‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 5 sur 91 · XII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XII AVERTISSEMENT

commencer, ou à poursuivre un travail important ^ mais pénible. Si peu d'hommes sont en état de comprendre même un projet de la dernière gravité, si peu veulent y prêter même le concours de leur sympathie, que Ton doit une double reconnaissance aux âmes d'élite, qui vous montrent de rintérèt ! Quand on a goûté à la science amère de la vie, on se persuade chaque jour davantage que plus on s'efforce d'être utile, moins on est apprécié; on regarde alors les marques d'estime et d'affection, les patronages délicats, les succès populaires, non comme des actes de justice, mais comme de grandes faveurs, octroyées par exception aux dépens de ceux qui ne les méritaient point, et devaient en conséquence les obtenir.

^r f,?vrier 184».

PROLËGOMÈNES.

L'histoire de la peinture flamande et hollandaise est un des plus beaux sujets que l'on puisse traiter. Il excite par lui-même , par son éclat et par sa richesse , un \if intérêt et possède encore rénorme avanlage d'être, pour ainsi dire, tout neuf. Dans une période telle que la nôtre, où l'on a déjà tant écrit , où les bibliothèques re{]^orgrent de volumes, où la multiplicité des auteurs semble devoir perdre la littérature , en accablant les na tions de produits trop nombreux, il faut remercier le destin, lorsque, au milieu de ses expéditions intellectuelles , on débarque sur une terre vierjye I. 1

<{ue n a point appauvrie une long^ue occupation , tjue la présence de la foule n'a point rendue triviale. On y respire à Taise, on s'y promène avec joie; on est séduit, comme les conquérants du A^ouveau-Monde, par l'attrait de la solitude et par la fraîcheur de ces régions inexplorées.

Quand on pense à la nature de l'art flamand , à sa brillante carrière , on s'étonne qu'il n'ait pas inspiré plus d'ouvra{jes critiques. Il offre un des aspects essentiels du beau , une des routes nécessaires de l'imagination. La peinture, comme la sculpture et la littérature, prend pour but ou l'idéal, ou la vérité. Si elle choisit la première direction, elle y subordonne tous se» moyens, tous ses efforts. Elle cherche la pureté des lignes , la noblesse des types , la grâce de l'expression , la majesté des poses, l'élégance des draperies, la force de la conception et la grandeur du sujet. Elle divinise Thomme autant que possible : elle donne à sa figure, à son corps^ à son attitude, la sublime élévation ou le charme séducteur que l'âme lui prête dans ses rêves. Le curieux oublie devant ces créatures magiques la laideur et la vulgarité qui forment les caractères habituels de notre race.

L'art choisit-il la seconde route? Son travail et ses efforts changent aussitôt. Il abandonne cette aspiration vers un monde supérieur, qui fait la joie et le tourment des esprits poétiques. La réa-

iîté, même grossière, ne le choque plus : il ne proteste pas contre les imperfections de la vie actuelle , contre les erreurs de la nature. Il aime lunirers et ne le juge point : il embrasse avec une pleine satisfaction la mère commune des êtres. Tel nous apparaît le génie flamand. Il obsenré et retrace jusque dans ses moindres détails l'aspect ordinaire des choses. L'homme et la bête, l'élé* ment et la plante , la terre et le ciel gardent sous sa main la physionomie que nous leur connaissons. L'exactitude de ses images compose la plus grande partie de son attrait.

II ne renonce pourtant *point à l'idéal , puisque l'art ne peut exister sans lui. Mais il cherche un autre genre de beauté que l'art italien. Il amplifie les qualités réelles des choses, il exagère les forces vivantes. Il charme les yeux par la puissance et la liberté du dessin, par l'énergie des formes, par l'éclat des couleurs, par la fougue de l'action, par les nuances chaudes ou brillantes de la lumière, par l'exquise harmonie de l'ensemble. Il caresse les moyens techniques et néglige les attributs qui parlent à l'âme, sauf dans un petit nombre d'exceptions.

Un genre néanmoins lui laisse franchir ses limites ordinaires : c'est le paysage. On le voit ici atteindre la plus haute perfection, le point cuU minant de l'art et unir toutes les qualités. Il montrait naguère un mérite spécial ^ partageait avec

l mSTOlRE DE LA PEINTURE

les Italiens le domaine de la peinture : cette fois, il foccupe entièrement et fait un usage illimité des ressources qu'il lui présente. Cela vient de ce que la nature ne supporte guère le travail de l'imagination : elle est tellement puissante et variée que l'homme a déjà peine à la reproduire : c'est beaucoup pour lui de lutter avec elle. La multitude innombrable de ses accidents et de ses combinaisons ne nous permet d'inventer que peu de chose. Il n'y a pas de tableaux dont on ne retrouverait le modèle anticipé, non-seulement pour les lignes et les couleurs, mais pour l'expression et l'effet poétiques. Depuis la tristesse la plus amère jusqu'à la gaieté la plus vive, ses images nous offrent l'emblème de tous nos sentiments. Il suffit en conséquence de la retracer avec attention, avec force et avec un certain goût. Dans le paysage, la fidélité vaut mieux qu'un idéal impossible et partant conventionnel. Le moindre objet, le moindre site emprunté à la nature efface toutes les splendeurs chimériques d'une composition arbitraire. La vérité l'emporte alors sur les autres séductions du talent, parce qu'elle fait briller à nos yeux un reflet immédiat de la souveraine intelligence. L'exactitude si chère aux artistes des Pays-Bas leur ménage donc une victoire brillante, lorsqu'ils prennent leurs sujets en dehors de l'homme.

Il résulte de tout ceci que Técole italienne et récole flamande sont les deux pôles de l'art. Elles

représentent dans la peinture le dogmatisme et Fempirisme, ces termes essentiels que l'on retrouve partout. Elles ont consëquemment une égale importance. Les autres écoles se spécifient par leur plus ou moins grande similitude avec ces deux écoles fondamentales. Ainsi la peinture a suivi en Espagne une route moyenne : elle a cultivé le genre et l'histoire , l'idéal et le réel , comme en littérature la grande poésie et le roman satirique, le drame et les tableaux de mœurs. On peut même dire qu'elle a moins d'élévation que l'Italie dans les motifs religieux, plus de noblesse que la Flandre dans les sujets vulgaires. Sa nature se trahit et par le style de ses ouvrages, et par le fond qu'elle exploite.

Le caractère de nécessité, qui accompagne l'art des Pays-Bas, double sa valeur et augmente l'intérêt de son histoire. Il y a ici deux tâches à remplir : il faut d'une part examiner, juger èeê diverses phases, ses productions multiples; de l'autre, chercher et signaler, parmi ces éléments individuels, les éléments généraux, les formes obligatoires qui naissent de sa direction et doivent reparaître toutes les fois que la peinture s engagera dans le même chemin. Il faut extraire des faits particuliers les principes, la philosophie du sujet, en sorte que les lois éternelles brillent auprès des circonstances passagères.

Pourquoi cette œuvre glorieuse n'est*elle pas

a HISTOIRE DE LA PEINTURE

accomplie? D'où Tient Tétat d'abandon où est restée l'histoire de l'art flamand et hollandais? Plusieurs causes ont empêché de l'écrire d'une manière satisfaisante.

En première ligne mettons l'absence d'une littérature nationale chez les Belges. La où il n'y a point d'auteurs, il n'y a point de livres, surtout de livres difficiles à composer, demandant plus qu'une inspiration transitoire. Le seul ouvrage un peu étendu, sorti de la Belgique, témoigne contre l'homme dont il porte le nom. Les volumes publiés par Descamps sont si défectueux sous tous les rapports qu'ils jettent le lecteur dans un profond ennui. Diderot, ayant su qu'il y travaillait, l'interpella de la sorte : » On dit que vous vous mêlez de littérature : Dieu veuille que vous soyez meilleur en belles-lettres qu'en peinture! )> Ce souhait ne fut point réalisé. Descamps estropia les biographies originales , dont il se servait pour écrire les siennes , les abrégea sans goût et sans discernement, les revêtit d'une forme pitoyable. Il isola les peintres de l'histoire, comme s'ils eussent vécu au milieu du désert et sans que la société contemporaine influât sur leur talent. Il ne montra pas non plus les liens qui les unissent entr'eux, la filiation des grands hommes, le développement des écoles. On ne trouve dans ses pages ni considérations philosophiques , ni tableaux du pays, des mœurs, du climat ; il ne donne lexplication de

rieD et on ne sait, quand on l'a lu, pourquoi l'art flamand et hollandais n'a pas pris une tout autre marche. Ainsi que la pensée , la poésie lui man« que : il parle des plus belles créations avec une froideur, une sécheresse déplorables ; son style ne nous intéresse ni pour les ouvrages , ni pour les artistes. Homme sans énergie, sans initiative, il était frappé de cette mort intellectuelle qui engourdit les âmes stériles et passe dans leurs productions.

Les livres hollandais où il a recueilli les matériaux du sien ont plus de valeur, d'abord en quaUté de sources primitives et ensuite par leur nature même. Karel Van Mander, Arnold Houbraken, Jean Van Gool et Campo Weyerman renferment un grand nombre de détails curieux, importants, dramatiques, dont il n'a pas su faire usage. Mais les uns n'embrassent qu une période limitée, les autres sont incomplets et offrent les vices que nous reprochons à Descanips. Pas un seul des ouvrages néerlandais ne forme une histoire générale, suivie et raisonnée de la peinture flamande et hollandaise : il ne suffirait donc pas de les traduire, même lous les quatre, pour atteindre le but désiré.

L'histoire des peintres, en vers, par Cornille de Bie , est la seule production littéraire de ce genre écrite dans la langue flamande.

La patrie de lart qui nous occupe n'a donc pas mis au jour un seul travail d'ensemble, une seule étude complète sur les destinées de cet art. 11

devait pourtant y rencontrer plus d'intérêt et y faire naître plus d'admiration qu'ailleurs. Ce sont habituellement des nationaux qui accomplissent de pareilles entreprises, tout se réunissant pour les y déterminer. L'école italienne a trouvé près d^elle ses biographes, ses annalistes, comme le piquant Vasari et l'austère Lanzi. Lorsque les indigènes laissent sans culture un fief dont la possession légitimerait un noble orgueil, il est à croire que les autres peuples s'en montreront moins soucieux encore. Les nations voisines ont donc négligé, délaissé l'histoire de la peinture flamande, quoique les tableaux eux-mêmes continuassent d'obtenir les plus glorieux éloges.

Un autre motif s'opposait à cequon en rédigeât les annales : l'instrument nécessaire pour accomplir cette tâche n'était point trouvé: la critique n'existait pas, surtout la critique d'art. Abandonnant les voies que Platon, Aristote même, si l'on avait compris ses tendances au lieu de répéter ses phrases, Pythagore de Reggio, Plotin et l'évêque d'Hippone' ont tracées d'une main ferme, elle s'égarait au milieu des syrtes brumeuses, où croit l'hypothèse, arbuste infécond des solitudes spirituelles. La première idée venue était accueillie : on ne débattait point sa valeur, sa justesse: on la couronnait et on l'intronisait. Delà puérilités qui

* Traité de la r t'aie religion; Traité de la musique.

sont deyenues des lois en France et ont un moment conquis toute TEurope. Cinq minutes de réflexion eussent détruit leur puissance : mais qui voulait se donner la peine de réfléchir ? On ne comprenait donc point la nature de Fart, on ne savait pas quels principes règlent sa destinée : comment alors mettre au jour une grande œuvre critique ?

