CHAPITRE V
Aotîoa d«i mtcontUmmoêê hittoriquM.
L'actiTilé de l'homme, dirigée par ses conceptions, influencée par le climat, les lieux et la race, produit une succession de faits. Les uns sont de purs résultats, qui demeurent sans conséquences. D'autres ont une valeur plus grande et, simples effets d'abord, deviennent ensuite des causes secondaires. Ils possèdent quelquefois une telle énergie que les hommes peu clairvoyants se laissent prendre aux apparences, et les regardent comme les seuls mobiles de l'histoire, doclrine entièrement £ausse. La paix et la guerre sont deux de ces circonstances. Produites par les antipathies de race, les haines religieuses, les rivalités commerciales et politiques, les luttes entre les nations
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ne tardent point à se placer au nombre des principes générateurs. Les suites directes et indirectes s'en prolongent fréquemment très loin. Les croisades, si l'on veut un exemple, eurent manifestement pour source la dévotion enthousiaste du moyen-âge. Il était naturel que les Chrétiens cherchassent à délivrer cette Palestine, où Dieu luimême avait conduit le peuple élu, et où le Rédempteur était mort sur le Golgotha. « Or, les Croisés ne pouvaient parcourir tant de pays, voir des lois et des coutumes si diverses, sans acquérir de Tinstruction et des connaissances nouvelles. Leur pensée se fortifia; leurs préjugés s'affiaiiblirent; des idées neuves germèrent dans leurs tètes : leurs habitudes leur parurent grossières relativement à celles des Orientaux policés; et ces impressions étaient trop vives pour sortir de leur mémoire, lorsqu'ils étaient de retour dans leur patrie '. » On sait, en outre, combien fut heureuse leur influence sur la marine et le commerce, quelle large part elles eurent au développement de la puissance royale d'un côté , de l'autre à Téman* cipation du tiers-état. Elles enfantèrent d'ailleurs des conséquences immédiates, batailles, meurtres, incendies, ruine de plusieurs familles, déplaee-
' RoBXRTSoif , Tableau des progrès de la société en Europe^ depuis la destruction de V Empire romain jusqu'au commencement du XP^P siècle.
ment des capitaux. Prises en elles-mêmes^ sans considérer leur source et leur but^ elles ont donc été un événement fertile et montrent ce que nous entendons par circonstances historiques. Chaque guerre peut avoir ainsi des effets spéciaux ; ceux des guerres , qui ont troublé le commencement de notre siècle, ont été fort nombreux. La paix a d'autres suites : elle favorise l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. L'envahissement et la conquête d'tm pays changent toutes ses destinées. L'excès ou la rareté de la population se présentent aussi à nous comme des feits importants, a Le peuple, dit Montesquieu, peut devenir si nombreux, et, d'un autre côté, les moyens de le faire subsister peuvent être si incertains, qu'il est bon de l'appliquer tout entier à la culture des terres. Dans ces États, le luxe est dangereux, et les lois somptuaires y doivent être rigoureuses. Ainsi , pour savoir s'il faut encourager le luxe ou le proscrire, on doit d'abord jeter les yeux sur le rapport qu'il y a entre le nombre du peuple, et la facilité de le faire vivfe. » Une autre nécessité qui a la même origine, est celle des émigrations. Tous les pays surchargés d'habitants ont leur ver sacrum . La Grèce, la Germanie et la Gaule furent longtemps contraintes d'épancher autour d'elles la jeunesse qu'elles ne pouvaient nourrir : celle-ci allait fonder au loin des colonies. La Suisse, l'Auvergne et la Savoie se débarrassent encore chaque
année d'un excédant de population. Quand le nombre des individus n'est point en rapport avec la grandeur ou les ressources du terrain, la misère ne les menace pas; les conditions offrent moins d'inégalité, puisque la surabondance des travailleurs n'en met pas une foule à la merci des riches. Comme on trouve facilement de l'ouvrage, comme on ne se dispute point la nourriture, la nation est plus tranquille et plus heureuse. Le développement énorme des capitales, et la centralisation immodérée qu'il entraîne^ influent avec une grande énergie sur le sort des peuples. On n'en a point encore dénoncé tous les fâcheux résultats.
La nature nous offre, aussi bien que Thistoire, des événements irréguliers. Son cours n'est pas assez fixe et invariable pour que des accidents ne puissent y avoir lieu. Elle n'échappe donc point tout à fait à la narration : des catastrophes inattendues changent Tordre et l'aspect habituel de ses phénomènes. Les tièdes brises de juin réchauffent par moments les hivers, le froid de Ihiver attriste les beaux jours. Un incompréhensible mal dévore des milliers d'hommes; la peste éclaircit les populations, comme un châtiment de Dieu. Les fleuves inondent la campagne et ruinent les espérances du laboureur. Des pluies sans terme, de longues sécheresses engendrent la iamine, qui trouble souvent la paix des royaumes, qui hâte la chute des monarques. Pendant l'hiver de
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 2i7
1788-1789, un des plus rudes qu'ait essuyés la France, le peuple manquait de pain, et, en 1830, il coûtait 5 sous la liyre,ce qui ne contribua pas faiblement à irriter les classes pauvres. La mer a bien des fois enyahi certaines portions de la Néerlande ; quelques provinces ont disparu, et, si l'onde est calme, on aperçoit des églises, des monuments détruits sous les flots de Tabime. Ces malheurs ne sont pas sans importance dans la destinée des nations.
Les circonstances historiques admettent-elles le progrès? Il me semble difficile de ne point le reconnaître. Les circonstances favorables prennent peu à peu le dessus et marchent rapidement vers la stabilité. Les circonstances nuisibles deviennent moins fréquentes, et perdent chaque jour de leur funeste pouvoir. Les guerres ne sont plus des luttes exterminatrices, comme chez les anciens. Nous n'égorgeons pas, ainsi que les Hébreux, les femmes, les enfants des vaincus et jusqu'à leurs bestiaux ; un plus petit nombre d'hommes meurent dans nos batailles et nous n'imitons pas les incessantes hostilités des Romains. Les disettes sont moins cruelles, moins répétées, moins absolues qu'elles ne Tétaient dans le monde antique, sous le Bafr-Empire et dans l'époque intermédiaire. Les perfectionnements de l'agriculture et du commerce, la surveillance de l'État, les dépôts de provisions empêchent le retour de ces famines
extraordinaires qui décimaient les peuples. Sans parler de celles que mentionnent les liyres saints, on les Toit se succéder à si peu de distance aux X^ et Xl« siècles, que la race humaine semble avoir été en péril de mort. D'une autre part , la guerre blesse tous les intérêts des nations modernes, contrarie leurs idées, leurs goûts, et répugne à leur manière d'être. Benjamin-Constant a mis cette vérité hors de doute. Par suite, les collisions doivent devenir de plus en plus rares, puisqu'elles appauvrissent les royaumes et leur font courir des dangers, sans chances de gain équivalentes. Herder a prouvé que les forces pernicieuses se débilitent naturellement et sont toujours vaincues par les puissances bienfoisantes. Le nombre des accidents malheureux diminue donc sans cesse dans la vie de Thumanité ; ils font place aux heureuses circonstances.
