CHAPITRE III
I«es V«B Eyek et lenrt ditoîplef*
lem Van Eyck commanique ion secret i plasieurs dîacîples. — Antonello de Messine vient le trouver. — Mort de Jean Van Eyck. — Antonello se rend à Venise et enseigne à Domenico la nouvelle maniàre de peindre. —Domenico est assassiné par Andréa dal Castagne. — Histoire du fameux retable de Gand. — Les Iconoclastes détruisent les productions des Van Eyck.
Quoique les illustres frères n'eussent point diTulgué leur secret , leur intelligence était trop puissante pour qu'ils fondassent uniquement sur cet ayantage matériel leurs espérances d'immortalité. Us se seraient même sans doute fait un scrupule de ravir à leur pays, au monde et à Tart cette importante découverte. Ils ne voulurent point, d'un autre côté, la rendre banale et se priver de l'attention qu'elle excitait, du surcroit de valeur
qu'elle donnait à leurs tableaux. Prenant done un moyen terme • iU instruisirent de leur procédé quelques disciples choisis. On ne sait pas la date de cette communication. La plus ancienne preuve qui la démontre, est le panneau de Tannée 1417, portant ce millésime et le nom de Fauteur Pierre- Christophsen ' : il est peint à Thuile. On le voyait autrefois dans la collection de M. Âders : M. Passavant, de Francfort, le possède maintenant. Ce tableau contredit les paroles de Van Mander et de Yasari, selon lesquelles Jean n'aurait enseigné sa méthode qu'après avoir atteint la vieillesse '. Rogier de Bruges semble avoir été son élève de prédilection. Hugo Van der Goes^ Josse de Gand, les deux Van der Meire^ obtinrent aussi la faveur
' Voici comment est figurée cette inscription :
f PETKUS. XPft. m. FBCIT. fil 7.
* Voyez le Livre des peintres à Farticle Rogier de Bruges.
^ Pour Rogier de Bruges on a Tautorîté de Vasari , de Karel Van Mander, de Jean Santi et de Facius ; pour Hugo Van der Goea, celle des deux premiers; pour Joaae de €and, celle de yasari et les notes manuscrites de la fin du qninr sième siècle, qui appartiennent a M. Delbecq, de Gand; poor Gérard Van der Meire, un passage de ces notes (les deux phrases sont imprimées dans le Messager des sciences et des artSf année 1824, pages 1S2 et l^S). Immeraeel estleaenl qui mentionne Jean Van der Meire dans son Dictionnaire des artistes néerlandais : il ne dit point où il a puisé ses renseignements. Ma conviction n*est pas entière relativement à ces trois derniers peintres.
de participer à celte brillante conquête. Un homme des pays lointains y fut encore associé.
Pendant que le noble investigateur projetait les rayons de sa g^loire à travers les brumes septentrionales, des marchands florentins, qui commerçaient avec Naples et séjouraaient alors dans les Flandres, expédièrent au roi Alphonse I^"* un tableau de Jean, où Ton voyait de nombreuses ii(]^res. Le prince en fut charmé, le ju^ea du plus grand prix , et la beauté de l'exécution , la nouveauté du moyen attirèrent une foule de curieux. Parmi les spectateurs se trouva un nommé Àntonello. Il avait vu le jour à Messine, en 1414', et était d'une ancienne famille, qui cultivait depuis longtemps l'art de peindre. Lui-même l'avait appris de bonne heure : pendant son enfance, il avait bien des années tenu le crayon à Rome. Vif, intelligent et adroit, il s'élait rendu fort habile ; continuant d'y résider, il finit par y jouir d'une certaine réputation. Il alla ensuite habiter Palerme, puis sa ville natale , pu ses travaux confirmèrent la haute idée que l'on avait de lui. Des affiûres l'ayant contraint de se rendre à Naples, tout le monde lui parla du tableau que possédait Alphonse. Il l'alla voir : l'intenMté de la couleur, la fbrce et l'harmonie de la peinture l'émerveillèrent au der-
* Notice hiêiorique ei criiifue sur AnUmello de Messine, par ToHKAso PucGini^ FioreQce> 1809.
