‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 20 sur 91 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

etuus de la peîatara dam les Payi-Baf .

L(i première époque de l'art dans les Pays-Bas est celle qu'on a le moins explorée. On ne trouve d'ailleurs aucun texte du moyen-âge qui en parle et en dissipe les ombres : Karel Van Mander luimême proteste ingénument de son ignorance complète sous ce rapport. Nous abordons, comme on Toit, le lieu le plus sauvage, le district le plus inculte de l'île solitaire où nous sommes descendus ; nous allons en ce moment à la découverte, nous allons monter sur quelques hauteurs éparses, promener notre vue autour de nous et tâcher d'apercevoir le pays.

HISTOIRE DE LA PEINTURE , btc. 379

Loi*sque les RotnaÎDS eoTahirent la Gaule Belgique, la population vivait dans une barbarie grossière: Les riches comme les pauvres n'habitaient alors que des huttes couvertes en chaume, de forme ronde et terminées par un toit conique : on employait seulement pour les construire du bois, de la paille et des roseaux ; c'était Taffiaire d'un jour ou deux. Les armes du maître suspendues aux parois , un enduit léger que recevaient les dernières, voilà tous les ornements dont on les décorait. Les menhirs, barrows, galgals, dolmens et cromlechs ne prouvent point une plus grande habileté dans les arts ; jamais le ciseau n'en dégrossit les blocs informes. On a cependant trouvé des sculptures gauloises d'une époque antérieure à la domination romaine : elles sont d'une choquante rudesse et trahissent tout au plus quelques vagues intentions. Rapprochées des monnaies celtiques découvertes en France, elles donnent la certitude que les Ga^ls ignoraient le dessin. Les médailles sont circulaires et faites de plusieurs métaux réunis, le cuivre, l'étain, le plomb. Ues hommes , des animaux , différents objets y sont gravés ; mais le graveur était si maladroit qu'on ne peut dire , la plupart du temps , quel sujet il a voulu représenter.

Les peuplades teutoniques des Pays-Bas étaient, pour le moins, aussi étrangères à la civilisation que les peuplades gauloises. Leurs manières de

bâtir et de se loger ne présentaient aucune difiei^ence importante. C'étaient des sauvages dans toute la rigueur du terme. Les monnaies, statues et bas-reliefs germaniques ne décèlent pas la moindre connaissance de l'art : ils sont plus grossiers, plus imparfaits même que les ébauches des Celtes '. L'ignorance de ces tribus permettait seulement à la poésie de produire quelques fleurs soudaines, grâce naturelle de l'imagination et du désert. Le Ménapien chantait son amour et ses projets, sa haine et ses victoires; il mêlait ses strophes discordantes au bruit de la tempête, au murmure du feuillage, aux plaintes de la vague qui expirait tristement sur des grèves désolées.

Les Romains ne purent ni instruire ces barbares, ni policer leurs mœurs. La science, les lois, Tindustrie , les arts , la langue même des vainqueurs échouèrent contre l'obstination et Fesprit farouche des vaincus. La conquête ne les modifia en rien : ils n'abandonnèrent pas les dieux de leurs ancêtres, mais les implorèrent, comme jadis, au milieu des forêts et dans le silence de la nuit. Pas un seul écrivain ne brilla durant cette époque ni chez les Belges, ni chez les Bataves. Une épigramme de -Martial nous peint les derniers comme des sauvages à l'aspect rude et bizarre, qui étaient

* ScHAYKs, La Belgique acant et pendant fa domination romaine.

pour les maîtres du monde un objet de plaisanterie et un objet de terreur pour les enfants. Une autre épigramme du même poëte donne à entendre qu'ils Tegétaient au sein d'une profonde ignorance. Un inconnu s'y adresse à l'auteur et lui demande : a IN'es-iu pas ce Martial dont les satires et les malices sont connues de tout homme qui n'a point une oreille batave ' ? » Le petit nombre de monuments construits avant le V" siècle^ dans les deux seules villes que possédait alors la Belgique , ou dont les restes ont été découverts sur d'autres points du pays, étaient sans exception des œuvres romaines. Les autels, qui offrent l'image d'une divinité locale, celui de Sandraudiga, par exemple, et ceux de Nehalennia ont eux-mêmes une physionomie latine. Pour les inscriptions, le statuaire a fait usage de la langue des conquérants.

Le christianisme eut peine à s'établir parmi ces populations intraitables. Elles repoussaient la foi nouvelle, gardant leur culte et leurs dieux sinistres, dont les noms rauques, dont l'histoire funèbre étaient en harmonie avec leur ciel, leurs forêts, leur sol noyé, leurs penchants et leurs mœurs

' Tu ne es, (u ne, ait, ille Martialis CujuB nequitias, jocosque novit Aurcm qui modo non habet batavani.

(Martial, Epiçr.y liber Vf, ep. 82.)

belliqueuses. Vers le milieu du lU^ siècle^ deux apôtres fervents leur annoncèrent la loi de Jésus: mais les Nerviens demeurèrent idolâtres ^ raalg[ré les efforts de saint Piat; les Tongres ne se laissèrent point entraîner par les discours de saint Euchaire. Ce fut seulement au YII^ siècle que saint Âmand, saint Bavon, saint Éloi, saint Willebrord^

saint Lambert firent accepter l'Evangile aux peuplades delà Néerlande ; toutefois les dieux d'Asgard semblèrent longtemps encore planer au-dessus d'elles : on les adorait secrètement dans les Pays- Bas, un siècle après Tintroduclion du nouveau dogme. Les canons du concile de Leptines \ réuni en 743, le prouvent de la manière la plus flagrante. Quoiqu'ils eussent adopté les rites de l'Église, le Belge et le Batave n'entendaient point les souffles du nord agiter les bois, sans penser au frêne Ydrasil : c'était le char de Thor qui produisait le grondement de la foudre , et ils croyaient voir les ombres de leurs pères dans les brumes de la nuit argentées par la lune. Nous ne connaissons nulle ceuvre d'art exécutée à cette époque. Les Acta semctorutn orddnis Sancti B&nedicti parlent seulement d'un monastère, où les jeunes filles,

■ C*cst le village actael des Estines, près de Binche, où les rois francs de In seconde race avdîpnt un palais. Schayes, ouvfa^ cité phi$ haut.