La littérature et les arts subissait, comme le monde réel , l'action des événements historiques. Je ne crois pas qu'on veuille nous contester cette proposition. La virtualité des faits est celle qu'on aime le plus généralement à reconnaître : elle opère d'une façon plus immédiate et les cerveaux grossiers eux-mêmes peuvent la comprendre. Ils ne cherchent pas l'origine des incidents qui les frappent : ils les considèrent à part et les regardent comme des causes absolues. Rien ne fausse davantage la pensée ; mais le manque de clairvoyance
FLAMANDE ET H(»«LAIfDAISE. S»
poussera toujours les esprits mesquins vers un tel excès.
Les circonstances historiques sont très Tariées ; elles produisent par suite des efiFets nombreux que nous ne jugerons point tous. ISous abordons ici le domaine du particulier, nous entrons dans ie détail du réel : les incalculables formes de la vie se pressent sous nos yeux ; elles glissent deyant notre mémoire, comme sur le théâtre du monde, en groupes confus, en interminable procession.' Un orage divin précipite leur marche ; elles accourent perpétuellement du fond de l'avenir et se plongent dans les ténèbres du passé : une lueur mobile les éclaire, pendant qu'elles traversent le présent. Nous laisserons-nous entraîner par elles, comme la foule des hommes ? Nous perdrons-nous au milieu de cette incohérente multitude, nous qui sommes aussi, à quelques égards, Tœuvre éphémère des lois universelles ? À Dieu ne plaise ! ]\ous demeurerons sur le bord de la route, en fidèles observateurs ; nous classerons du moins les plus importantes de ces apparitions.
Pour que l'art puisse fleurir chez un peuple , il est, avant tout, nécessaire que ce peuple ait triomphé de la nature et possède un grand bien-être. Aussi longtemps qu'il lui faut soutenir une lulle de chaque jour contre les pouvoirs extérieurs, ce duel tragique absorbe non-seulement toutes se^ forces, mais occupe toute son imagination.. Il rêve
aux moyens de dompter son farouche ennemi ; quand la lassitude ne l'endort pas après le trayail, il combine le plan de ses expéditions nouyelles. Les habitants de TAmérique épuisent encore ainsi leur activité; les recherches superflues, les inutiles prodiges des beaux-arts ne les tentent guère ' ; la poésie, la peinture, la sculpture, Tarchitecture ne réussissent pas dans un pays trop neuf. Le désert n est-il point là, qui sollicite TefiFort des habitants? Un avenir inconnu séduit leur pensée ; le besoin et Tespérance les tiennent enchaînés au réel. Mais plus sont nombreux les obstacles à détruire, plus rhabileté qu'une nation acquiert par la suite est méritoire. Sous ce rapport, on ne saurait aToir trop d'estime pour les Néerlandais, car nul peuple au monde n'a enduré d'aussi cruelles épreuves, n'a soutenu un pareil labeur. L'homme de nos jours, qui se promène sur les dunes sablonneuses de la Belgique, vers Ostende ou Blankenberg, ayant à gauche une mer convulsive et à droite de fertiles campagnes, image de laisance et du repos, ne devine point quelles fatigues ont coûtées ces prairies muettes , quels torrents de sueurs a bus cette terre verdoyante, ce sol artificiel. Lorsque César entra dans la Belgique, elle avait
' M. Eugène Vail a fait tout un volume pour montrer que la littérature prospère aux Etats-Unis ; mais son plaidoyer prouve justement qu'elle y est dans Fenfance.
une apparence lu^bre et n'ofFrait aucun vestige de culture. D'impénétrables forêts, que la hache avait toujours respectées, dressant leurs troncs immenses et déployant leur noir feuillage, en couvraient la plus grande partie d'une ombre élernelle. Quand les chênes tombaient de vétusté, ils pourrissaient au milieu de la fange, sous les longues averses du Nord. Les plaines formaient de vastes marécages, où s'abattaient par troupes les oiseaux du cercle boréal. Les fleuves, ayant à peine un lit tracé, erraient, pour ainsi dire, au hasard sur le pays : leurs continuels débordements légitiment cette expression. La mer, de son côté, inondait les terres basses deux fois par jour, noyait les vallées et changeait en iles les éminences. Le renne , l'ours , l'élan , le bison peuplaient ces effrayantes solitudes. On les entendait mugir et bramer sous les voûtes des bois, mêlant leur cri farouche aux plaintes de la bise, ou interrompant le silence des nuits d'hiver. L'Amérique n'a point de lieux plus sauvages que ne l'étaient alors les Flandres. De rares habitants ne pouvaient les féconder, ni mettre un terme aux sévices de la nature. Ils se réfugiaient sur les collines, sur des monticules préparés de main d'homme , où rOcéan les assiégeait et les menaçait. Leurs cabanes entourées par les flots, semblaient des esquifii immobiles; on aurait cru voir des bâtiments échoués , quand l'onde s'était enfuie.
