coupole de Saint-Jean, lui furent payées près de six mille francs, et celles de la coupole de la cathédrale environ quatre mille ; aujourd'hui un artiste de réputation ne se considé.rerait pas comme suffisamment rémunéré en recevant dix fols plus que le Correggio ; mais, à cette époque, Paul Véronèse, qui n'a jamais passé pour avoir été mal récompensé, recevait quatre cents francs pour son immense tableau des Noces de Cana, aujourd'hui le plus bel ornement du Louvre. Andréa del Sarto n'obtenait guère plus pour sa Madone du sac, et, soixante-dix ans plus tard, AnnibalCarrache, alors le plus illustre de tous les peintres vivants, ne recevait que trois mille francs pour cette galerie Farnèse qui lui avait coûté huit années de travail assidu. Sa célèbre Nuit a été payée au Correggio quatre cent quatre-vingts francs, et le Saint Jérôme, dont le duc de Parme offrit un million pour le racheter de la France, ne lui valut pas davantage. '^

C'est un chapitre fort curieux que celui de la destinée des ta-

t»i ÉCULE LOMBAkDE.

bicaut 1 Hais, pour itre Juste, U raitJrail upposer aux grande** roiluDei qu'un petll nombre d'œiiirea nnt Tallcs après lo mort de l'artiste le nomlire In^nlculable de peintures et de srulplures qui, TlcheDDïDt parties au monient de leur création, ont graduellement diminué de valeur et Uni ubdcurdmenl dans le galetas uu sur l'étalage dei broran leurs.

Le Saint Jénime, dont 11 est parlé plus Iiaul, est un des plut i ïIngulierH exemples de ces ikiseltudes. C'est un tableau gui n prt'sente la Vierge tenant eur tes genoux l'enrant Jésus, auquel ' Madeleine baise les pieds. Deux angGS, saint Jérûme et si conlemplent ce groupe ; le saint JérC..,^, étant la Dguro la plus | remarquable, a donné son nom à ta compoallioD. Voici c raconte Viardol: ■ Cette lolle célèbre fut peinte en 15? l'année même où le Correggio termina la coupole de Saint-Jean. ' La veuve d'un genlilhomme parmesan nommé Bergonzl, qui l'a- i ïalt commandée au Correggio, la lui paya quarante-sept sequliu ■ et la nourriture pendant les afx moiâ qu'il j travailla; elle lut donna de plua, b titre de gi'atificnllDn, deux charges de bols, quelques mesucBg de froment et un cochon gras. La bonne dame légua ce tableau à l'église de Sun Antonio Abate, où il resta Jusqu'en 1749. A cette (ipoque le roi de Pologne, Auguste III, en oITrit une somme con s li) érable [quatorze mille sequins, suivant les uns; quarante mille, suivant les autres *) ; l'abbé de San Antonio l'anrait vendu pour achever l'église, si le duc don Pilippo, averti par la clameur publique, n'eût t&it enlever le chef-d'œuvre, qu'on plai;a d'abord dans la sacri^Lle de la cathédrale. Sept ans plus tard, un peintre français ■, n'ayant pu obtenir des chanoines la permission de copier le Saint Jérôme, porta plainte au duc, lequel Qt encore enlever le tableau par vingt-quatre grenadiers, qui l'escortèrent Jusqu'au cliàteau de plaisance de tlolurno. L'année suivante, le duc en fil présent i l'Académie. En n08, à l'époque de ce que Paul-Louis Courrier nomme les illusf res pil/ages ia la France, le duc de Parme oITrltun million de francs pour conserver le tableau payé quarante-sept sequins par la veuve Ber^onzi ; mais, bien que la caisse militaire fût vide, les commissaires, français Monge et Berlhollet, tinrent bon, et le tableau vint à Paris,

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