nier point. Dans son enihoutiaime ^ il négligea ses occupations, oublia ses plans primitifo et s'a-p chemina vers la Belgique; il atteignit sain et sauf la yille de Bruges'. Là il s'introduisit chez Jean Van Eyck : pour obtenir ses bonnes grâces, il lui donna des esquisses faites à la manière italienne, sans compter d'autres présents. Sa finesse méridionale surprit et déjoua la réserve de Thomme du Nord : le grand peintre l'initia au mystère de son travail. Antonello demeura dans la Flandre aussi longtemps qu'il ne posséda point d'une manière complète la pratique de la nouvelle mé> thode. Il songeait à regagner son p^a, mais n'était point encore décidé, lorsque Yan Eyck mou» rut '. Jean peignait dans la ville d'Ypres un autd pour l'église de:$t-Martin, qui lui avait été demandé par Nicolas de Maelbeke, abbé du monastère situé auprès. Il avait mis au centre la Yiei^ tenant son fils dans ses bras et vêtue d'un magnifique manteau rouge : il lui avait donné une belle léte flamande d'assez bonnes proportions. L'enfant est nu, mais un voile léger entoure le milieu de son corps : il sourit malheureusement d'une hçm peu intelligente. A gauche, devant eux, s'age* nouille le prieur : sa tète rase, se» moustaches
* Alphonse avait conquis le royaume de Naples en 144S : le voyage d^Antonello fut donc postérteur i ceUe date. > Vasau, rUa d'jiniameUo dm Mê
noires et une impériale blanche communiquent à 8a physionomie une apparence chinoise. Il tient dans sa maia droite un livre de messe et, dans la gauche, mie crosse arec vn St^Biartin à cheval. Une Toûte soutenue par des colonnes surmontées de chapiteaux romans les abrite, ainsi qu'un dais de pierre. Dans rintervalle des colonnes, on aperçoit la campagne, où se dresse le mont Cassel, peu éloigné d'Ypres. L'avare lumière du Nord éclaire ce paysage. Sur le côté extérieur des volets se dessinent quatre grisailles. On y voit un deuxième groupe du Christ et de sa mère, trois anges qui annoncent, au son de la trompette, la naissance du Rédempteur, la sibylle de Cumes et l'empereur Auguste , sous' le règne duquel Jésus prit sa forme terrestre. Quand il eut achevé le dehors des ailes, Van Eyck s'occupa de Tintérieur. Il représenta en haut le buisson ardent et la porte d'Ezechiel, Ruhtis ardent et non oom^ burenêj — Porta Ezechielts olc6u8a. Au-dessous il ébaucha un Gédéon près de son merveilleux emblème, un Aaron portant là verge symbolique. Mais il ne put les finir; il tomba malade et, selon, toute vraisemblance, gagna sa demeure à la hâte'.
* « Ce Jean d*£iek se tenoit le plus souvent en la triomphante eité de Bruges, où il fina honorablement ses jours. » GmcKAaoui, De$cripiian des Payê-Boê* Il faut joindre ce témoignage a ceux que nous avons cités plus haut, pour
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On ^tait alors en i445; il expira bientôt, âgé de 59 ans'. Ce fut une grande lumière qui s'éteignit dans le Nord et dont le souTenir devait presque entièrement disparaître aussi de l'ingrate mémoire des peuples.
L'église St-Donat de Bruges fut le monument où on ensevelit sa dépouille. On la plaça près d'un pilier, sur lequel on lisait au seizième siècle :
Hic jaoet eximià claros virtate Joannes,
In qno pictorsB gratîa mira fuit; Cirantes formas , et humnm florentibns herbis
Pinxit, et ad viTom quodlibet egit opas. Qoippe illi Phidias et cedere débet Apelles :
Arte iUi inferior ac Polydetus erat.
Crodeles igitar, cradeles dicite Parcas
Quœ nobis talem eripaere yinim.
Actum ait laerymis incommutabile fatum ;
Vivat ut in cœlis jam deprecare Deum.
combattre l'opinion de M. Louis De Hast, qui soutient que Gand était la demeure babitueUe des Yan Eyck.