FLABIANDE ET HOLLANDAISE. 383

en 745. apprenaient à lire^ à chanter^ à écrire et à peindre \

On sait que Charlemagne Toulut faire prospérer les sciences, les lettres, l'architecture, la peinture, la musique même, pendant qu'il rétablissait l'ordre et travaillait au bonheur public, ce L'ancienne opinion que les églises devaient être peintes sur toute leur surface intérieure, nous dit Eméric David *, subsistait encore parmi nous comme en Italie. L'empereur la confirma par une loi. Les envoyés royaux , qui plusieurs fois chaque année parcouraient les provinces, étaient chargés, en inspectant les églises, d'examiner l'état où se trouvaient non-seulement les murs, les pavés et les autres parties essentielles des édifices, mais encore la peinture. Des règlements plusieurs fois renouvelés déterminaient le mode des contributions ordonnées pour ce dernier objet. S'agissait-il de la peinture d'une église royale, Févêque et les abbés voisins devaient y pourvoir : d'une église dépen-

' II 8*agit du monastère de Eyek : « lu prœdicto naïuque Monasterlo,quo creditœ erantbeatissimœVirgineserudiendœ, omni divino dotale pleniter erant erudita; diversis usibuN divini officii et ecclesîastici ordinis, id est in legendo, modolatione cantus, psallendo, nec non (qnod nostris temporibos valde ininun est) etiam scribendo atque pingendo, qnod bujus œvi robustissimis viris oppîdo onerosum videtar. n Tome III, page 600.

* Histoire de la peinture au moyen-âge. Ce livre donne les renseignements les plus complets et les plus fidèles sur Tépoque de Cbarlemagne.

?Hi HISTOIRE DE LA PEINTURE

danie d'un bënéfice, c'était le bénéficier. Jusqu'au milieu des camps, si l'empereur faisait faire un oratoire , les murs étaient couTerts de peintures sfir totUe leur surface. Tant qu'une église n'avait pas reçu ce genre d'ornements , on ne la cropit pas terminée. » Ces travaux perpétuels durent exercer l'influence la plus heureuse ; fournir de l'occupation aux artistes, c'est le meilleur moyen de les encourager. La famille du grand homme ayant pris sa source en Belgique ', et lui-même ayant une affection très vive pour son palais d'Aixla-Chapelle, situé près de la frontière, il y répandit sans le moindre doute le goût des arts qu'il aimait. Les édifices de cette époque étaient malheui*eusement peu solides ; les années auraient suffi pour les détruire, quand même les terribles Normands ne les eussent ni saccagés, ni incendiés. Mais les fureurs des hordes septentrionales expliquent seules pourquoi l'on trouve si peu de manuscrits du IX^ siècle et de la fin du VllI^. Pendant cette période en effet, a soit piété, soit ostentation, soit amour de Tart, les princes et les prélats recherchèrent à lenvi les manuscrits ornés de miniatures : tous les monastères en voulurent posséder sous Charlemagne, sous Louis-le-Débonnaire et

■ Pépin (/d Lantkn, fondatear de la race, fut ainsi nommé parce qu*il possédait un fief en ce Heu. situé dans le pays de Liège, an sud-est de St-Trond.

Charles-le-Chauve ; un grand nombre de peintres françaiâ8appliquaientà cette manièrede peindre*.» Il e«t probable que les mêmes goûts , les mêmes désirs se révélèrent dans les Pays-Bas. Un manuscritde la bibliothèque de Bourgogne confirme notre hypothèse \

C'est un missel provenant de la fameuse abbaye de Stavelot, dans le pays de Liège et peu éloignée d'Aix-la-Chapelle. On n'y trouve malheureusement que deux miniatures et une esquisse. Un moine, occupant une niche bysantine, remplit la première page : deux pilastres* que couronnent des chapiteaux en forme d'acanthes, soutiennent une archivolte en plein cintre. Il a pour costume un grand manteau blanc drapé d'une manière assez noble : un nimbe doré entoure son front et le classe parmi les saints. Le scribe lui a donné une figure triviale , un air souffrant, une barbe, une tonsure et des cheveux disposés par étages. Son altitude, son geste prouvent qu'il argumente. La seconde peinture, quoique mieux conservée, est très inférieure sous le rapport du dessin et de l'expression. La tête, beaucoup trop petite pour le corps, manque de sens et de physionomie : l'artiste a en outre grossièrement appliqué la couleur. L'esquisse, faite avec trois espèces d'encres, bleue,

' EiiRic Davi», Hiêîoire de h peinture au moyen-âge. • N» 1814.

rouge et brune, nous montre un guerrier farouche, dont la pose et la draperie sont assez bonnes. Un autre manuscrit de la même époque se trouve à Saint^Omer ' : une phrase en fixe la date et bannit toute incertitude sous ce rapport. Voici comment le rédacteur parle du fils de Louise- Débonnaire : Ip9e tamen Hludovicus super /ilioi suos fdicitcr nunc principaium tenet, amio In^ carnaiiofii» Domini DCCCLXVIIIl. Le livre a donc été fait en Tannée 869, quoique la généalogie de la famille carolingienne ait été poslérieurement continuée jusqu'en 885. Il appartenait a Tabbaye de Sithiu ou de St-Bertin, que Hemling devait orner plus tard de ses chef>s-d œuvre, et renferme plusieurs opuscules , entr autres l'histoire des ravages commis par les hommes du Nord dans le monastère. On y remarque également une Genealogia inclyti Flandriœ Marchionis Arnulfi; mais ce qui appelle surtout notre attention, c'est une vie de St-Wandrille, accompagnée de miniatures. Elles sont au nombre de sept et retracent les actes principaux du vertueux personnage. La première nous offre son portrait avec cette inscription : Satictus Wnndregisilus abbas; on le voit ensuite en habit de comte du palais, placé sur un siège bizarre, et causant avec sa femme qui occupe un

* Il A pour tiu*e : HiMwria Gmmdogùm, et appartient Il U bibliothèque de la ville, n* 764.

siège pareil: il Tangage à se retirer, comme lui, dans un monastère. Un peu plus loin il présente au roi son épëe, attendu qu'il se démet de son office. St-Wandrille , après avoir reçu les ordres, frappe d'immobilité la populace qui s'ameute contre lui. Dagobert le mande à sa cour : il prend un cheval et se nïet en route; devant le palais, il aperçoit un pauvre tombé de son charriot dans la boue : la miniature nous le montre ayant quitté la selle et relevant le malheureux. Mais comme dans cette charitable opération, il a souillé ses vêtements et que la foule le tourne déjà en ridicule, un ange du Seigneur vient les purifier pour qu'il paraisse sans honte devant le monarque. Le prince l'attend sur son trône, et, levant la main, a l'air de le saluer ou de l'encourager. La dernière ébauche représente l'auteur du livre ofiFrant le manuscrit à son abbé '•

Rien ne saurait être plus barbare que ces miniatures : ce sont des charges involontaires. Le portrait de St-\¥andrille inspire la gaieté : il a des yeux si gros, si ouverts, un nez si large, un front si bas, un menton si volumineux, une si étrange apparence que l'on se déride malgré soi.

