CHAPITRE PREMIER
Les Tan Ejek.
Opulence de Bruges i la fin du quatorzième et pendant le quinsième siècles. — Hubert et Jean naissent près des frontières allemandes. >- Influences qu*i1s subissent. — Ils transportent leur atelier k Bruges. -* Première gloire qu^s obtiennent. — Déeouvertes de Jean Van Eyck.
Les Pays-Bas, vers la fin du quatorzième siècle, étaient la contrée la plus riche du monde. L'Italie seule pouvait, à cet égard, soutenir la comparaison avec eux, mais sans briller d'un éclat supérieur. D'habiles princes avaient dès longtemps fiiTorisé l'industrie et le commerce dans ces grasses plaines, où toutes les circonstances leur étaient d'ailleurs propices. Au milieu du treizième siècle, Mar-* guérite de Constantinople , d'abord comtesse de Hainaut, puis de Flandre, abolit la servitude dans ses domaines et releva le front de 9e» sujets courbé vers la glèbe. Le rustre affranchi travailla plus
t HISTOIRE DE LA PEINTURE
coura{][eusement; ni les fatigues, ni les dangers ne le rebutèrent ; il demanda au sol , il chercha sur les flots orageux le bien-être et l'opulence dont il yoyait jouir les seigneurs. En 1218, la comtesse Jeanne, sœur ainëe de Marguerite, avait accordé aux villes flamandes, surtout à Lille, Dam et Gand, de nombreuses immunités'. Lorsque la puissance des communes devint plus grande, elles obtinrent, elles conquirent d'autres privilèges. Les citoyens qui exerçaient le même état se rapprochèrent et s'entendirent , les corporations d'arts et de métiers se fondèrent , la bourgeoisie s'organisa , défendit ses intérêts et passa même peu à peu de la crainte aux menaces. La plus ancienne charte relative à ces corporations, en Belgique, est une ordonnance de Guy, comte de Flandre, promulguée l'an 1294. Elles avaioit pour chef« des doyens qui , gouvernant le populaire, étaient des hommes redoutables, des eapèees de seigneurs industriels. La Hanse teutooique^ formée au déclin du treizième siècle, en associant les villes les plus importantes du nord de l'Europe, accrut leur pouvoir, leur richesse et leur audace. Lubeck fut la capitale de cette ligue imposante. Bruges en devint le chef^Iieu dans les Pays-Bas ; trois cents marchands s'y établirent afin de diriger tout le commerce néerlandais. Ce comptoir,
' La Gloire belgique, poème national en dix chants, par Lt Matboi.
du resle, ae fut inauguré qu'après Tan 1364 : Ja cité flamande comptait alors soixante^huit corps de métiers, et possédait une chambre d'assurance depuis 1310'.
Sous Edouard 111, selon Peuchet% les fabricants des Pays-Bas exportaient, chaque année, de TAngleterre cinquante mille ballots de laine. Des flottes de ^, 60 et 100 navires, chargés de cette préeieuse dépouille, quittaient souvent les ports de Londres et de Southampton. De Foé assure que, de 1327 à 1377, deux cent trente millions tournois furent dépensés pour les achats. Louvain, au commencement du quatorzième siècle, renfermait plus de quatre mille maisons logeant des drapiers et cent cinquante mille manœuvres \ . En 1389, Gand contenait cent quatre- vingt mille hommes en état de porter les armes ^ : la draperie occupait quai*ante mille métiers, et, dans une émeute, sous Louis de Mâle, ceux qui se livraient à cette profession réunirent dix-huit mille combattants ^. Les ouvriers de cette grande commune ayant fait construire, à la même époque, une
' Hiêtaive de la Hante teuionique^ dans ses rapports avec la Belgique, par M. Altmeter. — Mallbt, De la ligue hanséaiique.
* Dictionnaire de géographie commerciale,
' Les Délices des Pa^s-Bas.
4 MftYEi, Commeniarii sive Annales rerum flandricarum.
^ Sandkeus, Flandria illustrata.
6 HISTOIU DE LA PBINTURB
église en l'hoiineur de la Vierge, «or le maot Blandin , ne donnèrent qu'un denier de gros par tète pour couvrir les frais. Les demeures des tisserands formaient vingt-sept quartiers ayant leurs doyens, qui obéissaient à un doyen supérieur. Au son de la grosse cloche, nomm^ Rdandj les cinquante-deux états se groupaient sous leur bannière et accouraient sur la place du marché, où il n'était pas rare que vingt-cinq mille hommes fussent assemblés en quelques minutes.
Durant l'année 1370, trois mille deux cents métiers en laine fonctionnaient sur le territoire de Malines, s(Ht dans la Tille, soit au dehors'. Berthoud, le plus riche négociant de l'endroit ^ faisait alors un immense commerce ayec Damas, Alexandrie et autres grandes cités. Son contemporain, Jean Paty, marchand et prévàt de Yaleociennes, étant allé à Paris pendant qu'on y tenait la foire, acheta d'un seul coup toutes les denrées qui s'y trouvaient, pour faire parade de son opulence '• Dix ans après la date mentionnée tout à l'heure, « les seuls orfèyres de Bruges étaient déjà si nombreux qu'ils pouyaient marcher en corps de bataille sous leurs propres drapeaux ^. » Plus d'un siècle et demi auparavant, la prospérité devait y être fort grande : le luxe des dames étonna
' AttvBDo, Chronique de Matinée*
* D*O0LTBIHAtl.
^ La Giaire belgique, par Lb Matecb.
