CHAPITRE IV
Lei Van Ejdc.
Qualités d^ubert Van Eyck. — Tableaux de sa main qui nous onl 6\c conservés. — Manière de Jean. — Description de ses œuvres principales. — Tableaux demeurés en Belgique et en Hollande. — Tableaux du musée de Paris. — Ouvrages disséminés en d^autres lieux. — Parallèle des Van Eyck et des grands maîtres contemporains.
Lucas de Heere avait fabriqué au seizième siècle une ode assez mauvaise à la louange du tableau de Gand ^ et on Tavait inscrite en face de ce cheF- (l'œuvre^ sur un panneau placé contre la muraille, karel Yan Mander nous Ta transmise : elle ofiFrc peu d'inlérêl. Un vers toutefois semble y dire que non-seulement Hubert avait commencé le retable^ mais qu'il avait l'habitude de dirig^er les travaux
accomplis par les deux frères'. Étant Taînë de Jean et de Marguerite, auxquels il ayait d'ailleurs appris l'art de peindre, il exerça toujours dans la famille une autorité paternelle. Son élève ne se regardait comme entièrement libre que lorsqu'il prenait le pinceau pour une œurre isolée.
La production la plus authentique d'Hubert Van Eyck est la partie de V Agneau qu'il a exécutée. Les trois figures supérieures sont évidemment de lui. Un fond d'or étale derrière elles sa splendeur uniforme : on y voit des inscriptions étendues, selon l'ancienne coutume. Dieu le Père, Marie et saint Jean-Baptiste, mais surtout Dieu le Père, ont une grandeur bysantine. Ils doivent à la symétrie de leurs vêtements, au calme de leur pose , à leur grave expression un air tout à fait hiératique. Les traits mêmes de Jéhovah présentent une certaine roideur sculpturale. Le blême soleil de l'empire d'Orient a jeté ses lueurs sur ce groupe, à travers les nuages du mysticisme chrétien. La pompe exagérée des costumes lui donne aussi un caractère primitif.
Le travail est de la dernière finesse : la précision, la régularité du dessin annoncent une patience à l'épreuve ; la minutieuse délicatesse des
■ « Hy hadde 't werck bcgonst, alsoo hy was ghewent. * Cela pourrait rouloir dire cependant quMI Tavait commencé wion sa manière habituelle.
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mains charme les refjards. Les couleurs sont fondues avec une extrême habileté, vives, intenses, chaudes et harmonieuses ; on ne distin^e pas un . seul coup de pinceau. Les têtes de saint Jean et de Dieu le Père offrent des tons rouges d'un aspect bizarre que l'on retrouve dans le panneau centrai, sur la figure des poètes , des artistes sacrés. Les omhres se rapprochent du brun et sont assez dures. Ces trois personnages suffisent pour prouver que Hubert possédait complètement Fart de manier la peinture à Thuile.
Waagen pense que toute la série d'en haut doit être regardée comme son ouvrage, sur la iace interne et sur la face externe. M. Louis De Bast croit qu'il n'a pas même achevé les deux chœurs d'esprits célestes. Les grands panneaux qui renferment ces derniers, Gabriel et Marie , se trouvant à Berlin , nous ne sommes pas en état de donner notre avis. Pour Adam et Lve, et la portion d'intérieur, où on aperçoit une rue de Gand, par une fenêtre , ils nous semblent d'un naturalisme si avancé qu'on doit les croire du jeune frère.
Le tableau du musée d'Anvers qu'on attribue à l'ainé me parait aussi d'une époque bien plus récente : on l'exécuta, selon toute probabilité, vers la fin du quinzième siècle, ou vers le commencement du seizième. Le dessin en est beaucoup trop libre pour qu'on le suppose réellement d'Hubert. L'ouvrage possède néanmoins beaucoup de mé-
rite. La Vierge a une tête charmante et Tiacline avec {][râce; elle se montre à nous comme une belle fille du Nord. La tète de Jésus est aussi fort agréable, pleine d'expression et de douceur. Lea mains sont roides, peu détaillées, sans attrait, ce qui les distingue des mains feites par Hubert. Près de Marie, sur un autre panneau, on voit les donateurs, portraits magnifiques de ton et de vérité. Hubert ne reproduisait certainement poiot la nature avec cette complète exactitude.