L'Allemagne cependant finit par découvrir les traces du chemin que les Grecs avaient frayé ^ comme on retrouve au milieu d'épaisses forêts une antique voie romaine. Elle continua le labeur depuis si longtemps suspendu. Baumgarten, Winckelmann, Lessing, l'illustre Kant, Schiller, Jean Paul , Bouterweck , Hegel et son école, entraînèrent les esprits curieux vers la science du beau ; ils dirigèrent si habilement l'expédition que la conquête du nouveau domaine fut presque terminée au bout de soixante ans : ils le rendirent à jamais accessible et le percèrent de mille routesqui se croisent dans tous les sens Une ou deux avenues principales manquent encore, mais ce travail n'en a pas moins offert le rare spectacle d'une vaste doctrine exploitée, dégagée, livrée au public après un demi-siècle d'efforts. Il reste peu de chose à iaire pour compléter ce merveilleux résultat.

Un aussi prompt succès dépend de la nature même de la matière élaborée. Une autre science, la logique, a aussi atteint son plus haut développemen t et s'est constituée avec une extrême promp-

tilude. Pour quelle raison? Parce qu'elle ne ^rutait point l'essence des objets, le fond de la pensée ; elle n'étudiait que la forme de l'intelligence, le mécanisme de l'entendement. Or, si une obscurité ialale, une ombre éternelle enveloppe les principes des choses, le jeu de Tesprit est clair et manifeste : il a un système d'opérations immédiatement délerminable. On le yoit agir, on examine ses procédés : il n'y a plus là de ténèbres sans fin. En conséquence, la logique a subi peu de cbahgements depuis Âristote : il a eu la gloire d'en creuser les fondements et d'en couronner le sommet. Eh ! bien , l'esthétique a une grande similitude ayec la logique : elle non plus ne cherche pas à connaître les sources latentes, les mystérieux mobiles des phénomènes ; elle n'envisage que leur aspect, que leur forme; elle ne franchit donc point les limites de l'observation, de l'expérimentation. Le beau n'étant qu'un mode de l'être, on peut analyser ce mode, sans soulever les énigmatiques problèmes de l'ontologie. De là vient également que toutes les doctrines sur le beau s'accordent au fond entr'elles ; chacune en montre, en explique un des éléments, un des caractères; elles se soutiennent, se complètent et s'illuminent au lieu de se détruire.

Cependant, même en Allemagne, on n'a point encore, à Theure actuelle, fondé la théorie de l'histoire des arts, on n a point encore étudié les

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. i I

lois qui gouYernent leur sort, depuis le jour où ils naissent jusqu a celui où ils meurent, pour s'élancer bientôt plus glorieux de la tombe. Maintes ibis déjà nous ayons mis en lumière l'importance et la nécessité d'un pareil travail '. 11 n'existe effectiYement que peu d'idées sur cette question. Deux ou trois lieux-communs forment ici tout le bagage de la science. Le mieux établi, le plus généralement accrédité suppose que la littérature et les arts n'ont brillé que dans un petit nombre de grandes périodes : comme certaines plantes délicates, ils fleuriraient un jour au milieu de conditions propices : on les verrait ensuite languir et se flétrir. Les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X , de Louis XIV et de la reine Anne , se trouveraient être ces époques privilégiées. Voilà ce qu'un homme réfléchi ne peut admettre, s'il a une connaissance exacte du sujet. Non , il n'y a pas moyen de prouver que quatre ou cinq peuples seulement ont révélé l'idéal, à un seul moment de leur existence ; il n est pas vrai que ces peuples eux-mêmes ne l'aient aperçu, ne l'aient saisi qu'une fois.

Chez les Grecs, nous voyons la littérature et lart prendre plus d'un élan décisif. Leurs premiers jours d'éclat, où brillèrent Orphée, Homère.

' Préface den Etudes êur r Allemagne ; Histoire des idées littéraires en France^ liv. li, chap. l*'.

12 HISTOfRE DE LA PEINTI7RE

Hésiode et une foule d'auteurs , échoués sur les bords du fleuve éternel, pendant le long trajet qui les sépare de nous, ces temps où l'on ouvrait déjà des concours publics de poésie', où Técole d'É^ne bâtissait les temples de Jupiter Panhellenius , d'Apollon Epicurius et taillait un grand nombre de statues qui n'ont point toutes péri ; ces temps donc ne méritent pas notre dédain, car le sublime aveugle peut à lui seul contrebalancer le reste des chantres helléniques et la magnificence de ses ouvrages doit nous donner bonne opinion des ouvrages contemporains qui sont anéantis. Nous ne regardons certes pas comme illégitime la gloire dont on couronne le siècle de Périclès; mais le siècle de Philippe et d'Alexandre nous parait aussi une grande époque : ces deux hommes fameux et leurs généraux, Démosthènes, Eschine et Phocion, Aristote, DiogèneetThéophraste, Lysippe et Praxi* tèle, Pamphile, Timanthe, Apelle et Protogène signifient bien quelque chose : le moment qui les a vus groupés se détache sur le fond de l'histoire comme une radieuse constellation, au milieu d une belle nuit. J'omets les capitaines, les artistes , les écrivains postérieurs et me borne à signaler ces trois âges , qui me semblent tous trois revendi* quer justement notre admiration.

' Hésiode remporta le prix dans une de ces luttes intellectuelles, aux funérailles du roi Ainphidamas.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. iS

Chez les Italiens, nous déeouTrons de même trois périodes extraordinaires. Le XIY^ siècle enfente ou déyeloppe Âlighieri, Pétrarque, Boccace, Giotto , André de Pise , Bufialmacco , Simone Memmi , Taddeo Gaddi , Orcagna et une foule de talents robustes : on ne peut nier son évidente opulence; il a même, en lait de littérature, i'avan* tage de la grandeur et de l'originalité sur le siècle de Léon X. Celui qui a précédé le nôtre mit au monde assez de grands hommes pour deyenir illustre. Maffiei, Casti, Goldoni, Alberti, Yico, Gozzi, Alfieri, Cesarotti, Beccaria, Métastase, Âlgarotti et d'autres encore le traversèrent d'un pas majestueux , comme la blanche troupe aux fronts rêveurs que Dante salua.

En Angleterre, le siècle de Henri YIII et d'Éli* sabeth, avec le comte de Surrey, Shakespeare, Ben Jonson, Beaumont et Fletcher , James Shirley , Spenser, Camden, vaut bien celui de la reine Anne, et le siècle où nous vivons, ne lutte pas d une manière moins triomphante contre le dernier : il lui oppose Coleridge, Byron, Southey, Walter Scott, Shelley, Thomas Moore, Wordsworth, Crabbe, Tennant, Wilson, Kirke White et Maturin.

Dans les Pays-Bas , lart indigène a plusieurs fois atteint les limites de l'essor qu'il peut prendre, sans abandonner sa sphère distinctive. Jean et Hubert Van Eyck, Hemling, Van der Goes, Van

derWeyde, Quintîn Metsys, Bernard de Bruxelles^ Lucas de Leyde, Mabu.<ie^ Schoreel ^ Hemskerk et leurs rivaux, forment une époque luxuriante de génie, de sentiment et d'inspiration. Rubens, Van Dyck, Jordaens, Gaspard de Crayer, Abraham Jansens , Cornélius de Vos, Erasme Quellin , Die» penbeek, Van Thulden... composent une autre légion glorieuse dont tout un demi-siècle rayonne. Un peu plus tard, Rembrandt, Gérard Dow, Téniers, Adrien Van Ostade, Jan Steen , Metzu, Mieris, Terburg, Wynants, Berghem , Ruysdael ^ Hobbema et tant d'autres que je ne puis citer, organisent une nouyelle école extrêmement féconde. Si Ton devait donner le prix à une de ces manières, on serait fort embarrassé pour choisir. Toutes possèdent leur attrait particulier, leur genre de conception , leur mérite de forme.

Il n'est donc ni yrai, ni démontrable que, dans chaque pays, ou plutôt dans certains pays privilégiés, la littérature et l'art n'ont qu'un seul automne , une seule fructification , suivie bientôt après d'un éternel hiver. Le génie peut à plusieurs reprises languir et fleurir chez une nation; elle peut, contrairement aux individus, se ranimer tout-à-coup, montrer la force de la jeunesse ou de la maturité, quand elle semblait décrépite , et rendre muets d'étonnement les feux devins qui pronostiquaient sa mort. Le nombre de ces engourdissements et de ces réveils ne saurait se

dët^miner. Lorsqu'une race est le plus profondément assoupie, Tange de l'espérance se tient debout à son cheyet.

Le fameux aiiome : la littérature est l'expression de la société, a une bien autre valeur. Sa justesse n'admet pas de contestation. Malheureusement ce n'est qu'un principe et un principe vague. De quelle feçon la littérature exprime-t-elle la société? Gomment cette société elle-même se développe-t-elle? Quelles formes de l'art correspondent à chacune des phases sociales, quelles parties de l'art correspondent à chacun des éléments sociaux ? Quelles lois sont communes aux deux termes, quelles lois leur sont spéciales? Problèmes inévitables , questions fécondes et immenses! L'idée première n'aura de portée, je dirai m^me de signification véritable que quand elle descendra des pâles hauteurs où elle flotte , pour revêtir la précision , l'instructive abondance et la profondeur lumineuse d'un vaste système, exposé dans tous ses détails.

L'observation qu'une grande crise politique, en renouvelant l'intelligence, occasionne un grand eflfort littéraire , une soudaine aspiration vers une beauté peu connue, se rattache à ce principe comme une branche au tronc qui la nourrit : elle n'a pas moins de justesse et d'évidence.

Depuis plusieurs années déjà nous pensons à publier une Théorie de l'histoire des lettres et dés

arts' ; une suite de notes contient tous les élémenU qui doivent la former. Nous avons cru un instant que nous la mettrions en télé de cet ouvrage sur la peinture septentrionale; mais la réflexion nous a contraint d'abandonner un tel projet. Un volume serait absorbé par une aussi* importante matière, et je doute que le lecteur voulût en prendre connaissance, au moment d'aborder un sujet spécial. Les recherches philosophiques ne vont d'ailleurs qu'à un petit nombre d'hommes : les renseignements particuliers en intéressent une foule. Ce serait aventurer le sort de mon livre que de débuter par un long système. Je me réserve donc de lui consacrer plus tard un volume où il s'épanouira solitairement. Je me bornerai ici à l'appliquer d'une manière latente , pour qu il anime l'ouvrage de son influence mystérieuse et en soit la divinité secrète.

Outre la théorie du beau , tes critiques ignoraient l'art de conter. La biographie des artistes possède le charme, l'intérêt qui suivent toute destinée humaine et elle éveille une plus grande attention, à cause de leur gloire et de leur nature supérieure. Il ne faut donc pas, comme Dezaltier

' L*annëo dernière, après une conversation à ce sujet, M. Antoni Deschamps publia dans la Chronique un morceau où il exprimait quelques-unes de nos idées, en manifestant leur source avec une délicatesse trop rare de nos jours.

D'ArgenvilIe, Fëlibien, De Piles, Lanzi, Descamps, Orloff et bien d'autres, l'écrire avec une sécheresse fastidieuse , lui donner l'aspect d'une nomenclature, d'un tableau chronologique. Ne vaut-il pas mieux cent fois chercher à lui rendre son attrait primordial? Ne yaut-il pas mieux la faire sortir joyeuse ou mélancolique, brillante ou désolée du chaos des renseignements , de la nuit des textes diffus? Souvent même on n'a besoin que de ne pas mutiler ceux-ci , de ne pas les abréger ayec maladresse, comme presque tous les historiens de l'art. On me permettra d'en donner ici un exemple, qui viendra fort à propos, attendu qu'il s'agit de Karel Van Mander, le plus ancien biographe néerlandais. Son Livre des peintres est le principal document sur les artistes de Belgique et de Hollande, avant Tannée 1604. Sa propre histoire, jointe à l'édition publiée en 1618, renferme de nombreux détails. Johanna Schopenhauer a élagué les moins intéressants, traduit les principaux et formé par un simple choix, une vie agréable et dramatique. Je ferai usage de sa narration comme de la biographie hollandaise.