PLAMAKDfi m HOLLANDAISE. 7
la reine de Fraaoe, pendant la cérémonie où Pliilippe4e-Bel recul le titre de comte. « J'avais cru , dit la prineewe , être la seule reine présente dans ces lieux , mais je m'aperçois que Bruges en renferme plus de six cents '. » Les bourgeois de quarante-huit villes s'élant réunis à Tournay, en 1594, pour disputer le prix de Tarbalète, rendez- TOUS auquel se trouvèrent des Parisiens, ce furent ceux de Bruges qui déployèrent le plus grand luxe ; ils étaient au nombre de dix, habillés tout eu soie et en damas, et portant de magnifiques chaînes d'or. Leur ville brillait d'une telle splendeur, possédait tant de beaux édifices et de larges places, ou circulait la multitude, où le soleil épanchait librement ses rayons, que, pmidant le quinzième siècle , Eneas Sylvius la mettait parmi les trois plus belles du monde*. Les navires s'y rendaient en foule de tous les pays : cent bâtiments et même davantage entraient quelquefois dans le port de L'Écluse, depuis le lever du soleil jusqu a ta nuit tombante. Un canal unissait le port à la ville; on y amenait donc les marchandises avec une grande fecilité '.
Voilà sur quel théâtre allait se déployer le génie
' MiTU. — Waagbn, Uéber Hubert und Johann f^ an E y ck.
^ Grahatb, Antiquitaieê Flandriœ.
' La longueur du canal était de 22,500 mètres, ou quairu lieues et demie. On l'avait creusé à la fin du treizième ou »u commencement du quatorzième siècle.
de la première éoole flamande. Nui autre ne pouvait lui être aussi propice. Il devait y rencontrer Tappui, la fortune, les hommes de loisir, les goûts fastueux qui permettent aux arts d'atteindre une vigueur inaecoutumée. L'orgueil même des bourgeois l'y appelait : quand le luxe matériel est parvenu à ses dernières limites , on ne saurait l'augmenter qu'en y joignant le luxe intellectuel. On redierche alors ces productions dont la valeur n'a, pour ainsi dire, point de bornes.
Un village du Limbourg, appartenant au duché de Gueldre, fut le lieu où naquirent les artistes supérieurs qui devaient féconder les germes encore stériles de la peinture néerlandaise. Eyck était le nom de ce hameau, nom peu agréable changé en celui d'Alden-Eydc, lorsque la petite ville de Maeseyck eut grandi dans le voisinage. Si cette dernière avait été leur berceau, ils se seraient fait appeler, suivant l'usage de l'époque, Hubert et Jean de Maeseyck , ou Van Maeseyck , pour em*ployer la forme locale. On ne voit pas quel motif aurait pu les induire à garder une syllabe et à rejeter l'autre '.
Hubert vint au monde en 1366. Quel fut son maître? on l'ignore '. Les peintres n'étant alors
■ Le baron de Keverberg a émis le premier cette opinion que Johanna Schoppenhauer et Waagen trouvcat fort plausible.
' Descamps le fait iustruire par son père; c'est une pure
FtAM ANDB ET HOLLANDAISE. 0
regardés que comme des manœuvres, on ne pre^ naît pas note de leurs actions; leur naissance, leurs idées, leurs joies, leurs malheurs, on ne s'en souciait guère ; on payait leur travail et on les oubliait. Hubert était âgé de vingt ans, lorsque le sort lui octroya un frère, un ami et un disciple. Jean Van £yck étudia sous lui dans la maison paternelle et tint probablement le crayon dès son enfonce'. L'amour du beau semble d'ailleurs avoir
hypothèse que rien ne jastifie. L'aliëgation peut être vraie, mais aucun documeiit ne le prouve.
' Sandrart fixe arbitrairement la naissance de Jean Van Eyck à Tannée 1570 et Descamps adopte cette erreur. Waagen la réfute d*une manière victorieuse, u Je suis convaincu, dit-il, pour plusieurs motifs, qu'il a vu le jour bien après cette date. Karel Van Mander rapporte dans un endroit que Jean Van Eyck fut le disciple d'Hubert, qui éktii flu8 Agé que lui d'un bon nombre d'années ( werd discipel van zijnen brœder Hubertus, die raerkelijk meerder jaren, dan hij, bereikte); parlant ensuite d*un volet de Vigneau myêiique, où sont représentés les deux frères, il nous apprend que Taîné paraissait très vieux relativcsment au cadet (en de beide gebroeders Joannes en Hubertus daar tegen over, den laatstgenoemden , om zijne meerdere jairen, ter rechterband van «jnen broeder, en ook ouder dan desen verbeeld). Ce panneau se trouve maintenant à Berlin : Johanna Schopenbauer, qui Fa vu, confirme les assertions de Van Mander : Hubert, suivant elle, y parait un vieillard, tandis que Jean a Tair d*un homme de trente-cinq à trentebuit ans. Les gravures de ces deux portraits suggèrent la méine opinion. Celui que Jean nous a laissé de sa femme
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distingué toute cette iamille : leur sœur Marguerite obtiol par ses ouTrages une brillante réputation. Éprise de son art^ pleine du fier enthousiasme auquel le talent doit sa puissanoe, et qui le console au milieu de la douleur, quand odle-ci n'en éteint pas la flamme divine , elle secoua le joug des penchants yulgaires. Pour que rien ne troublât son cœur et sa pensée, ne détoiumât son regard des formes sublimes qui lui apparaissaient, elle voulut demeurer vierge; comme les saintes du moyen-âge faisaient vœu de chasteté, dans l'espoir de plaire au céleste époux , elle n'eut de maître que son génie et d'aspiration que vers l'idéal. Son art fut une espèce de cloître, où elle s'enferma, où elle chercha la solitude et le recueillement, où elle mourut de cette douce mort qui achève une tranquille existence.
