CHAPITRE II
Les Van Ejek.
Uubert et Jean Van Eyck sont distingues par Philippe le Bon. — Josse Vydt les charge de peindre le faineux tableau de Gand. — Descriptiondu tableau.— Mort d'Hubert et de Bfarguerite.— Jean Van Eyck se marie. — Philippe le Bon l'envoie en Espagne. — On place et inaugure TÂdoration de l'agneau mystique. -- Retour du peintre à Bruges.
UefiPet produit par rinveotion de la peinture à rhiiile, dans le pays même, fut si grand que Ton dédaigna Tancienne méthode et imposa aux dessinateurs l'obligation d'employer la nouvelle. Les archives de Gand contiennent une pièce de l'année 1419, qui met cette circonstance hors de doute : c'est un accord fait entre le trésorier de la ville et les francs peintres (vrte schilders) Guillaume Van Âxpoele et Jean Martens, pour res-
taurer en bonnes couleurs à f huile, sans mélange de substances corrosives, plusieurs morceaux très aociens, qui ornaient rhôiel-de-yiile ' ; un acte postérieur, de Tannée 1454, prouve qu'un nommé Saladin de Scoenere prit l'engagement de peindre à Vhuile le retable de la chapelle des frères mineurs , dans la même cité \ Il ne s'agissait pas d'enluminer des statues et moulures, comme on pourrait le croire. Le premier accord mentionne, il est vrai, une opération de ce genre, mais il porte, en outre, que l'artiste reproduira sur les vieux panneaux, sans changer les formes originelles : le comte Louis j les bourgeois avec leurs armes et tous ceux qui les suivefUj par ces termes se trouve bien dénotée une peinture. Le deuxième acte est plus explicite encore : Saladin j promet non-seulement de colorier la menuiserie et les sculptures en bois d'un autel, mais de tracer, sur la face intérieure des volets, la naissance et la mort de la Vierge; et à l'extérieur, deux sujets en grisaille, dont il abandonne le choix au goût du contractant. Il ajoute qu'il représentera, en bonnes couleurs à Thuile et sur toile , un Christ
' Archivée de Gand, registre de Tannée 1419, page 9o. Voyez aussi I*ouTrage du chevalier Diericx : Mémoires sur la ville de Gandy où Ton trouve l'acte imprimé en entier, tome II , page 72 ; et le Mesêager des sctemces et des arts^ année 1824, pages 182 et 124.
Mémoireê sur la ville de Gand, tome II, page 2S5.
' il
avec quatre figures. Peui-élre Saladin employat-il le procédé de Yan Eyck; mais Guillaume Van Axpoele et Jean Martens eurent vraisembla* blement recours à la manière gothique ; les frères ingénieux n'avaient pas encore , selon toute appa-» rence, divulgué leur secret '.
Tant de mérite, une gloire si éclatante ne pouvaient échapper aux yeux des princes, qui tenaient alors entre leurs mains les destinées delà Belgique. Philippe le Bon surtout devait s'occuper de Fillustre groupe : il aimait les beaux-arts, les miniatures, les joyaux, les poèmes ; il avait « accoutumé de journellement ftiire devant luy lire les anciennes histoires % » et avait fondé à Bruxelles un atelier de calligraphie. Ces pompes secondaires pâlissaient devant les tableaux somptueux de nos peintres. 11 est donc probable qu'il les distingua, lorsqu'il était simple comte de Charolais : il leur témoigna
* La mëlhode que Théophile décrit était d*un usage habituel en Flandre : M. Scourion, secrétaire de la régence de Bruges, a trouvé dans les comptes de la ville , années 1251-1S31, fol. 108, une note d*où il résulte qu*un peintre nommé Jean van der Leye entreprit de décorer avec de For, deTargent et toutes sortes de couleun à r huile, la chapelle de la maison située a Damrae et appartenant a la commune de Bruges.