Karel Van Mander naquit au mois de mai de Tannée 1548, à Meulebeke, grand bourg situé dans un charmant vallon delà Flandre occidentale, bien pourvu d'arbres , de haies , de maisons , de bonnes terres et traversé par plusieurs ruisseaux. Sa fomille était noble et avait occupé, dès le Xllb I. 2

siècle , de hautes dignités ecclésiastiques , d'importantes places gouvernementales '. Son père, Cornelis Yan Mander^ était un homme de cœur^ grave et intelligent, assez riche et fort honoré, qui vivait sur ses terres , avec sa femme Johanna Van der Beck. Outre ses propres biens, il administrait encore de grandes possessions, qui lui avaient été confiées par TÉtat : il recueillait aussi les impôts , et cette double charge, unie à sa fortune person* nelle, le rendait un des individus les plus considérables de tout le voisinage.

Karel avait un frère aine , qui s appelait Cornelis, un jeune frère nommé Adam et deux sœurs. Cornelis se montra dès son enfance paisible et rangé : I artiste à venir était, au contraire, d'un esprit vif, se distinguait par ses mots piquants et inventait chaque jour quelque trait d'espièglerie, sans aller toutefois jusqu'à la méchanceté. 11 manifestait d'ailleurs une rapide intelligence, une clairvoyante pénétration , une ardeur infetigable pour l'étude ; il annonçait le talent le plus déclaré pour la poésie et la peinture. Il couvrait les murailles , les bancs, les tables de ses dessins et de ses vers , sans compter les marges de ses livres : bref , il donnait tant d'espérances que Ion résolut de l'envoyer apprendre le latin dans une école de

* Le biographe hollandais de Karel en donne rénuiné> ration.

Thielt^ ville peu éloignée. Il y fit des progrès décisif^ en toutes choses et n'interrompit ni ses esquisses, ni ses rimes. Il alla ensuite à Gand, chez un maître de français : un de ses oncles, qui habitait le même lieu, surveilla sa conduite. Il avait autrefois beaucoup voyagé : ses pérégrinations avaient formé son esprit , multiplié ses connaissances : il était donc en état de diriger habilement réducation du spirituel neveu confié à ses soins.

À mesure que Tenfant devenait un jeune homme, son goût invincible pour la peinture et la poésie se trahissait plus clairement : son oncle, avec l'approbation de ses parents , le mit donc, au bout d'un certain délai, chez Lucas de Heere, qui avait alors non-seulement la réputation d'un grand peintre, mais était en outre regardé comme un habile poète. L'éloge du tableau capital de Yan Eyck à Gand , suspendu dans l'église en iace de ce chef-d'œuvre, avait été fait par lui. Notre disciple, en conséquence, se trouva heureux auprès d'un homme qui lui enseignait tantôt l'art du dessin , tantôt l'art des vers. Aussi l'aima-t-il du fond de son âme jusqu'au tombeau, et saisit-il, dans son Histoire des peintres, toutes les occasions de le louer.

Après quelques années de cette double étude, son père le retira de Gand et le plaça dans la ville de Courtray également peu distante, chez un autre

maître appelé Pierre Ulrick^ sous la direction duquel il travailla encore plus de douze mois. Il revint alors à Meulebeke, en 1569.

Il parut un moment vouloir abandonner Tart pour la littérature, pour la poésie surtout. Il peignait peu et lisait, écrivait, rimait d'autant plus : sa grande joie était de composer des pièces de théâtre que ses frères, ses sœurs, ses voisins décla- «maient ensuite chez son père. Dans ces sortes de représentations, il était à la fois l'auteur, le directeur et le décorateur : il montrait, en ces diverses qualités, du talent et un génie inventif. L'art dramatique était alors dans son enfance et l'on ne connaissait point les salles de spectacle. Les princes et les grands seigneui*s seuls faisaient quelquefois débiter, au milieu de leurs réjouissances, des scènes allégoriques; le peuple n'avait pour s'égayer que des (arces de carnaval et des drôleries qu'on exécutait^ les jours de marché, sur des tréteaux, en plein air, ou bien des drames religieux que les écoliers travestissaient dans les écoles, sous la direction des prêtres. Jeunes et vieux accoururent donc, lorsque Van Mander annonça une pièce où l'on verrait le déluge : l'enthousiasme fut immense et l'on ne se plaignit point de ce qu'un grand nombre de spectateurs, qui se trouvaient près de la scène, eussent été mouillés jusqu'aux os. En effet, pour que l'illusion fut complète , l'auteur avait placé dans un bâtiment voisin des pompes bien

approYÎsionnées d'eau^ qui jouèrent au moment convenable et inondèrent littéralement le théâtre. >oé avait d'abord paru, prêchant le repentir à ses contemporains yicieux, puis bâtissant l'arche et y entrant avec sa famille. Toutes les bétes les y avaient suivis deux à deux. Bientôt l'arche flotta sur l'onde immense, le corbeau s'envola et, après lui. la colombe. Une ^ande toile, où Yan Mander avait peint des hommes qui se noient, fut tendue en travers du théâtre et représentait si énergiquement la destruction des impies que nombre de spectateurs fondirent en larmes : ils ne pouvaient se remettre de leur attendrissement et de leur effroi. Toutalla pour le mieux et le fils aine de la maison, jusque-là peu content des entreprises de Karel, oublia ses regrets de ne pas le voir l'aider dans son commerce de toiles et se laissa induire à payer les frais de la tragédie. Sa mère le déclara le plus fou des deux, puisqu'il entretenait aux dépens de sa bourse la folie de l'autre.

Beaucoup de pièces suivirent celle-là, toutes écrites par Van Mander : l'histoire de Nabuchodonosor, le jugement de Salomon, divers récits bibliques lui en fournirent les sujets. Le plus brillant de tous ces drames montra aux spectateurs la reine de Saba visitant le roi des Juifs : on le mit en scène durant la Pentecôte ; des chameaux, plusieurs bêtes non moins rares et cinquante acteurs y parurent. Le concours du peuple fut

immense : il Tenait par troupes de Bruges, de Gand et des autres Tilles prochaines ; la gloire de l'auteur se répandit au loin. Ses cantiques, ses odes, ses chansons à boire, ses vers d'amour la feisaient pénétrer dans toutes les demeures. On lui commandait sans cesse des poésies de circonstance : il obtint plus d'une fois par ses rimes les prix d'honneur que l'on distribuait alors; ce n'étaient point, comme à Toulouse, des violettes d'or et des lys d'argent, mais, selon le goût du pays, des ustensiles en étain d'un service journalier. Il composa aussi mainte satire et des pièces de camayal fort gaies que les paysans de Meulebeke jouaient à la satisfaction de tout le monde.

Il mena cette agréable vie pendant cinq années, durant lesquelles il finit par reprendre son pinceau et par travailler pour les églises, les hôtels-de-ville et les amateurs. En 1574, ses parents, qu'il obsé* dait de prières, lui permirent de visiter Rome. Son oncle de Gand, qui avait feit autrefois ce voyage, lui prodigua les renseignements utiles et les bons conseils. Son père lui donna une bourse pleine et sa mère le pourvut d'habillements. 11 partit donc, ivre de joie et d'espoir, dans toute sa force, dans toute son ardeur, et l'univers se déploya comme un beau songe devant ses yeux.

11 fit en route la connaissance de plusieurs jeunes gens sortis de iamilles nobles, mais fut contraint de les abandonner, car ils voulaient toujours cou-

rir^ sans se livrer à Tétude. Lui s'arrêtait pour examiner ou dessiner les choses curieuses, princi* paiement dans les villes italiennes. 11 se présenta chez les peintres célèbres du temps et /admira les prodiges de l'époque antérieure avec une émotion bien légitime. Ces œuvres excellentes n'avaient rien perdu de leur éclat, de leur fraîcheur ; elles prêtaient aux cathédrales, aux palais des grands une magie divine. A Rome le travail occupa ses journées entières : il prit note de tout ce qui frappait son attention et retraça, la plume à la main, les fêtes brillantes du jubilé de 1575. Plus tard, ses remarques lui servirent à publier une description de voyage. Il esquissa une foule de morceaux antiques, peignit beaucoup et se distingua par de vastes paysages, qu'il exécuta à fresque dans les maisons de certains cardinaux.

Malheureusement l'art était alors en décadence; il tombait plus bas tous les jours, le mauvais goût et la recherche le précipitaient loin de ces hautes régions où planent les sveltes fées de l'idéal. Un manque absolu de naturel dans la forme et dans l'expression^ la vigueur hyperbolique des muscles, les postures étranges des corps, le jeu affecté de la lumière prenaient peu à peu la place du beau et du vrai ; la foule ne s'enthousiasmait que pour un vain éclat, pour une splendeur illusoire. INotre jeune artiste , séduit par la nouveauté , à cause même de sa fougue , se laissa entraîner sur cette

U HISTOIRE DE LA PELNTUllË

penie glis^nle , comme le montagnard sur les versants neigeux des Alpes. Son compatriote Barthélémy Spranger, né à Anvers, était en ce moment le peintre officiel de Pie Y et vivait au milieu des honneurs. Il protégea le débutant, lui communiqua l'épidémie de son faux goût, altéra en lui tous les principes demeurés purs, et son œil malade ne distingua plus ni les qualités saines, ni la franche énergie des grands maîtres. L'exemple de Spranger était très dangereux, car ses défauts l'avaient mené au succès. Non-seulement le pape l'avait fixé près de lui, logé au Belvédère, mais il était peintre de la cour impériale : Rodolphe II lui avait conféré ce titre, Tavait anobli et gratifié d'une triple chaîne d'or, pour lui prouver son admiration. Que cet objet de l'estime universelle témoignât de l'intérêt à Yan Mander, cela paraissait être un bonheur. 11 lui obtint le droit de porter lepée, droit que l'on regardait comme une haute distinction sur les terres de l'Église. Ce service finit d'éblouir le jeune homme et l'égara pour toujours dans cette forêt pleine de tristes enchantements, de visions fébriles, où régnait son protecteur adulé.

Au bout de trois ans, il quitta la viHe éternelle afin de regagner la Belgique. En passant h Bàle. il peignit, dans le grand cimetière, Jacob et ses fils abandonnant la terre sainte : il y employa le style de Spranger qu'il rejoignit bientôt à Vienne.

Après une absence de trente-sept ans, le dernier, par l'entremise de Rodolphe, avait obtenu du Pape la permission de visiter son pays natal. G>mme Yan Mander, il prit le chemin le plus long et tous deux travaillèrent à l'arc de triomphe que l'on dressait pour la prochaine arrivée de l'Empereur. Karel s achemina enfin vers le lieu de sanaîssauce, perdu comme artiste et chargé de dessins qu'il croyait précieux. Sa famille l'attendait avec impatience; son frère Adam , ayant su qu'il était peu éloigné, alla au-devant de lui pour lui foire accueil avec tous les domestiques de son père et tous ses camarades : son entrée à Meulebeke eut l'air d'une ovation.