Wt HISTOIRE DE LA PEINTURE
Le pays ne se transforma guère sous la domination romaine. Pline en £ait un tableau, qui rappelle les descriptions de la Louisiane par Chateaubriand. *i Non loin du territoire des Cauques, on aperçoit , dit-il , des forêts très éleTées, principalement au bord de deux lacs. De gros chênes croissent jusque sur les riTes. Entraînés par leur poids, succombant à leurs propres dimensions, ou renversés par les flots et les \ents, ils tombent, mais emportent avec eux le sol qu'étreignent leurs racines, comme des espèces dllots. Tenus en équilibre, au moyen de ce lest, ils flottent tout droits, ils naviguent même, car leurs branches monstrueuses leur serrent d'agrès. Plus d'une fois, pendant la nuit, nos escadres en station les prirent pour des vaisseaux, qui fondaient volontaii^ement sur elles ; et nos soldats tiraient leurs épëes pour livrer bataille à des arbres'. » Au IV^ siècle, dans le panégyrique de l'empereur Conslant, le rhéteur Eumène prétendait qne le sol des Pays- Bas n'était point de la terre ; il le disait si imbibé d'eau que, non-seulement aux endroits marécageux, il fléchissait sous le pied, mais qu'aux lieux où il paraissait plus forme, il chancelait encore sous les pas et tremblait au loin, de telle manière qu'il semblait nager sur d'invisibles torrents. Pour cuire leur nourriture et chauffer leurs mem-
' Plirk, Historia mundi, 1. XVI, c. L.
bres glacé», les indigèïies n'ayalent qu'une tourbe fangeuse, séchëe par les vents plutôt que par le soleil. Une jaunâtre Fumée tournoyait au-dessus des huttes, ou sortait du milieu des feuillages, comme celle qui trahit aux regards d'Ulysse le palais de Circé.
Pendant une grande portion du moyen-âge, la Nëerlande présenta encore le plus sombre aspect. Au IX^ siècle, on désignait la Flandre sous le nom de Forêt sans borne et sans miséricorde. Elle sei-- ¥ait de repaire à des brigands qui assassinaient les Toyageurs. Elle était impraticable au YII^* siècle, et l'auteur de l'ancienne légende de St-Bavon regarde comme un fait merveilleux que Domli* DU8, prêtre fixé à Thourout, eût pu la traverser sain et sauf pour aller voir l'apôtre, dans le monastère fondé par lui sur remplacement actuel de Gand. Les reptiles contraignirent, au XI^ siècle, un ermite à quitter les environs de Watton, près dTpres, qui formaient alors un désert. La légende de Baudoin de Boccle représente l'endroit où fut posée, en 1 197, la première pierre de ce couvent, et même tout le pays de Waes, comme un lieu sauvage et inculte : des bêtes fauves y rôdaient nuit et jour. Les loups étaient si nombreux que les moines les entendaient courir autour de leur demeure et que les hurlements de ces animaux les troublaient dans leurs prières. Les religieux de Baudeloo ne cessaient de témoigner à leur abbé
ISi HISTOIRE DE LA PEINTURE
l'inquiétude, où les plongeait sa coutume d*aller, pendant les ténèbres, implorer Dieu sous les branches de la fbrét Toisine. Les bords de la Meuse, du Demer et du Wahal étaient sans cesse ravagés, comme ceux de l'Escaut, par des inondations. Les terrains en friche, les ronces, les lacs, les fondrières couvraient une immense étendue de pays. L'urus, le bubale, Tàne sauvage parcouraient ces landes et ces forêts solitaires. Un semblable état physique augmentait la rudesse de la température. Suivant Strabon, la grandeur des bois, la multiplicité des marécages, les envahissements des fleuves et de la mer, entretenaient dans la Gaule belgique une telle humidité qu'il y pleuvait perpétuellement, et que, lorsqu^il ne tombait point de pluie, l'air était chargé d'une épaisse brume, en sorte que le jour ne durait pas plus de trois ou quatre heures. Les fruits ne pouvaient mûrir. On jugera de la longueur des hivers, quand on saura que les armées romaines n'entraient point en campagne avant le mois de juillet. Une profonde couche de glace permettait, tous les ans, de traverser le Rhin, soit à pied, soit à cheval. La Néerlande parait avoir eu, dans ces temps éloignés, le même climat que la Norwége actuelle'. La Hollande avait une physionomie plus triste
■ Noos empruntons ces détails à Touvrage de M. Schayes : Leê Pays-Bas, avant e/ durani la domination romaine.
encore, s'il est possible. Quelques proTtnoes, llle des BataTes, par exemple, étaient enseyelies chaque année sous les flots, pendant l'automne. Les habitants Tiraient alors sur leurs buttes factices, comme les E^ptiens, quand le Nil abandonnait son lit. Les yagues de la mer du Nord battaient le pied des citadelles romaines, qui s'éleraient dans ces affreux parages. Combien de fois les vainqueurs du monde, en regardant Feau sans borne, les nues sans fin, l'horizon sans couleur, durent-ils baisser la tête et pleurer leur beau ciel! Les autres portions du territoire offraient un spectacle aussi mélancolique. Les marécages y étaient plus nombreux que Ters le sud , les lacs s'y enchaînaient et formaient un yaste réseau . Les canards, les oies sauvages, le héron, la cigogne, l'épervier, l'albatros et le courli, la mouette et le plongeon y faisaient retentir leur voix sonore. Des broussailles, des forêts immenses couvraient les parties sèches; les rameaux étaient si abondants et si touffus qu'on aurait pu cheminer plusieurs lieues, de branche en branche. Des troupes de chevaux indomptés parcouraient ces bois, comme aujourd'hui les steppes mongoles. Les baies profondes, qui échancraient les terres, y amenaient l'Océan ; les tempêtes boréales pénétraient, avec leur fracas, leurs lames et leurs tourbillons, au sein même du pays. Elles changeaient constamment la forme des grèves : on eût dit que
la mer se plaisait à varier des côtes aussi mobiles '• Quelle ' obstination héroïque il a fellu pour vaincre une semblable nature! Elle déjoua l'adresse et brava longtemps la puissance de l'homme ; elle ne fléchit sous sa main qu'après avoir résisié des siècles ; l'abime est captif, les ora^s grondent en vain ; mais ce triomphe ne remonte pas si haut qu'on l'imagine. Des sections de la Néerlande n'ont été conquises sur le gouflFre amer, ou ne sont devenues productives, que depuis cent ans. L'île zélandaise, nommée Ooit-Beveland , n'a été munie de digues qu'en 1708. «En 1785 et 1786, le duc d'Aremberg fit dessécher dans les Flandres plus de sept cents bonniers de marais, entreprise qui lui coûta au«-delà de 600,000 fl. » Une charte écrite par Gautier de Marvis, évèque de Tournai, en 1240, témoigne qu'au XIU^* siècle on s'occupait à défricher les bois et les bruyères dans tout ce diocèse, alors plus vaste que de nos jours. Une foule de renseignements prouvent que, durant la même époque, la Flandre n'était pas mieux cultivée. Une forêt déserte ombrageait au
■ Gand était un port de mer au IX* siècle, St*Omer au X[* et au Xli*, Thérouanne et Bruges au XII", Dam au XI1I% rÉcluse au XIV*. Quelques- unes de ces villes sont maintenant à douze lieues dans les terres. Les métamorphoses de la Hollande étonnent encore davantage : on ne la reconnaît plus sur les anciennes cartes.