' Datio AoBsar, Chronique abrégée deê Empereurêy manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne. Notice sur cetlc bibliothèque, par Flomun Faocmoa.
a HISTOIRE DE LA PEUnURE
toule son estime et son admiration^ dès qu'il siégea sur le trône ducal, il ayait une préférence marquée pour Jean Van Eyck ^ dont la société lui plaisait beaucoup, sans doute à cause de sa vi^e intelligence et de ses façons agréables : aussi le nomma-t-il son conseiller privé. Une affection de la même nature avait jadis uni Alexandre et Âpelle. Je ne sais qui, du prince ou de l'artiste, ces relations honorent le plus : si elles flattent le dernier, si elles augmentent sa valeur, son importance aux yeux de la multitude, elles attestent dans les puissants .du monde une liberté morale et un sentiment de la vraie grandeur humaine, que leurs fausses grandeurs les empêchent souvent d'acquérir. Les mobiles, les capricieuses faveurs du sort enivrent d'orgueil la plupart des hommes : ceux qu elles ne boursouflent point, qui gardent^ au milieu de leur pompe, la rectitude de l'esprit et la simplicité du cœur, ne sont pas des intelligences vulgaires; ils se montrent dignes du rang qu'ils occupent, et l'exception est toujours assez rare pour être glorieuse .
D autres personnages se lièrent d'amitié avec nos deux artistes. En 1420, Josse Vydt, seigneur de Pamele, un des plus nobles citoyens de Gand, acheta, selon l'usage de l'époque, une chapelle dans l'église de St-Bavon ', afin d'y établir la se-
> Cette église était alors consacrée à St^eaii.
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pulture (le sa famille : les parenis de sa femaie Isabelle Borluut deraient y recevoir aussi Thospitalité de la morL II la fit rebâtir ou du moins restaurer ; on sculpta ses armoiries sur la clef de Yoûte et sur la porte, où on les voit de nos jours; on les déploya sur les TÎtraux. Une cryple fut ouverte sous la chapelle haute, pour servir d'asile aux cadavres et de funèbre oratoire '. Mais l'aulcl supérieur avait besoin d'une décoration en harmonie avec ce luxe féodal et religieux. L opulent seigneur alla donc trouver les frères Van Eyck, leur exposa sa demande et son projet d éclipser tous les monuments analogues. Les peintres lui donnèrent leur parole qu'ils seconderaient ses vues autant que possible. Leur premier soin fut de quitter Bruges, de transporter leur résidenct; à Gand '. Ils se fixèrent dans une maison située
' Messager des sciences et des arts, annoe 182S, pag. 260, année 1825, pag. 160.
* M. Louis de Bast, dans un excès de patriotisme local , a prétendu que les Van Eyck étaient fixés à Gand dès lannéo 1410 : il allègue en faveur de son opinion le témoignage* d^Opmeer, historien tout-à-faît obscur du seizième siècle; son Opus chronoiogicum , imprimé en 1611 seulement, quoique rédigé plus tôt, contient la phrase suivante :
M 14 10. HâcîsmpesUUe fioruerunt GandaviJoannes Eickius cum Hubetio^ fraire suo majore naiu^ summi piciores, »
Mais cette brève assertion est contraire aux paroles do Vasari et de Van Mander. L^ltalicn le nommo Jean de Bruges
près de la place qu'on nomme le Kautre, à Faogle de la rue des Vaches et du ]Vlarché-4ux-0iseaux '• Cette maison a été, depuis peu, reconstruite et ornée de deux médaillons , qui représentent les
et on Ta constamment appelé ainsi. C'est à Bruges qa*Anlonello de Messine vint le trouver, ce fut à Broges qu*on ensevelit sa dépouille, dans Féglise St-Donat. S*il avait résidé à Gand dès sa jeunesse, 8*il y avait invente la peinture a Thuile, s*il y était demeuré au moins jusqu'en 1 422, époque où il finit V Adoration de V Agneau, c'est-à-dire jusqu'à sa 46* année, pourquoi l'aurait-on surnommé Jean de Bruges et non point Jean de Gand ? La première édition de Vasari fut publiée en 1550 : il rédigea conséquemment son livre avant Opmeer et les dates parlent pour lui. C'était un homme distingué, un esprit étendu : qui fera le même éloge d'Opmeer et quelle confiance doit-on lui accorder? La Chronique rimée de Jean Santi, père de Raphaël et contemiiorain des Van Eyck, renferme ce passage :
A Brugi a supra gli altri pui lodato U gran Joannes, il discepol Rugeru Con tanti d alto merto dotati, etc.
