CHAPITRE VI
lttflB«ao« dat gruids
Nous Tenons de voir rhumanitë soustraite à la domination exclusive de la nature, ou, si l'on aime mieux, à l'inTariable empire du climat, du sol et de la race , puis conduite sur le chemin du progrès , et se déyeloppant elle-^néme , par l'intelligence et l'activité dont l'a munie le Créateur. On nous dirait au bout de notre tâche , on dirait que nous avons tout expliqué. Mais des problèmes de la dernière importance viennent encore se poser devant nous, comme le sphinx antique. Nous devons en donner la solution , ou notre théorie ^rait frappée de mort. Si l'architecte oublie une <M>lonne dans l'érection d'un monument , l'édifice Vécroule avec le bruit du tonnerre.
HISTOIRE DE LA PEINTURE, itg. SWt
IVoù sortent les grandes idées , les grands éyénements, qui agitent les multitudes et les poussent à la rencontre de Tavenir? Question essentielle qu'il nous faut résoudre.
Les masses se composent d'individus presque inertes en fait de pensée, grossièrement esclayes de leurs besoins et ne songeant même à les apaiser que de la manière la plus naïye, la plus directe, sans chercher des méthodes plus ayantageuses. Leur principe de conduite est la routine. Passif troupeau , ils yont où les mène Tinstinct, où les mènent l'usage et la tradition. Les seules forces qui leur appartiennent sont leur force matérielle et leur volonté ; mais ils ne les dirigent aucunement. L'impulsion première leur yient d'ailleur». Soumis au pouvoir de la nature, dans la jeunesse du monde, ils ne se seraient point affranchis eux-mêmes : un indissoluble charme les aurait toujours dominés. Ce qui distingue la foule, ce qui la caractérise , et je serais tenté de dire ce qui la constitue, c'est le manque d'initiative, c'est une docilité inféconde à l'égard des mobiles originels et des choses établies. Elle ne se trouve point seulement dans les basses classes de la société ; elle inonde les riches salons, elle porte la couronne , elle se pavane sous la mitre et le dais. Tous ceux que ne recommande point une grandeur personnelle et indélébile doivent y res-^ ter confondus. Ils peuvent obtenir les hommages^
de leurs pareils; mais l'histoire les ignore et le penseur les dédaigne.
Quel que soit néanmoins l'état social , quelque rapprochés que les hommes soient de la brute , au milieu des forêts sauTages , sur les landes in* cultes, sur les grèves sablonneuses de la mer^ il y ^ toujours parmi eux des âmes d'élite que le présent ne satisfait point, que TenTie de connaître aiguillonne. Ils appellent de leurs tcbux une situation plus douce, ils cherchent à comprendre les objets qui attirent leurs regards, ils forment et exécutent des plans au-dessus de la portée commune. Les travaux du génie dans ces périodes lointaines sont proportionnés aux lumières , aux ressources' du temps : ils sont bornés, simples, comme la vie elle-même , sans être moins pré* cieux. L'homme qui inventa la bêche, rendit à ses contemporains un service tout aussi grand que l'homme qui inventa la charrue après lui. Le mythe de Prométhée nous révèle combien l'emploi du feu parut une chose merveilleuse aux nations primitives ; les Immortels, suivant la Fable, crurent perdre une portion de leur pouvoir ; ila châtièrent l'audacieux et il expie par un supplice éternel le bienfait que lui doit notre race. Mais si les découvertes ont relativement une importance égale, sauf les difiPérences qui naissent de leur mérite intrinsèque, les procédés les plus nouveaux ont toujours une valeur absolue bien supérieure,
FLAMANDE ET nOLLANDAISE. 263
auUnemeol iU ne seraient pas des inventiotis. Le dernier mobile dont on ait fiait usage , la Tapeur, l'emporte de beaucoup sur les quadrupèdes , le Tent et les chutes d'eau. Les systèmes de nos éru* dits sont mille fois plus yastes, plus compliqués, plus raisonnables que ceux des premiers penseurs. Les pn^rès du ^nre humain vont donc en s'accé* lérant : comme le Téhicule lancé du haut d'une pente, il accroît sans cesse la rapidité de sa course. On le Toit, le trait spécial qui distingue les grands hommes^ consiste à inventer. Ils forment d'ailleurs trois classes. Les uns brillent par Fintdr Ugenoe; ils observent, réfléchissent, pénètrent Unteiuent ou hardiment dans la nature des choses ; le monde n'est pour eux qu'un grand livre, dont ils déchiffrent les pages ; ils consacrent leur vie à la méditation. Les autres admirent la pompe de l'univers plutôt qu'ils ne s efforcent de l'expliquer ; ils l'envisagent comme un spectacle magnifique et restent éblouis devant sa splendeur. lU tâchent de le peindre et de le reproduire, soit au Bioyen du langage, soit au moyen du coloris, soit au moyen de la forme seule : Vimaginatiofi est le pouvoir qui les guide et les inspire. Les derniers ne vivent ni pour la pensée, ni pour la contempla* tioD , ne scrutent pas l'essence des objets , ne tracent point de radieux tableaux. Ils veulent ehanger, métamorphoser le réel : ils conçoivent et exéeatent des plans successifs d'amélioration ; ik