VII^ siècle l'emplaceinenl de la ville de Liège. C'est en 1779 seulement que Ton a rendu fertiles les landes qui entouraient Yerviers. Le lieu où brillent les élégantes demeures de Spa n'était, il y a quatre cents ans, qu'un terrain abandonné. Deux siècles plus tôt, la forêt de Soignes couvrait toute la partie de Bruxelles, dite la haute ville. On chassait encore, au X^ et au XI® siècles, Tunis, l'élan, l'ours, le chevreuil et le sanglier dans les humides futaies de la Hollande. Les chevaux sau- Tdges n'en disparurent que postérieurement au XIY® siècle. La richesse que les Pays-Bas dé^ ployaient à cette dernière époque était donc toute nouvelle : fruit pénible et coûteux, elle venait de mûrir sous un ciel livide, sur une terre désolée. L'aspect de la Néerlande , quand les peuplades germaines y arrivèrent , contraintes par la force d'abandonner leur patrie, nous explique leurs goûts, leurs qualités morales et leur sort ultérieur. En butte aux violences d'un climat inexorable, il fallait qu'elles devinssent positives comme les nécessités de l'homme. Une seule question frappait leur intelligence : vivre ou mourir. Un labeur perpétuel devait les protéger contre la nature ; une heure de paresse ou d'oubli eût peut-être causé leur destruclion. Il était donc inévitable que le génie pratique de l'Allemagne éclipsât bientôt chez eux son génie rêveur ; faites descendre des collines teutones une troupe de blonds philosophes,
possédant toutes les théories de Leibnitz , Kant , Fichte, Schelling, Hegel et Ki^ause, puis mettezles dans une situation pareille à celle des Bataves et des Belges, tous les verrez promptement expirer sur la mousse fétide, ou^ abandonnant leurs systèmes, reniant la métaphysique, prendre la pioche, manier la pelle, brandir la hache, élever des digues, creuser des canaux, abattre les forêts, construire des huttes, des vaisseaux, des magasins et , pendant ce travail , renoncer pour longtemps aux considérations abstraites. L'empirisme excessif des Pays-Bas a été imposé aux Néerlandais par l'âpreté même du sol et par rindémence de la température. Les femmes devinrent aussi laborieuses que l'autre sexe' . On employa jusqu'aux enfants pour dompter l'ennemi commun.
L'aspect primitif des lieux explique en outre la marche de la civilisation et de l'art dans les Pays- Bas. Ils se sont avancés du lûidi au nord, s'aguer* rissant peu à peu contre les fureurs du septen-
■ « Les Flamandes sont fort actives et soigneuses, se mealans non tant seulenant des affaires domestiques (desquelles les hommes pardeça ne s*empescbent, et soucient beaucoup), ains vont aussi achepter et vendre et marchandises et biens; et si raectent et la main et la langue es affaires propres aux hommes : et ceci avec telle dextérité, esprit, et diligence, qu*en plusieurs endroits (si comme en Hollande et Zélande) leurs maris leur laissent en main la charge de ' toute chose. » Dêêcripiion des Pwfn-Bat, par Goiciaidir.
irion. La Hollande était encore faible et pauvre^ quand la Belgique était puissante et riche. La zone de Bruges possède les plus anciens monuments d'architecture religieuse et civile : les édifices de la période secondaire occupent la zone d'Anyers ; les constructions postérieures et le gothique de la décadence ornent le territoire des Proyinces-unies. On sait que la peinture a suiyi le même itinéraire. Il ne pouTait en être différemment : les cantons du sud, moins ravagés par les flots, moins maltraités par le ciel, devaient conquérir les premiers la force et l'opulence. La même raison nous donne à entendre pourquoi toutes les églises d'une date éloignée se trouvent dans rintérieur du pays, et pourquoi des flèches plus récentes tintent leurs carillons sur les bords de la mer *.
Une autre circonstance bienfaisante pour l'art, c'est la paix : le plus souvent il ne peut grandir ou se maintenir sans elle. L'artiste lui doit le calme et la liberté d'esprit dont il a besoin. Toutes les périodes fameuses qu'ont illustrées le génie plastique et le génie littéraire, dans la Grèce , chez les Romains, en Espagne, en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, ont été peu violentes et peu troublées. On connaît ces époques célèbres; nous ne donnerons pas sur
' ScuAABi, Niederiàndische Brtefe, dans la préface.
des temps si bien explorés des détails superflus. La poésie moderne a pris naissance au milieu de la tranquillité. c< L'union de la Proyence, pendant 213 ans, sous une suite de princes qui ne jouèrent pas un rôle brillant au dehors et qui sont presque oubliés par l'histoire, mais qui ne souffrirent aucune invasion, qui, par une administraticm paternelle, augmentèrent la population et les richesses de l'Etat , et fayorisèrent le commerce, auquel les appelait leur situation maritime, suffit pour consolider les lois, les mœurs et la langue des ProTcnçaux. Ce fut à cette époque, mais dans une obscurité profonde, que le roman proTcnçal prit complètement, dans le royaume d'Arles, la place du latin'. » Aussitôt formé, cet idiome déploya la bannière poétique ; jeune et cheminant à l'aventure, il accorda le luth des troubadours; il chanta, durant les nuits limpides, les beaux yeux des jouYcncelles et l'espérance des chevaliers. Mais une guerre éclate; les innocents rêveurs sont traités de schismatiques ; on appelle sur eux Tanathème de l'église, on entreprend la foUe^ croisade contre les Albigeois. Au murmure des guitares succèdent les cris de mort, aux tendresses passionnées les faits d'armes et les coups de hache. La littérature provençale agonise; elle expire bientôt; la langue d'oil obtient la suprématie et, depuis
' SiSHOiioi , Hiitoire deê liitéraiureâ du Midi de V Europe.