' Voyez un article de M. Louis Deschamps sur ce manuftcrit , dans les Mémoires de la société des antiquaires de la Morinie, tome V ; les miniatures sont lithographiées dans les planches jointes à ce volume.

Les autres têtes ne sont pas moins comiques : un point noir entre deux parenthèses figure la prunelle avec les paupières. Les doigts, les mains ont une forme et des proportions vraiment grotesques. Les cheyaux, les armes, les meubles, les costumes ne sont pas mieux traités ; aucune adresse, aucun sentiment de Télégance ne s'y révèlent. L'abbaye où le moine offre son livre au supérieur de la congrégation est dessinée en style roman : les chapiteaux sont même en acanthes.

Nous avons déjà parlé d'un manuscrit postérieur qui provient du monastère de St-Laurent à Liège ^ 11 remonte au X^ siècle et contient les évangiles. On y trouve pour toutes peintures les images des quatre auteurs et quatre initiales. Les premières sont d'une extrême rudesse : les lignes, la couleur, l'expression manquent de vérité. St- Luc est le mieux fait, ou plutôt le moins mal l'éussi. L'enlumineur lui a donné une pose assez noble et a jeté la draperie d'une manière assez harmonieuse. Ce volume renferme les esquisses de deux évangélistes ; le peintre, ayant jugé à propos de Les mettre ailleurs , n a pas achevé ces miniatures. Elles prouvent que les artistes dessinaient d'abord avec une encre diaphane les contours des objets.

Vn autre évangéliaire de la même époque fiit

• Bibliothèque de Bourgogne, n" \S,^S^.

donné par Thierry II, comte de Hollande^ à l'abbaye d'E(jmont, en 977. Le comte mourut en 988. Il renferme dix miniatures et quatre initiales. Au commencement, on voit des tableaux synoptiques montrant la concordance des évangiles. On a disposé par colonnes les chiffres des versets analogues : ils remplissent douze pages, qui ont ainsi l'air d'un calendrier. Un arc en plein cintre amortit chaque lancette; deux arcs couronnent le haut de la page, s'unissent au milieu et se mêlent en fdrmant des rinceaux. Le style de ces ornements est anglo-saxon, mais M. De Bastard les croit exécutés dans les Pays-Bas. Les grandes initiales sont des lettres drachontines : c'est un genre d'écriture, où les détails ont un sens mystérieux, qui les a fait appeler le symbole d'Alcuin. Ce favori de Charlemagne disait que l'homme, sans cesse attaqué par le démon, doit porter pour se défendre une cotte de maille dont la foi , l'espérance et la charité composent la trame. Aussi des mailles entre deux bordures forment-elles les lettres drachontines : des dragons mordent le cadre extérieur , mais se trouvent arrêtés par les anneaux : ils n'entament point l'écriture et lui donnent seulement le nom qui la désigne.

En tête de chaque évangile , on a représenté Févangéliste sur une page, à droite du lecteur, et sur la page qui est vis-à-vis son emblème mystique. Les figures ont im caractère plutôt roman

que bysantio; les nez ne sont pas minces^ effilés, mais gros et larges. Les plis du costume ont la rondeur hyperbolique du style lombard. La grandeur des yeux , rimperfection du dessin communiquent aux visages une rude et farouche expression. Les animaux sont assez bien imités.

A la fin du livre, on aperçoit deux miniatures occupant toute la page : en haut de la première, on lit cette inscription :

Hoc textuiii dédit almo patrî Tlieodoricus liabendum. Nec ne sîbî conjuncta simul Hildgardis amore, Alberto, quorum memor ut ait jure per eyam.

Ce qui veut dire : Théodoric (ou Thierry) et son épouse Hildegarde, unie à lui par l'amour, ont donné cet ouvrage au paternel et bienveillant Albert, pour qu'il se souvienne d'eux en toute justice pendant l'éternité.

Le dessin nous montre Thierry et la princesse faisant don du volume à l'abbaye d'Egraont, et le plaçant eux-mêmes sur l'autel : chacun d'eux en tient un des côtés avec ses deux mains et occupe une travée différente du monastère. L'abbave est couverte de tuiles peintes, non d'une seule couleur, mais d'ornements symétriques, par-dessus lesquels brille un vernis. Les figures ne sont pas moins barbares que celles des évangélistes.

Li seconde miniature nous offre Dieu le pcrr au

FLAMAXDE ET HOLLANDAISE. 59i

milieu d'une auréole ogivale. St-Atbert, palron du cloître, lève une main vers lui pour appeler ses bonnes grâces sur les donateurs , qui sont à ses pieds et qu'il désigne de l'autre main. Sa posture exprime parfeitement son intention. Mais l'enlumineur a voulu placer Hildegarde dans une attitude plus humble que son mari, sans doute à cause de son sexe, et il s'y est pris si gauchement, qu'elle parait tomber sur le ventre. Ce tableau est moins achevé que le précédent : de légères teintes animent^à peine les figures \

Dans ce même siècle, Éverhard et Noiger, qui furent tous deux évéques de Liège, l'un de 959 à 972, l'autre de 972 à 1006, montrèrent un vif amour pour la science et les beaux-arts. Le premier fit construire une église en l'honneur de Saint-Martin, dont on peignit les miracles sur l'autel. Le second éleva une foule de monuments et les orna, selon toute apparence, d'images coloriées".