' « Anno 1448, heeft meester Joannes van Eycken, een befaemden schilder, binnen Yper geschildert dat overtref- Myck tarefeel, 't welcke gestelt wiert in den cboor yan S. Maertens « tôt een gedactenisse van den eerweirdigen heere Nicolaus yan Maelbeke, abt ofte proost yan St. Maertens klooster, die daer yooren begraven ligt. » Extrait d'un manuscrit du quinsième siècle, proyenant des Frères gris de la yille dTpres : M. Lambin, qui demeure dans cette ancienne commune, possède maintenant cet extrait. Pour la date que nous assignons à la mort de Jean , voyes les preuves un peu plus bas.
FLÂMANJ)B ET HOLLANDAISB. 88
Ce que nous traduirons de la manière suivante :
Ici repose Jean ^ célèbre par sa vertu et dont les tableaux ont une grâce merveilleuse : il sut peindre des formes vivantes, la terre chargée d'herbes fleuries et animer tout ce qu'il représentait. Il Ta emporté sur Phidias et sur A pelle ; Polyclète lui était aussi inférieur. Nommez donc, nommez les Parques barbares, elles qui nous ont enlevé un tel homme. Que nos larmes accusent l'impitoyable sort. Prions Dieu pour qu'il lui ouvre le ciel.
La facture de ces distiques et l'érudition gréco* latine , dont on les a brodés , prouvent qu'ils ne sont pas du quinzième siècle. On les aura substitués à l'épitaphe primitive, pour mettre le tombeau à la mode. Ce tombeau n'existe plus; l'édifice même a été renversé, non par le temps, mais par les hommes; la poussière de l'artiste est devenue le jouet des vents : une promenade remplace l'église où il dormait du sommeil de la mort : la multitude foule d'un pas insouciant la terre qui l'abritait ; l'oublieuse nature y enfonce les racines du tilleul et déploie gaiement au-dessus la moqueuse opulence de ses verts feuillages.
Le 24 février 1446, la veuve de Jean Yan Eyck prit part à une loterie et acheta un billet , qui lui
M . HIOTOIU M LA PUmU
coûta deux Ityres. C'est la demîère traoe du grand homme que l'on ait découverte '.
Sa famille semble avoir été plus nombreuse qu'on ne le pensait jusqu'à présent. On trouve •en effet dans les archives de Lille la mention suivante : « A Lambert de Eyck , frère de Johannes de Eyck, peintre de Monseigneur, pour avoir été plusieurs fois devers mondit seigneur, pour aucunes besognes que mondit seigneur voulait faire
■ « M. Scourion a trouvé, dans les archives de Bruges, le compte d*iiiie loterie tirée le S4 février 1445, fol. t, dans lequel on fait la mention suivante : De wed. Jam y an Eyck ijponi, (La veuve de Jean Van Eyck, deux livres). On sait que Jean Van Eyck écrivait ainsi son nom, » Jfefsager de$ tciènceê 9i des afiê, année 1824, page 81 . Un autre naméro de la même revue, année 1826, pages 2M etSN, •noua apprend qu'on n'a jamais trouvé ce nom oéUiiro dans aucun autre monuseritt soit à Gand, soit à Bruges* Il indiquait effectivement un lieu de naissance et non pas une famille. Les illustres artistes l'ont donc porté seuls et c'est bien de la veuve de Jean qu'il est ici question. Les archives parlent du 24 février 1445 ; mais l'année commençait alors à Pâques et il faut lire 1446, selon ncftre manière actuelle de compter. Dans les premiers mob de 1445, Jean peignit le tableau de St-Martin ; il mourut quelque temps après et, à la fin de cette même année, sa veuve acheta un billet de loterie. Les dates s'accordent parfaitement. On ne sait ce qu'est devenu le triptyque original de Maelbeke : M. Bogaert-Dumortier père en possède à Bruges une copie curieuse. Les mains sont trop mal faites pour qu'on puisse les croire de Van Eyck : le premier plan est éclairé par
FLAM ANM tV ffOLLANDAlSe. 87
feire , Y 1. 9 8. ' » Ce serviteur de Philippe le Bon, qui devait probablement son emploi au mSrite de Jean, était demeuré inconnu; le temps l'avait poussé, comme la plupart des hommes vulg^aires, dans ces bas-fonds de l'histoire, où se déroulent des ténèbres sans fin.