PtAMANDB BT HOUANDAISE. 8il
lors la langue d'oc, ayaat perdu toute soa importance, s'offre à nous comme une vaste ruine, où glissent, environnés d'une lueur mystérieuse, les fantômes des anciens habitants.
Voilà quels terribles effets produit la guerre. Elle peut détruire un art jusque dans ses racines et en disperser aux quatre vents les semences fécondes. La peinture germanique annonçait de grandes destinées, après son merveilleux début de Cologne , après ses hardiesses du XVI^ siècle , après avoir enfanté DUrer, Holbein, Lucas Cranach, Âltdorfer, Martin Schœn, Hans Wagner, Baldung Griin et tant d'autres encore ; eh bien , la guerre de trente ans se déchaîne sur l'Allemagne, les villes sont prises d'assaut, les demeures pillées ou incendiées, le commerce et Taisance anéantis, les moissons perdues pour le laboureur; sous ce nuage de feu qui couvre l'Empire, le sentiment du beau fait place à l'inquiétude, la recherche de l'idéal au soin de la défense personnelle : blessé jusque dans les organes nlémes de sa vie, l'art des brillantes illusions se traîne vers le tom* beau; à peine si quelque effort témoigne par intervalle qu'il n'a point cessé d'être. Une école de peinture se développait aussi en Bohème^ lors«que la guerre des Hussites vint lui porter un coup funeste. Les troubles perpétuels de Bruges éloignèrent les marchands d'une ville si turbulente; l'industrie, n'ayant plus d'acheteurs, fut réduite à I. »»
Si) HISTOIRE DE LA PEnOTIIS
se croiser les bras. L'opulence el le génie allèrent se fixer au bord de TEscaut : la gloire planta son oriflamme sur les tours d'Anyers. La première école néerlandaise arait brillé sous les règnes glorieux el tranquilles de Jean-sans-Peur et de Hiilippe-le-Bon '; la deuxième s'épanouit dans latmosphère douce el limpide où régnaient Albert et Isabelle. L'art flamand subit une éclipse durant le X Vl« siècle ; aucun grand homme ne s'éleva au milieu des troubles mortels produits par la cruauté de Philippe 11. Les seules guerres, qui ne soient point désastreuses pour l'art, sont les guerres peu impor» tantes, ou celles que l'on fait au loin. La vie de la nation n'étant pas mise en danger par les premières, elles n'épuisent pas ses ressources et ne lui ôtent point toute liberté spirituelle. Les secondes ne la privent nullement du calme intérieur, le seul qu'exige la pensée. Tels furent l'expédition d'Espagne et le bombardement d'Alger, sous la Restauration ; ils ne portèrent aucun préjudice à la littérature. Mais les conséquences faitales des luttes belliqueuses ne se trouvent ainsi atténuées que pour les grands peuples; elles absorbent toujours les fDrces des petites nations, comme l'éprouvèrent les Romains au début de leur histoire, La
> 11 y eut des guerres au dehors sous ces deux princes, mais le pays fut calme à rintérieur, sauf un petit nombre de séditions qui darèrent peu de temps*
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 2i3
Belgique se trouve dans cette dernière situation : le moindre conflit avec les royaumes d'alentour détruirait les germes de son école renaissante. Elle n'aurait pas trop de tous ses enfants, de tous ses moyens, pour soutenir le choc d'un ennemi redoutable. Les guerres lointaines peuvent, d'une autre part, communiquer aux envahisseurs des goûts, des principes étrangers : les tentatives, faites par Charles Vlli , Louis XTI et François I^ sur ritalie , introduisirent en France le goût de l'antique; pendant que Napoléon promenait ses soldats à travers l'Allemagne , les idées germaniques pénétraient dans son empire.
Noua citerons, d'après Waagen ' , un remarquable exemple de l'influence des conquêtes sur les conquérants, exemple tiré de l'histoire même qui nous occupe. Rumohr pense que la prise de Constantinople par les Croisés, en 1204, donna une vive impulsion à l'art moderne de l'Italie. Les Génois et les Vénitiens transportèrent sur leurs bâtiments les guerriers du Nord et pillèrent avee eux la cité impériale. Ils y trouvèrent un grand nombre de peintures, bien supérieures à toutes celles que l'Occident pouvait alors exécuter. LV nalogie que l'on observe entre les production» toscanes et ombriennes, vers le commencement du XIU® siècle , et les œuvres bysantines , lui parait
' Utber Huberi und Johann Fan Eyck. Dreslau, ISSS^
Ui HISTOIRE DB LA PEINTURE
aTOÎr pour source la présence de ces dernières dans la Péninsule. L'hypothèse a une grande vraisemblance et Ton doit croire que le même éyéne* ment a exercé la même action en Flandre et sur les bords du Rhin. Les modèles néogrecs y par- Tinrent sans doute; ils éveillèrent Fimagination des artistes, dont ils rectifièrent le goût. Trois tètes du Christ nous en fournissent la preuye : Tune peinte par Jean Van Eyck et exposée à l'académie de Bruges, l'autre dessinée par Hemling et acquise par M. Solly, de Berlin, Ja troisième ornant le suaire de sainte Véronique, dans la collection Boisserée. On y obsenre un même type, celui qui distingue le Rédempteur sur la vaste mosaïque de la cathédrale de Spolète, dite de Solsernus, et remontant à Tannée 1210; Rumohr et d'autres auteurs la mentionnent comme révélant Tioiita^ tion des Grecs modernes en Italie. Or, non-seule* ment les troupes de Flandre prirent part au ai^ de Constantinople, mais leur chef, le comte Baudoin, y ceignit la couronne impériale et sa famille conserva cette dignité jusqu'en 1261 . Il est indubitable, d'un autre côté, que le nouveau monarque entretint des relatioqs avec ses proches, et que
' Les miniatttres bysakitinet sont les plus parfaites qa*ait produites le moyen -âge* Nous tenons cette remarque de M. le comte deBastard, et nous en avons vérifié Fexactitude sur les planches de son brillant ouvrage qu'il a bien voulu noua montrer lui-même.