En 157â, Lampsonius écrivait au-dessous du portrait de Jean Van Eyck :
Novum stupuere repertum, Atque ipsi ignotum quondam fortassis Apelli, Florentes opibus Brugœ.
■ Voyez plus loin et dans le Messager de$ eciencee ei des ariSy année 1824, pag. 218, les arguments qui légitiment cette assertion.
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célèbres frères. Là ils conçurent le plan de leur travail^ puis se mirent à Texécuter.
Ce n'était rien moins qu'une œuvre immense^ la plus colossale entreprise tentée par leur pinceau. Malheureusement ils firent choix d'un sujet symbolique et les symboles dans le vivant domaine de l'art occupent la dernière place. La forme peut en être admirable, mais on sent toujours qu'elle n'existe point pour elle-même, qu'elle sert d'enveloppe et fléchit sous le despotisme accablant de l'idée. Or l'imagination demande tout le contraire; elle ne s'intéresse point aux objets ou s'y intéresse d'une façon directe. Si on les lui présente comme des voiles, comme des leurres, comme des emblèmes arbitraires, lennui la frappe de sa baguette léthargique. Ce qu'elle voit n'a pas même la haute réalité de la poésie; c'est une double fiction, qui ne s'adresse vraiment point à elle, mais à une autre faculté. Dès lors que lui importe?
Les deux frères prirent donc pour thème deux passages de l'Apocalypse : le premier nous dépeint Jésus comme un agneau, qui rachète de son sang les crimes de notre espèce; le second va nous expliquer tout le retable :
<i Je vis ensuite l'agneau debout sur la montagne sainte et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui portaient le nom de son père écrit sur leur front.
» J'entendis alors une voix du ciel , semblable
au fracas des grandes eaux^ pareille au bruit d'un {|rand tonnerre; et cette voix, je l'entendais comme le son de plusieurs joueurs de haq>e, qui touchent de leurs instruments.
» Ils chantaient un nouveau cantique devant le trône, et deyant les quatre animaux, et devant les vieillards; et nul ne pouvait le chanter que les cent quarante-<{uatre mille, qui avaient été niche* 1^ de ce monde.
)> Ceux-4à n'oBt point été souillés par les femmes, car ils sont demeurée viciées ; ceux-là suivent l'agneau en tous lieux ; ils est été rachetés d'entre Ibè hommes , pour être consacrés & Dieu et à l'agneau, ainsi que des prémices.
» £t l'on n'a jamais trouvé le mensonge dans leur bouche ; ils sont purs et sans tache devant le trône de Dieu '. »
Les peintres crurent pouvoir interpréter largement les versets de l'Ecriture et grouper autour de l'Agneau toutes les idées chrétiennes, à laide des personnificaticms dogmatiques et historiques, sanctionnées par un long usage. Ils placèrent donc au milieu la victime expiatoire, debout sur un autel, couvert d\ine nappe blanche; de sa poitrine s'échappe un filet de sang, qui tombe dans un calice. Le devant de 1 autel porte en haut cette inscription : Eœe Agnus Dei, qui toUii
* Apocalypse de St-Jean , chap. XIV.