Lorsque Jean Van Eyck fut décédé , Antonello de Messine repassa les Alpes : étant d'abord allé à Venise, les mœurs des joyeux citadins l'enchan-tèrent: il aimait beaucoup les plaisirs, surtout les plaisirs de l'amour qu'il poursuivait passion-> nément , et les faciles républicaines le traitèrent le mieux du monde; il y prit tellement goût qu'il ne put s'éloigner d'elles et se fixa au bord des lagunes. Mêlant d'ailleurs la recherche de la gloire à la volupté , il peignit une foule de tableaux que se disputèrent les nobles Vénitiens : le procédé flamand qu'il employait leur donnait une grande valeur. Un certain nombre furent même transportés en difiSérents lieux, (knnme il devenait célèbre, on le chargea d'un travail pour l'église de San-Gassano , paroisse de la ville* L'artiste y mit toute son adresse, toutes ses forces et n'épargna ni le temps, ni les soins. L'ouvrage
ane autre lumière que le fond , inadvertance que n'aurait pas commise le grand peintre.
* Rapport sur les Archives de Vancienne cf^mhre des comptes de Flandre à LUhj par M. Gacbaxd , page S68.
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eut lia tMrillant dUGOès : U^lat du coloris, la beauté des 6gure8, le charme du dessin ravirent les curieux; on décerna au peintre des louanges unanimes. Le Sénat lui fut dès lors très propiœ et le combla de faveurs.
Parmi les artistes les plus distingués du lieu se trouvait un homme habile, qui portait le nom de Domenico. Depuis l'arrivée du Messinois, il l'entourait de prévenances, lui faisait mille caresses et tâchait de se mettre dans ses bonnes grâces, pour obtenir de lui le fameux secret. Antonello, voulant répondre à tant de courtoisie et ne pas se laisser vaincre en politesse, lui enseigna la méthode flamande au bout de quelques mois. Dominique fut charmé : aussitôt qu il posséda le nouvel art, on le traita de la manière la plus honorable. Tant la découverte de Jean paraissait alors merveilleuse !
La triste fin de Domenico révèle peuV-étre mieux encore l'importance qu'on y attachait. Ayant acquis une assez grande renommée, les facteurs de la maison Portinari, l'emmenèrent de Venise à Florence pour y décorer une chapelle de Santa- Maria-Nuova , que leurs patrons avaient fait bâtir. On le chargea d'orner une muraille : Alesso Baldovinetti et Andréa dal Castagno devaient peindre les autres. Celui-ci, par malheur, avait une âme ombrageuse et farouche. Il avait mené dans son enfance un genre de vie propre à augmenter ses
FLAMANM ET HOLLAHPAUB. 89
défilais. Soo suroom menait d'un petit bôui^ des eoTiroDS de Florence, ou il était né. Ayant perdu son ^ide et son protecteur naturel, dès le plus bas âge, il fut recueilli par un ûen oncle, homme pratique et sensé, qui le voyant agile, audacieux, terrible même , lui confia la garde de ses trou-> peaux. Dans ces temps orageux, Andréa sut faire respecter non*seulement le bétail, mais encore les pâturages et tous les intérêts de son chef. Seul au inilieu des prairies, n'ayant avec les hommes que de belliqueux rapports, il devint plus sombre , plus rude et plus inflexible qu'auparavant. La nature lui avait donné une forte imagination, qui se perdait en de menaçantes rêveries : cette imagination allait pourtant lui faire saisir le tranquille pinceau de Tartiste. Un jour, une pluie battante le contraignit de se retirer dans une cabane; il y trouva un de ces peintres ambulants, qui se contentent d'une faible rémunération : le barbouilleur enluminait un triptyque pour le villageois : c'était une sorte d'autel agreste et peu remarquable. Andréa cependant n'avait jamais vu aucune ébau-> che de celte espèce : il fut saisi d'élonnement et aussitôt se mit à observer, à étudier le travail du coloriste. Un désir extrême de l'imiter s'empara de lui : ce désir était si âpre, si violent que, depuis ce jour, il couvrait les murs, les pierres et les portes de dessins crayonnés au charbon, ou tracés avec la pointe d'un couteau. Son ardeur surprenait
90 HlOTCmS DE LA HUttlHIE