prouve qa*en \Ai9 elle avait IS aa». Or, si le peintre était né en 1270, il aurait eu alors Tâge tout à fait dispropor* tîonné de 69 ans. D*une autre part, les plus anciens tableaux que Ton connaisse de lui portent la date de 1420. Me seraitil pas bizarre qull ne nous restât aucun ouvrage de son pinceau exécuté avant sa cinquantième année? » Ces arguments que nous abrégeons nous semblent péremptoires. Mais Johanna Scfaopenhauer et Waagen donnent à Jean Tingt*cinq années de moins qu*à son frère : quand le premier inventa la peinture a l'huile en 1410, il n'aurait eu, selon cette hypothèse, que 19 ans. Nous aimons mieux réduire la différence à vingt ans ; le jeune Van Eyck aurait alors eu vingt-qualre ans, lorsqu'il fit sa découverte. — Voyez plus loin ce que nous disons dans le texte même.
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. il
Quoique Ton n'ait point de détails sur leurs parents, tout prouve qu'ils jouissaient de quelque fortune. L'instruction donnée à leur petite famille ne permet pas de croire qu'ils traînassent leurs jours dans la misère. Leur second fils avait une science peu commune de leur temps. Barthélémy Facius le loue d'avoir étudié soigneusement la géométrie , les livres de Pline et des autres anciens '. Il savait en outre le peu de chimie alors connue et l'art de distiller. La composition très souvent profonde de ses tableaux, ses découvertes de plusieurs genres montrent qu'il avait l'habi* tude de réfléchir. Non-seulement il ayait reçu la plus belle éducation, mais il ajouta ses propres vues à l'enseignement de ses instituteurs. Son âme ne fut pas un champ de glaces, champ stérile où vient expirer la lumière; elle se féconda sous le rayon qui la touchait : un suave printemps naquit de cette double influence.
Il révéla dès son bas âge beaucoup de pénétration et de sagacité. Il y joignait un excellent caractère, une élégance naturelle de gestes et de tournure, un goût décidé pour les arts. Hubert se fit sans doute une joie d'instruire un pareil élève et celui-ci l'aima ^ le respecta toujours avec une sorte de vénération filiale. Ils peignirent en-
' De viriê iliustribus; cet ouvrage, compose en 1456, ne fut imprime qu'en 1745,^ à Florence.
semble jusqu'à la morl d'Hubert; plusieurs tableaux de Jean, où il a tracé l'imagée de ce ^îde chéri, le soin même de Texécution et le sentiment qui I anime, témoignent encore aujourd'hui de son affectueuse reconnaissance. Mai^erite travaillait près d'eux, soit à orner des manuscrits, soit à répandre sur des panneaux la grâce de son cœur. Il eût été doux de les voir ainsi réunis, pendant un beau jour d'automne. Contemplé en imagination, ce groupe pieux et méditatif nous expUque d'avance l'intime poésie que l'on admire dans les ouvrages de l'époque.
Mais si l'on ne connaît pas le nom de l'ailiste qui forma Hubert et vint, comme les beaux anges du quinzième siècle, annoncer la parole de Dieu sous le toit paisible des Van Eyck, on sait quel point du ciel abandonna l'étoile voyageuse qui s'arrêta, plus brillante que jamais, sur la demeure de ces nouveaux élus. Toutes nos recherches ne nous ont point fait découvrir en Belgique les ébauches premières, qui ont pu conduire au style de peinture immortalisé par l'école de Bruges. Des essais peu remarquables, des badigeonnages historiés, des miniatures sans caractère spécial, un tableau disparu, trois autres que ne distingue aucun mérite transcendant et, pour ainsi dire, prophétique ', sont
■ Ces trois tableaux sont le Calvaire de 156S, acheté à Utrceht.par M. Van Ertborn et qui se trouve dans le musée
les seuls ouvrages qui aient précédé la fin du quatorzième siècle. 11 y a un abime entre les créations des frères Yan Eyck et ces tentatives impar&ites. Or, les beaux-arts ne procèdent point à la ntanière des jongleurs, n'exécutent pas de sauts périlleux : ils ont une marche suivie et continue. Les productions intermédiaires que l'on ne trouve point dans les Pays-Bas, on les trouve d'ailleurs en Allemagne, sur les bords du Rhin. En 1570, maître Wilhelm ou Guillaume s'établit à Cologne : il était né au hameau de Herle, près de la ville. Dix ans plus tard, il avait déjà une réputation éclatante et passait pour le meilleur peintre de l'empire germanique. Il forma un élève d'un talent admirable, Stephan ou Etienne : celui-ci exécute, en 1410, la fameuse Adoration des Mages, où brillent les qualités suprêmes de ce noble style. Charmante vision de la beauté pure et sainte, de la beauté chrétienne par excellence, un moment aperçue à travers les brumes du Nord ! On dirait que le ciel s'entr'ouvrit aux yeux de l'artiste et lui laissa voir dans ses profondeurs la cohorte angélique des divines fiancées. Il leur donna sur ses panneaux toutes les grâces de l'âme 'et toutes
d*Anyers ; un {>anneau du mémo musée, peint à la colle et ayant pour sujet la fête du serment des archers d^Anvers ; un autre panneau de l'église St-Sauveur, à Bruges, que personne n*a vu ou du moins apprécié. Nous le décrirons plus loin pour la première fois.