Nous n avons aucun renseignement positif sur les tableaux de Vienne, que les uns croient d'Hubert, les autres, de Jean Van Eyck '.
Lamentable sort des artistes ! Un homme qui a vécu soixante ans, qui a travaillé pendant quarante, et mis sans doute au jour des œuvres nombreuses, ne comparait devant la postérité qu'avec un aussi feible bagage, tant le destructeur universel l'a dépouillé en chemin!
Les pertes de Jean Van Eyck ont été moins considérables. Le temps 'et les fanatiques ont épargné de lui une quarantaine d'ouvrages. On peut donc mieux étudier, mieux spécifier sa manière de concevoir et le genre de son exécution.
Ses tendances étaient presque uniquement objectives, ou, si l'on aime mieux, il reproduisait les formes du monde extérieur avec une fidélité
' Yoyet le chap. V, où nous indiquons les sujets.
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scrupuleuse. L'inspiration lui Tenait du dehor» et ne jaillissait point toute brûlante du fond de fton âme. Il copiait lentement, patiemment le réel. sans lui foire subir d'altérations pour le mettre en harmonie avec un idéal intérieur. Son esprit ne cherchait point dans le domaine illimité du beau des formes surnaturelles. Créateur de Tart néerlandais, il lui donna pour principe l'imitation, et pour but, la vérité. Ce caractère distingue ses compositions les moins pareilles.
Aussi dans les objets qu'il peint nul trait ne semble-t-il lui échapper. Il remarque et saisit les moindres circonstances : l'âge, l'état, les passions, la nature de la peau, tous les détails de la phyftioaomie sont habilement rendus. Le système org^anique de ses modèles revit complètement souâ sa main. Ses personnages ont d'ailleurs une parfaite naïveté de pose, de gestes, d'expression : rien de conventionnel, de théâtral, d'exécuté en vue du public; ils agissent, ils sentent pour euxmêmes et se livrent tout entiers au fait qui les occupe : ils ne savent pas qu'on les regarde, ils ne se drapent point en conséquence. Ses tableaux sont comme un petit monde réel, qui n'a aucun souci du grand monde ; il semble qu'une toile^ s^ëtant levée subitement, nous y laisse plonger le reg^ard '. Nous découvrons une sorte de miniature
*■ Wambh , Veber Hubert und Johann f^an Eyck.
vivante; une population exiguë se meut dans des temples lilliputiens, dans des demeures étroites , et une nature pygmëe végète sérieusement au fond de la perspective, où poussent des hérites microscopiques, où se dressent des forêts naines, mais véritables.
Jean, toutefois, n'est point un servile copiste. En imitant la nature, il l'embellit d'une manière spéciale. Ses couleurs sont plus chaudes , plus intenses, plus vives : grâce à la finesse qu'il leur donne , à l'éclat de ses vernis , au soigneux aplanissement de la surfece , il simule avec bonheur la lumineuse rutilation des objets, difficulté immense dont triomphent peu d'artistes. Presque tous rendent par des tons mats les nuances brillantes de leurs modèles; quelques-uns même recherchent volontairement cet effet, comme le Titien. Van Eyck montre dans le choix de ses accessoires un goût délicat : il ne choque jamais la vue comme le firent après lui les peintres flamands et espagnols. Une élégance suprême ennoblit ses ouvrages : ses étoffes sont aussi pompeuses, aussi fraîches qu'il a pu les imaginer; il y sème For, les diamants et les perles ; il répand même des pierres précieuses le long des chemins et dans rherbe des pelouses, lorsqu'il traite des sujets sacrés. Ses lits avec leurs custodes, ses vases, ses faudesteuils , ses prie-Dieu possèdent un lustre et une opulence qui eussent réjoui la plus difficile