f04 HISTOIRE DE LA PEINTURE
travaillent la matière et pratiquent les hommes ; ils gouYement la foule et soumettent la nature. Laction est leur domaine, la volonté, leur instrument. Mais, dans ces trois carrières, on ne sort de la mullitude que si l'on révèle un génie créateur. Le perfeclionnemenl, les conquêtes de l'humanité, les prodiges, les grands faits accomplis par elle , sont donc tous l'ouvrage des organisations d'élile. Les penseurs lui fournissent les idées qui Téclairent et la dirigent ; les poètes, les artistes lui suggèrent ses rêves, ses désirs, la poussent au^ devant de l'inconnu; les héros Tentrainent sur leurs pas et lui servent de chef^ pendant ce long voyage. Les premiers tiennent conseil, les deu:Kiè* mes sonnent de la trompette et enflamment les esprits, les troisièmes s'en vont déblayant le che* min. La raison, le sentiment, la volonté , la science, l'enthousiasme et la force, tels sont les génies qui conduisent l'espèce humaine dans les routes ténébreuses du sort. Dieu a choisi pour interprètes de sa pensée, pour ministres de %/eA décrets les âmes supérieures : elles sont les filles bien-aimées de rÉtemel, qui leur communique une partie de sa puissance. La race humaine fait pitié, là où elles ne détruisent point la barbarie. Sans leur aide , nous croupirions dans notre infirmité, dans notre aveuglement originels; les bois seraient encore notre demeure , les fruits sauvages notre nourriture, les peaux des bêtes notre vêtement
et les instincts de l'animal nos seules préoccupa* tions.
L'histoire est comme un temple, où les grands hommes brillent d'une splendeur immortelle , où des voix mélodieuses chantent leur louange et leurs bienfaits. Des hordes errantes, des tribus chétives se métamorphosent en nations glorieuses et invincibles, quand la main du génie les a touchées. Les enfents d'Israël languissaient au bord du Nil, accablés de misère et pleurant sous le fouet des Égyptiens : leurs cris montaient vers le ciel, mais ne terminaient point leur supplice. Moïse se lève et leurs fers sont brisés ; d'une race gémissante, ils deviennent un peuple fameux. Qu'étaitce que les Arabes, avant la naissance du Prophète ? Des pasteurs presque sauvages , rôdant à travers la solitude. Il en fait des conquérants et leur soumet de vastes royaumes ; l'Asie, l'Afrique et l'Eu-» rope tremblent devant eux. Solon et Lycurgue fondent la prospérité d'Athènes et de Lacédémone. C'est le talent de ses généraux , qui donne à la Grèce le moyen de repousser la menaçante invasion des Perses, de les en châtier cruellement par la suite. La Russie n'était qu'un désert, il y a cent cinquante ans : un grand monarque la civilisa, en forma un redoutable empire et lui donna une puissance inquiétante pour ses voisins '. « Si les
' « Lorsque vers le commencement du siècle où noa&
Bâtions manquent d'hommes d'état et de ^er^ riers, dit M. Nothomb, les circonstances funestes portent toujours leurs fruits, tes ciroonstances (aTorables restent stériles; le génie féconde les unes, fait avorter les autres. U fallut à la HpUande une lutte de 80 ans, le génie des Nassau, et celui d'Oldenbarnevelt pour se placer au rang des États. Il y a un peu plus d'un siècle que la Prusse , qui s'avançait en silence , frappa les regards de l'Europe; le grand Frédéric trouva une nation de quatre millions d'hommes , sans souvenirs histo* riques et sans force de cohésion ; son génie et les circonstances firent le reste. Quiconque aurait prédit, lorsque la révolution du XYi^ siècle éclata, qu'il en sortirait un peuple nouveau, quiconque aurait prédit, lorsqu'Âlbert de Brandebourg sécularisa le duché de Prusse, qu'il s'élèverait une grande monarchie de ce nom, n'aurait trouvé que des incrédules '. » Les États-Unis, sans
sommes , le czar Pierre jetait les fondements de Péterabourg, ou plutôt de son empire , personne ne prévoyait le succès. Quiconque aurait imaginé alors qu'un souverain de Russie pourrait envoyer des flottes victorieuses aux Dardanelles, subjuguer la Crimée, chasser les Turcs de quatre grandes provinces, dominer sur la mer Noire, étabfir la plus brillante cour de TEurope et faire fleurir les arts aa milieu de la guerre; quiconque l'eût dit, n'eût passé que pour on visionnaire. »
VoLTAïai, Hist. de l'empire de Russie sous- Pierre-ie^ Grand»
' Essai sur la révolution belge.