Depuis ce jour, Karel goûta, pendant plusieurs années, un bonheur digne d'envie, au sein du calme champêtre. Il dessinait, rimait, écrivait et cherchait lat reine future de son cœur parmi les jeunes personnes du voisinage. Mais les troubles croissants vinrent rompre ce charme et détruire la paix de sa famille. Les Pays-Bas s'étaient révoltés contre Philippe II ; des bandes de soldats étrangers et wallons désolaient la Flandre proprement dite. Elles inondèrent les villes , les bourgs , les hameaux situés près de Meulebdce : dans ce dernier lieu, cinq mille paysans armés, qui en formaient la population, les repoussèrent vaillamment : le père de Karel défendit lui-même ses biens à la tète de ses serviteurs el de ses fermiers: ce sol jadis béni devint la proie du désordre, du

malheur et de ranxiëté , qui accompagnent les g;uerres civiles.

Les dangers , les catastrophes se multiplièrent de telle sorte que les habitants notables du pays ouvert, et dans ce nombre les parents du jeune artiste, prirent la résolution de transporter leurs meubles précieux, leurs costumes de fête, leurs fonds et leurs diamants à Bruges, Courtray et autres grandes cités : ils menaient ensuite eusmémes une vie inquiète, fuyant au moindre péril, tâchant de sauver leurs jours. En de pareilles circonstances, Yan Mander négligea la plume et le pinceau : il veillait sur le sort de sa fomille pour la préserver du malheur ou pour l'y soustraire. Il ne perdit pas toutefois sa vivacité naturelle, et^ au milieu du trouble, il composa maintes chansons : Tune d'elles célébrait les jeunes filles d'alentour, qui avaient abandonné la maison paternelle et s'étaient réfugiées dans les villes, par crainte des soldats, uj'en connais cependant une, disait-il, plus gracieuse que les plus charmantes , qui est restée au logis. »

C'était une belle personne de dix-huit ans, pauvre et obscure, mais si bonne et si douce que l'amour profond de Van Mander pour elle lui donna le courage de l'épouser, sans craindre la tempête qui dévastait la Flandre. Il l'établit à Courtray, où sa sœur aînée vivait en ménage, et, depuis lors, il fut toujours sur les chemins entre cette ville

FLAMANDE BT HOLLANDAISE. S7

ei Meulebeke, afin d'assiater des êtres pareillement chers à son cœur.

Un jour, c'était la veille des Rois, il conduisait trois chariots vers le premier lieu : les chariots étaient pleins de blé, d'ustensiles de toute sorte qu'il voulait y mettre en sûreté pour ses parents. La contrée fourmillait de soldats : deux régiments, l'un de Wallons, l'autre d'Allemands, occupaient les environs ; ils commettaient les plus grands cri-» mes avec impunité ; le peuple succombait sous le poids du malheur.

Van Mander sortait à peine du bourg qu'une horde de Wallons pillards entra chez son père. Celui-ci était alors dangereusement malade et son fils Adam, qui venait d'accomplir sa dix-huitième année, vit bien qu'il ne pourrait défendre à lui seul la maison. Il s'élança donc, avec une grande présence d'esprit, sur une épée qu'il tenait en réserve et se mêla aux soudards, qui le crurent un des leurs , attendu qu'il parlait fort couramment leur langue. Il se mit à jurer, à faire un tintamarre sans pareil : il brisait en même temps les caisses où se trouvaient les choses les plus précieuses et se chargeait d'un opulent butin. 11 se tourna ensuite du côté de sa mère et la contraignit, en apparence, avec d'effroyables menaces k lui donner tout son argent; elle feignit d abord de résister, quoique l'adresse de son fils lui causât une vive joie, et ce dernier fut assez habile pour

» H1ST01U DE LA PEINTUftB

détenniner ses prétendus camarades à loi aban* donner cette vieille femme , disant qu'il lui ferait bien rendre gorge.

Pendant ce temps , Karel n'était pas en meilleure situation ; il courait même de phu grands dangers. A une petite distance du village, les Wallons l'avaient également surpris. Quoiqu'il leur adressât la parole dans leur langue, ils le dépouillèrent complètement et lui enlevèrent jusqu'à ses habits : ensuite ils lui mirent une corde au cou , le menèrent sous un arbre et se préparèrent à le pendre. Durant cet intervalle néanmoins, ils traitaient avec lui de sa rançon. Un Italien , qui passait par là sur son cheval , s'arrêta pour considérer ce tableau dramatique. Van Mander, l'ayant aperçu , implora son secours en itaUen : le voyageur, étonné d'entendre un homme, qui lui semblait un campagnard , faire usage de sa langue maternelle, lui demanda où il l'avait apprise. « Â Rome! » s'écria le patient, ce Qu'y faisiez-vous donc ? » répliqua l'étranger, (c De la peinture , m reprit Van Mander. L'Italien le regarda fixement , puis soudain , comme frappé de délire , s'écria : (c Laissez aller mon ami ! ôtez-lui du cou votre maudite corde ! Rendez-lui ses vêtements ! » Et aussitôt, du plat de son épée, il se mit à distribuer des coups aux Wallons, qui , étant à pied , ne pouvaient guère le combattre et ne ressayèrent même pas. Us lui obéirent donc, puis se reti-

rèreot. L'étranger eût bien voulu fiiire rendre à Karel ses Toitures et leur charge, mais content déjà de sa Tictoire, il laissa les maraudeurs s'éloigner sans inquiétude et ne remit point en question le salut du peintre.

Lorsqu'ils furent partis , une scène de reconnaissance eut lieu entre la victime et son libérateur. Celui-ci avait été au service d'un cardinal très riche, pour lequel Yan Mander exécutait des tableaux, de sorte qu'allant et venant dans là maison, il donnait de petits présents à son sauveur futur et l'avait si bien disposé, qu'il conservait de lui un agréable souvenir. L'Italien , joyeux de sa bonne action , voulut le mener au camp, afin de l'y traiter en ami , de lui rendre par la bonne chère ses forces et sa gaieté. Mais Van Mander s'excusa de son mieux , alléguant la maladie de •on père et l'état de sa femme , qui venait de mettre au monde un premier enfant. L'homme du Midi n'insista point : il le reconduisit seulement jusqu'à MeulebeLe pour prévenir une seconde attaque.

Dans la maison de ses parents, l'artiste ne trouva que les quatre murs , n'entendit que plaintes et lamentations. Adam, son frère, Tayant tiré à récart , le mena sans délai vers une fosse entourée de hautes broussailles, où il avait caché sa sœur Jeannette pour la soustraire au libertinage des soldats. Avec son aide, îl l'eut bientôt délivrée. Il

lui montra ensuite le butin qu'il avait fait sur leurs propres richesses, en dupant les Wallons. Ils choisirent parmi ces objets si finement sauyés de quoi couvrir leur père, dont les pillards avaient dérobe le ht et les habillements. Comme l'ennemi n'ayait laissé dans le bourg ni charrette, ni cheval , ils le portèrent^ durant trois lieues, jusqu'à Courtray. Les Frères de la Pitié, qui lui avaient de grandes obhgatiôns, lui ouvrirent leur cloître et lui pro^ diguèrent des soins afiFectueux. Les autres personnes furent logées par des amis, en sorte qu'ils retrouvèrent un moment la paix et la sécurité.

Dans la ville, le peintre fut chargé d'un tableau d'autel , qui lui rapporta une somme convenable ; sa femme accoucha, ia même année, d'un second enfant, et il eût vécu heureux, malgré sa position médiocre, si la peste, cette horrible compagne de la guerre , n'était venue l'expulser loin de son asyle. Chaque jour le fléau multipliait les yictimes : la sœur de Karel , fixée à Courtray, périt avec tous les siens : une prompte fuite devenait nécessaire pour sauver ses jours, ceux de sa compagne et de ses enfants, car le terrible mal pouvait les saisir d'un moment à lautre. Ils rassemblèrent quelques efiFets, un peu d'argent , quittèrent la ville agonisante et prirent le chemin de Bruges : sa femme portait leur nouveau-né dans de chaudes couver-

tures. Mais ils n'allèrent pas loin sans rencontrer de nouveaux soldats, qui leur enlevèrent tout ce

qu'ils possédaient, même leurs habits et les langes du pauvre enfent. Ils restèrent donc nus au milieu de la campagne; la mère seule avait encore la moindre partie de son costume et cherchait en pleurant à protéger contre le froid son débile nourrisson. Le peintre, ayant ramassé une yieille couverture jetée par les pillards, la roula autour de lui. Heureusement sa femme trouva dans la poche de sa mauvaise robe une pièce d'or, que les brigands y avaient laissée faute d'attention, il reprit aussitôt sa bonne humeur, comme dans les jours les plus fortunés. Il consola sa femme, lui dit qu'il allait peindre à Bruges pour gagner de quoi les vêtir et les nourrir : il finit par lui ôter des bras son enfant, puis il se mit à danser devant elle , chantant de toutes ses forces une chanson joyeuse, si bien qu'elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes. Il atteignit la ville sans subir d'autres épreuves.

A Bruges, Karel trouva dans le peintre Paul Weyts une ancienne connaissance, qui lui fournit du travail. Il pourvut bientôt à son entretien et à celui de sa famille. Il n'était pas cependant au bout de ses douleurs : la peste envahit son second refuge comme le premier ; la mort lui apparut de nouveau sous sa forme la plus hideuse. Les troupes espagnoles inspiraient d'ailleurs à la ville une anxiété continuelle. Van Mander s'aperçut enfin que tout espoir de mener une vie tranquille dans

lin pays ravagé par la guerre, la soldatesque el les fléaux du ciel était une illusion. La Hollande venait de s'affranchir : le pavillon national ondoyait sur ses tours et sur ses vaisseaux ; Guillaume-le- Taciturne protégeait , Tépée à la main , la liberté du peuple naissant , et les doctrines luthériennes entretenaient dans les âmes cette verve austère qui fait accomplir les grandes choses. Les armées, les navires de Philippe II se brisaient contre les flottes et les bataillons du nouvel état : la guerre se déchaînait alentour, mais le calme régnait au-dedans. Notice artiste résolut d'abandonner son pays pour ces provinces florissantes.