U HISTOIRE DB LA PEtNTtfRE
celles du corps : uoe gaieté dooce, im frais sourire, presque imperceptible^ des chairs potdées, arrondies, blanches et Tirginale», «^priaient en elles la paix du cœur. Les nuances, les lifgoc^j les attitudes, les fi{j[ures, les chevelures même épaisses, lustrées, ondoyantes respirent le charme d'une vie harmonieuse. Jamais la piété n'a revêtu des formes plus enchanteresses : nulle prédication ne vaut un regard de ces yeux candides et ces bouches muettes ont plus d'éloquence, persuadent mieux que les docteurs de TÉglise. Un fond d*or les environne comme une sorte de gloire. Leurs pieds sans tache ont pour appui une terre couverte de fleurs. Un trêtie avec son dais, une tapisserie, un monument resplendissent parfois derrière elles. La chaste élégance de leur costume ajoute une nouvelle séduction à leur infiaillible prestige ' .
Alden-Eyck est peu éloigné de Cologne ; il n'est pas non plus fort distant de Maestricht, et ces deux villes jouissaient, dès le treizième siècle, d'une grande renommée en fait de beaux-arts. Hubert n'avait que quatre ans ^ à Tépoque où Guillaume vint se fixer dans la première, et sans doute ofirir
' Pour les peintres de Colore , voyez : Fioiillo, Geêchichte der zeichnenden Kunste in DeutBchiand uud Nieder- Iandeu;GovTBE, Kunstsckaiae oui Rhein, Main und Neckar ; un article de F. Scblbgbl dans îe deuxième volume de son Europa et mon Histoire de la peinture aUemande,
au public un talent déjà mûr. Son école et le petit Van Eyck ^ndirent à la fois ; lorsque le jeune homme put donner des preuyes de mérite^ le style de Guillaume régnait sur tout le pays et avait obtenu un succès général. Peut-on admettre, avec la moindre apparence de raison , que Fin* fluence de ce maître célèbre n'atteignit pas le novice habile^ mais encore inexpérimenté? Il est donc vraisemblable qu'il imita d'abord sa manière, qu'il erra quelques années dans le jardin mer- Taileux de l'idéal. Il eut toujours des souvenirs de ce paradis primitif : un rayon , qui s'en est ëebappé, illumine les vierges du tableau de Gand. Si nous avions pu étudier à Vienne les seules productions qu'il ait peintes sans laide de son frère, Doos apprécierions dans qnelle mesure il se laissa modifier par le génie de Guillaume et d'Etienne'. Quoi qu'il en soit , un jour vint où la maison paternelle ne lui suffit plus. Peut-être avait-il conduit son père et sa mère au champ du dernier sommeil, peut-être vendait-il mal ses tableaux dans
' Un petit tableau, qui est en ce momenl a vendre chez un marchand de curioaités, rue de la Nontagne-aux-Herbes- Polaires, n* 16, à Bruxelles, constate riraitatîcm des peintres de Cologne par les peintres néerlandais. Il représente la Vierge et son fils, exécutés sur fond d^or. Au bas du panneau se trouve une inscription flamande dont voici le sens : m Cette image a été faite d'après la célèbre Vierge (le Cologne que Saint Luc a peinte. i
|e Lirobourg et la renommée de Bruges (tii-elie comme une trompette qui l'attira vers rOccidenl. Pour un motif ou pour l'autre^, ou pour tous deux ensemble, il quitta son pays natal. La distance fut bientôt parcourue : les frères et la sœur virent se déployer devant eux la métropole commerciale des régions du Nord.
Ils trouvèrent dans ce seocHid domicile plusieurs avantages. Non-seulement ils se défirent mieux de leurs panneaux historiés, non^seylement la présence d'une population active, riche et nombreuse les stimula , mais Taspect de la ville , de la foule qui s'entre-heurtait au milieu des rues, des places, des promenades et des carrefours excita leur verve par lui-même et flatta leur imagination. C'était une résidence agréable et pittoresque. Des porle;» gothiques avec des tourelles en trompe, de haute» églises, de brillantes chapelles, des canaux où se pressaient les navires immobiles, que des centaines de ponts enjambaient , où les maisons reflélaîeol leurs sculptures, leurs vitrages multipliés, leurs cabinets suspendus, les grandes fenêtres de leurs oratoires, la halle couronnée de son beflProi gigantesque, les eaux jaillissant des fontaines composaient, à n'en pas douter, un ensemble radieux, magnifique, inspirateur. Le long des quais, des monuments, ondoyait une multitude bariolée. L'Anglais aux cheveux roux, les blonds négociants de TAIIemagne, l'Espagnol cuivré, le nègre d'Afri-
que, rilalien, l'Arabe, les Turcs de Smyme et de Judëe, les hommes des nations les plus diverses et les plus lointaines se mêlaient et circulaient parmi les habitants. Ils offrirent à nos voyageurs de précieux modèles qu'ils cofuèrent avec soin, dans leurs tableaux des rois-mages .entre autres. Une ibis qu'ils eurent choisi une demeure, ils purent travailler sans encombre. La ville ne ren* fermait point d'artistes célèbres : quelques enlumineurs seulement y ornaient les: manuscrits ' ;