Washington, auraient peut-être suooombé. Les £aistes de l'univers abondent en exemples pareils. Si les esprits d'élite tirent leurs concitoyens de la poussièi*e, leur mettent la couronne sur le front et le sceptre à la main, des peuples entiers përis« s^it faute d'avoir produit un grand homme, ou pour l'avoir méconnu. Il a manqué aux Polonais un génie supérieur, qui les organisât et leur impri* mât l'unité. Si un second Bonaparte avait dirigé leurs efforts, pendant leur dernière lutte contre la Russie , peut-on dire quelles en auraient été les suites? Pourquoi l'Italie morcelée a-t-elle perdu toute influence politique ? Parmi ses innombrables petits princes , pas un seul n'avait un talent de premier ordre. Un de ces talents a fait faute aussi à la Belgique ; elle n'a pas obtenu la position que ses moyens lui permettaient de prendre , ni joué le rôle qu'elle avait le droit de remplir. L'Espagne actuelle semble agitée d'un mouvement convulsif ; les crises succèdent aux crises, les fureurs aux fureurs ; les révolutions se pressent et n'enfantent rien d'utile. Un bras puissant terminerait ces ca-* lastrophes , tiendrait le pays dans le repos , mais aucune main robuste ne s'avance pour le saisir. Combien de peuplades sont encore vagabondes et promènent leur impuissance à travers les steppes de l'Asie , à travers les humides forêts , les plaines sans bornes du Nouveau-Monde, parce qu'un Bomulus et un Numa ne les ont ni instruites , ni disciplinées ?
Carthage a péri : lous ses enfants sont morta par le glaive ; la reine des mers n'est, depuis deux mille ans, qu'un amas de décombres. En eût-il été de même, si elle n'avait point trahi et délaissé Annibal , si elle lui avait prodigué l'or et les sol» dats, quand Rome palpitait sous son étreinte, quand il n'avait besoin que d'être un moment secouru pour l'étouffer à jamais? L'ingratitude et la folie prévalurent ; d'ignobles compétiteurs eurent la joie de le savoir en fuite , lui le capitaine intrépide , qui devait bientôt s'empoisonner. Mais quelle effroyable punition vengea sa mort ! Débattez-vous maintenant contre l'astuce et la vaillance romaines, ô perfides Carthaginois ! Livrez vos armes, vos bâtiments, vos richesses, dans l'espoir d'obtenir la paix : on se jouera de vous, comme vous vous êtes joués de lui. Prenez , prenez les poutres de vos maisons, forgez de nouveaux dards, coupez les cheveux de vos fommes , construisez des vaisseaux , tressez des cordages ; rien ne vous sauvera , pas même l'héroïsme. Toutes les larmes de vos yeux , toutes les angoisses de votre cœur , tout le sang de vos veines ne sont pas de trop pour expier les larmes et le sang du génie que vous avez méconnu , et dont les souffrances portent témoignage contre vous , aux pieds du Tout- Puissant. Faut-il citer encore un exemple plus solennel ? Les Juifo ont persécuté le Rédempteur ; ils n'ont pas compris sa mission divine et, le traitant comme le
dernier des hommes, l'ont injurié, frappé, abreuvé d'hysope et de fiel, condamné à une mort ignominieuse. Aussi qu'est-il advenu ? La solitude règne dans les vallées dlsraël , les fils de Jacob sont errants au milieu des nations ; objets de haine et de mépris pour l'univers , un long supplice a châtié leur crime. Et toi, jalouse Athènes, qui aurais pu être la Mecque de la gloire , vénérée par tous les peuples, ou même aurais pu leur dicter la loi , si tu avais secondé les efforts de tes hommes supérieurs, quels maux n'as-tu point soufferts, opprimée tour à tour par Lacédéroone, par la Macédoine et par les Romains ? Tu t'es agenouillée devant les Turcs et sous leur bâton, car le sang de tes nobles victimes demandait justice contre toi.
Le génie le moins souvent méconnu est celui de l'action; c'est principalement sur les hommes que son pouvoir opère ; il étudie et pratique l'art de les soumettre à ses désirs, de les faire marcher selon ses vœux. Sa force mêlée de ruse lui obtient le succès : il triomphe donc aux yeux de tous, puisqu'il triomphe en gouvernant la multitude. Après lui, viennent le poète et l'artiste ; comme l'imagination et le sentiment sont leur domaine, facultés très impressionnables toutes deux, ils les émeuvent rapidement; ils leur offrent l'image de la vie, portée à une plus grande puissance : la foule leur accorde son estime, son admiration , et la gloire jette sur leurs épaules le manteau royal. Les pen-
no HlSTOtRS DE LA PEIIYTURB
aeurs occupent le dernier rang ; magmfiqoes intelligences, douées d'une Tigueur extraordinaire, elles s'éloignent tellement des routes connues, des routes faciles et triTiales , que peu d'hommes suiTcnt leur marche et les accompagnent dans leurs expéditions. Il feut un effort continuel pour ne pas perdre leurs traces, et la majorité des esprits a horreur de la fatigue. On les laisse donc cheminer seuls; on attend que leurs principes vulgarisés passent de bouche en boudie, conune les nouvelles du jour ; le plus grand non»hre des individus, les répétant alors sans les comprendre , se laissent guider par eux. Mais que la nature octroie à l'un de nous le rameau d'or qui lui ouvre et lui assure l'empire du monde, l'empire de l'idéal, ou celui de la pensée, nul ne le porte, sans payer bien cher cette pernicieuse ferveur. L'homme d'action forme des entreprises colossales , téméraires , que le jeu des événements feit échouer ; il meurt, comme César, percé de vingt-deux blessures; comme Jeanne d'Arc, au milieu des flammes ; comme Gustaphe-Adolphe et Charles XII, par une balle ennemie ; comme Cinq- Mars , sur l'échafaud ; comme Napoléon , sous le ciel meurtrier de TÂfrique, ayant pour gardien l'océan et pour compagnon l'amer souvenir de ses projets renversés. Le poète et l'artiste , apportant avec eux dans le monde une sensibilité maladive, souffrent de leur génie même ; de fâcheuse» cir*