ceux qui le Yoyaient. Tous les paysans parlèrent bientôt de ses nouvelles occupations et le bniit en arriva aux oreilles d'un geniithomme flormtin, nommé Bernardetto de' Medici, lequel atait ses propriétés dans le voisinage. Ces discours lui inspirèrent l'envie de connaître le jeune pâtre. L'ayant vu et entendu fort bien causer, il lui demanda s'il ne voudrait pas apprendre la peinture. L'enfant répondit que nulle chose au monde ne pourrait lui être aussi agréable, qu'il serait dans la joie de son cœur , s'il devenait un bon artiste. Bernardetto l'emmena donc à Florence et le plaça chez un habile maître. Il y déploya beau^ coup d'intelligence, beaucoup de zèle , en sorte qu'il fit des progrès lapides, surtout dans le dessin. La couleur l'embarrassa davantage; il l'appliquait d'une manière dure, fruste et sèche comme son caractère. Il ne put jamais acquérir ni grftce, ni mollesse. Il rendait fort bien les mouvements du corps , les jeux de la physionomie , donnait à ses tètes d'hommes et de femmes un air grave, majestueux, le plus souvent formidable, et leur communiquait la sinistre agitation de son esprit. Néanmoins, comme son talent ne pouvait être mis en doute, on le chargea de nombreux travaux. Il s'était fait une réputation et approchait de la cinquantaine, lorsque Domenico arriva dans le pays.
Andréa jusqu'alors avait peint à fresque ou à
nAHAim ET HIH.I.ANDAISB. M
la détrempe; Dominique peignait à l'huile et cet avantage lui conquit tout d'abord l'attention gêné* raie. Ce Ait une première cause de jalousie pour l'ancien pasteur. Le nouveau venu maniait d'ailleurs plus habilement que lui le pinceau, et la haine du Florentin s'en accrut. L'étranger fut accueilli avec toute sorte d'égards, de politesses : autre source d'envie et de profonde inimitié. Castagne résolut de le vaincre et de l'expulser à force de persécutions, de ruses, d'intrigues secrètes. Sa véhémence ne l'empêchait pas d'être un habile hypocrite : il savait se contenir, déguiser ses projets, feindre les sentiments les plus éloignés de son cœur et gouverner ses paroles ainsi qu'il le croyait nécessaire. 11 débuta par ciyoler le Vénitien, pour obtenir de lui son secret. Ayant réussi , comme réussissent ordinairement les tartufes, il entreprit une guerre sourde contre son bienfaiteur. Ils travaillaient dans la même chapelle, l'un à coté de l'autre, et la présoice de son antagoniste l'irritait de plus en plus. Aussi n'épargnaitril aucun effort, espérant toujours l'emporter sur lui. Les actes de la Vieige les occupaient simultanément. Castagne peignit à fresque une Annonciation, où Gabriel était suspendu en l'air, idée que l'on jugea neuve et remarquable^ il se distingua encore davantage dans la représentation de la Madone montant les degrés du temple; il couvrit les marches de pauvres très bien exécutés ; l'un deux flippait son
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camarade sur la tète ayec une bouteille, scène de genre parfoitement réuMÎe. Dominique de son calé figfura, en 8e serTant de couleurs à l'huile, la naissance et le mariage de Notre-Dame : aussitôt le jaloux employa l'huile pour retracer la mort de la bienheureuse; on y Toyait Jésus emportant Tâme de Marie. Cependant la rage de Castagno s'envenimait; le poison dont son cœur était plein l'obsédait lui*méme et il forma le projet de tuer son rivaL
Dominique n'avait pas moins de goût pour les plaisirs qu'Antonello de Messine. Épris de la beauté des femmes, il recherchait avidement leurs .bonnes grâces; il aimait aussi beaucoup la musique , et tous les soirs, accordant scm luth, il allait chanter sons les fenêtres de ses maîtresses. Le beau ciel de Florence , parsemé d'escarboudes radieuses, semblait se feire le complice de ses nocturnes promenades, en éclairant sa marche dans les ténèbres. 11 restait souvent fort tard loin de chez lui , aspirant la senteur des jardins et la fraîcheur de la brise, ivre de passion et de mélodieux accords. Andréa lui tenait compagnie de temps en temps ; il avait même recouru à ce moyen pour gagner son affection et obtenir qu'il lui enseignât la nouvelle méthode. 11 forma donc le plan de lassassiner, pendant une de ses courses voluptueuses.