De ces œuvres grossières nous allons passer immédiatement au plus beau manuscrit exécuté

' On trouve une description de ce livre, une copie du St-Jean qu*il renferme et de la miniature représenlant la donation , dans les Mélanges de Van Wyn , en hollandais. La bibliothèque royale Je La Haye possède le manuscrit»

' Fiorîllo, Geschichte der seichnenden Kûnste in Deutschhndundder Niederlanden, tome If, page 88.

dans les Pays-Bas, avant le XY® siècle. Il date du XI® et vient du célèbre monastère de Stavelot. C'est encore un liber Evangdiorutn, mais d'une extrême richesse. Vingt-neuf grandes miniatures à personnages l'embellissent '. L'influence bysantine s'y trahit de la manière la plus frappante. Dans les peintures néogrecques et dans celles qui vont nous occuper , l'expression a la même noblesse, le même caractère imposant; la même élégance signale les draperies; le costume est pareil, le génie pittoresque, les procédés sont analogues. Sur la plupart, la Vierge porte la mantille du Bas-Empire , cachant le front jusqu'aux sourcils et enveloppant le cou : bien mieux ^ le quatrième dessin nous la fait voir parée d'une calotte grecque et de longs cheveux flottants. Jésus bénit tour-à-tour selon la mode orientale, avec le pouce, l'index, l'auriculaire levés, les autres doigts abattus , et à la manière occidentale, ayant le pouce, l'index et le médius ouverts, les autres doigts fermés. Cette double méthode révèle dans le manuscrit de Stavelot l'alliance des traditions bysantines et des traditions romanes. Les miniatures allemandes de la même époque se distinguent par un semblable mélange ^ Les relations de TKmpire germanique et de TEm-

■ Bibliothèque de Buurgogiie u" 9222.

• Voyez mon Histoire de la peinture allemande.

pire grec en furent évidemment la cause. Doit-on penser que le^ goûts du christianisme oriental prirent cette route pou r s'introduire dans les Pays-Bas ? Nous le croyons ; il en fut ainsi du moins avant qu'un Belge occupât le trône de Constantinople. H faut se souvenir que l'art teutonique avait^ pendant la première partie du moyen-âge , une physionomie presque toute bysantine. Les monuments de la vallée du Rhin ont spécialement ce caractère et le grand fleuve est peu éloigné de la Belgique. La cathédrale de Tournai prouve d'ailleurs que le style employé alors en Allemagne avait pénétré au cœur de la Néerlande.

Les peintures de notre manuscrit se détachent sur un fond d'or. La première nous montre le Christ au milieu d une auréole ogivale ; la figure est peinte avec soin, l'artiste en a indiqué les plans d'une manière habile : la cavité des yeux, la saiU lie des pommettes et de l'arcade surciliaire , les dépressions des joues, des tempes et du front, les méplats, en un mot, sont très bien rendus. Le fils de Marie a d'ailleurs une noble pose ; son manteau est drapé avec goût. Ces remarques s'appliquent aussi à l'Entrée dans Jérusalem. On y admire un naturel que n'offrent point les ouvrages postérieurs. Le peintre a même su représenter la foule vue eu perspective, procédé que l'on oublia par la suite. L'arbre généalogique du Sauveur mérite certainement notre intérêt, ne fûl-ce que pour

ôd HISTOIRE DE LA PEINTURE

son élégante disposition. La télé de Jessé, la draperie du Christ sont yraiment belles^Cest la quatriènoe miniature qui nous offre la Vierge parée d'une calotte grecque. On la voit sur son séant , mais le lit a embarrassé l'artiste : il manque de point d appui et est comme suspendu en l'air ^ quoique Joseph se tienne auprès. Marie donne le sein au glorieux enfant, un petit sein rouge et flasque, d'une triste appai*ence. Dans VAd&raiton des Mages, elle occupe une chaise énorme et appuie ses pieds dorés sur un tabouret également couTert d'or. Elle porte la mantille de Bysance , mais sa figure n'a pas la raideur , ni le type bysantins. Le Sauveur, qui a pour trône ses genoux, bénit de la droite les rois voyageurs, à la manière occidentale ; de la gauche, il tient le globe terrestre, surmonté dune croix. Son attitude est pleine de noblesse; son habillement se compose d'une robe verte , par-dessus laquelle s'ajuste un manteau : un pan de ce dernier lui environne la taille, l'autre tombe avec grâce sur son bras gauche. Le premier roi lui offre agenouillé un vase plein d'or : le second montre l'étoile au troisième : son geste difficile à rendre est assez bien exécuté. Le troisième porte son présent sur le bras gauche et le retient avec la main droite, dans une attitude élégante.

Nous ne décrirons pas Tune après l'autre toutes les miniatures de cet évangéliaire. Il suffira d'in-

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. tf95

cliquer les principales. De ce nombre sont un calvaire et une descente de croix : on dirait deux tableaux de la renaissance. Dans le premier, la vierge et le disciple chéri se tiennent au pied de rinstrument fatal, où expire le Rédempteur. L'af* iaissement douloureux du Christ est digne d'une époque plus avancée que le XI'' siècle : Marie et St-Jean ne sont pas beaux, mais une tragique désolation ennoblit leur figure. La Descente de croix a peut être encore plus d'importance. Un bras du Sauveur pend déjà librement : la Vierge le supporte de ses deux mains; un compagnon muni d'une tenaille dégage l'autre et arrache le clou; St-Pierre saisit le Rédempteur au milieu du corps pour le soutenir ; St-Jean étanche avec une profonde tristesse le sang qui baigne les pieds divins. Les qualités essentielles de l'art se trouvent réunies dans cette peinture. L'Ensevelissement du Christ ne fait pas moins de plaisir. St-Pierre soulève le corps, St-Jean porte les pieds , la Vierge passe un bras autour du cou, l'autre sous l'épaule droite, et colle son visage maternel contre celui de son fils avec une expression de tendresse et de douleur sublime. Deux saintes femmes versent des pleurs derrière elle, dans une attitude pensive et mélancolique. C'est un morceau remarquable par le sentiment qui anime tous les personnages. La Résurrection a un caractère de grandeur peu commun. Le Fils de l'homme porte

dans sa gauche un étendard en signe de triomphe : il met un pied hors du tombeau et le place d'un air vainqueur sur la tête d'un soldat endormi. Sa face rayonne de majesté^ la draperie a une noblesse surprenante. Un peintre moderne pourrait étudier la pose du Rédempteur. Nous citerons encore une miniature. Jésus y tient le pied droit de Sl-Pierre dans les plis de son manteau et Tessuie: la modeste confusion de l'apôtre ^ qui s'étonne de voir le maître du monde lui rendre un pareil service^ est très délicatement exprimée. Les dernières peintures sont inférieures aux premières ; la fatigue semble avoir gagné l'artiste : celle qui termine le volume rappelle néanmoins la verve du commencement.

L'influence bysantine se dévoile encore dans le Liber floridus Lamberti canonici \ Le titre de ce livre est parfaitement légitimé : au folio 3, verso, on lit la phrase suivante : Incipiuni capitula Lamberti in Floridu m. Vient ensuite le prologue dont ces mois sont le titre : l'auteur qui s'y nomme Lambert^ fils d'OnuIphe.^ chanoine de Saint-Omer, explique les motifs de son entreprise et déclare avoir appelé cet ouvrage Ftoridus, parce qu'il Ta composé de diversm^im aiictomm /loribus*. H

* Bibliothèque de Gaud, u® 92.