constances personnelles , le manque d'intri^e, le penchant à la rêverie^ une imag^ination exubérante qui iausse leur coup d'œil et les entoure d'illusions, l'envie de leurs compétiteurs, le mauvais goût de la foule, mille causes sinistres peuvent les perdre ou les tourmenter. Comme une harpe dans un manoir gothique, ils rendent un son lamenta-* ble, à chaque vent qui les effleure. Nous ne r^é« terons point des choses déjà dites; nous n'évoqua rons point les ombres de tous les martyrs , qui (mt souffert pour Tidéal , depuis le mendiant Homère jusqu'au Tasse , depuis le Tasse jusqu'à André Chenier. Les massacres deviennent plus nombreux encore parmi les penseurs. On ne croit leur devoir ni justice, ni pitié; il n'existe aucune torture que l'on n'ait employée contre eux : le poison, le glaive, la flamme, les cachotn, la roue, la famine, le chevqlet, on ne dédaigne rien quand il s'agit de ces fous, et comme l'a dit un grand poète :
On les persécute, on les tue, Sauf, après un lent e^tamen, A leur dresser une statue Pour la gloire du g^enre humain.
L'histoire est pleine du récit de leurs misères ; Imdignation vous en fait souvent tomber des mains les annales sanglantes ; au joui* des châtiments suprême», lorsque la race mortelle paraîtra
m HISTOIRE DE LA PEINTURE
devant son juge, tant d'iniquités pèseront dans le plateau du crime d'un poids formidable.
L'action des grands hommes, sur les destinées de notre espèce, est d'autant plus vive qu'ils font éclore autour d'eux un essaim de jeunes talents. Ils répandent une chaleur iriYifiante, qui opère ce miracle ; ils dévoilent à l'esprit des horizons qui charment une foule d'intelligences. Combien d'illustres philosophes ne se sont*ils pas développés aux rayons que versait le génie de Socrate ! El Homère, combien d'auteurs sont venus puiser leur gloire dans ses profonds torrents! Une pléiade de généraux se forma sous Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon. Yan Syck a engendré toute une famille de peintres célèbres; Rubens donna le jour à une école aussi nombreuse. Les hommes secondaires croient porter en eux-mêmes le principe de leur éclat : ils ne brillent néanmoins que des reflets du maître; quand celui-ci se couche dans les nuages de la mort, la nation devient stérile et ne fournit plus de ces mérites empruntés.
Quelle que soit , au reste , la nature des grands hommes, ils servent tous la cause de la pensée, ils en sont tous les instruments. Ou ils la révèlent d'une manière directe, ou ils la popularisent par la forme, ou ils l'exécutent par l'action. Il n'y a que les sots qui ne la prennent point pour guide : une âme robuste ne se détermine pas à l'aventure ;
eUe obéit donc , même sans le savoir, aux idées fondamentales qui remuent les nations, qui les précipitent dans les bras de l'ayenir.
Si les vrais grands hommes sont toujours utiles, on voit naître par interralles de feux grands hommes, dont l'énergie est pernicieuse. Ils ressemblent aux premiers, comme l'ange déchu de Millon ressemble aux esprits fidèles; ils sont encore rois, mais ce sont des rois de l'abime et des princes de ténèbres ; ils ont encore le soleil pour emblème , mais c'est un soleil éclipsé, rougeàtre, funeste, qui épouvante le spectateur. Quand une nation a mis au jour une de ces créatures imparfaites, elle en demeure longtemps languissante et rongée d'un mal secret ; Dieu n'a peut-être pas dans le trésor de ses vengeances une punition plus terrible : c'est comme le péché qui enfante la mort. Une extrême vigueur de caractère , jointe à un esprit peu éclairé, les distingue habituellement : ils ont une volonté impatiente, inflexible et un esprit débile. C'est ainsi que Philippe II, l'assassin de l'Espagne, se dresse devant nous. Il était beau , lempire que lui légua Charles-Quint ; il était libre , fier et hardi, le peuple qui environnait son trône : il avait toujours témoigné, même à l'égard de ses rois, une noble indépendance ; l'histoire, la littérature et les arts prospéraient chez lui ; la pensée allait y grandir, l'arbre de science y déployer son feuillage. Sous un habile monarque, il se serait