En 1583, une année avant la mort de Guillaume, il s'embarqua et parvint sans accident à Harlem. Il y peignit des tableaux d'église et de chevalet, il enseigna même son art et forma un grand nombre d'élèves. Durant ses heures de loisir, il mit au jour une foule de vers : il traduisit en outre riliade, les Géorgiques, les Bucoliques, les Métamorphoses d'Ovide et commença son Livre des peintres. Il le finit à Zevenbergen, château qui s'élève entre Harlem et Alkmaar, où il habita un an pour exécuter des travaux commandés. Là, ses anciens penchants dramatiques se réveillèrent. Il fit jouer par ses disciples une allégorie concer^ nant les arts et invita à la fête les personnes du voisinage qui s'y adonnaient ou les aimaient. Un feu d'artifice embellissait la pièce. Le théâtre ayait

élé orné^ sous sa direction^ de couronnes^ de guirlandes et de trophées que composaient tous les instruaienis dont se servent les peintres : on accueillit le poème avec chaleur. De Zevenbergen, Mander alla séjourner en 1604 à Amsterdam. Il y tomba malade, et quoiqu'il essayât de yaincre la douleur par son courage, il lui fellut appeler un médecin. Dès-lors sa position fut périlleuse, car il se trouva seul contre deux. Le guérisseur Teut bientôt expédié au moyen d'un régime débilitant : il mourut de feiblesse en 1606 : la Hollande le possédait depuis 23 ans et il était âgé de 58. Ses frères l'entouraient au moment suprême et cherchaient à consoler sa femme, qui pleurait avec sept enfants autour du lit funèbre. On le couronna de lauriers dans son cercueil : trois cents amis et amateurs le suivirent au champ de Téternel repos , une foule de panégyristes émus déplorèrent sa perte : son nom pendant longtemps fut environné de gloire parmi les Belges comme parmi les Hollandais. A l'heure actuelle, sa celé» brité est un peu obscurcie : le mauvais goût de ses tableaux n a pu la maintenir brillante et ses autres ouvrages ne sont lus que des savants, ou plutôt ils n'en lisent qu'un seul, V Histoire des Peintres, Elle n'est malheureusement pas telle qu'on la voudrait. L'auteur expose d'abord les règles de son art, il formule en vers une théorie de la pein> ture; il sera curieux pour nous d'y chercher I. ^

Zi HISTOIRE DE LA PEINTURE

quelles opinions prévalaient dans ces temps sur son but et sur ses moyens. Aussitôt après <, il raconte la yîe des peintres de Fantiquité, depuis le fabuleux Gygès, autant que son érudition le lui permet. II abrège ensuite Vasari. La dernière section du livre est consacrée aux artistes flamands et allemands; elle a une valeur énorme, ainsi que nous le disions plus haut. La manière dont elle est exécutée en diminue cependant beaucoup le prix. Van Mander compilait d'abord une sorte de i*ésumé; il ne changea pas son allure, lorsqu'il put marcher librement et sans suivre les traces de personne. Il rédige en conséquence de maigres notices, où l'on ne trouve que les éléments principaux du sujet et un petit nombre d anecdotes. Il n'est abondant que par hasard ou pour les peintres qu'il a connus. Sou premier maître, Lucas De Heere^ pose ainsi devant nous dans toute sa hauteur, baigné de splendides rayons. L'autre objet de son estime, le fortuné Spranger, a obtenu le même avantage. Franz Flore, Schoreel , Goltzius , Comelis Ketel sont également peints des couleurs de la vie. On en regrette d'autant plus qu'il ait crayonné leurs émules de profil , au lieu d'employer la manière de Vasari.

Le spécimen qu'on a lu tout-à-l'heure montre comment nous voulons narrer la biographie des artistes. Non-seulement l'intérêt n'exclut pas la vérité, mais il la suppose : un récit lourd et mono*

FLAMANDS ET HOLLANDAISE. 5ri

lone, en perdant tout caractère, en néglig^eant les attributs du réel , tombe dans une sorte de fausseté, puisqu^ti met un squelette h la place d\in homme.

Les événements politiques, les faits généraux . qui ont exercé une influence sur la peinture et sur la destinée des peintres, nous ofiFrent un autre moyen de captiver l'attention. Il nous sera permis de les dessiner à grands traits pour expliquer leurs résultats. N'en prenant que le meilleur, ils nous ouvriront une abondante source de poésie. Comme une onde limpide, elle rafraîchira Tesprit dn lecleur. C'est un avantage dont on ne s'est pas encore assez prévalu.

Les tableaux eux-mêmes nous fourniront des scènes tragiques, sentimentales, brillantes ou grotesques. Les historiens de l'art ont jusqu'à présent décrit les toiles avec une absence complète de chaleur et d'imagination. Ils bégaient quelques phrases pleines de mots techniques, laissant à peine deviner le sujet et la forme du tableau, puis gardent le silence ou abordent un autre ouvrage, il y a pourtant une variété infinie soit dans le dessin , la couleur et le modelé, soit dans l'invention, la manière de concevoir, les effets, le sentiment et le caractère : on doit exprimer toutes ces difiRérences, puisqu'elles déterminent le genre, la place et la valeur du peintre. Elles communiquent en outre lettr charme au style , l'égaient ou l'as-

sombrissent^ raniment ou le tranquillisent^ y versent la fureur des batailles^ la paix des champs ou les douces tristesses des premiers froids.

D'autres ressources, qu'il est inutile de mentionner et de décrire, nous viendront en aide. Nous ne les négligerons pas, car nous entreprenons une tâche pénible, une tâche nouvelle. Toutes les histoires connues, ayant pour sujet une époque ou une forme de l'art, sont souverainement fastidieuses. On en lit quelques pages, on se traîne sur le texte, puis on bâille de lassitude et on tourne ses regards ailleurs. Il s'agit de produire un effet contraire, d'éveiller l'attention, de porter^ pour ainsi dire, l'esprit du lecteur et de lui épargner la fatigue. Un ouvi*age qui ennuie existe à peine; il est comme non avenu pour la foule des hommes. Sa vie, son utilité dépendent de lïntérét qu'il excite. Nous ne promettons pas d atteindre ce but , mais nous le voyons du moins, nous y marcherons de toutes nos forces et nous aurons cet avantage sur les autres, qui tâtonnaient du pied dans la nuit, ne sachant où ils allaient.

Quant au fond même du livre, bien des écrits préparatoires, bien des travaux fragmentaires ont été publiés, soit en Allemagne, soit en Belgique. Nous ne balancerons point à y recourir; nous enchâsserons dans notre monument, comme des bas^reliefs dans le pourtour d'un édifice, les résuN tats les plus précieux obtenus par nos devan-

ciers : nous aurons d'ailleurs soin d'y graver leurs noms, de rendre justice à leur mérite.

Nous ne saurions nous empêcher de croire que rheure d'accomplir cette grande tâche a définitivement sonné. G>mbten de temps encore sera -t- elle exécutable? Les productions de la peinture sont les plus fragiles travaux de l'arl. Elles perdent sans cesse de leur éclat, elles se dégradent tous les jours. On peut prévoir le moment où les fresques, les tableaux , qui excitent notre admiration et enchantent nos yeux , seront à jamais détruits. Quelques-uns périssent chaque année : l'insurrection des iconoclastes, en Belgique et en Hollande, a mis au néant une foule de trésors : les déplacements, les restaurations maladroites, les incendies, les caprices des acheteurs, mille accidents variés compromettent l'existence des chefs-d'œuvre qui subsistent : les révolutions, les guerres les ont décimés, les décimeront encore. L'état de l'Europe légitime les plus sombres craintes : une haine cachée ou apparente , mais une haine mortelle, y pousse les gouvernements et les nations les uns contre les autres. Une métamorphose s'opère dans le commerce, dans l'industrie ; jusqu'à son achèvement, des populations de travailleurs seront exterminées par la faim. L'humanité pullule et surcharge le globe, des convoitises sans borne enflamment tous les cerveaux, la piété disparait, on se joue de la morale. Une sourde

38 HISTOIRE DE LA PEINTURE, etc.

ioquiétude^ un malaise vague lourmente la sociélé. Qnl devine les conséquences d'une pareille situation ? Bientôt peut^tre la guerre se déchaînera sur le monde ; des quei*elles intestines augmenteront ses ravages : le dol croissant , la méfiance qui raccompagne , rendront les échanges impossibles; l'agriculture elle-même, troublée par les expéditions belliqueuses, languira ou verra détruire ses produits. Les ouvrages de l'art n'échapperont point au désastre et leur nombre ira toujours diminuant. Leur grâce, ni leur éclat ne séduiront plus les nations tremblantes, l'intelligence n'aura plus le calme nécessaire pour les étudier. Ce ne sera pas alors le moment d'entre* prendre une histoire de la peinture, au bruit lointain du canon , à l'aspect des larmes ou dans la solitude monotone des villes dépeuplées.

LITRE PRBIIER.

•RIGiNIS DE LA PBINTiIRS FLAMANDE ET HOLLANDAISE.

a HISTOIRE DE LA PEINTURE

forme au lieu d'une autre^ pourquoi elles offreat un aspect déterminé. Incapable d'approfondir leurs origines et de saisir leur ensemble, il donne alors toute son attention aux détails, il s'épuise en petites remarques. Ce labeur stérile ne lui profile guère. Perdu dans l'examen des accessoires, des traits particuliers, non-seulement les caractères fondamentaux lui échappent, mais il n'aperçoit pas même la raison des faits qui l'occupent, parce que ces faits dérivent de sources générales. 11 flotte donc sur une mer ténébreuse, au gré d'un vent inconnu. Il appelle cela être positif, il se croit précis et n'est que vague, rampant , inutile, sans sagacité. Il ne dévoile aucun principe , ne trace aucune route, n'illumine aucun point.

Pour éviter ces défauts que rien n'expie, nous chercherons d'abord sous quelles influences s'est développée la peinture flamande et hollandaise. Avant de raconter Thistoire des artistes^ de juger les tableaux, de spécifier les manières, nous étudierons les forces créatrices qui animaient lespro* ducteurs et inspiraient les ouvrages. Nous tâcherons d'assister au travail par lequel la nature enfante le génie : l'ayant vue réunir peu-à-peu les éléments dont elle le compose, selon les climats, les lieux et les temps, nous l'apprécierons à sa juste valeur et en état de connaissance. Bien mieux, nous aurons la mesure de son pouvoir, nous préjugerons ses effets. Quand les biographies, quand

les œuvrer» passeront plus tard sous nos yeux , nous y verrons les îniaillibles suites des causes vitales qui auront fixé notre attention.

Une pareille méthode imprimera aussi à notre histoire plus d unité. Au lieu de nous offrir une série de grands hommes, de tableaux plus ou moina coordonnés, plus ou moins solitaires, elle nous montrera Faction continue des mêmes prin* cipes^<» agissant depuis les débuts de l'art jusqu'à notre époque , n'ayant pas toujours d'aussi brillantes conséquences, tantôt dirigeant les essaie des prenûers peintres, tantôt poussant les artistes d'élite vers les hautes régions de la beauté, mais demeurant identique dans les périodes succèssives et engendrant des résultats semblables, quoique inégaux* Ces idées générales, qui nous expliqueront d'abord les formes essentielles de la peinture flamande et hollandaise, nous en expli* queront donc aussi les diverses phases. Elles nous suivront , comme des porte-^ambeaux , durant toute notre carrière, guidant notre marche et jetant de vives lueurs au milieu des ténèbres historiques.

La première cause dont nous déterminerons rinfluence est le climat.

Hippocrate, l'habile observateur, et après lui iMontesquieu , Herder, Cabanis, ont pris pour but d étude ses effets sur les individus et sur les peuples ; Tauteur allemand les a même exagérés : la

ii HISTOIRE DE LA PEINTURE

Icmpéralure semble être à ses yeux l'unique mobile de l'histoire , Tunique source des caractères nationaux. Toutes les autres causes lui échappent. c( Il a trop regardé l'homme, nous dit M. Cousin, comme l'enfent et l'écolier passif de la nature. Il n a pas fait une assez grande part à son activité, de sorte que lorsque les suggestions de la nature, de la sensibilité et de l'imagination, n'expliquent pas certains développements de la civilisation , au lieu de les rapporter à l'énergie de l'esprit hu« main , Herder a recours à des explications mystiques en contradiction avec la théorie générale et l'esprit de son ouvrage. » Sans aller aussi loin, on doit reconnaître que le froid et la chaleur modifient singulièrement la complexion matérielle et spirituelle de l'homme. Quelques degrés de plus ou de moins changent sa forme, ses désirs, sa couleur et ses goûLs. Les dons de son intelligence, l'adresse de ses mains produisent alors d'autres résultats. Nous ne pouvons traiter ici la question en elle-même et apprécier toutes les influences des divers climats sur la poésie et sur l'art. Mais nous devons calculer l'action que la température de la Belgique et de la Hollande a exercée sur le talent de leurs peintres.