* On doit , en effet , supposer qu*il y avait h Brages , comme dans les autres villes, des ndiiîaiuristes et ruhrica^ teors ; mais nuMe école spéciale ;i*y fl^rissait. On n'a pas du moins trouvé, Jusqua présent,, de manuscrits ni de textes qui donnent lieu de le penser* Un volume que cite Montfaucon (Tome II, page 65) a longtemps fait croire que, dans Tannée IS71, un certain Jean de Bruges remplissait en France, près de Charles V, les fonctions de peintre de la coar« Les atlumionres qifil renferme passaient pour être dues à cet artiste. L'ourvage orne la BiblÎQthèqiie royale de Paris. Au conunencement, on voit le scribe offrant son livre à on personnage assis sous un dais ; Tinscription suivante qui accompagne ce dessin a été cause de Terreur : /énno Dùtnini tnillesimo ireceniesimo sèptuagesimo prttno isiud opus pictum fuit, ad prœcepiutn ac honorem illustris principis Caro!t, régie FrancîcBj œtatiê auœ vicesimo quinto, et regni m œtavo. Et Johannes de Brugis, pictor régis prœdictù, fecit hanc picturam propriâauâ manu. Mais Tabbé Rire, dans Xa Chasse aux bibiiographes et antiquaires mal avisés, prouve que cette inscription est d'une date plus récente que le volume et exprime un fait imaginaire. On lit au-dessous une U. 9
18 BISronB DE LA PSUfTOlE
des peintres vulgaires y ëbaudiaiefit un peiit nombre de scènes rdigieuses. Un de ces laUeaux primilife subsiste encore dans la chambre des marguillîers, â l'Oise St-SauTcur. Il représente Jésus sur la croix : les teintes en sont piles, comme celles de tous les ourrages à la gomme et à Teau d'ceuf . Le Rédempteur n'est pas mal deasiné, même sous le rapport anatomique. Trois anges Tcrts recueillent le sang que laissent échapper ses blessures. A gauche^ deux saintes femmes et saint Jean soutiennent Marie qui tombe en défaillance. La tète de la Vierge est r^ulière et ne manque pas de beauté. A droite nous apparaissent quatre hommes : l'un d'eux , portant une dalmatique , montre la Tictime au reste du groupe , en disant : « Vere Dei Filius erai iste. » Ces mots sont écrits sur le fond d'or gauffré, où se détachent les personnages. Du même c6té^ on voit dans une niche sainte Barbe avec sa tourelle et des cheyeux crêpés, qui s'élargissent en éventail. A l'autre bout du panneau / sainte Oitherine ocpièce de 22 vers français, copiée par le père Lelong et d où il résulte que l'ouvrage a été écrit pour maître Jehan Fa»" detaTf tervant du roi. Le peintre y raconte qu*il a été bien des fois trempé par la pluie, lorsqu'il cheminait soir et matin dans les rues, en allant chez son patron ou en quittant sa demeure. Ce trait ne conviendrait guère à un enlumineur de la cour. Voyet le MeMaager des sciences et des arts, année 18S5, pages 158 et 159.
FlAMAHIffi ET HOLLANDAISE. 19
cupe égalemenl une niehe ; une roue charge une de ses maîos , un (çlaive arme l'autre, el eUe foule un roi soua ses pieds. Ce moroeau n a pas, k beau^ coup près, le fini des Van Eyck. Les chairs sont très blêmes, les doîgis effilés outre mesure et d'un mauvais dessin. L'honune qui a exécuté celle page ne pouvait être un concurrent pour les deux frères*. Ils ne se virent donc point en butte à la jalousie, à de lâdies intrigues : une paix profonde les envivmna ; ils occupèrent seuls tout le domaine de l'art et furent les princes de la pein* ture; merveilleuse situation qui double les forces du génie ! '
On pourrait s'amuser à reconstruire par la pensée l'intérieur du logis où ils vivaient. En cherchant quelle forme de maison, quelle espèce de mobilier ils ont le plus souvent reproduits, on saurait d'une manière presque inlaillible quels étaient ceux qui frappaient habituellement leurs regards. Je ne me suis pas livré moi-même à cet examen , par de bonnes raisons : toutefois il m'est permis de dire que l'on remarque dans les «ailes, dans les ameublements dont leur pinceau
■ Pereonne, jusqu'à présent^ n*a eu oonnaissance de cette œuvre importante pour les origines de Tart dans les Pay«- Bas : je suis le premier qui la cite et la décrit. £Ue a de grands rapports avec le tableau de la collection Van Ertbom, qui figure le même sujet et date de Tannée IMi, comme le témoigne Finscription pbacée au bas. .
!ft> HISTOlilE OE LA PEINTURE
fidèle traçait rinia0e) une propreté, une coquet* terîe, une poétique élé^nce, qui révèlent les soins d'une femme et sont dus Traisemblablement aux ^Fbrts de Marguerite. Ik nous mettent sous les yeux des chambres pittoresques, ayee un lit régulièrement drapé, que couronne un dais pompeux et qu'enveloppent de brillantes ctêsiodês; les pou* trelles vernies rayent le plafond , une mosaïque de carreaux forme le sol ; des vitres nombreuses, maintenues par un chftssis de ptoosb, étoilent les fenêtres , qui sont munies de volets articulés , où rayonnent des clous métalliques. Un feuteuil en bois sculpté se dresse près du chevet, un prie-Dieu dans le même goût orne te devant de la salle. Une petite fontaine de cuivre, luisante comme de l'or, y darde ses minces filets que reçoH une vasque très simple, ou des fleurs s'/épanouissent au milieu d'une jardinière , qui n'est autre chose qu'un pot flamand. Tout respire l'aisance, l'ord^ et le bien-être.
Mais s'ils ne rencontraient point d'obstacles au dehors, les frères laborieux en trouvaient un grand nombre dans l'imperfection des moyens employés jusqu'alors par les artistes. Ces moyens étaient réellement très bornés : on délayait les couleurs dans de l'eau, où on avait fait dissoudre soit de la gomme de cerisier, soit de la gomme de prunier; puis on les appliquait sur des panneaux, qui avaient reçu une impression à la colle.