couvert de fleurs ; tout aurait brillé, tout aurait fructifié. Mais le prince ne possédait pas une in* telligence digne du rang qu'il occupait ; son £ainatisme aveuglé, son esprit sans modération comme sans portée devaient tout flétrir. Une partie de ses provinces secoua le joug ; le reste alla en dépéris» sant : l'inquisition abrutit ses sujets demeurés fidèles ; le commerce, l'industrie, l'étude du monde et celle de l'homme, le goût des nobles trayaux tombèrent peu à peu dans une décadence qui ne s'est pas arrêtée. La Péninsule gémit encore sous l'oppression de Philippe II ; c'était lui qui inspirait Ferdinand VIL Les vainqueurs des Maures ne sauraient tenter de faire un pas, sans rencontrer son blême et sinistre fantôme, sans reculer devant cet œil glacial, devant ce front de mauvais augure et cette bouche dédaigneuse. Voilà deux siècles et demi bientôt qu'il leur ferme les routes du prog^s et du bonheur ; qui peut dire l'époque où s'éTa- Bouira le spectre maudit? Peut-on afiîrmer qu'il ne visite point la Belgique P II me semble parfois le voir, tenant Tépée ruisselante qui trancha les tètes des comtes d'Egmont et de Horne, et en présentant la pointe à ses anciens vassaux pour leur faire rebrousser chemin. C'étaient encore de (aux grands hommes que Charles le Téméraire et Charles XII ; ils avaient tous les dons du héros^ excepté la clairvoyance et la domination de soimême : nulle idée importante ne réglait leur
conduite : une folle yéhémence les entraînait au milieu du danger. Ils bouleversèrent des royaumes, comme les paladins qui cheminaient à l'ayenture et bataillaient de même : le premier a perdu la Belgique, le second a prosterné la Suède aux pieds de la Russie. Antoine, Alcibiade, Julien TÂpostat, Wallenstein, le duc d'Albe étaient de feux grands hommes ; leur activité n'a produit que des conséquences funestes ; ils ont brillé un moment, puis disparu ainsi que de vains météores. Une dernière classe d'hommes importants dans lliistoire sont les princes ignobles, grands par leur situation, mais au-dessous du niveau commun par leur nature. Ils traversent la destinée des peuples, comme une balle traverse un cœur généreux : la mort signale leur passage et une plaie reste béante à l'endroit qu'ils ont frappé. Des individus tels que Sylla, Marins , Tibère , Domitien, Néron, Hélagabale, Pierre le Cruel, Henri VIII et une foule de monarques, de sultans , nés pour être bourreaux, non-seulement torturent, désolent, effrayent les nations, mais les avilissent : une peur continuelle enfante tous les genres de lâchetés. D'autres personnes parviennent au même but, sans être féroces : l'abjection de leur caractère enfante ce résultat. Charles II , Louis XV et son tuteur, les Wolsey, les Mazarin, les Fouché, les Talleyrand, les ministres subtils, les rois hypocrites dégradent la foule qui leur est soumise.
Si les grands hommes ont une influence très prononcée dans la vie réelle, ils en ont une plus puissante encore dans la littérature et les arts. Pour faire même une œuvre médiocre, il fout déjà posséder un talent qui tous distingue de la multitude : pour obtenir une gloire et exercer une action durables, il faut porter la solide armure du génie. Nous ne parlerons donc en ce moment que des peintres supérieurs , de ceux qui impriment une direction à l'habileté humaine.
Ce rôle magnifique leur impose deux conditions : la première , c'est d'être neufs , la seconde , c'est de posséder une force qui leur permette de réaliser splendidement leurs projets. On trouve dans l'histoire un assez grand nombre d'inventeurs mal conformés, pour ainsi dire; une sagacité réelle leur suggère des plans nouveaux , leur montre au loin des vérités inaperçues : mais le talent leur manque ; ils expliquent mal leurs découvertes et n'en tirent qu'un faible parti. La Mothe et Perrault, dans la littérature, me semblent des hommes de ce genre ; Bernardin de Saint-Pierre et Château» briand sont des hommes complets. Les <M*ganisa« tions imparfaites ne laissent derrière elles que des traces légères; de vigoureux esprits leur dérobent par la suite l'honneur d'avoir mis le pied sur une terre inconnue. L'artiste est neuf, soit en repro* duisant des aspects de la nature que l'on n'avait ni étudiés, ni reproduits, soit en modifiant son
image à l'aide d'un sentiment personnel : il a tantôt un mérite objectif, pour me servir des termes de l'école, tantôt un mérite subjectif, ou bien encore il les réunit tous deux. Ainsi Van Eyck fut principalement objectif; il considéra le monde avec patience et observa une quantité d'effets , de moyens, qui avaient jusqu'alors été comme n'exis* tant pas ; il en fit usage d'une manière habile et créa la peinture néerlandaise. C'est là sa gloire étemelle, c'est par là qu'il éclipse Hemling. L'élément subjectif dominait chez Ruisdaël : les formes du paysage lui servaient à exprimer ^es cha« grins , ses plaisirs , son ennui et ses rêves. L'inspiration lui venait de son âme et non pas de l'extérieur. Rembrandt est un peintre analogue ; il y a dans ses tableaux plus d'originalité personnelle que de vérité , plus de force que d'exactitude. Le noble Van Dyck a maintefbis su accorder l'une et l'autre, et joindre l'élégance, la finesse, la chaleur intime à l'observation. Cette harmonie pouvait l'ériger en chef d'école , s'il n'avait pas eu tant de conformités avec Rubens et avait produit un plus grand nombre d'élèves. Au surplus, les tendances fondamentales de l'esprit néerlandais sont objectives; nos remarques antérieures le prouvent assez : l'élan poétique ne lui fait pas souvent perdre de Tue le monde réel.