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châtelaine de l'époque. Les pierres de ses murailles, les parquets de ses chambres , les terrains de ses collines ont une propreté agréable et une sorte de richesse. Dessine-t-il des- fleurs, des oiseaux, des quadrupèdes, il leur prête toute la grâce, tout le charme dont ils sont susceptibles. Par les fenêtres glissent des rayons de soleil doux, brillants et limpides, comme aux plus beaux jours : la lumière de Van Eyck, chose étrange! est presque invariablement pure; ses ciels ne connaissent pas les nuages et leur bleu sans tache a une profonde sérénité. A les voir, on ne dirait point que l'artiste a vécu sous le firmament brumeux de la INéerlande , où une mer de vapeurs roule d'habitude en flots livides. Ses campagnes seules ont des teintes sombres, qui nous transportent dans le Nord. Le sentiment idéal, que l'on ne trouve point sur les figures, pénètre et embellit le monde extérieur. L'âme de l'artiste n'est point non plus absente de ses ouvrages. Les distinctions de la critique et de la philosophie ne sont jamais complètement acceptées par le réel. Van Eyck, sans le moindre ' doute, s'appuyait sur lobservation ; mais comment observait-il ? N'était-ce pas à l'aide de son esprit? Les images qu'il peignait ne traversaientelles point d'abord son intelligence P Elles devaient subir une altération quelconque dans ce puissant milieu. Nul artiste, nul écrivain ne se montre entièrement objectif : une dose de lyrisme ou de
lis HISTOIRE DE LA PEINTURE
subjectivité se mêle à toutes les productions humaines. L'un des éléments domine l'autre : c'est en cela que consiste la différence ; vouloir l'augmenter serait vouloir commettre une erreur. Les tendances morales de Van Eyck se trahissent par un caractère analo^e à celui qui distingue les accessoires et les fonds de ses tableaui. Ses tètes expriment la douceur, la paix, la bieuTeillance ; une âme droite et ingénue y brille sous l'enveloppe charnelle. La piété de ses personnages est yraie, profonde, mais tranquille. Le dédain , l'orgueil , la colère, la vanité ne les troublent pas : le dessin nateur n'a point souffert des agitations qui bouleversent les hommes de notre époque. Il vivait pour Dieu et pour son art : les orages passaient au-dessus de lui sans l'atteindre, conune ils passent au-dessus des fontaines abritées dans les grottes des montagnes.
Ces dispositions le rendaient éminemment propre à traiter des scènes bibliques. Les édifices, les paysages qu'il dessine ont la charmante et sévère élégance des cathédrales ; les groupes qu'il y place nous causent la même impression. Le monument est noble, riche et pur ; ceux qui l'habitent sont pieux, graves et naïfs; on croirait sentir, lorsqu'on approche, l'air- frais qui dort sous les voûtes des églises, conserve les parfums de l'aloès et verse dans le sang le calme religieux des monastères.
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Une eiroonAtàncê diniltiue ce poétique efkll : les télés sont presque toujours TUlgfËires. Quànd les types ont de la grâce et de ht dig^nité, c'est pdr exception. Les figures présentent le plus souvent un caractère si indÎTiduel, les détails spéciaux y abondent tellement qu on les prendrait, en {général, pour des portraits. Ici Commence la longue soite de paysannes sans tournure, de grasses matrônes et de rustauds joufflus, qui simulent dans lea tableaux néerlandais la Vierge, le Christ, les saintes et les bienheureux. L'influence de Cologne^ les traditions bysantines cèdent la place au goût local. La tabagie flamande s'est ouverte et le peintre y dioisit M$ modèles, à travers des nuages de fumée. Il y reviendra en tout temps : elle ne se fermera plus.
Le règne de la trivialité n'est pas encore établi néanmoins. Elle est combattue par le sentiment religieux et par un souvenir des formes idéales, qui hantaient les bords du Rhin, devenant immobiles et immortelles sous le pinceau de f artiste. Le retable de Gand, les noces de Cana, d'autres productions achevées sont comme des palais, où s'offrent à nous maintes créatures majestueuses on charmantes.
Ainsi que presque tous lés penseurs dont l'àme est tranquille, Jean Van Eyck aimait les scènes dW caractère symbolique, ou au moins ayant une corrélation avec les doctrines, avec les