' Messager des sciences historiques dans les Pays-Bas, iiiinée 1844, page 473, arfiele de M. Jules de Satnl-Génois.

renferme à peu près Yingt-qualre miniatures que l'on peut regarder comoae des objeU d'arl^ les autres n'étant que des esquisses scientifiques. Il vient du monastère de Sithiu ^ que nos lecteurs connaissent déjà. Le premier feuillet enluminé représente saint Omer, une inscription le témoigne : Anno Domini DCLXVIII, sanctus uiudomarus Morinorum fit Episcopus : sedetque annts XXX. Il est assis sur une espèce d'arc-en-ciel bleu ^ noir et blanc ; il lève la main et bénit , selon le rite occidental ; de la gauche, il tient une crosse. Il a les cheveux gris et la barbe de la même couleur, le front haut, les traits doux et réguliers. Sa pose est bonne, mais il règne dans ses vêtements une symétrie exagérée. Une bordure quadrilatérale l'environne : elle a un caractère éminemment bysantin et n'oflPre pas une ligne qui sente le gothique.

La seconde miniature est occupée par une sorte de monument arbitraire, avec des cintres surbaissés, des créneaux et des kiosques. On lit en haut (le la page : Sithiu villa, id est sancti Audomari castrum. Les détails du cloître sont bysantins : sous la grande arche, un moine écrit une liste des abbés du monastère; il a les cheveux gris, la pose et le dessin ne manquent pas de justesse. A droite et à gauche, dans l'encadrement, s'alignent deux inscriptions : elles renferment les noms de tous les supérieurs de Saint-Bertin ; a partir de 830, le

chiffre des années pendant lesquelles ils ont rëgi le monastèi^e accompagne leur nom. Quand on les additionne, on trouve pour total 345; en y ajoutant 830. on a 1 ^175. Or, le nom du dernier abbé Otgerus étant suivi du mot annis et d'une place blanche , il faut en induire que le manuscrit fut rédigé de son vivant ; on se proposait de remplir la lacune après sa mort. L'ouvrage date par conséquent de la fin du XII^ siècle. Une autre liste, celle des rois de France, corrobore la première. Elle est suspendue à Philippe II , qui monta sur le trône en 1180 : une généalogie des comtes de Flandre s'arrête à la même époque, de manière que l'on ne peut plus conserver le moindre doute. Le chanoine Lambert avait donc rédigé le teite primitif, mais n a point exécuté le manuscrit de Gand'; revenons aux peintures.

L'Eden se présente à nous comme un château fort avec des kiosques d apparence chinoise : une muraille crénelée le protège : au milieu de l'enceinte se dresse un grand arbre couvert de fruits et dont les feuilles sont disposées en forme de champignons. Plus loin commence un bestiaire :

< Ni M. Jules de Saint-Génois, ni M. Walwein de Tervliet n^ont remarqué ces trois listes décisives : le premier dans son article sur le Liber floridu^, le second dans sa notice sur les manuscrits de Gand fixent la date de ce volume n Vannée 1 1S5, ce qui est une erreur évidente.

CD y Toil un lion énorme qui remplit toute une page et dont la queue retombe sur la page suivante. Le dessin de la tête, les proportions du corps méritent des éloges : on n'aurait fait aussi bien ni pendant le XIII®, ni pendant le XIV® siècles. Nous tiendrons le même langage pour Thomme que dévore un griphon. Le diable assis sur Béhé-moth. animal de Vorient, étrange et unique, nous parait une bonne caricature, exécutée d'une manière facile. Au verso, l'Antéchrist a pour siège et pour trône la queue tordue de Léviathan, dragon qui vomit des flammes. Il est sérieux, noblement posé, très bien drapé : il a un visage expressif et harmonieux. Une lame brûlante arme sa droite, comme un sceptre ou une main de justice. 11 porte un manteau olivâtre, une tunique bleue, un pantalon rouge.

Les deux figures les plus remarquables del'ou* vi*age sont celles de l'empereur Octavien et de Charles-le-Chauve. L'empereur occupe un fauteuil carolingien, semblable au trône de Dagobert : un manteau dessiné à l'encre rose, une tunique verte que dépasse une tunique dessinée comme le manteau, forment son habillement. Ses traits sont réguliers : il a des cheveux bruns, une barbe légère et des moustaches^ une expression noble réfléchie , imposante même : fièrement assis , portant dans sa main droite une épée nue, dans son autre main le globe du monde, il parait digne

en effet de commaDder à runivers. La même grandeur bysantine rayonne ëiir le front de Chariesle-Chau^e : il est noble^ pensif, élégamment drapé : il tient un sceptre dont une rose a^ec ses feuilles décore le sommet. St-Pierre dans la YÎlle éternelle^ larbre du bien et du mal, Jésus bénissant TEglise et repoussant la Synagogue, Alexandre à cheyal et un second portrait de Saint-Omer doivent encore élre mentionnés par nous. Les plantes sont peintes d'une manière symétrique, hiératique, pour ainsi dire, qui rentre tout~à-fait dans le style néogrec. La bordure où est encadré Alexandre-le-Grand contient une série de médaillons , dans lesquels on voit des monstres bizarres, tournant la tète en arrière et se mordant la queue'.

Le yAW siècle ne nous fournit aucun ouvrage de la même importance. Bien mieux, nous n avons pu, malgré nos efforts, en trouver qu un seul dont l'origine soit connue : il vient du monastère de Saint-Laurent, à Liège. C'est le Liher dialogonnn

' Montfaucon, dans ses Monuments de la monarchie ffançaiee, tome 11, page 47, cite le portrait de Charles>le Bon , comte de Flandres, et en donne une gravure pour montrer Tctat des arts pendant la première moitié du XU* siècle. On y lit cette inscription : Carolus bonus XIJI. Com. Fland. An, Dni Inaug : 1 119. Obii 1 127. Jmp. 8. Mais le copiste a changé le style du dessin qui ne pouvait avoir ce caractère au XII* siècle. Waagcn rappelle d'ailleurs qu*on ne doit point se fier au jugement peu sagace du vieil antiquaire.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. ^t

sancU Gregorii que nous avons déjà cité plusieurs fois. On y compte soixante miniatures. Elles ont un caractère spécial et font tout d'abord songer aux vitraux. Comme dans ceux-ci, le vert, le bleu et le rouge y sont à peu près seuls employés pour les personnages , les costumes , les accessoires et les fonds : l'or ne brille que sur les nimbes, les casques , les bordures et certains enjolivements. L'adoption exclusive de ces trois couleurs a imprimé aux peintures une apparence uniforme. Les contours des objets sont en outre dessinés par de grosses lignes noires, comme si les images étaient enchâssées dans du plomb. Les teintes n'occupent pas toute la surface de ces dernières, mais rehaussent simplement l'esquisse, ou enluminent les plis des costumes, les joues et le front. Les postures révèlent une grande inexpérience : quand les masques ne sont pas insignifiants, ils ont une expression que ne youlait nullement leur donner le peintre. Les mâchoires sont larges, carrées, hyperboliques; on pourrait y voir l'exagération d'un trait qui distingue la race belge.