FLAMANDE ET OOLLANDAISE. 21
Le vermillon, la céruae et le carmin, ne se mêlant pas à la gomme, étaient seuls broyés avec du blanc dœuf. On étendait par -dessus la peinture un Ternis composé de gomme arabique et d'huile do lin bouillies ensemble '. La colle de parchemin servait en outre à fixer les ors *. Mais ce (jenre de peinture était peu solide : les couleurs restaient pâles, et quoique les artistes de Cologne en eussent augmenté l'éclat ', elles ne pouvaient soutenir la comparaison avec les teintes des objets naturels. On faisait aussi usage de Thuile de Un ; les nuances étaient alors plus brillantes ; malheureusement ce procédé exigeait une patience à toute épreuve , car chaque fois qu'on avait appliqué une couleur,
* Ce vernis à Thuile, dont les couleurs se sont pénétrées, ciplique pourquoi des tableaux peints à la gomme trompent souvent les chimistes, sans tromper les connaissears.
' Les artistes ne peignaient donc pas à la colle. Van Mander emploie mal à propos ce terme et a induit en erreur tous les historiens de Fart. La colle ne servait pas à délayer les couleurs : Theophilus Presby ter ne lui assigne pas une seule fois cet usage. Le Guide de la peinture, si heureusement découvert en Grèce par M. Didron, ne le mentionne que dans un chapitre : encore, dit-il, de la mêler avec de reau*fiorte et de la cire blanche. Les Orientaux connaissaient, du reste, un plus grand nombre de procédés que les Occidentaux.
^ L'artiste inconnu qui a exécuté le SenneiU du jeu de l'arialète, tableau à la détrempe ornant le musée d*Anvers, ne leur était pas inférieur sous ce rapiiort.
on ne pouvait en superposer une aulre, si la première n'était pas sëchée; ce qui devenait d'une lenteur fastidieuse et eût glace le plus ardent génie. Encore fellait*il que l'on pût exposer l'ouvrage aux rayons du soleil '• Puis les fonds d'or qui luisaient derrière les personnages groupés ou séparés , les nimbes métalliques envii'onnant les têtes, semblaient découper les figures, leur com* muniquaient la roideur de la pierre et fatiguaient les yeux de leur pompe inintelligente, monotone, sans proportion avec le coloris'. Les deux artistes,
' Omnia gênera colonuu eodein gênera olei terî el ponî jiossunt io opère ligneo, in his tantum rébus quœ soie siconri possunt, quia quotiescumque unum oolorem imposueris, alteriim ei superponere non potes, ni prior exsicoetur, quod în imaginîbus diulurnum et teediosuni nimis est. TnioruiLDs Prcsbttiii, Divenarum artium êcheduiay c. XXVII. Voyet aussi un fragment d*£raclias, dans ronvnige d« Raspe intitulé : A criUcùl essoy o» Oil-painiing,
* Les anciens connaissaient les fonds d*or, mais Tusagc ne s*en répandit et ne devint très général que pendant l*cpoquc intermédiaire, parmi les peintres grecs et occidentaux. M 11 existe au musée du liouvrc six fragments do peinture murale sur fond d*or, trouvés en 1740 dans les fouilles du couvent dit des âîendiants, prés du temple de In Paix, à Rome, et donnés par M. d*Agincourt. Un septième fragment, dont la provenance est inconnue, représente la partie supérieure d*un centaure ^ également sur un fond d%>r. Le style de celui-ci annonce une belle époque. » Lbtronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste sur Vcmftfoi de la peinture historique murale; Paris, I806.
maU suitout Jean ^ lultaient pleins d'impatience coalise ces difficulté». Elles ne les empêchèrent pas néanmoins de déployer le rare talent qu'ils devaient à la nature. Ils peignirent, selon la TÎetlIe méthode, une foule d'ouvrages, qui excitèrent l'admiration et dans le pays même, et dans tous les royaumes où ils furent transportés. Il est donc présumable qu'un certain nombre de tableaux, qui passent pour avoir été faits à G>logne, sont des produits de leurs mains. On obtiendrait de curieux, d'importants résultats, si on exécutait des recherches, en ne perdant point de vue cette idée. Le génie des Van Eyck était un don naturel, qui précéda l'invention de la peinture à l'huile, et se révéla dès qu'ils touchèrent des crayons '.
Cependant tous les artistes de l'Europe étaient
' Le texte de Karel Van Mander est positif, et n admet pas le plus l^er doute : «« Verkoos Joanues die stad Brugye tôt zijue woning, en sehilderde 'er veele stukken met lijni en ciwit op panncclen, die den roem zijner kunsi in ver- Bcheiden landen, werwaard zijne werken gebragt werden^ niet spaarzaam verspreidden. » Lies expressions de Vasari sont également coneluantes : «t Avvenue in questi tcmpi che esercitandosi in essa in Fiandra Giovanni da Bruggta pittorc molto«stinia(o in que^ paesi per la buona pratiea, che egli in quel raestiero aveva acquistata con le fatiche de suoi studii, c con la fréquente iniaginazione che del continue avcva di arrichirc Tarte del dipîgncre, avvcnnc, dico, etc. >»
Si HISTOIRB DE LA PEINTURE
laa comme eux d'aToir à leur disposilicm de si faibles ressources. Tous ambitionnaient un nouveau procédé, qui leur permit d'obtenir plus d'éclat et de morbidesse, qui rendit leurs lignes plus fermes, leurs couleurs plus attrayantes, qui don* nât moyen de les fondre barmonieusement, de ne pas les appliquer à la pcHnte du pinceau, car c'était ainsi que l'on trayaillait. Un grand nombre avaient feit des expériences inutiles : Baldovinetti et Pesello multiplièrent leurs efforts, avec une obstination glorieuse , mais ne réussirent pas mieux que les autres. Ils voulaient augmenter non-seulement la splendeur, mais encore la solidité des images. Les peintres italiens s'étaient même pour traiter cette question. Ailleurs, le n'était pas moins vif : en Espagne, en France, audelà du Rhin, tous ceux qui reproduisaient la face humaine aspiraient à voir s'opérer dans la technique de l'art de grandes améliorations '. L'honneur d'en reculer matériellement les bornes était réservé au pays pratique par excellence.