lin jour d'été , à la brune , Domenico lui de-
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. fô
manda s'il ne Youlait point le suivre , cotnnie d'habitude. Castagno était alors dans sa chambre et dessinait : il répondit qu'il voulait finir une esquisse importante. Le Vénitien prit donc sa g[uitare et s'en alla fredonnant une chanson joyeuse. Quand la nuit fut venue, le traître, ayant quitté sa demeure, se posta sur le chemin que l'artiste galant devait prendre à son retour. Dès qu'il l'aperçut, il le frappa d'une canne plombée; il brisa sa mandore et lui enfonça la poitrine d'un seul coup , puis dirigea les autres sur la tète ; il le laissa mourant et s'enfuit dans sa chambre, à Santa-Maria-Nuova. Il eut soin de ne pas fermer sa porte à la clef, pour ne pas faire naître de soupçons ; il reprit même son esquisse , afin de les mieux détourner. Cependant on releva le malheureux jeune homme et on le transporta chez lui. Castagno entendait la rumeur; il n'eut pas l'air de s'en aperoetoir, jusqu'au moment où des domestiques vinrent lui dire que sion ami ei^pirait. Courant alors à Domenico avec une feinte désolation, en criant : mon frère! mon frère! il le prit dans ses bras, les joues inondées de larmes. Le Vénitien rendit bientôt le dernier Soupir, au milieu de ces démonstrations hypocrites : it jeta sans doute à Castagno un affectueux reg^àrd, où se peignait le chagrin d'abandonner un si noble camarade.
On sait que la Providence ne manque jamais
9i HISTOIIB BB LA PEIKTirU
de châtier le crime et de défendre la vertu. Cest pour ce motif que l'on ne douta point de l'amitié, des regrets du bon Castagno : il ne fut pas même en butte à la plus légère instmiation. Il yécut paisible, augmentant le nombre de ses ouTrages, formant des élèves qui lui durent la connaissance de l'invention néerlandaise. On Thoiiorail beaucoup, dit son biographe : il portait de riches costumes, menait grand train et habitait une splendide maison. Il expira tranquille à Tàge'de soixante et onze ans : ce qui prouve que Ton doit toujours se bien conduire. Son Iftche guet-apens serait encore ignoré, s'il ne l'avait trahi lui-même, en se coitfessaut au lit de mort.
Mais le procédé de Jean de Bruges n'a pas seul une espèce d'histoire dramatique. L'œuvre la plus étendue, la plus importante exécutée par les deux frères a eu aussi de nombreuses aventures, qui forment également une sorte de biographie et ajoutent i l'intérêt qu'elle éveille. Nous aurions tort de ne pas en parler : cm chercherait ailleurs ces renseignem^ts, st nous ne les donnions point.
Cette grande composition eut d'abord à souf» frir des nettoyeurs; ils efhoèrent le panneau qui en occupait le bas et endommagèrent le reste du travail '. Dans l'année 1550, Lancelot Biondd, de Bruges, et Schoreel, d'Utrecht, forent appelés
Kakbl V41I Manmi. — Vauriwtck, Hiâêorie mm MJT».
FLAMANOI PT JU>LLANI>AI8E. 9%
pour lui rendre 90a ^lat pnmitif. Cétaii par bonheur deux hommes de talent : ils s'acquiilè* rent de l'entreprise avec un soin religieux et une patiente adresse ; les chanoines de St-Bavon furent si enchantes du résultat qu'après leur avoir payé le prix convenu, ils leur firent de beaux présents : ils donnèrent, par exemple, à Schoreel un hanap d'ai^ent, et l'historien Vaernewyck rapporte qu'il eut la satis&ction de boire, dans cette coupe illustre. Ils avaient procédé avec tant de scru*pule, pour nç pas altérer la forme originale, qu'ils aimèrent mieux ne point retoucher quelques endroits devenus trop pâles.