On a récemment découvert dans l'hôpital de la Biloque, à Gand, une peinture qui date de la même période. L'édifice, où elle se trouve, fut commencé sous le règne du comte Ferdinand et de son épouse, Jeanne de Constantinople : la charte qui témoigne de ce fait remonte à Tannée 1228. Un plafond, établi en 1715 dans le réfectoire de Thos-

pice, ayant isolé le haut de la pièce^ a préserve ce morceau curieux du badig;eonnag;e et de la destruction. Il représente le Christ bénissant Jeanne de Constantinople, ou accueillant et glorifiant la Vierge; cette dernière hypothèse me semble la meilleure. Ils sont assis tous les deux , vêtus de grands manteaux à larges plis; des espèces de toques ou de bérets couvrent leur tête; mais, comme on n'aperçoit pas le nimbe hiératique et obligatoire, ces coiffures en sont peut-être une image grossière. La main gauche appuyée sur le globe du monde, Jésus porte l'étendard symbolique , dont il est toujours muni après sa résurrection ; il lève la main droite pour bénir sa mère, suivant le rite occidental ; son visage ne manque pas d'une certaine grandeur. Marie a les mains jointes et considère son fils. Trois anges déploient et soutiennent derrière eux une tapisserie. On a fortement prononcé tes contours, à l'aide de traits noirs qui ont parfois un centimètre de largeur: les lignes sont roides, les bras, les mains, les pieds, maladroitement rendus. La couleur s'enlève au moindre frottement. La bordure est un quatrefeuille tout pareil à ceux des vitraux'.

Ce fut sans doute aussi vers le même temps que

' M . Van Lokeren a fait imprimer une notice sur cette {leinture dans le deuxième volume du Messager des scieneef historiques.

Ion exécuta les peintures découvertes, en 1822, parmi les ruines du château de Nieuport. Les Angolais démantelèrent cette forteresse en 131o. Les images dont nous parlons occupaient un bâtiment voisin de la tour. Comme on allait le détruire, un officier du génie, M. Allard s'empressa de copier les dessins : ils ont depuis lors été gravés % ce qui nous permet d en dire quelques mots. Ils se détachaient au milieu d'un encadrement qui a la ressemblance la plus parfaite avec celui de la Biloque. Le style devait être le même, autant qu'une simple esquisse nous laisse le droit de le supposer. On y voyait Salomon et la reine de Saba ; Jésus enseignant les Docteurs ; les trois Hébreux dans la fournaise; le triomphe de Judith ; un roi que se disputaient deux femmes ; un apôtre de la religion, foulant aux pieds un incrédule et armé du glaive de la foi , d'après la symbolique chrétienne. La disposition de ces tableaux a une grande analogie avec celle des histoires peintes sur les fenêtres des cathédrales. Nous regrettons donc fortement qu'il ne reste pas de vitraux contemporains en Belgique : l'art du verrier me parait avoir pris une telle importance au XIII« siècle qu'il domina tous les travaux des imagiers.

' Notice êur une peinture anciefine découverte à Nieuport, et décrite par M. Krsteloot, Mémoires de T Académie de Bruxelles, tome XVIl.

404 HISTOIRR DE LA PEINTUAR

S'il faut le dire, nous iM>mmes surpris que Ton ne connaisse pas, en Belgique, de plus nombi*euses productions qui appartiennent à cette manière. Les cent années, où Tart gothique déploya tant de force, de génie et de grâce, auraient dû laisser de bien autres vestiges sur le sol néerlandais. On ne peut admettre d'ailleurs que la prise de Constantinople et les relations perpétuelles de la Flandre avec l'Orient n'aient pas, jusqu'à un cer* tain point, modifié le goût des Belges et accru leur amour naissant pour les beaux-arts. Le passage de Wolfram d'Eschenbach , que nous avons cité plus haut ', confirme cette induction* M. Eugène Gens dit avoir vu à Maestricht même, un des foyers de la peinture pendant le XllI^ siècle, selon le poète germanique, un tableau qu'il croit fort ancien et de beaucoup antérieur aux Yan Eyck \ Le style permettrait, je suppose, d'en fixer la date. Je suis intimement convaincu du reste qu'il existe de cette époque, dans les Pays-Bas, d'autres ouvrages que ceux dont j'ai fait mention et j'espère les découvrir par la suite.

Le XIV^ siècle ne sortit point de la voie où s'était engagé le Xlll'^. Ici encore le vitrail sert de modèle aux artistes. Un manuscrit de 1350, intitulé : Le Roman des sept sages de Rotmne. met ce

' Page 24;;.

^ Les AIoiiUMents r/e Afaesltnhl,

FLAM ANM ET HOLLA!<n)AISE. iOS

ftiit hors de doute. Aux arabesques de la première page ft'enti^emélent des ëcussons portant les armes de Flandre et de Hainaut» Le livre est enrichi de cent quatre-vingt- une miniatures grandes et petites, ce qui lui donne Timportance d'une galerie de tableaux . Les esquisses^ les traits même du visage, les plis des habillements sont dessines à l'encre noire et à la plume; ces lignes obscures ont une grande ressemblance avec les châssis de plomb. Les couleurs séduisent la vue par leur éclat : on n'a guère feit usage que du bleu pur, du gris, du rouge et de ses composés. Tantôt les objets se détachent sur un fond métallique, tantôt sur un fond décoré, analogue à ceux qui parent les verrières. Les figures ne présentent point de détails, point de nuances, point de modelé : elles ne brillent donc pas sous le rapport de l'expression. Les costumes ont une certaine roideur, les poses une certaine gaucherie : mais au milieu de ces défauts, on remarque dans toute l'exécution un air facile qui annonce Thabitude de peindre. On peut appliquer ces remarques, sans les modifier, aux missels de diverses églises que possède la bibliothèque de Bourgogne '. Seulement la couleur grise y est remplacée par le vert.