Jean, comme on le pense bien, s'occupait d'autant plus de la réforme universellement désirée, qu'il savait la chimie. Un jour, ayant terminé' iin panneau, qui lui avait demandé beaucoup de temps et de soins , mais dont il était d'ailleurs satisfait, il le vernit et l'exposa au soleil. Soit que
' Vasam, rUa d*Àniondlo da MesBina.
la .chaleur 9tkt très grande, où que les aïs fussent mal joints, ou qu'il eût mal choisi le moment, les planches se dësuniredt et de larges crevasses sillomièrent le tableau. Van Eyck, dans son chagrin, résolut de prévenir un second accident de la même espèce. La détrempe lui répugnait déjà; ce fut le tour du vernis qu'on employait alors. Appelante son aide les connaissances dont il était pourvu, il chercha s'il ne pourrait point composeï* un nouvel enduit, qui sécherait à l'ombre. Il essaya de plusieurs substances , pures ou mélangées. Il trouva que Thuile de lin et Thuile de noix perdaient le plus promptement leur humidité, surtout quand on les avait fait bouillir. Il y ajouta des essences, qui, par leur évaporation, accélérèrent encore ce résultat. Mais c'est le propre des âmes fortes de rêver toujours le mieux. Il poursuivit donc ses tentatives et eut la joie d'agrandir sa. découverte. Il observa que les couleurs se délayaient très bien dans l'amalgame composé par lui, qu'elles en recevaient un éclat extraordinaire, s'étendaient , se maniaient plus facilement et bravaient d'ailleurs les atteintes de l'eau : le vernis même cessait d'être utile. Quelques épreuves lui donnèrent la certitude qu'il ne se trompait point; il exécuta d'abord de petits ouvrages, puis de plus grands et finit par jouir de son secret dans toute sa plénitude. Grâce à lui, un procédé tellement vicieux qu'on n'en faisait point usage était
» HISTOIEE DE LA PEUfTUllE
devenu un moyen admirable, unissant la promptilude à l'excellence '.
On étail alors en 1410. Jean Van Eyck parcourait; 8a yingl-cinquième année : à cel âge, l'eaiprit possède une grande force el y joint une souveraine indépendance. L'habitude ne l'a pas engourdi, ne l'a pas plongé dans un sommeil fimeste; au moindre obstacle, il se cabre et s'impatiente. Les hommes supérieurs conçoivent presque toutes leurs idées fondamentales entre dix-huit et vingtcinq ans : ils passent le reste de leur existence à les approfondir, à les mettre en œuvre, à les répandre autour d'eux et à former des adeptes. C'est au printemps que se nouent les fruits dont l'automne voit rougir la pulpe.
* Karil Van Nandbii. — Vasahi, loco ciUUo. MM. L. de Basi et Coriiclissen ont voulu ravir à Jean van Eyck la gloire de cette découverte pour la transporter a Hubert : nous réfuterons plus loin leurs arguments, qui sont d*une extrême faiblesse. On a même voulu en dépouiller les deux frères : Leasing parut avoir cette intention, lofaqa'îi publia le traité : F'om Àlîer der Oelmalerei ( Braunschweig , 1774); Raspc marcha sur ses traces dans le livre qui a |iour titre : An Essay o» Oil-painting, Beaucoup d'auteurs, que nous ne citerons point, prirent part à ce débat. Emcric David, Waagcn et dernièrement M. Marie Guichard, dans la nouvelle édition de Théophilo, me semblent avoir résolu le problème. Toutefois, leur solution n'ost pas aussi originale qu'on i>onrrait le croire : si ou avait bien lu Vouvragc de l^ssing, on l'aurait trouvée tout entière dans le cinquième paragraphe, pag. 36 et suivantes.
La découirerte du jeune peintre excita bientôt une surprise générale. On transporta de ses panneaux en France, en Allemagne, en Italie^ et, dans la disposition où se trouvaient alors les artistes^ ces ouvrages produisirent un effet merveilleux. Les frères avaient d'ailleurs gardé habilement leur jiecret; ils se renfermaient dans leur atelier, de manière à ce que personne ne fut témoin de leur travail. Une sorte de mystère les enveloppait donc, eux et leur invention. Les princes recherchaieiit leurs tableaux. Le duc d'Urbin, Frédéric H, fit Facquisition d'un de ces cheis-d'œuvre, qui représentait une salle de bain; Laurent de Médicîs acheta un St-Jér6me et d'autres pièces. Des marchands floi*entins envoyèrent de la Néerlande au rot de Naples, Alphonse I^', un grand panneau où se pressaient de nombreuses figures : tous les habitants du pays voulurent voir ce prodige. Les hommes du métier s'attroupaient devant les brillantes images ; ils les flairaient et s'étonnaient de leur vive odeur, puis, rentrés chez eux, beaucoup essayaient d'dbtenir les mêmes résultats : vains efforts qui échouaient l'un après l'autre' !
Mais, si le procédé lui-môme éveillait l'admiration, Tusage qu en faisaient les deux peintres n'excitait pas moins d'enthousiasme. Au roide éclat (les fonds d'or ils substituaient des perspcclivcs
' VâSARi) yita d'Antonetto da Mcssina. — Karel Vam Ma?ider.
