II
dessinait bien les lifpoes générales, les formes communes à toute l'espèce , mais les yariétés accablaient, mettaient en défaut l'inexpérience de l'artiste. Les moyens étaient d ailleurs si bornés qu'on ne pouvait rendre les tons infinis de la chair. Jean Van Eyck créa le portrait. Avec son procédé, il imita les nuances les plus vives, les teintes les plus légères, il dégrada subtilement les couleurs; la perspective ne lui fut pas d'un moindre secours : il en appliqua les principes à la face de l'homme, il accusa d'une manière fort habile les divers plans qu'on y remarque, les saillies, les biais et les cavités; sa pénétrante obser<vation lui permit d'ailleurs de l'étudier sous tous les aspects, d'en saisir toutes les modifications. Ses panneaux, pleins d'une admirable exactitude^ réfléchirent les traits des princes et des bourgeois, comme une source immobile, qui dort dans l'ombre et le silence, au milieu dune antique forêt. Les paysages de ses fonds augmentent la similitude. Le chanoine DePala, Philippe le Bon, Isabelle de Portugal , Nicolas de Maelbeke , Jean de Leeuw, Judocus Vydt, sa propre fomme, son frère et lui-même brillent ainsi dans le miroir trouvé par son génie.
L'art du peintre verrier lui eut aussi des obligations. Jusqu'alors on coloriait le verre dans la masse et il fallait employer un morceau différent pour chaque teinte du vitrail. On multipliait donc
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. o^
les sinuosités du cadre métallique. Jean Van Eyck empêcha la matière colorante de pénétrer toute l'épaisseur du verre ; il sut l'arrêter, par un coup de feu dirigé à propos, avant qu'elle l'eut assombri d'outre en outre; elle atteignait la sur&ce, mais épargnait le fond. Il creusait ensuite la première, àFémeril, jusqu'à la portion demeurée blanche : ce champ recevait un émail d'une autre nuance ou d'une autre couleur ; on obtenait de la sorte des fragments très étendus, sans avoir besoin de recourir aux diâssis de plomb '. Ces facilités nouvelles changèrent le goût et les habitudes des peintres verriers; aux mosaïques transparentes de l'âge antérieur succédèrent les tableaux diaphanes, comme ceux de Cologne et de Sainte-Gudule. Le Limbourgeois fit une révolution complète.
Telles furent les découvertes decet homme extra* ordinaire. La peinture à l'huile, la perspective, le paysage, les intérieurs, les animaux, les fleurs, les scènes de genre, l'all^orie, le portrait et l'art du verrier occupèrent tour à tour son esprit. Ces ressources et ces formes acquirent seulement alors une haute valeur : il les introduisit le premier dans le domaine absolu de l'art, où ne pénètrent ni la complaisance, ni les jugements relatifs. Il changea
* LsTiEL, Hiêtoire de la péinlure sur verre; Alexaidue LmoiR, Nouvelles ohservaiioHê sur lapeitUure sur verre. Pari», 1B2I.
3<i HISTOIRE DE LA PEINTURE
en vérîtës puissantes d'imparfaites ébauches, en méthodes vigoureuses d'inutiles moyens. II a par* couru toutes les Toies où ont marché plus tard les peintres flamands ; ceux-ci ont été des hommes spéciaux : Tun a colorié des paysages, l'autre des intérieurs, le troisième des tableaux de genre, des portraits, le dernier des fleurs, des animaux, des scènes religieuses ; chacun a fait son choix , la division du travail a élé appliquée à la peinture. Jean Yan Eyck , leur maître et leur précurseur, n'a rien divisé; il a conduit, de front les talents, les essais les moins pareils; il lança dans la carrière ce noble attelage, le stimula d'une façon égale et le tint réuni d'une main toujours ferme, toujours habile. En lui nous apparaît la synthèse de l'art des Pays-Bas ; un rayon divin tombe de sa lumineuse couronne sur le front de tous ses héritiers. Ce qu'Homère fut pour la Grèce, il Fa été pour la Néerlande ; les peintres flamands lui durent l'inspiration , comme les poètes antiques l'allaient chercher dans les récits de l'aveugle immortel. C'est une des plus grandes intelligences que Dieu ait armées de sa force créatrice; on peut même dire que , parmi les initiateurs à l'amour du beau , il n'en est pas un seul auquel des renseignements positifs et des preuves matérielles permettent d'attribuer un nombre égal de découvertes. Dans l'empire des beaux-arts, il règne donc, jusqu'à nouvel ordre, sur le trône glorieux de l'invention.
Qui le croirait cependant? Monté si haut^ par-< venu si loin, après avoir si fort agrandi l'horizon de la peinture, après avoir développé son talent au-delà de toutes les bornes connues, il se trouvait lui-même trop faible pour sa tâche ! Plein de cette aspiration illimitée, qui emporte le génie dans les espaces, comme l'oiseau Roc emportait Sindbad le voyageur, il discernait au loin des régions splendides qu'il n'espérait pas atteindre : ses couleurs étaient sans doute brillantes, ses lignes nettes, ses fonds charmants, son pinceau véridique, mais il ambitionnait, il rêvait bien autre chose! Au fond de son intelligence rayonnaient de plus merveilleux tableaux : là, les formes paraissaient exquises , les teintes lumineuses comme dans la nature, les campagnes fraîches et vivantes; le soleil portait un diadème de flamme, la rosée tremblait sur les feuilles ,* l'herbe croissait et verdoyait, les fleurs entr'ouvraient leurs douces corolles ou penchaient leurs têtes languissantes. Que devenaient les panneaux près de ces magiques visions? Ils semblaient ternes, froids, insipides. L'artiste écrivait donc au bas de la peinture infidèle , sur le cadre même qui l'environnait : AU ikh kan^ Comme je puiSj selon mes forces '.
' Cette devise est écrite sur le petit tableau d^Anvers, sur le portrait qui représente la femme du peintre et orne le musée de Bruges, au bas de la têlc du Christ placée dans
58 HISTOIRE DE LA PEINTURE, etc.
Mois louchants^ devise noble et candide^ où étaient exprimées la conscience ingénue du pein* tre et la {];randeur qui lui feisaît dominer ses propres ouvrages ! Signe d'une époque de foi, d'amour et de calme! Souvenir d'un enthousiasme^ qui remplissait le cœur de Tartisle et que bien peu d'hommes possèdent maintenant !
le même liea, peut-être encore sur d'aatres panneaux que je n*«i point vus et où les critiques ne Tont point rignalce. Van Ejck Fa, au surplus, orthographiée d*une manière bixarre et s*est servi de lettres grecques dont il ne connaissait pas très bien la valeur, ce qui a rendu Tinterprétation difficile. On y a d*abord cherché en vain une phrase hellé* nique. M. Mertens* le bihliothécaire d^Anvers, y reconnut le premier des termes flamands; M. Wappers« le grand peintre, arriva au même résultat. Passavant et Rathgeber ont adopté cette explication, mais sans y attacher d^importance. On a trouvé la même l^^nde sur un tableau allemand de la galerie de Vienne, qui a pour signature s. pFLNMNG. 14-49. Les imitateurs de Jean n*ignoraient donc point sa devise et s*en emparèrent comme de ses procédés.