' Le uiissel de Corsendonck, n® 2l!2 ; le missel des Petits* (^rmcs, de Bruxelles, n* 209; l'aiitiphonaire de Foret, II® 6426; nous ii avons pas besoin de dire qu*ils sont du

UHl HISTOIRE DE LA PEINTURE

Du autre ouvrage 1res intéressant de la même époque est le fameux TracttUut de accidefUibtn; on en connaît la date avec certitude, car on lit sur la première page une explication des motîfe qui ont porté à l'écrire; Tauieur nous y apprend que lui, Egîdius, humble abbé du monastère de Saint-ISIarlîn, à Tournay, de Tordre de St-BenoU, et le 17® supérieur du couvent, depuis qu'il fut rétabli, après sa destruction par les Vandales et les ^[ormands, se décida en Tannée 1349, dans les premiers jours de novembre, à faire le récit des événements et Thistoire des fléaux qui avaient désolé le pays durant les mois antérieurs. Il continua ce travail jusqu'en 1452, époque où la mort vint le suspendre pour toujours. Une chronique relative aux dix-sept abbés de St-Marlin, par laquelle se termine le volume, nous apprend que son nom de famille était Li Muisis '. Les peintures de ce ma-

XI Y* siècle. Le dernier volume renrerme une particularité singulière. Lq baptême du Fils de Thomme y est {jcint comme nous Tavons décrit : l'eau monte sur Jésus par la droite et retombe par la gauche. Mais une foule de poissons nagent au milieu du liquide ; Saint Jean a rempli une bouteille dans le fleuve et en épanche le contenu sur Ja tète du Christ.

' M. De Gerlacbe a publié une analyse de ce manuscrit dans le Messager des sciences historique*^ tome lit. Il est im* primé dans le Recueil des chroniques de Flandre, tome II ; on a fait graver les principales miniatures et on les a jointes au texte.

nuscrit sont les premières qui offrent dans l'exécution certains traits de l'école flamande Le pape et les deux évèques placés au commencement, ont des figures larges et bien nourries. Sur la deuxième miniature, le caractère néerlandais se trahit plus Yisiblement encore. Elle a pour titre : De captiofie et deêiructtone Judceorum : attribuant aux sectateurs de Moïse la peste qui ravageait alors la Flandre et toute l'Europe, on les faisait périr par le feu. Nous voyons donc un bùcfaer que la populace entoure et alimente; les têtes sont triviales, comiques, dans le goût des Brauwer, des Teniers, des Van Ostade. Deux hommes qui apportent des fagots, sur la droite, ont l'air de vraies caricatures. Les visages du reste abondent en détails et sont spécifiés, individualisés; on les prendrait aisément pour des portraits. Le cimetière, où l'on ensevelit tant de cadavres, forme un tableau dont la complication révèle un certain progrès de l'art. Trois individus creusent des fosses pour les morts ; on en voit qui descendent les bières dans les fosses déjà creusées ; une troupe nombreuse apporte des cercueils pleins. D'autres cercueils grands et petits sont posés sur la terre qui va les engloutir. Des herbes et des fleurs couvrent néanmoins le sol. Le désordre et les circonstances de la scène expriment très bien les ravages de la peste. Les attitudes ne sont pas mauvaises ; les bras des hommes, qui ont chargé les victimes sur leur dos, présen-

taieot des difficultés extrêmes; renlumineur les a vaincues, je ne dirai pas d'une manière complète, mais d'une manière satisfaisante. Les autres miniatures ne sortent pas du style ^néral de l'époque. Celle qui retrace une procession de flagellants esl curieuse au point de vue historique. Us ont les pieds nus, aussi bien que ie milieu du corps; une tunique blanche prot^e leur chair depuis la ceinture, un camail, leur tête et leurs épaules; par-dessus le camail s'élève un chapeau du moyen-âge, avec deux pointes, l'une horizontale, l'autre verticale; une croix rouge orne le devant de cette coiffure. Ils portent dans la main droite des martinets et devant eux flotte une bannière, où sont brodés les mêmes instruments de correction.

Il existe à la bibliothèque royale de La Haye un ouvrage intitulé : Dei^ Naturen blœme, les Merveilles, ou pour mieux dire, les Fleurs de la nature , par Jacques Van Maerlant. C'est le premier livre écrit en hollandais sur les sciences physiques. Ayant été rédigé dans le XIV* siècle et étant accompagné de nombreuses miniatures , il intéresse à plusieurs titres. On y voit représentés des quadrupèdes , des oiseaux , des poissons , des fleurs , des plantes , des arbres, des minéraux de toute sorte. Mais ces ébauches maladroites n'annoncent point les Potter et les Jean Weenix ; elles ne se distinguent que par une extrême impéritie.

A peine reconnait-on les animaux et lexplicatiou rimée est fréquemment indispensable. Ce volume contient une espèce de tératologie humaine, qui choque la vue par un assez grand nombre de monstruosités. La même bibliothèque possède du XI V^ «ècle : Les heures de la Vierge^ texte en hollandais, avec enluminures sur fond d'or; les pei*sonnages ont une expression douce, de petits yeux, des traits délicats; les draperies sont assez bien laites, mais la couleur est un peu fruste. Les Oratto7tes piœ et le Livre d'heures écrits dans la même langue ne renferme que des initiales et des arabesques.

Les vitraux du XI V« siècle ont disparu, en Belgique et en Hollande, comme ceux du XIII^. M. De Reiffenberg n'en cite pas un seul ' et il a donné assez de pi*euves d exactitude pour qu'on se fie à ses assertions. Une verrière de cette époque subsiste néanmoins à Sichem, près de Montaigu, derrière le maitre-autel de 1 église. Les peintures murales qui ornent Ste-Croix de Liège datent aussi de la même période \ La disette des tableaux

' De la peinture sur terre aus Pays-Bas, nouveaux mëmoires de racadémie de Bruxelles, tome VH.