28 BISTOIEE DE LA PnifTURE
pleines d'illusion. La nature s'y réfléchissait avec une telle vigueur que son image Féclipsait ellemèiiie. Ici l'on voyait une campagne, où se dressent de plantureuses collines, vêtues d'herbe et de mousse, couronnées tantôt de feuillages épais, tantôt de constructions féodales : un chemin y passe entre des rocs nus, mais doux à l'cnl et finement ei[écutés; une rivière coule au milieu du paysage, sereine, limpide, bordée de fleurs ; quelque ville gothique apparaît dans le lointain et perce de ses clochers le velours Meu du ciel. L'artiste poussait l'exactitude jusqu'à rendre les sentiers presque invisibles qui traversent les champs, et longent ou coupent les voies plus fréquentées. Sur d'autres panneaux se déroulaient de magnifiques intérieurs, soit une église ix>maneaux lourdes colonnes, étalant la broderie de ses chapiteaux, les cinti*es purement accusés de ses voûtes et Tombra mystérieuse de ses grandes nefs'^ soit une cathédrale en arc pointu, légère, svelte, diaphane, groupant ses minces colonnettes, ouvrant ses larges fenêtres, épanouissant l'orbe de ses rosaces, effilant ses ogives téméraires et laissant tomber de ses vitraux un jour mélancolique'; soit une cham-
' On admire une église de ce genre dans le tableau commandé par le chanoine George de Pala, qui se trouve à TAcadémie de Bruges et dont le musée d'Anvers possède une reproduction.
' Voyez encore au musée d'Anvers Téglise où sont peints
bre opulente, qui fait rêyer le bien-être, assoupit la lumière et verse dans Tâme du spectateur une profonde paix. Si la ehimie avait rendu up service éminent au jeune Van Eyck, «es connaissances géométriques lui en rendaient un second : créateur pour la deuxième fats, il trouvait les principes et révélait la ma^e de la perspective. Chose frappante et qui montre comme , à une époque donnée, le flux de la civilisation pousse tous les esprits Ters les mêmes plages! le désir, la nécessité de rendre les effets du lointain préoccupaient alors de nombreuses intelli^nces. Pietro délia F|*ancetca', Pa<^o Ucoello', Léon Baptiste Alberti% contemporains des Van Eyck, songeaient k les reproduire et cherchaient une voie pour atteindre ce but. Vasari loue les perspectives au crayon du premier : il cite du deuxième une hutte vue à distance, qui excita vivement lattention, parce qu'elle était dessinée d après les lois de Toptique : mais il relève aussi dans leurs esquisses plusieurs
les Sept Sacrements : Pierre Neefs et Steenwyck n*ont rien exécuté de plus parfait. Certains critiques attribuent cette production à Rogier de Bruges ; elle n en montrerait pas moins avec quelle habileté cette école se aer^^ait de la perspective.
> Né en 1898, mort en U84.
*Néen 1889, mort en U72.
^ Né en 1898 ; on ne connaît pas la date précise de sa mort : De Feller la place vers Tannée 1480.
52 HISTOIRE DE LA PfillITUaE
descendait peu à peu. comme un cygne qui reploie Aeft ailes, dans les vallées fécondes de Texislence commune. Enfent d'une rëgioa positive, il n'oubliait pas ta vie habituelle. On admirait au quîn^ zième siècle, chez un cardinal Octavien, un tableau de genre assez hardi : on y voyait de très belles femmes, sortant du bain et toutes nues, sauf un léger voile qui cachait leur sexe; Tune d'elles, aperçue de face, était placée de manière que son dos se réfléchiiMait dans un miroir, en sorte qu'on la distinguait parfeitement des deux côtés. Une lanterne éclairait la pièce et semblait vraiment lumineuse ; on y remarquait une vieille femme en sueur, un chien qui lappait de l'eau. Une ouverture ménagée habilement laissait découvrir, dans les lueurs du soir, des montagnes, des bois, des villages, des forteresses, des hommes et des chevaux, si bien exécutés qu'ils paraissaient a une grande distance les. uns des autres. Mais ce qu on ne se lassait point d'examiner, c'était un miroir où tous ces objets se trouvaient réfléchis comme dans une glace véritable \ Jean avait aussi fait un paysage, au milieu duquel des pécheurs pour^ suivaient une loutre \ Même lorsqu'il ne traitait point de semblables données, lorsqu'il, exécutait
■ Fagios, De tirù Ulusiribus; nous avons commenté le passage, en le traduisant.
' Anonyme de Morclli.
et vivifiait un épisode religieux, les détails de ses fonds tenaient beaucoup du genre. Les formes, les circonstances de la vie journalière y sont reproduites avec le plus grand soin. Ce fut comme une révélation de la poésie intime.
Une espèce de travail bien différent, oùThomme oublie le réel et s'aventure dans les campagnes sans bornes du monde abstrait, Fallégorie tenta le pinceau de Jean Yan Eyck. Son ouvrage le plus étendu, la célèbre Adoration de l'agneau mystique, n'est qu'un vaste symbole. Il se fit un plaisir de le considérer, de l'exposer dans tous ses détails et dans toute sa profondeur. Les liens qui l'unissent à la Bible, à l'Evangile, aux questions religieuses et à la destinée humaine sont indiqués l'un après l'autre. Karel Yan Mander parle d'un tableau, où un jeune homme et une jeune fille se tendaient la main en signe d'alliance, et où la Fidélité les rapprochait pour les unir. Ces emblèmes devinrent très fréquents dans la seconde moitié du seizième siècle '. Quoique ce chemin aride soit peu favorable aux arts qu'il détourne de leur vrai but , l'étonnant chercheur eut du moins la gloire de l'ouvrir.
La figure humaine avait jusqu'alors été reproduite d une manière défectueuse, quand il s'agissait d'en peindre les caractères individuels. On
■ Waacbiv.