pecoaia mundt, et en bas une seconde : Jésus via, Veritas, viia. La colombe divine plane au-dessus de remblème mystique : au-dessus de la colombe trône Dieu le père, la télé couronnée de la tiare des papes. Un splendide manteau rouge lenTe* loppe et se rattache sur la poitrine au moyen d'une agrafe éclatante : une broderie de perles en ourle magnifiquement les bords. L'artiste n a point donné à l'Éternel les traits d'un vieillard : il l'a représenté dans la force de l'âge, comme les anciens figuraient Jupiter ; il vaut mieux, en effet, le revêtir d'une jeunesse inaltérable, que de le montrer soumis au pouvoir du temps. Les siècles passent devant lui comme des jours : la décrépitude et la mort lui obéissent et ne sont que les instruments de sa volonté. Plein d'un calme profond, d'une gravité majestueuse, il a bien l'air ici du maître suprême. Dans sa main gauche brille un sceptre de cristal, aussi diaphane que tous les vases des peintres hollandais. De la main droite, il bénit les fidèles qui se pressent au bas du tableau. La Sainte Vierge est assise de ce côté : elle tient un livre à la hauteur de sa poitrine et en médite les paroles; ses yeux, sa tète légèrement baissée expriment l'attention, la réflexion. Une candeur angélique. une sainte paix divinisent sa figure, dont le type est malheureusement un peu lourd : ses grosses lèvres, ses pommettes Kaîllantes trahissent son origine. Des cheveux châ-
tains flottent sur ses épaules : un manteau bleu se drape autour de ses formes; elle semble a^oir pris pour costume un pan du céleste azur. A la gauche de Dieu, St-Jean-Baptiste frappe la Tue par ses tmts mâles et son attitude pensive : une barbe , une chcTcIure épaisses ^ d'une teinte foncée, lui impriment un caractère de sombre grandeur? en harmonie avec son histoire. C'est rhomme de la solitude, Vow damans in deterîo : I âpre vent de la Palestine, sa chaleur africaine, la réverbération d'une terre desséchée ont bruni son visage. Il a cherché le Seigneur dans les lieux incultes, sur les rives sinistres de la mer Morte, parmi les hauteurs funèbres qui Tenvironnent. Un manteau vert, signe d'espérance, l'habille de ses longs plis : Levant la main droite, il parait désigner le Christ, et le livre des prophètes, ou de l'ancienne loi, étale sous ses regards ses feuilles mystérieuses.
A droite et à gauche de cette trinité , on voit des anges qui la saluent de leurs chants. Par suite d'un caprice, le peintre a omis les ailes que leur donne la Bible; peut-être encore les a-t-il négli«* gées parce qu elles eussent envahi les étroits volets où ils figurent : les célestes musiciens, qui auraient pu y tenir, eussent alors été trop peu nombreux pour simuler une foule. Quoi qu'il en soit, ils portent des habits magnifiques : l'imagination la plus vive n'augmenterait point l'opulence de leurs
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robes, de lanrs chapes brodëes, que maintiennent des agrafes ëMduissantes. De longs cheyeux tôitibent sur leurs épaules, couronnés d'un bandeau garni de perles et de diamants. A droite , le premier ange touche de l'orgue : les tuyaux et la boiserie en sont d'une vérité frappante '• Yan Mander prend l'harmonieuse créature pour une Sainte- Cécile, mais il se fait illusion, car nul attribut ne légitime cette hypothèse. De l'autre càté, devant un pupitre en bois, peint avec une surprenante délicatesse, et orné d'un basHrelief qui nous montre saint Michel tuant le fameux dragon, un adolescent se tient debout d'un air grave : il bat la mesure et dirige les chanteurs placés derrière lui. Le peintre a eu le soin minutieux d'indiquer par la pose, par l'ouverture de la bouche, par les plis du front, par les traits du visage, s'ils font la basse ou le dessus.
Un troisième chcBur d'esprits célestes s'age-» nouille devant l'autel, en adorant l'Agneau ; les deux premiers balancent des encensoirs, les autres chantent ses vertus, son sacrifice et portent les instruments de la passion : la croix, la lance, l'éponge aroère et la sanglante colonne. Us sont vêtus de grandes tuniques et déploient des ailes rougeâlres. Sur le premier plan ruisselé une fontaine, que désignent ces paroles de l'Apocalypse :
* Waageii.