' La rigueur de Thiver et le manque de temps ne m'ont point permis d aller voir ces peintures, non plus que celle de Tournay ; je les décrirai dans un supplément ajouté au «deuxième volume. H me sera d'ailleurs nëces^ire, pour

ilO lilSTOIRE DE LA PEINTURE

proprement dits est encore plus absolue. Passavant rapporte que, dans Tannée 1831, il vit à Bruges, chez M. Imbert, un morceau peint en détrempe qui lui sembla Touvrage d'un prédécesseur immédiat des frères Van Eyck '. La collection de M. Imbert ayant depuis loi'S été Tendue, j'ignore où se frou?e la précieuse image, que le gouvernement belge a eu tort de ne pas acheter. Je ne puis donc en parler d'après moi-même et vais traduire les judicieuses observations du critique allemand.

« Ce tableau représente^ dit-il, la Vierge assise dans une prairie en fleurs et tenant le Christ sur ses genoux : celui-ci est habillé , mais la draperie s'ouvre et on aperçoit le bas de son corps. Sainte Barbara lui ofiPre une pomme ; à côté d'elle on voit Saint Antoine, puis à gauche Saint Jean-Baptiste et Sainte Catherine d'Alexandrie. Le travail est fort soigné ; les têtes ont une grâce particulière, surtout celles des femmes et celle de Jésus. Les plis des costumes, larges et beaux, ne se fractionnent pas mesquinement. Les couleurs sont vives et agréables , mais il faut eu attribuer l'opulence à quelques retouches faites par la suite avec des

parler des ouvrages priinilifs que je trouverai sur ma route, pendant mes excursions.

' Kutiêireise durch Engfand und Belgien ; Francfurt aiu Main, \^U.

couleurs à l'huile. Le maniement de la détrempe est moelleux^ quand les nuances se rencontrent; les coups de pinceau demeurent pourtant visibles, trait qui distingue la manière employée dans ce tableau de la manière employée à Cologne, où les dessinateurs fondaient harmonieusement les teintes. Le caractère des figures et celui des costumes sont aussi différents , et d'une telle origioalité qu'ils donnent lieu de croire que Hubert Van Eyck se forma d'après des modèles de ce genre, et atteignit, grâce à eux, la perfection admirée dans ses œuvres. On en induira peut-être que ce panneau fut colorié par lui à la détrempe, avant que son frère eût inventé ou plutôt modifié lapeinture à l'huile. Mais le style me parait annuler cette hypothèse, aussi bien que le travail défectueux des extrémités, qui indique une plus ancienne origine. Le coloris n'offre pas d'ailleurs les tons bruns particuliers à Hubert Van Eyck.

» Cette remarquable peinture vient d'une église de Bruges. Le bord inférieur du cadre doré qui lenvironne porte une inscription fortement retouchée, où on loue les mérites de la Vierge : à la fin se trouve un monogramme qui offre très distinctement un Cet un B. Était-ce la marque du peintre ou celle du donateur, comme on en voit un grand nombre d'exemples dans l'Allemagne inférieure et dans les Pays-Bas ? C^est ce que le manque absolu de documents sur cet ouvrage et sur Técole anté-

m HISTOIRE DE LA PEINTURE

rieure aux Van Eyck ne nous permet point de décider. »

S'il y a peu de volumes historiés avant le XV« siècle dont Torigfine soit connue ', à partir de cette époque ils deviennent très nombreux. Philippe-le*Hardi, mort en 1404^ aimait la littéra* ture et les arts : il commença le riche dépôt nommé la Bibliothèque de Bourgogne. Son fils, Jean-sans- Peur, imita l'exemple de son père ; mais Philippele-Bon poussa plus loin qu'eux l'amour des livres. Il en rassembla de toutes parts, ne comptant pour rien ni les dépenses, ni les efforts. En 1443, selon le témoi{piage de David Aubert % sa collectioD était déjà estimée la plus belle et la plus riche du monde. « Si est-il moult enclin et désirant de chascun jour l'accroistre, comme il fait, nous dit le vieil auteur; pour quoi il a journellement et en diverses contrées grands clercs, orateurs et translateurs à ses propres gages occupez. » Ces volumes ayant été écrits par ses ordres, on en sait la date de la manière la plus positive. Les princes de sa cour lui en offrirent aussi pour lui être agréables; de ce nombre furent les seigneurs de Croy . Charles* le-Téméraire augmenta encore cette Bibliothèque, mais on la négligea et l'abandonna totalement

' La Collection du sîre de la Grulhuysc n*cn rciiri:rnic pas un seul*

* Chronique de Naples, 1*6(11906 en 1449.

SOUS Maximilien. Elle possède acluellement vingt mille manuscriis et forme une des gloires de la Belgique '.

Pendant que les ducs de Bou i*gogne composaien t cette librairie, pour employer le terme dont on 8esei*?ait alors, Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, prince de Steenhuyse, comte de Wincestre, en fondait aussi une très somptueuse. Il mourut dans Tannée 1492, à 1 âge de 70 ans : les souverains du pays lavaient honoré de la plus grande fayeur et chargé des plus importantes missions. Sa magnifique bibliothèque passa entre les mains de son héritier, puis entre celles de Louis XII, qui la réunit à la collection formée par lui et par son père dans le château de Blois. On ne sait pas comment il en devint possesseur, ni en quelle année précisément. Elle orne , à l'heure qu'il est , la Bibliothèque royale de Paris '.

jNous ne nous occuperons pas des miniatures que renferment \o\\f> ces manuscrits. Les soins dont

' Mémoire hiêloHque sur la Bibliothèque dite de Bourgogne, f>ar M. D% LkSKViK Sa^tarper. Bruxelles, 1809. — Notice bur Phistoire et le catalogue de la Bibliothèque royale des ducs de Bourgogne f par M. Marchal. C'est à Tauteiir du dernier ouvrage qu'on doit Tordre parfait qui règne ninintenant tlans cette vaste collection.

' Recherches sur Louis de liruges, seigneur de la Grulhuyne , mities de la notice des manuscrits qui lui ont appartenu , par M. Va:i Praet. Paris. 10?.!.

iU HISTOIRE DE LA PEINTURE, etc.

elles furent TobjeL ne les empêchèrent pas de rester au-dessous des tableaux contemporains. L'art était sorti des cloîtres; les pages, la décoration d^iin livre ne lui suffisaient plus ; il avait acquis désormais trop de force pour se contenter de ce rôle inférieur. 11 voulait créer des productions indépendantes, marcher d'un pas libre et fier, ^ous sommes restés longtemps près de son berceau ; il possède maintenant l'ambitieuse vigueur de la jeunesse, et nous, son écuyer fidèle, nous allons le suivre au milieu de ses brillantes expéditions.

FIN DO TONC FRBitCR.

DK

Page 1