Ces deux contrées font partie des régions septentrionales. La vigne n'y croit plus : les arbres du nord y prospèrent et balancent au sommet des "A^ collines leur noir feuillage. L'automne, le prin-

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. ili

temps y durent peu : l'hiver les harcèle et abrège leur empire : c'est lui qui est le roi de ces mornes latitudes. Même pendant l'été , lorsque le ciel se Toile^ que la brise agite les rameaux, on sent une fraîcheur inquiétante et la vague tristesse que jettent dans l'âme les moindres menaces de la nature. Le vent terrible du sud-ouest, qui bat les côtes de la France, arrêté en pleine course par les Troi»*Royaumes, ne tourmente point les grèves sablonneuses des Pays-Bas ; mais un autre envoyé de la mer les frappe et les assiège. Le vent du nord-ouest a plus de fureurs encore : il y amène l'air glacé des pôles , soulève l'océan et le préci* pite en vagues retentissantes contre les digues ou les falaises. Le soleil disparait vite et fréquemment sous de lourds nuages : ils laissent échapper de longues pluies et transforment en marais certains districts, certaines provinces même, comme la Drenthe : presque partout, il suffit de creuser la terre pour que l'eau y séjourne, que des roseaux y croissent et murmurent plaintivement au bord de ces flaques verdâtres.

Une pareille atmosphère doit agir puissamment sur l'homme qu'elle environne. Elle lui communique en premier lieu le désir d'une chaude habitation : il faut qu'il se mette à l'abri des caprices et des yiolences du ciel. Contraint de rester chez lui pendant une grande portion de l'année, il se prend de tendresse pour le foyer domestique, pour

44i HISTOIRE DE LA PEINTURE

la retraite qui déjoue à son égard la malveillance de la nature. Il orne donc son asyie avec un soin pittoresque : les objets^ les formes que son œil y rencontre doivent le frapper si souvent qu'il y attache une grande importance : ils lui tiennent compagnie et le charment durant les mois mélancoliques. La vie de famille , celle qui Tenchaine dans sa demeure^ lui offre un immense attrait : lorsque le poêle flamboyant dévore sa pâture, il aime à voir les siens près de lui , à regarder la campagne blafarde et solitaire, puis les preuves de son bien-être, en se disant : « Que la neige tour^ noie, que le vent mugisse, que la glace emprisonne les fleuves : grâce à Dieu, je suis plus fort que l'hiver! »

Ces tendances, ces goûts inévitables pénètrent bientôt dans Tenceinte de l'art. Ils animent les peintres du Nord comme la foule au milieu de laquelle ils naissent : leur pinceau retrace donc fatalement les objets de leur prédilection, les scènes qui occupent leurs yeux. Les vues d'intérieur, les images de Texislence commune les séduisent avant tout^ Le génie qui inspire leur talent est celui qui gouverne leurs actions. De là ces toiles où brillent, dans leur prévoyante élégance, de commodes logis , bien fermés , bien tapissés, bien abrités contre le froid et les vents : d'épais rideaux en voilent à demi les fonêtres et ne laissent tomber sur les personnages qu'une lumière

FLAMANDB ET HOLLANDAISE. 47

douce, tranquille, flottante et vague; elle communique au spectateur un sentiment de repos, d agréable solitude. La maison est parée ayec soin, avec goût : les meubles reluisent, le plancher brille, la vaisselle orne magnifiquement le dressoir; des poteries délicates, des verres précieux, de charmants joyaux sont épars sur les tables et les buffets. Souvent un lit se dresse dans un angle de la chambre avec ses courtines, ses gouttières de damas, ses draps d'une blancheur éclatante et (ait songer au plaisir indolent qu'on y éprouverait, si pendant une nuit de décembre, on écoutait gronder la bise et ruisseler la pluie. Quelques sujets que traite le peintre, il leur donne pour ibnds ces tableaux intimes. On les admire aussi bien chez Van Eyck et Hemling que chez Terburg, Mieris et Gérard Dow: les premiers y placent des Annonciations, des Visitations , les derniers des scènes de genre, des groupes ordinaires.

Les maisons du Nord ne peuvent ressembler aux constructions du Midi. Les unes s'élèvent sous un beau ciel, dans une chaude atmosphère, et sont plutôt des retraites facultatives, un lieu de paix et de liberté qu'un asile indispensable. On les bâtit donc larges et ouvertes de toutes parts ; le souffle de la brise, la lumière du jour, les rayons de la lune, la suave odeur des plantes y pénètrent sans obstacle: elles y répandent la vie et attestent lesdispositions amicales de la nalure.Ces demeures

oiFrentaux peintres deyastes murailles pour tracer des Fresques ou pendfe des tableaux : Fart du coloris atteint, en conséquence, des proportions monumentales. Il se déploie à Taise, ne modère point sa ibug^ie et exécute d'immenses pages. Il n'en saurait être ainsi plus loin des tropiques. Dans une froide région , la demeure de Thomme se rapetisse ; il faut, avant tout, qu'elle le protège contre la température et puisse être aisément chauflRée. Les logis spacieux , les grandes salles retentissantes ne feraient, pour ainsi dire, qu'emprisonner l'hiver entre leurs murailles. Les ornements destinés à de pareils séjours doivent s'accorder avec leurs proportions. La peintui*e néerlandaise enfantera donc principalement des tableaux de chevalet. L'habitation qui l'inspire détermine aussi la grandeur matérielle de ses œuvres ; elle est à la fois son point de départ et son but. Les compositions religieuses subiront elles-mêmes cette exigence : depuis Van Eyck et Hemling, jusqu a Rembrandt, Van den Eeckhout et Govart Flinck , une multitude de sujets chrétiens sont traités dans les dimensions du genre: les toiles où ils brillent peuvent décorer les chambres les plus restreintes. L'école d'Anvei-s, influencée par l'Italie, entraînée par la violence de Rubeos et marquant d'ailleurs l'âge passionné de l'art flamand , l'époque de sa vigueur suprême, fut la seule qui franchit ces étroites limites; sa verve

exubérante la força de lei déborder. Elle travailla donc beaucoup pour les églises, pour les monastères, où Tespace se déroulait sans fin devant elle; lorsque les cathédrales lui manquaient, son besoin d'extension la précipitait vers laristocratie : elle courait, pleine d'enthousiasme; aux palais des princes et y retrouvait une carrière digne de ses énergiques moyens. Aussi les peintres de ce temps furent-ils d'intrépides voyageurs; ils se répandirent sur toute l'Europe et, devenus presque nomades, échappèrent aux conditions locales de la peinture flamande et hollandaise.

Mais les édifices du Nord ne présentent pas seulement les caractères dont nous venons de parler : ils n'inspirent pas toujours le sentiment du bien-être, ils ne font pas toujours rêver aux charmes du foyer domestique. Près du luxe des riches, il y a la misère du pauvre ; à l'ombre des somptueux hôtels rampe la hutte indigente. Puis les églises, les châteaux-forts dressent vers les nues leurs flèches ou leurs tourelles. La blême clarté du septentrion leur communique une apparence étrange et mystérieuse. Ces bâtiments font naître une deuxième espèce d'ouvrages. Des chaumières délabrées y étalent leurs tristes formes; tantôt, comme chez Rembrandt, comme chez Adrien Van Ostade, c'est l'intérieur que nous apercevons; des poutres noircies, déjetées, soutiennent une charpente obscure, ou laissent voir la

paille du toit ; des ustensiles, des outils yariës sont ëpars sur le sol; un faible jour, que Terse une petite croisée, flotte dans la pièce. D'autres fois, comme chez Ruysdael , c'est l'extërieur qui se montre k nous : un moulin tombe en ruines près d'une eau devenue fangeuse; le byssus couvre les murs, les fenêtres sont brisées, les pierres disjointes et la roue s'anéantit, lambeau par lambeau. Ailleurs on aperçoit une humble cabane, placée à la pointe d'une ile contre laquelle bondit Ta vague furieuse; une palissade la protège en vain, on frémit pour les habitants, et les mouettes que chasse l'orage semblent crier afin de les avertir. Pierre Neefs, Van Steenwyk le jeune exposent à notre vue d'immenses cathédrales, aux sombres profondeurs ; quelques artistes nous introduisent dans de mornes châteaux, dont l'aspect éveille des idées fantastiques et rend, en quelque manière, le silence visible. Telles sont les demeures qu'habitent les deux Philosophes de Rembrandt. On ne trouve rien d'analogue chez les peintres du Midi.

Si la sévérité du climat influe sur l'habitation de l'homme, elle influe également sur son costume. Il fÎBiut qu'il abrite son corps d'une chaude enveloppe. Il donnera donc à ses vêtements une grande attention que la bise se charge de stimuler. Aussitôt que l'industrie eut pénétré dans le Nord, le tissage des étoffes devait, en conséquence, y établir son

atelier principal, comme il Ta fait au moyen âge : il choisit d'abord les Flandres pour installer ses fabriques. II a depuis lors étendu son empire, mais sans quitter le septentrion. L'importance énorme de l'habillement sous ces froides latitudes produit un double résultat. Les artistes n'y ont pas sou- Tent peint le nu ; ils ont copié avec amour toutes les apparences que le travail donne à la laine, au chanvre et à la soie. Imiter le drap, le velours et le damas leur causait un plaisir presque aussi vif que de les porter : l'inclémence des saisons parait d'un charme poétique même ces vains simulacres. Dans les pays aimés du soleil , au contraire , les draperies ne sont point caractérisées ; l'étoflRe en est , pour ainsi dire , abstraite et symbolique ; on voit qu'elle ne préoccupait nullement le peintre. Il la regarde comme un moyen d'obtenir de beaux plis et ne tient pas compte de son usage habituel. Un remarquable effet du Nord consiste à augmenter les besoins de l'homme. Trois Grecs vivraient de ce qu'absorbe un Allemand ; les Indiens nés sous la Ugne maudissaient la gloutonnerie des Espagnols, que nous trouvons si sobres. L'âpre té de l'atmosphère, qui rend les peuples laborieux, leur rend donc le labeur indispensable. Ils unissent au goût des longs repas l'amour des boissons et ne comprennent point une fête, si Ton n y mange et ne s'y déêtdière. Les pays d'outre-Rhin , la Grande-Bretagne, la Hollande, la Belgique, la

»8 in^rrOIRE DR LA PEINTURE

France même le prouvenl péremptoirement . quoique la dernière soit plus galante que Yorace. 1^ littérature et la peinture , dans ces royaumes de la g^ourmandise^ affectionnent les tableaux de ripailles. Lorsque Fauteur de Gargantua décrit ses monstrueux festins, son éloquence avinée déborde en exagérations intarissables. Walter-Scott n'oublie jamais le diner de ses héros et il en dresse la carte avec minutie pour l'offrir au lecteur. L'allemand Voss a la même prévenance. Les artistes néerlandais suivent ces traces : ils nous mettent sous les yeux d opulents marchés, où abondent tous les genres de victuailles: des noces, des goinfreries à la manière de Téniers: des scènes de cabaret, des cuisines, des boutiques pleines, des poissonneries, des amas de gibier , des kermesses , des buveurs en goguette. Leurs tableaux donnent faim et soif; ils y entassent de quoi rassasier l'univers. Et comme les régals deviennent fréquemment des orgies, les ivrognes luttent, le sang coule et mêle ses flots de pourpre aux flots dorés de la cervoise. Adrien Brauwer examine le combat et, cherchant toujours des inspirations analogues, s'en forme une spécialité.