FLAMÀNDB IT BOLLARBAIBE. 115
Baudoin II, n'ayant pii se défendre oôntre Michel Paléologue, reTÎnt habiter momentatiément «on pays \ Des communications réitérées et immé^ diates s'étant donc établies entre la Flandre et Gonstantinople, une foule d'images ne durent-elles point passer d'une région dans l'autre? Il est aussi très probable que les artistes néerlandais se for» mèrent à la technique bysantine, la meilleure de toutes pendant le moyen«-âge, soit qu'ils l'apprissent au-delà des mers, soit que l'empereur envoyât des peintres grecs à ses parents. Un fait appuie d'ailleurs l'opinion de Waagen : l'art jetait un yif éclat sur les bords du Rhin et en Belgique, précisément dans la première moitié du XIII^ siècle, OMnme le démontre le Paroival de Wolfram d'Eschenbach, poème écrit durant cette période. c( Aucun peintre de Colc^e ou de Maestricht, si l'on en croit la rdation, y est-il dit, n'aurait pu peindre un aussi beau soldat que cet écuyer à cheval '. p On peut au surplus poser cet axiome : Tout ce
■ Mmi.
* Es hœtte kein Maler ta Kœln oder Mastricht, (So giebt die Aventure Bericht), Eine Krîegergestalt gemalt so schœn, Als der Knap tu. Ross war anzusehn.
Sammlum^dêuiÊekêr Gêàkkê^ heratugageben von Msllib. Beriin, 1784.
SI6 HlSTOmE DB LA PBMTIJRE
qui aide à la prospérité d'une nation aide à la prospérité de l'art ; tout ce qui nuit à l'une nuit à l'autre. Ainsi l'abondance des capitaux, le dévelop* pemeot du commerce et de l'agriculture, la per* feclion de l'industrie, la grandeur politique et la fDrce numérique d'un peuple, le degré de science où il est parvenu, la justice de ses lois ', la bonne harmonie des citoyens entre eux, la régularité de l'administration fevorisent et facilitent la recherche du beau, la création de l'idéal. La poésie est une brillante efflorescence ; elle couronne les sommets de la vie humaine; pour qu'elle s'épanouisse, il faut qu'une séye exubérante inonde sa tige. Remarquons toutefois que la poursuite des biens matériels doit être la conséquence d'un instinct, plutôt que le résultat d'un principe, et ne doit ni absorber nos forces, ni envahir notre pensée. L'existenced'une nation se compose déficits moraux et de faits qui tombent sous les sens. Ne voir que les derniers, c'est trahir peu de vigueur intellectuelle; y songer uniquement, c'est trahir peu d'élévation de caractère. On ne fonde et ne maintient aucune chose importante avec un manque de sagacité joint au manque de dignité. On perd
■ La science et la législation appartiennent à la catégorie des idées ; nous les mentionnons ici, parce que notre désir d'être bref ne nous a point permis de leur consacrer , dans le précédent chapitre, une attention suffisante.
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même, en prenant cette route, les ayantage» physiques dont on se eroyait le défenseur, car si les minéraux, les végétaux , les animaux peuYoït se passer de comprendre, l'homme, créé nu et débile, ne subaiste qu'au moyen de son entendement : il triomphe du monde extérieur, parcequ'il le juge et l'analyse. Or, l'individu même n'échappant à la mort que sous la protection de la pensée, la r^rderons^nous comme superflue dans la vie sociale , vie bien autrement difficile et complexe ? Soutenir une semblable doctrine serait une preuve d'aliénation mentale* Le pouvoir suprême est en définitive celui de l'intelligence, puisqu'il gou** verne l'emploi de tous les autres , les annule par sa faiblesse et les rend féconds par sa vigueur. Le peuple, qui ne voudra soigner que ses intérêts matériels, dépérira même matériellement. Des nalions plus réfléchies, plus savantes, plus adroites, car Tétude aiguise l'esprit, non-seulement l'éclipséront bientôt, mais anéantiront son commerce, gêneront son industrie et détourneront les sources de sa prospérité, pour les foire couler chez elles. On laisse échapper un sourire involontaire, lorsqu'on entend célébrer comme des œuvres de sagesse ces théories prétendues positives, qui ont un seul défaut^ celui de ne pas réunir les conditions de la vie '. Autre chose est le négoce, autre
' « Une nation qui a la conscience d'elle-même est à la
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chose l'abrutiisement et la nqpaoitë mercantiles. Du monde réel les derniers Yioes passent dans l'art et dans la littérature ; l'amour du gain dé» trône l'amour du beau. Toutes les grandes inspi* rations s'éteignent ; la pensée de l'artiste ne monle plus Ters le firmament, elle rampe sur la terre : comme les herbes paresseuses qui se traînent le long des champs, elle n'a plus ni force ni grâce ; elle ne produit que des baies sans sayeur, bientôt dispersées par le Tcnt de l'étemel oubli. La situation présente de la littérature , en France et en Angleterre, le démontre assez. La peinture du pre* mier royaume marche insensiblement à sa mine; elle expose chaque année des tableaux qui ont moins de valeur que les précédents.
Les circonstances ftmestes pour les arts, comme pour les nations, peuvent prendre mille formes diverses. Manque d'ai^nt, torpeur du négoce, inhabileté de l'agriculture, feiblesse de l'industrie, dépopulation des campagnes, ignorance, injustice des lois, division des citoyens, mépris des peuples limitrophes, désordre administratif, en voilà cpielques-unes dont les suites sont immenses. D'autres néanmoins sont plus terribles encore, parce qu'elles engendrent les premières. Deux traités
fois QDe puissance intellectaeUe et politique , » dit M. Nothomb avec une grande justesse, dans son Eêmu sur la révoluiifm belge»
VhàMJMtm m HOLLANfiAlSB. fM.
fameux ont eu à l'ëgand de la Belgique cette pernicieufte fécondité. Celui de MuD$ter, signé ea 1648 , ferma les bouches de l'Escaut et annula non-seulement le port d'Anyers, mais tous les ports de la Flandre, interdit aux Belges l'aceèa des Indes orientales et occidentaks, et pour ne laisser à leur marine aucun emploi , aucune res-* source, fit passer entre les mains des H<rflandais Tapprorisionnement du sel, qu'on allait chercher au loin. Le traité de la Barrière , conclu pen-« dant l'année 1715, augmenta cette odieuse serri-* tude et en redoubla les effets. Un grand nombre de places fortes furent livrées aux troupes des Etats-Généraux. Sur trente*cinq mille hommes, les derniers devaient en fournir quatorze mille : ilsobtinrentle droit de parcourir le pays dans tous les sens, d'user de tous les moyens pour se défendre, en cas d'atlaque; on leur abandonna de nouvelles portions du territoire, notamment Venloo et sa banlieue; on leur permit de s approvisionner au dehors, sans payer d'impôts à la frontière ; on exigea de la nation un subside annuel de cinq cent mille écus (un million deux cent cinquante mille florins de Hollande, ou un million quatre cent mille florins de Brabant), outre le revenu de la Gueldre et les frais de logement pour les soldats'.