Mais quelque profond que soit l'empirisme du génie ou même du simple talent ^ quelque obéis-
S78 filSTOIRE DE LA PEINTURE
sance qu'ils témoignent pour la nature, leurs œuvres portent toujours une marque individuelle. On n'a pas de mérite, sans avoir un caractère spécial ; quiconque ressemble à la foule , y demeure noyé: un esprit créateur est un esprit exceptionnel. Les grands artistes voient donc les choses d'une façon particulière ; les objets qui se peignent dans leur âme s'y modifient : leurs contours, leurs nuances, leurs rapports se trouvent plus ou moins changés; une autre lumière les environne, ils prennent un sens différent. Il n'est pas rare que l'individu l'ignore et le nie ; mais peu importe. L'exécution offre aussi des traits originaux : le dessinateur rencontre et adopte certains effets , certains procédés : il s'y attache, il les répète, il leur voue son admiration. L'homme studieux remarque ces préférences et elles lui servent à désigner le maître. Elles frappent les imitateurs : ils s'approprient la technique de leur modèle , bien plus que ses attributs intimes et ses qualités vivantes.
Mais si d'une part le vrai talent est personnel, de l'autre il est essentiellement général. Il reproduit l'existence de la nation dans tous ses traiU principaux et avec une force peu commune. Personne ne peint mieux que les grands artistes, que les grands poètes, le climat de leur patrie. Voyez comme Thomson et G)wper nous mettent sous les yeux la triste majesté de la froide saison, sur le sol britannique. Peut-on rendre plus fid^ement les
brames, les nuages roux, livides ou obscurs, les effets lumineux, le ciel austère des Pays*Bas que Ruisdaél, Wynants, Berghem^Cuyp, Yan deVelde, Paul Bril, Adrien Yan der Neer, Hobbema, Everdingen, c'esl-à-dire , que les hommes de génie enfantés par la Néerlande ? Le sol, la race, les idées, les circonstances historiques ne se sont de même réfléchis nulle part, avec autant d'exactitude, que dans les tableaux de ces peintres surprenants et de ceux dont nous n'avons pas cité les noms, tels que Yan Eyck, Hemling, Quintin Metsys, Rubens, Van Dyck, Rembrandt, Wouwerman, Jean Steen, Mieris, Metzu, Eglon van der Neer et une foule d'autres. La vie flamande et hollandaise a eu surtout pour interprètes les chefi» des écoles de la basse Allemagne '• A l'énergie des sentiments, des goûts individuels, le mérite unit en conséquence le sentiment des formes générales et le don de les exprimer. Ses œuvres se déroulent comme un splendide panorama, où une région entière et un peuple entier brillent devant nous.
Les travaux et l'influence des grands artistes sont proportionnés au temps qui les voit naître. Les lois de l'esprit humain et celles de la peinture forcent le génie à suivre une marche graduelle :
■ Les Flamands et les Hollandais appellent ainsi euxmêmes leur pays, et ce mot constate leur descendance germanique.
«a puissance lui permet d'en parcourir plus ou moins \ite les fractions ascendantes, mais non d'esquiver un seul étage. Le point de départ des hommes supérieurs a donc une importance énorme et règle toute leur carrière. Malgré leurs efforts^ ils n'obtiennent, dans l'origine, que rhonneur de constituer l'art; ce sont eux qui frayent le chemin, qui renyersent les premiers obstacles. Un travail si pénible absorbe la majeure partie de leur existence et arrête sans cesse leur talent. Avec les mêmes dons naturels, ils jettent un éclat bien moins yif que leurs héritiers. Ils plantent et cultiyent l'arbre magique^, où doivent mûrir plus tard les fruits de l'idéal. Le souvenir de l'admiration qu'ils font naître parvient à la postérité, mais ce n'est plus qu'un souvenir ; on étudie leurs essais d'un œil curieux, mais ils n'éveillent plus d'enthousiasme. Voilà comment nous regardons les peintures des Cimabue et des Giotto ; comment nous observerions les ébauches qui ont préparé Wilhelm, Stephan^ Hubert et Jean Yan Eyck. Cette loi de subordination chronologique exerce son fâcheux empire, tant que l'art n'a pas pris toute sa croissance. L'époque la plus favorable est celle où il reste à vaincre un petit nombre de difficultés légères, où les bornes du talent ne sont pas connues, où un espoir sans fin peut l'exalter. Le public, d'une autre part, est vierge encore : il n'a point perdu la fraîcheur de
ses impressions : la triste abondance, les roueries des temps postérieurs ne l'ont ni dégoûté, ni abusé. Un incommensurable espace s'ouvre donc aux regards du génie : son pied frappe la terre et seê ailes se déploient : ainsi qu'un ange visitant la création, il plane dans l'immensité : rien ne suspend son vol et une lumière, qui sort du trône d'Elohim, tombe majestueusement sur lui. Homère, Eschyle, le Dante, Pétrarque, Shakespeare, Lope de Vega, Raphaël, Léonard de Vinci et Michel- Ange, Van Eyck, Hemling, Rubens même, Phidias et les architectes sublimes du XUI® siècle ont vu le jour en de pareils moments : une étoile propice éclairait leur berceau et un trône magnifique attendait leur jeunesse. On observe la même cor* relation entre les formes successives d'un art qu'entre les diverses périodes d'une même forme : l'humanité s'instruit et se façonne en général, comme chaque peuple en particulier.