La temt>érature , au surplus, ne modifie pas seulement le corps ; elle modifie lame avec une égale puissance. D'une part , le froid développe les besoins matériels, de l'autre, il augmente la force de l'esprit. Les nécessités deviennent plus

FLAMANDE ET UOLLANDAISE. S3

impérieuses , mais les passions plus calmes : la chair a plus d'exijjences, mais l'enlendement plus de pénétration, la Tolonté plus de suite et le cœur plus de droiture. Des effets contraires ont donc lieu, selon les individus; les uns, pétris d'une lourde argile , se laissent accabler par Fentretien de leurs organes ; intelligences délicates, les autres s abandonnent à la méditation , à la rêverie. Où* bliant les soins vulgaires , ils se plongent dans le spiritualisme, où les retiennent la mollesse de leurs désirs, l'énergie de leur pensée. Us mettent alors au jour des œuvres pleines d'un enthousiasme idéal : Schiller accorde sa guitare et les divers génies du monde intérieur dressent devant nous leurs formes lumineuses. Le charme angélique des vieux tableaux de G)logne a eu cet élan pour principe; on y respire toute la douceur de l'imagination chrétienne et septentrionale. Les ravissantes figures de Hemling, les majestueux portraits de Van Dyck , où l'homme acquiert une noblesse, une grandeur presque surnaturelles, les frais et bucoliques paysages de Berghem , les poésies peintes de Ruysdael lui doivent aussi leur attrait insolite; ils rayonnent comme de gracieuses fleurs, entr'ouvertes par une brise printanière dans le pays des neiges. L'art du sentiment et des vagues aspirations , la musique , ne redoute pas ses souffles glacés ; elle aime à se perdre au sein de la brume, avec la fantaisie indécise des peuples du iVord.

ru HISTOIR£ DE LA PEINTURE

Mais celle tendance peut se développer outremesure, peut dominer lame avec un empila absolu. La force hyperbolique de rintelli{;ence , la vie sédentaire sous un ciel rigoureux éloignent la pensée du monde physique et empêchent l'observation. L artiste alors n étudie, ne connaît point la réalité ; souvent même il la dédaigne sans la connaître; il pourrait la voir d'un œil sagace qu'il le refuserait par anticipation. Il mêle donc arbitrairement les formes et se joue de la vérité commune. Un genre nouveau est produit par ces combinaisons et le fantastique se trouve créé. Obéissant à la loi même de son être, il dépasse en toute circonstance les bornes de la nature. Il in<vente les ballades, les chants mystérieux de l'Angleterre et de l'Allemagne ; il taille, il colorie les scènes effrayantes ou railleuses des monuments gothiques ; il dessine les étranges arabesques de plusieurs manuscrits. Durer, Altdorfer, Martin Schœn , les derniers peintres de Cologne travaillent sous son inspiration. Il suggère à Van Eyck son célèbre enfer de Dantzick ; à Hemling ^ son apocalypse ; à Jérôme Bosch se» étonnantes créations; à deux Français du nord, Callot et Granville, originaires tous les deux de Nancy, leurs fantasmagoriques ébauches.

Lart septentrional est donc placé entre deux formes, deux penchants contradictoii*es; il s'engage tantôt dans un sentier, tantôt dans l'autre.

et recherche alterDatiyemeot deux effeU opposés» Cette double poursuite Tégare loin de la vraie route ; le but suprême de la peinture, comme de la statuaire et de la poésie, c'est l'idéaL Or l'idéal occupe une région moyenne; ainsi qu'un vaste chêne marque le centre d'une forêt , il désigne le point de la vie, où aboutissent les puissances diverses de l'àme et de la nature. Si l'arbre em« prunte au sol et à l'atmosphère les éléments qui le composent, l'idéal rassemble, mêle, harmonise les songes de l'esprit , les attributs de la réalité. Les peintres du Nord tombent toujours dans deux sortes d'excès : ou la vérité prosaïque les domine, ou ils la négligent complètement. Ils descendent jusqu'au trivial ou atteignent d'un bond la zone des chimères. SouTcnt encore , ils unissent les deux principes antipathiques sans essayer de le< fondre et de les concilier. Plusieurs gravures de Durer nous offrent en même temps un sujet que l'on peut classer parmi les visions et beaucoup de naturel, beaucoup de vulgarité même dans les détails. Les artistes des pays froids laissent donc généralement échapper le beau ; ils restent audessous^ quand ils ne s'élancent pas au-dessus. Les artistes du Midi , observateurs et rêveurs tout à la fois, ont un goût bien plus sûr; ils comprennent et exécutent l'idéal , parce que ni 1 ame, ni les sens ne dirigent leur verve d'une manière absolue ; les deux pouvoirs ont un égal empire, une action

simultanée: elle enfente des chefe-d'œuvre où Fesprit et les yeux IrouTent leur compte. Dans l'existence journalière, cet accord si utile ne r^^e pas chez les peuples du Sud^ mais pour la peintui*e. c'est assez qu'il règ^e dans l'imagination. Chez presque tous les peuples du ?iord^on l'admire au contraire dans lenKcmble de la Tie réelle, mais il manque à leur esprit. Les nobles , les parfaits ouvrages cités plus haut ne sont la que de rares exceptions. La beauté pure et divine s^éloigne en frémissant des crêtes neigeuses, des sombres lacs et des noires forêts de sapins.

La tristesse que produit un jour blafard, une nature menaçante^ doit être aussi rangée parmi les effets d'un climat séyère. De mornes spectacles ne peuvent égayer Tintelligence et l'homme se latigue de lutter contre un monde hostile. Lorsque son habituelle énergie se relâche, il devient la proie du chagrin. Ne peut-il pas se croire aban* donné de Dieu sous un ciel implacable? De la naît cette mélancolie profonde que l'on trouve dans tous les poètes du N'ord et que les dogmes chrétiens ont développée. Il semble ouïr le gémissement de la bise sur une lande inculte, ou le glas monotone des flots sur une plage inhospitalière. Les maîtres des pays brumeux devaient ressentir également rinfluence de leur séjour. Us ont doue peint, comme Albert Cuyp. des mers désolées: romme Van (Joycn. des campagnes jaunâtres, bai-

gnées par des fleuves limoneux ; comme Ruysdaei^ enfin, des élégies pleines d'une sombre douleur.

La lumière du >jord est une autre source d'effets particuliers. Aussi terne que le soleil dont elle ëmane^ aussi Tariable que la température de ces lieux, elle traverse des nues qui l'altèrent sans relâche, elle se joue avec une mobilité extrême au sein des orages. Ce n'est plus ce calme et brillant fluide qui dort sur les objets dans le Midi, les teint de nuances permanentes et leur communique sa sérénité. Mobile, fantasque, il change d'heure en heure, de minute en minute, l'aspect des choses ; il tourmente la nature de ses caprices et la rend, de physionomie du moins, versatile comme lui. Les peintres ontdû observer, transporter sur leurs toiles ces modifications. Poussés par la tendance hyperbolique de Tari, ils les ont même bientôt exagérées, y ont appliqué leur invention et tiré de ce moyen tout le parti possible. On vit alors l'ombre et le jour se livrer sous leur pinceau une lutte acharnée, une lutte féconde : c'était comme une grande bataille entre les esprits de lumière et les esprits de ténèbres. Cette compétition jeta son plus vif éclat et produisit ses plus sombres contrastes dans les œuvres de Rembrandt, d'Ëlzheimer* de Gottfried Schalken.

l)ne lumière pâle semble devoir porter préjudice ciii coloris. Elle éteint la splendeur des nuances qu'offrent les objets^ elle amortit leur luslre sédui-

sant. Il y aurait donc lieu de croire que iea tableaux du Nord sont gris et ternes. Ils charment néanmoins presque toujours par la magnificence de leurs teintes. C'est que la beauté de la couleur negit pas dans sa pureté, au contraire. Les artistes sans mérite et les novices emploient seuls deti nuances crues. Les toiles des grands peintres ne sont jamais éclairées comme la nature. C'est là ce qu'on y trouve de plus fectyse, quand on les compare avec le monde réel, sans cependant que les procédés des auteurs soient arbitraires. Ils n'ont point alors le vrai pour but, mais le beau : contraints de donner l'avantage à l'un ou à l'autre, ils penchent vers le dernier. On ne peut dire que leur coloris soit faux, il est idéal : il rappelle lea teintes effectives des choses, seulement il ne foit que les rappeler. Si l'on en doute, que l'on porte ses yeux tour à tour sur une peinture quelconque et sur une perspective, sur un groupe naturels, on appréciera bien vite l'énorme distance qui les sépare. La beauté des couleurs naît en général de deux causes, leur assombrissement et leur mélange. C'est ainsi qu'elles deviennent chaudes, intenses, fines et harmonieuses. Le premier moyen accroît leur vigueur et les rapproche par une commune obscurité ; le deuxième achève de les unir en ne les déterminant pas d'une manière trop ferme, en les alliant toujours sur tous les points dans des proportions divci*ses, en ménageant de l'une à

Tautre d'imperceptibles transitions. Regardez de près une œuvre du Titien ou du G)rrège ; examinez spécialement un endroit et demandez-yous quelle en est la couleur; il vous sera presque impossible de le dire, tant vous y apercevrez de couleurs jointes et fondues. Si vous vous éloignez, 1 une d'elles , plus abondante que les autres , se détachera et ressortira ; mais Teffet de la distance est nécessaire pour qu'elle apparaisse, vu le soin que l'artiste a déployé en les mélangeant. La ligne précise des contours vous échappera de même ; elle s'effieice, quand on la cherche, et les objets, fort nets de loin, semblent alors unis entr'eux. Cette alliance est encore due à la fusion des couleurs, à la gradation des teintes. L'ouvrage présente donc dans ses nuances particulières une intensité peu commune et la douceur la plus flatteuse, aussi bien qu'une magique harmonie dans lensemble. Or, la lumière septentrionale engendre des conséquences pareilles au sein de la nature. Elle assombrit les couleurs, elle les mêle par l'énergie de la réfraction, à l'aide de la brume où elle les plonge ; elle émousse et noie les contours. Elle facilite donc le travail du coloriste et l'on ne doit pas s'étonner de voir presque tous les peintres du nord manifester un grand talent en ce genre. Il est même digne d'attention que les coloristes italiens sont nés au bout de l'Italie, sous les vents froids, sous les nuages des Alpes et les brouillards des lagunes.

Les vapeurs et la triste clarté des ré{][ious (jflaciales favorisent d'une autre manière rexcellence du coloris. En estompant les lignes, en voilant les contours , elles dirigent ailleurs l'observation du peintre. Il néglige la forme, que sa vue saisit mal, pour la couleur, dont elle est frappée. Dans le Sud, au contraire, la délimitation et le relief prononcés des objets fixent les regards; ils l'emportent sur les nuances , qui semblent alors n'avoir pour but que de les faire paraître. Les chaudes contrées sont donc le pays natal du dessin; il y prospère aussi aisément, aussi infailliblement que le coloris dans le Nord.