MUT rélai de la population, doê fabriques, deê manufacturoê ei du commerce dane kê province$ doê Payâ^Boêy
JW HISTOIRE M LA FlIlfVmB
LaBel^pquefut dèâ-lon anéantie comme puisaanoe politique et puissance commerciale : la Hollande, tout à ccHip développée sous la baguette d une jeune doctrine, d'une liberté naissante, d'une nouvelle organisation, devenue plus forte, parce qu'elle était unie, parce qu'elle étudiait etcoœpre^ naît, parce qu'elle ne dirigeait point maladroite-ment sa vigueur, domina, opprima, culbuta sa voisine méridionale et, pendant un siècle et demi, la força de rester immobile, en lui mettant le pied sur la poitrine et la pointe de son épée sur la goi^. Exemple manifeste du pouvoir des idée»! Ces |H*avinces n'étaient rien , quand le système calviniste illumina et féconda leurs marais : elles lassèrent la haine de l'Espagne, battirent l'Angleterre, firent trembler la capitale des Trois-Royaumes, couvri* rent l'océan de leurs flottes, luttèrent victorieusement contre la France, étendirent leur commerce d'un bout du monde à l'aùtr^ annulèrent la Belgique et obtinrent l'admiration des hommes, quand la pensée, le principe vivifiant des nations, les eut remplies d'une ardeur créatrice et armées d'une vaillance inflexible. Qu'on ose maintenant révoquer en doute la prodigieuse efficacité de Tesprit !
Le sort de la peinture se régla sur celui des
député Aiberi ei lêaètlie juiquè la fin du^Mch dtnéer; par Natalis Bruvoirni.
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deux peuples. Uëcole flamande, si brillante pendant la première moitié du XYII^ siècle, tomba dans la langueur à partir de 1648. Les hommes de talent peu nombreux qu'elle produisit encore allèrent Tiyre au loin , sous un ciel plus fortuné : rAllemagne, lltalie, la France, la Hollande même devinrent leur séjour ; ils émigrèrent avec Topu-» knce et le bonheur, exilés pour longtemps de leur pays. Telsfurent Vandermeulen, Philippe de Champagne et son ncTeu , Biset le jeune. De Coninck , François Hais, Yan Oost le vieux, Gérard de Lairesse. Francisque Mile, Van Bloemeo, Vleughels et d'autres bannis Tolontaires, dont le mérite prolongea le crépuscule de ta gloire flamande. Un seul resta fidèle à sa patrie désolée; la yerye dïrasme Quellyn le jeune entretenait le souvenir de Rubens; on eût dit une étoile qui rayonnait sur son tombeau '. Après 1715, ce fut bien pis encore : Ion ne trouve, dans un espace de cent années, que dix ou douze noms tout à fait obscurs.
En même temps que la Belgique descendait ainsi les pentes de la vallée des morts, son ennemie, sa sœur d'autrefois, escaladait les pentes oontraires et montait hardiment vers les cieux. Depuis VUnùm d'Utrecht, conclue au mois de jan-
' Eêquiêie d'une hiêi&ire des otia en Beigique, depuis 1640 jusqu'à 1840, par Feux BoftAiars ; opuscule où on trouve d'eioelleDtes idées.
Stt HISTOIRE 0B Lk PBINTURB
\ier 1579, et la déchéance de Philippe II, proclamée dix-huit mois plus tard, la Hollande ataîl ▼u naître ou grandir Bloemart, Poelenbur^, Mirevelt, Albert Cuyp, Van Goyen, les frères Both, JeanWjnants,De Heem, Gérard Honthorsty Rembrandt, Saftleren, Bamboche, Terburg, Adrien et Isaac Van Ostade, Gérard Dow, CAbriél Metzu, sans parier des artistea que j'oublie. Après 1648, elle offrit au monde étonné Wouwerman, Pynacker, Berghem, Weenix, Potier, Everdingen, Ruisdaei, Backhuysen, Mieris, HcAbema, Jean Steen , Hondekoeter, Van de Velde, Kard Dujardin, Eglon Van der Neer, Philippe Van Dyck, Moucheron, Van Huysum, Adrien Van der Werf et un petit nombre d'autres. Mais, chose étrange! elle devint stérile postérieurement à 1715. Une partie des hommes que nous venons de citer peignirent encore ; leur âge màr et loir TietUesse continuèrent à illustrer les Provi nces^Unies. Pas un seul homme nouveau ne se forma. C'est que la Hollande se sentait lasse : elle perdait chaque jour de son ardeur guerrière, de son ambition politique, de son zèle religieux : l'indifférence du siècle la gagnait. La richesse devenait le but principal de tous les citoyens, le négoce atteignait une splendeur extraordinaire; la verve héroïque allait s'affaiblissant. Le pays ne pouvait déjà plqs résister à l'Angleterre, en 1757. Une langueur secrète le frappait au milieu de son luxe ; les arts,
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qui périssent faute d'exaltation, mouraient sur le brillant lit de souffrance, où les couchait la tiédeur publique.
Ce double exemple suffirait pour prouver que Teulhousiasme est une force et une force merveilleuse. Il inspire le génie , stimule l'activité , augmente les ressources de notre nature : les peuples, comme les individus, ne font sans lui que des choses vulgaires. Les périodes fameuses, les nations célèbres lui doivent leur éclat. L'histoire n*est qu'un Icmg témoignage en sa faveur. Là où manque cette divine flamme, l'humanité reste immobile, comme un navire saisi par les glaces du pôle.
Le découragement, la froideur, la mesquinerie des goûts, des idées, sont pour les États d'infaillibles poisons : les royaumes , où ils circulent , tombent peu à peu dans le sommeil de la mort. Je défie qu'on trouve une seule nation qui, depuis le commencement du monde, soit parvenue sous leur influence, je ne dirai point à la grandeur et a la célébrité, mais a la fortune commerciale et aux succès industriels. Ce n'est pas en relâchant les principes moteurs qu'on accroît la puissance d'une machine.