Les hommes de génie sont ordinairement très* féconds. La vigueur exceptionnelle, qui leur permet d'engendrer des œuvres puissantes, leur permet aussi d'en produire un grand nombre. Toute force demande à s'exercer : un individu agile court, saute et grimpe avec plaisir ; un compagnon robuste aime les jeux violents; un adroit tireur est passionné pour la chasse ; un esprit fin cherche les embarras qui exigent de l'astuce. La fatigue parait de même agréable aux intelligences supérieures :
itt HISTOIRE DE LA PEINTURE
elles élaborent sans cesse de nouTeaui plans, réalisent sans cesse de nouveaux projets. L'inaction les tourmente comme un pénible sommeil : au fond du repos, elles voient grandir l'herbe mortelle de l'ennui. Tant d'exemples feraeux prouvent la justesse de cette observation, que chacun la vérifiera lui-même : on connaît la prodigieuse abondance de Raphaël , de Lope de Vega, de Rubens et de Van Dyck. Que l'on prenne garde cependant : la médiocrité a parfois la richesse du génie ; elle accouche d'innombrables ouvrages. Mais elle ne lui ressemble que par la fécondité : sa progéniture malsaine n'a aucune valeur. Les rois de la poésie et de l'art jettent à pleines mains les diamants : les faiseurs sèment des cailloux sur leur passage. Leur opulence est une laborieuse pauvreté : ils confectionnent rapidement du billon , qui ne tarde pas à se couvrir d'oxyde et à tomber en désuétude. Leur fertilité vient de ce qu'ils ébauchent sans goût des œuvres faciles : la nature ne leur a pas même donné la clairvoyance nécessaire pour en apprécier les défauts, ou la platitude invariable. Beaucoup de personnes admirent ce luxe malheureux ; la quantité n'est pourtant rien sans la qualité ; les rats, les sauterelles, tous les genres de vermine pullulent et foisonnent. Si leur esprit devenait plus distingué , les fabricants de littérature et de peinture suspendraient à l'instant leurs travaux : le dégoût leur ferait abandonner
une pareille tâche. Entré les hommes de gëoie et les mëdiocrités iniatigableS) se placent les hommes de talent. Doués d'une moindre vigueur que ceuxlà , d'un mérite plus vrai que les dernières , ils enfantent avec peine ; leur nature délicate les empêche de multiplier les créations; mais le soin qu'ils y apportent et leurs nobles facultés, mettent leurs produits au rang des œuvres durables. Anacréon, Sapho, Virgile, Horace, Catulle, Properce, Boileau , Labruyère , M"*® De Lafayette , son ami Larochefoucault , Gresset, Millevoie, Mackensie, Schulze, Congrève, Uhiand et une foule de peintres que nous étudierons, brillent dans cette catégorie. L'influence des hommes supérieurs tient donc à plusieurs causes : énergie, invention, caractère spécial, don de reproduire les formes essentielles, imitateurs qu'ils entraînent sur leurs pas, fécondité insolite : leurs ouvrages étant fort nombreux répandent leur gloire, élargissent le cercle de leur action. Il faut y joindre une volonté inébranlable, une conscience de leur grandeur que rien ne peut détruire. Lorsque Burns, près de s'embarquer pour l'Amérique , eut obtenu un succès qui lui permit de rester en Angleterre, on lui demanda si cette vogue ne lui ^donnait pas meilleure opinion de lui-même : » On aurait été injuste à mon égard, dit-il, que je ne m'en serais pas moins estimé \ »
' Tout le monde a lu ce vers de Corneille :
Je sais ce que je vaux c( crois ce qu*on m'en dit.
Voilà ce qui les arme d'une force indomptable. « Quand mes jambes devraient s'user jusqu'aux genoux, s'écriait la Pucelle d'Orlëans, j'irais trouver le roi. » Luther, sur le point d'affronter le concile de Worms, prononçait des discours aussi enthousiastes. Jean Huss, menacé par la flamme, laissait tomber ces mots évangéliques : « 0 Sancta stm^ plicttas! » Au lit de mort, Gilbert priait pour ceux qui l'avaient abandonné ^ Le type sublime du juste malheureux , le Fils de l'homme , ne murmurait-il point dans les angoisses de la croix : « Pardonnez-leur, mon père, car ils ne savent ce qu'ils font! »
Le mouvement imprimé par un théoricien dure quelquefois pendant une longue suite d'années. La poétique d'Aristote a exercé une merveilleuse domination : il y a encore de nos jours des esprits qui l'invoquent. Une admirable création littéraire n'eût pas produit tant de résultats. L'abbé D'Aubignac est, depuis deux cents ans, le roi, le despote du théâtre français : auteurs sérieux ou comiques, tous se sont agenouillés devant lui,
' On 86 rappelle sans doate qu*après avoir salué pour la dernière fois les champs, les coteaux, le ciel, la verdure, il ajoute :
Ah ! paissent voir longtemps votre beaaté sacrée.