Nous sommes loin d'avoir épuisé ce fertile sujet, d'avoir signalé tous les résultats que produit l'abaissement du thermomètre. Il développe au fond de l'âme plusieurs genres de dispositions. En retenant Thomme chez lui, portes closes, loin du monde extérieur et du grand air, il lui crée une solitude plus ou moins profonde, il le garantit de la dissipation et l'accoutume à réfléchir. La pensée, la fantaisie, le sentiment prennent dans sa vie intellectuelle la place des faits. D'une pareille situation morale naît justement l'amour de la nature. Quand on ne sait pas lui prêter un langage, elle est muette et monotone : son silence effraie ou ennuie. Elle a besoin que Tesprit l'anime et s'en- Irelienne avec elle. Mais alors elle lui répond en son idiome, par le calice des fleurs, par les bran*

ches des mélèzes^ par la voix des fontaiaes^ par le.s modulations du Tent^ par les plaintes de la mer, la figure des nuages , les cimes des montagnes, par toutes les formes, par tous les bruits, par tous les objets. Son murmure n'est plus insignifiant, dès qu'on l'interprète : il n'afflige, il ne lasse plus, dès qu'on en pénètre le sens. L'isolement prépare l'homme du Nord à ce dialogue taciturne. Lui qui a pu rester un long hiver en face de ses méditations et trouver cette existence agréable, il supporte bien mieux encore le téte-à-téte avec la nature. Elle lui semble une compagne, une amie douce et affectueuse. Elle entoure de grâces, de séductions vivantes son âme jusque-là séduite par des rêves. Une mystique alliance les unit bientôt; il s'éprend pour elle d'une tendresse ineffable. Poète, il la chante, il la divinise; peintre, il copie sans relâche ses traits adorés. La littérature descriptive est fille du Nord, ainsi qu'on le voit dans les productions de l'Allemagne et de l'Angleterre. Le paysage y a déployé toute sa fraîcheur,, tout son éclat : il y grandit comme ces arbres majestueux que l'àpreté du ciel et la violence des tempêtes fortifient. Les peuples méridionaux s'occupent bien plus de rhomme et des relations humaines : leur activité physique demande un but immédiat, leur paresse intellectuelle ne s'accommode pas d objets inanimés. Les tableaux d'histoire leur conviennent donc presque seuls.

«s HISTOIRE DE LA PEINTURE

L'immobile nature les remplit d ailleurs d'une secrète épouvante. Elle est mystérieuse^ yague et sans bornes ; elle entraine sur-le-champ la pensée dans rinfini. Ce genre de contemplation charme les races métaphysiques du nord : l'espace illimité séduit leur imagination flottante. Les cerreaux plastiques du Sud aiment les lignes précises , les formes nettement accusées , les perspectives restreintes. L'homme et ses actions leur agréent; l'immense univers les trouble et les effraie, comme la nuit jette la terreur dans l'âme des eniants.

La longueur des hivers , la courte durée des beaux jours augmentent encore par la privation la tendresse de l'homme pour la nature. Elle lui offre, les deux tiers de l'année, une iace chagrine, où il ne lit aucune disposition bienveillante , où il n'aperçoit jamais un sourire maternel. Il ne se lasse donc point de ses bontés éphémères , de sa splendeur transitoire. Quand les neiges viennent à fondre , que le soleil chasse les brouillards et illumine son palais d'azur, l'habitant des froides contrées s'élance joyeux hors de sa demeure ou plutôt de sa prison. Il est libre enfin , il aspire la vie dans l'air tiède et moite, il salue le printemps qui orne le monde et égaie son cœur. L'été le remplace ; il en jouit avec une double émotion. Puis l'automne arrive, les feuilles jaunissent, les chantres des bois disparaissent, le givre glace les dernièi^s fleurs^ la brume attriste les matinées «

le soir a des aspects funèbres. L'homme regarde, plein de mélancolie, s'éloigner les jours du bonheur : la cruelle atmosphère des pôles doit si longtemps mugir autour de sa retraite ! Il sent donc mieux, plus fortement la grâce particulière de chaque saison et est en conséquence plus propre à les peindre.

Ainsi, chose étonnante ! la rigueur même de la nature engendre une Tire affection pour elle. Au premier abord , il semble que ce deyrait être le contraire , que les fils du soleil dcTraient seuls la chérir. Mais toute cause a se» effets indirects; souvent ils échappent au calcul et démentent les probabilités. Quand le climat devient trop terrible cependant, il produit son action immédiate : en Danemark , en Suède , en Norwége , en Russie , chez les Lapons , il étouffe lart dans son germe^ La lutte contre le monde extérieur est alors trop violente, trop périlleuse ; elle absorbe entièrement les forces de l'homme. Il peut encore chanter du» rant son travail ; mais sans cesse attaqué par de formidables génies, la prudence lui commande de rester perpétuellement sur ses gardes. Il n'a donc point de loisirs pour apprendre les secrets de l'art, pour enfanter ses pénibles et délicates menreilles. Grâce à Dieu ! la Belgique et la Hollande ne soutiennent point un aussi rude combat.

La sévérité du firmament a une dernière conséquence dmit nous toucherons à peine un mot ,

Gi HISTOIRE DE LA PEINTURE

laut elle est manîfesle. Durant uae grande partie de 1 année, les champs, les bois, les collines et les rivières présentent dans le Mord un aspect qu'ils n'ofFrent point ailleurs : ils fournissent aux peintres des tableaux d'hiver. L'art septentrional possède en propre ses efFets de neige, de brume, de lacs glacés, de forêts nues et blanchies par le givre, d effî*ayantes solitudes où rôde Tours polaire, où le triste lurab , placé comme une vedette sur les écueils, fait seul entendre sa voix lamentable, pendant de longues nuits qui paraissent ne devoir point finir, pendant des jours aussi longs, mais aussi funèbres.

Le climat exerce une action tellement vive, que, malgré la proximité de la Hollande et de la Belgique, malgré leur étroite surface, la diversité légère de température, qui nait de leur situation^ détermine dans leurs beaux-arts de grandes diffiél'ences. On remarque ent relies presque toutes les oppositions déjà indiquées entre l'Italie et les Pays-Bas. La peinture flamande, septentrionale eu égard à la France et aux deux Péninsules, est méridionale eu égard à sa voisine. Dans la première, on trouve encore de nombreux tableaipL d'histoire, une foule de toiles religieuses ; dans la seconde, elles disparaissent à peu de chose près. Les vues d'intérieurs, les paysages, les créations fantastiques, les jeux de la lumière, les perspectives désolées, les scènes de froid se multiplient ;

le genre, les natures mortes, prennent le dessus ; les cadres se restreignent, les fleurs s'épanouissent comme en un perpétuel mois de mai. Dans leurs compositions , Ley^de et Harlem déToilent parfaitement leur latitude ; avec des traits communs , les produits de Bruges et d'Anvers possèdent des caractères bien tranchés.

Ces différences ont elles-mêmes pour source des modifications analogues que présente la yie réelle. Sous la température plus froide de la Hollande, les maisons dcTiennent encore plus petites. Elles n'ont habituellement que deux ou trois croisées de front et deux étages. Les portes d'un grand nombre sont ai étroites, par exemple à Rotterdam, qu'un homme ordinaire y passe avec peine. On croirait Toir des logis en miniature. Dans les boutiques , un seul chaland peut quelquefois trouver place. L'ordre et la symétrie doivent donc y régner, ou elles seraient impropres au commerce, voire inha^ bitables. Cette exiguité, ce soin , la manière dont elles sont peintes, leur donnent l'apparence chinoise que signalent tous les observateurs. Au dehors, on remarque une grande parcimonie ou une absence complète d'ornements. L'architecture, forte encore sur le sol belge, meurt ou agonise sous les pluies de la Hollande. Le palais du roi , les hôtels des grands sont de véritables maisons , quant à l'extérieur ; le luxe et la richesse brillent au dedans. Les églises ne fixent 1. »

1 attention que par leur nudité : point de moulures, d arabesques, de festons, de bas-reliefe, ni de statues ; des murailles tristes, sans élégance ; rien n'y charme l'oeil , soit qu'on rôde alentour, soit qu'on en franchisse les portes. Le Hollandais ne comprend, n'éludie que l'art de rendre une demeure agréable aux locataires : cette demeure est pour lui, comme pour eux, un monde entier.

L'amour de la nature qui distingue les populations des Pays-Bas ' et spécialement les artistes de ces contrées, se manifeste avec plus d^énergie dans la plus septentrionale. Dès que l'on sort de France et met le pied sur le territoire belge, on est rayi de l'aspect qu'il offre. Au lieu de ces plaines sèches, où l'on ne découvre ni arbre ni buissons , où l'on a tout rasé, tout nivelé, où Ton éprouve le même sentiment que dans les déserte de l'Afrique , où les cabanes se dressent toutes seules au milieu des champs labourés , sans fleurs , sans jardins , sans gazon, sans verdure aucune , on aperçoit de frais districU , semés de haies, de taillis , de massife épars, de charmilles , de saules alignés , d'enclos pleins d'herbe ; la vue se repose sur de gracieuses chaumières qu'entourent des vergers , des plates-

' Pour prévenir toute incertitude, j'avertis le lecteur que, par le terme de Payê-Bas^ comme par celui de Néerlandej je désigne en même temps la Belgique et sa sœur du Nord. Le mot Néerlandaiê embrasse, dans ma pensée, les artistes des deux royaumes.

bandes, des pelouses, que le lys,rœillet et la marjolaine parfument, €[ue des troupes d'oiseaux chanteurs saluent et égaient de leurs mélodies. Çà et là une maison de campagne augmente l'opulence du tableau ; on admire ses profondes avenues, jaspées d'ombre et de lumière, ses troncs antiques , son splendide feuillage et ses viviers pittoresques. Eh ! bien , que Ton traverse le royaume, que l'on chemine dans la Hollande, le pays devient encore plus pastoral ; chaque cité, chaque bourg, chaque hameau a l'air d'une grande villa bâtie au milieu d'un parc et entourée de fleurs ^ les places , les rues mêmes sont couvertes d'arbres magnifiques et la nature empiète sur le travail des hommes. Les demeures agrestes des riches flattent l'imagination comme de vivantes églogues. La grille en fer ouvragé porte habituellement les noms de fantaisie donnés à ces bucoliques séjours. Ils s'accordent supérieurement avec les objets qu'ils désignent : Belle-vue, Paix des champs, Joie des roses, Voilée fleurie, Doux loisir. Sage retraite, sont Ite» plus ordinaires'. Un petit canal environne le jardm et lui sert de clôture ; de grands saules pleureurs y baignent leurs cheveux, des mourons d'eau s'épanouissent à la surface, de charmantes sarcelles naviguent au milieu des joncs. Le goût du peuple

' Les auberges, les guinguettes, situées hors des riUes, ont elles-mêmes pour enseignes des titres analogues.

bataye pour l'horticulture est célèbre depuis longtemps, et l'on connaît les folles dépenses des amateurs de Harlem pour les tulipes. Une si yive passion produit d'admirables efiFets : la pivoine, l'hortensia, l'anémone, la Terreine, la clématite, le chèvrefeuille et mille plantes rares séduisent le voyageur pensif : la brise lui apporte de douces émanations. L'antiquité est morte sans retour; les tableaux même qui l'inspiraient sont détruits :. les cygnes ont abandonné les flots de l'Eurotas et nichent maintenant sur les bords de la Tamise ; l'Arcadie n'est plus dans le Péloponèse, elle est en Belgique , en Hollande et en Allemagne.

Je ne poursuivrai point ce parallèle entre les deux portions des Pays-Bas, relativement à la température : il me suffit d'avoir esquissé les traits principaux.

Voilà de quelle sorte l'animosité même des pouvoirs générateurs enfante des beautés spéciales. L'âme se prévaut de la guerre que nous font les éléments et y trouve une ressource. Le génie procède comme la nature. Vu illustre poète donne pour devise à des conjurés : Par angu$ta ad atigu9ia. Le monde parait obéir à cette maxime. Tout y résulte de petits moyens, sans splendeur, presque misérables et cependant très efficaces. Des végétaux , de la chair décomposés soutiennent la vie de l'homme; une substance molle et frêle, le cerveau, lui permet de résoudre

mille éni{jme$, de pénétrer les plans du divin artiste : un baiser lui donne le jour, Thaleine d'une fleur peut le détruire.

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