Philippe II convoita la possession de V Agneau myntique; mais soit qu'il n'eût pu l'obtenir ou qu'il ne voulût point soustraire aux Gaotois ce noble ouvrage ', il se contenta de le faire copier. Un peintre de Malines, Michel Coxie, fut chargé de la reproduction. Il se niontra digne d une semblable tâche. N'ayant pas trouvé en Flandre un bleu aussi beau que l'azur du manteau de la Vierge , il s'adressa au monarque, Philippe II pria le Titien
■ Kasil Vah MAiiini ne Boas dit point qD*il ait essayé un refus : « De koning Filips, -* hoe beg^rig 00k naar dat kunatjaweel, deedt het om de Had Gent Wniet pan te heroo^ ven, door Michiel Coxij, — kopieren,» etc. Guiciabwn [Nirle dans le même sens : « Le roy Philipi)e désira fort de Tavoir; mais n osant Poster de là, en feit enfin faire un portraict et imitation par l'excellent peintre Michel Cocksien, etc. »
9« niSTOOIfi m LA niNTURE
de lui expédier de Venise la couleur oéGessaire. On la recueillait dans les montagnes de la Hongrie : c'élait d'ailleurs une subslance naturelle que Ton se procurait jadis sans peine, ayant qne lès Turcs se fîissent emparés de ce lointain royaume. Elle était depuis lors devenue rare et chère : la petite portion que réclamait lartiste belge coûta la somme de trente-deux ducats. Au bout de deux années , il termina l'entreprise ; il avait modifié quelques parties de l'original : Fextérieur des ailes n'offrait plus ni saint Jean-Baptiste , ni les donateurs; on voyait à leur place trois évangélistes; le céleste musicien qui joue de l'orgue était différenmient tourné* Le roi d'Espagne pourvut à l'entretien de Coxie, pendant son labeur, et paya tous les frais d'exéculion : ayant fait aisuite apprécier le tabltou par quatre experts, dont il obtint les éloges, il envoya au peintre deux mille ducats : celui-ci ne trouvant point la récompense suffisante, le monarque usa de libéralité à son égard'. La copie Ait transportée en Esp^^ne. Durant les guerres de Napoléon, quelque général français la mit dans son butin et elle passa de nouveau les Pyrénées : elle était, en 1817, à Bruxelles*. Les six fractions qui représentent
■ GuiciàKDiii , Deicription des Payê-Btu. * Urêuhj princesse britannique^ par le baron Ds Kitkbuic, page 109.
deux chceurs d'anges, les ermites, les pèlerins, les soldats du Christ, les juges équitables, ornent maintenant le château du roi de Hollande , à La Haye. Celles qui retracent la Vierge et St- Jean appartiennent au roi de Bavière, depuis l'année 1 825 ; le roi de Prusse a fait acheter Dieu le Père et la grande scène du milieu, pour les réunir aux six yolets originaux qu'il possède; l'auteur a inscrit sur le bas de la fontaine :* Michael Cocœie me fecit anno 1 558 '. On ne sait ce que sont devenues les toiles où figuraient Adam et Eve.
Une seconde reproduction fut exécutée vers le commencement du dix-septième siècle et placée dans la chapelle de la maison de ville, à Gand. Elle est sur toile, fixée sur plusieurs châssis maintenus par un seul cadre , en sorte que les ailes ne peuvent se fermer et ne sont pas peintes au dehors. L'artiste inconnu, mais habile, qui l'a iaite, a copié son modèle avec une* grande exactitude. Les Français' la vendirent publiquement à M. Charles Hisette, en 1796. A la mort de celui«-cf,
' Ces! ainsi que M. Dansaert-Eogels a lu la date (lettre du 11 septembre 1817); M. Waagen donne celle de 16^5, mais ce doit être une erreur, attendu que selon Vaemewyck les tableaux furent faits en 1IS58; or, le travail n*ayant duré que deux ans, une des fractions ne peut avoir été peinte trois ans plus tôt. Ia première époque est d'ailleurs celle où Philippe II monta sur le trône.