Tant d*amis sourds à mes adieux ; Qtfils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu*un ami leur ferme les yeux.
sauf les contemporaias. Mais son trône^ un moment ébranlé , semble se rafiFermir ; de seryiles intelligences lui prêtent de nouyeau foi et hommage ; le peuple moqueur baise le sceptre et la main du chef le plus ridicule dont on se soit jamais engoué. Boileau et Malherbe n'ont pas été moins pernicieux. Luzan a failli dessécher l'imagination espagnole. En Allemagne, au contraire, les principes de Kant et des Schlegel ont amené dj^^^ureuses conséquences '.
Certains arts , certaines littératures périssent , comme des nations, parce qu'un grand homme n'est pas yenu les constituer, les asseoir sur une base inébranlable. Ils languissent et meurent dan$ le berceau ; on ne les yoit déployer ni les grâces de la jennesse, ni la force de l'âge mûr. Ainsi ont expiré en France la poésie des Troubadours et celle des Trouyères. Pas un de ces chantres errants n'eut la puissance du génie : les mieux doués possédaient un mérite de second ordre et lais-
' Le cbapiire actuel renferme peu d'applications à Thi»toire spéciale de la peinture flamande et hollandaise : mais il est facile de Toir pourquoi. Ou bien elles se présentent d'elles-mêmes , ou bien elles auront leur place naturelle dans le cours du livre. 11 était nécessaire de poser d*abord les principes. Quant aux personnes qui trouvent ces considérations trop longues, il y a pour elles des ouvrages illustrès, des yaudevilles et des romans-feuilletons. Qu'elles choisissent une nourriture propre à leur tempérament.
saient échapper des accords monotones. Ils n'ont mis au jour aucune œuvre supérieure, élevé aucun édifice immortel. Pétrarque fut l'héritier des Pro* yençauz : il termina leurs ébauches et en fit de rêveuses créations. Chaucer, Boccace, Don Manuel prirent la guitare qui avait accompagné le récit des fabliaux, et en tirèrent des notes mélodieuses que Toubli n'a pas étouffées. L'absence d'un grand poème , inventé durant le moyen^âge, contribua sans le moindre doute à lancer les Français, tète basse et à corps perdu, dans une aveugle imitation de l'antiquité.
Il y a dans la littérature et les arts, comme dans la vie réelle, de feux grands hommes. Ils possèdent plusieurs attributs du génie, mais non ses qualités fondamentales. Ils en ont la verve, l'audace, la constance ; il leur manque sa justesse, son goût et son élévation. La fantaisie, la sensi* bilité sont très vives chez eux ; l'intelligence est faible. Ils séduisent les populations par leurs formes brillantes, les entraînent dans leurs écarts, servent de modèles à la jeunesse et ruinent les vrais talents. Gongora en Espagne, Marini au-delà des Alpes, Lilly et Pope en Angleterre , Ronsard en France ont montré combien sont dangereuses ces natures imparfaites, sortes de lueurs phosphorescentes, qui ornent et déguisent l'abime. Luca Giordano, Le Bernin, esprits vicieux, ont corrompu la statuaire et la peinture. Nous rencon-
PLAMANDB ET HOLLANDAISE. 187
trerons sur notre passage de ces organisations défectueuses.
Un dernier genre d'influence nous reste à men* tionner. Les grands personnages, sans posséder eux-mêmes de talent^ peuvent jouer un rôle magnifique dans l'histoire de la pensée, de l'adresse humaine; ils peuvent faire éclore le génie et, pour ainsi dire, terminer l'œuvre de Dieu. La haine du destin accable ordinairement les âmes supérieures* Le courage de tout individu est borné ; il résiste aux chagrins à proportion de sa force : mais un moment arrive où il succombe. Pour terminer la lutte, que faut-il souventPune aide légère. Une main tendue à propos, un sourire de faveur, une marque d'estime ont arraché au désespoir plus d'un grand homme que le monde vénère. Une gloire immortelle récompense ce bienfait. La justice des nations couronne les protecteurs et les protégés. Pisistrate, Périclès, Alexandre, Auguste, Mécène, LéonX, Elisabeth, François I^^, Louis XIV, les JMédicis, le duc de Weimar sont réunis à la blanche cohorte des poètes , des artistes fameux : le même nimbé environne leur front, ils portent le même rameau vert, symbole d'impérissable honneur. L'oubli dévore jusqu'au nom des potentats sans goût et sans noblesse. Connaissez-vous les seigneurs du temps de Shakespeare, si ce n'est son ami, le comte de Southampton? Le pauvre nègre qui mendiait pour Camoëns dans les rues de Lis-
JM HISTOIRE DE LA PEINTURE, btc.
bonne, le quaker généreux qui adopte Burke , le futur ministre, alors tristement assis dans un jardin public et ne sachant où il passerait la nuit, le prince de Holstein et le comte de Schinunelmann qui, par un don fait en commun, sauvèrent Schiller d'une mort inévitable , sont plus grands, plus dignes de respect, plus illustres cent fois aux yeux de la postérité que tous les monarques du globe.