L'histoire des Pays-Bas, comme celle du monde entier, met une autre observation hors de doute : c'est qu'un peuple a besoin de son indépendance pour prospérer. Quelle que soit la forme du gouvernement qu'il adopte , il est plus heureux s'il
traiteilt d'esprits farouches , les d^larent insofûables, puis cherchent à les dompter par la souffrance et la calomnie. Le pouvoir moral que leur donne le succès, et le pouvoir matériel qui s'y trouve joint, leur permettent de iaire cette expérience sur une grande échelle. Ils poursuivent jusqu'à la mort les débutants qui s'annoncent comme leurs héritiers. La foule leur sert d'ailleurs involontairement de complice. Humble esclave de la mode, ellen'appré* cîe et n'admire que les ouvrais sanctionnés par elle. Tout ce qui n'a point encore réussi ne l'intéresse guère. Elle blâme les novateura, sauf à les porter plus tard en triomphe. Quand même elle aurait d'autres penchants, les nombreux produits de l'école régnante absorbent toute son attention. Que ce soient des monuments , des tableaux , des sculptures,ils remplissent les lieux où on pouvait en placer ; le fait seul de leur présence est un obstacle; ils éliminent fetalement les œuvres plus récentes. Peu d'hommes ont d'ailleurs la force de se soustraire à l'empire de la vogue ; les esprits indëpen* dants, qui appartiennent aux secondes générations, travaillent donc presque toujours dans la solitude et n'ont pour appui que la conscience de leur va* leur. L'histoire des arts et celle des littératures sont pleines de feits qui prouvent cette loi terrible , en vertu de laquelle les hommes de talentsontoondamnés à la mort ou à l'infortune, s'ils naissent trop près d'un groupe d'hommes femeux. Labruyère
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souffrit cruellement d'une position pareille ; mal>* gré son ardeur et sa force , Géricault ne put s'en tirer : la jeunesse actuelle de la France y périra* Pour qu'une géûération puisse ceindre la couronne^ il feut que le temps ait un peu obscurci et vieilli la gloire des générations antérieures, que l'ou-* blieuse multitude commence à en perdre le sou** Tenir , qu'elle cherche du regard ses nouveaux maîtres. Les grandes crises politiques et sociales ne sont donc pas seulement propices au génie^ parce qu'elles ravivent les nations, et enfantent des idées inconnues , mais parce qu'elles précipitent l'action de la durée, parce qu'elles voilent aux yeux de la foule les statues des grands hommes ensevelis. La routine est fille de l'admiration, comme de l'habitude ; l'une et l'autre s'évanouis^ sent au milieu des orages, ou s'y affaiblissent. Ce qui est vrai d'un peuple est vrai de Thumanité; elle a besoin de ces longues catastrophes, de ces drames mortels , qui , entre deux civilisations , brisent la tyrannie de la mémoire.
On commet donc une grave erreur, en affirmant que les nations ne peuvent saisir qu'un fois l'idéal, pendant le cours de leur existence. Non-seulement elles peuvent obéir à plusieurs lois religieuses, comme l'ont fait les'Italiotes, et déployer sous chacune des mérites divers, mais, sous lempire d'une même doctrine, d'heureuses circonstances peuvent leur permettre plusieurs fois de réunir le calnie
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et la TÎgueur, l'inspiration et le bien-être. Leé époques de gloire ayant des bornes restreintes, comme nous TaTons dit, c'est une raison nourelle pour que ces périodes se multiplient. Les races ont , ainsi que les poètes, leurs jours de tristesse, de doute et de fatigue ; on les voit passer de l'enthousiasme à l'abattement, de l'abattement à l'exaU tation. Leur génie se voile la fece et pleure en silence; puis il redresse la tète, secoue sa lumineuse chevelure, prend la lyre ou le glaive , et chante ou combat.
Nous suspendrons ici notre analyse des circonstances historiques ; un grand nombre échappe à toute classification. Tel est le mariage de l'empereur Othon II avec la princesse grecque Théophanie, mariage qui exerça une influence évidente sur l'art allemand, au X® siècle. L'histoire de la peinture néerlandaise nous offrira de ces événements eapricieux, de ces faits indisciplinables. Mais nous ne terminerons pas le chapitre actuel, sans déplorer les malheurs de toute espèce, qui ont fonda sur les provinces belges. c( Ouvrons notre histoire, dit éloquemment IVl. Nothomb : à chaque page, il y a des larmes et du sang ; et ce sang et ces larmes n'ont pas coulé pour nous. La Belgique est une vieille terre de labeur et de souffrance. » Et nonseulement la haine du destin l'a condamnée à une longue infortune, mais elle a souvent paralysé son génie. Pendant les guerres contre l'Espagne, une
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consomption mortelle semblait l'extënuer pour toujours. Il reprit sa vigueur pendant un demisiècle, puis la Hollande jalouse ' et l^Angleterre hypocrite firent serment de le perdre. Elles lui administrèrent un breuvage empoisonné , qui infesta les sources mêmes de son existence. Il eut Tair, cent cinquante ans, de son propre fantôme : l'Europe se demandait ce qu'il était devenu et le rangeait au nombre des morts. Le spectre abandonne aujourd'hui le champ du dernier sommeil et veut être Compté parmi les vivants. Déjà le succès couronne ses efforts, mais que la nation ne se relâche point , comme elle y semble disposée. Une partie de son linceul flotte encore autour d'elle, ses pieds plongent dans le tombeau : on ne s*étance point tout à coup hors de ce profond dtilme. Son passé heureusement doit lui donner confiance en elle-même ; si elle a tant exécuté de ebefe^oravre, au milieu de l'angoisse , qu'auraiteHe feiit depuis les jours de sa première gloire, ai elle n'avait point connu les pleurs P
' Il est lK>n toutefois de dire que la Belgique ne 8*étant point réunie à la Hollande contre FEspagnc, les provinces da Nord ont dû agir comme elles Tout fait. Les Pays-Bas méridionaux n'étaient plus pour elles une portion de la patrie, mais la priipriété d*un tyran. Quelles cherchassent dès lors i les affaiblir, à les ruiner, cela était juste et iné* ▼itable ; la haine dn despote, leurs intérêts les plua cher» si le soin de leur déCease le réclamaient également*