‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 6 sur 91 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Influence du lol d« U Belgique et de U Hollande mr U peinlnre.

Si la température modifie le corps et Tâme^ il est inéTitable que la forme, les accidents, les qualités du sol les modifient de même plus ou moins. On a confondu cette seconde puissance avec la première. Elle est cependant très distincte par sa nature et par ses effets. Sous une latitude semblable , une différence de situation , de propriétés, de figure entre deux pays occasionne de grandes diffSérences entre les peuples qu'ils nourrissent. Les montagnards sont toujours sobres, fiers, indépendants : ils ont plus de force morale que les cultiyateurs des régions unies. Les plaines accoutument au luxe, à l'abondance; elles font redouter la guerre qui détruit les moissons, génc

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OU suspend les plaisirs, et les luttes intestines qui troublent le négoce. On ne m'objectera point que les hauteurs, en refroidissant Tair, chan^nt le climat, que ce changement seul produit les Tariétés qui distinguent les colons des terres plates et les tribus des terres élevées, car la diminution de la chaleur ne les engendre pas indépendamment de la forme du sol. La liberté, la brayoure et la tempérance ne signalent point les froides plaines du Nord comme les froides mon^ tagnes. Le voisinage de la mer rend infailliblement un peuple navigateur et le porte à se livrer aux échanges. La stérilité de la glèbe pousse les nations vers l'industrie ou les conquêtes. « Il faut bien, dit Montesquieu, qu'ils se procurent ce que le terrain leur refuse. La fertilité dun pays, ajoute-t-il, donne, avec l'aisance, la mollesse et un certain amour pour la conservation de la vie. » L'influence des lieux n'est donc pas la même que celle du climat : deux régions également distantes de l'équateur peuvent déterminer dans l'homme d'autres effets. Les populations qui les habitent, doivent alors à la température des similitudes, à la forme, à la position de leur patrie de graves dissemblances.

Non-seulement l'état originel , les qualités premières du sol modifient l'existence des nations, mais les changements qu'il subit ne demeurent point sans résultats. La culture des landes, la

disparition des marais, la coupe des bois, le creusement des ports, rétablissement des canaux et des routes déterminent de grandes métamorphoses sociales dans les contrées où ils s'opèrent. On a déjà iait plus d'une remarque à cet égard : en un pays couvert d'immenses forêts, de giboyeux étangs, rhomme est enclin à mener la yie errante du chasseur : il lui iaut, pour se nourrir, un largf; espace et il évite ses semblables. La difficulté des communications augmente sa solitude ; il se rapproche plus ou moins du sauvage. Les défrichements engendrent la sociabilité, l'industrie, le commerce, les mœurs sédentaires. Qui ne sait combien le percement d'une route agit sur les populations voisines? Non-seulement leur activité, leur richesse s'en accroissent , mais les idées du dehors font invasion chez elles. Les canaux et les ports de création humaine exercent une influence analogue. « Par leurs soins et par de bonnes lois, nous dit de nouveau Montesquieu, les hommes ont rendu la terre plus propre à être leur demeure. Nous voyons couler des rivières là où étaient des lacs et des marais : c'est un bien que la nature n'a point fait, mais qui est entretenu par la nature. Lorsque les Perses étaient les maîtres de TAsie, ils permettaient à ceux qui amèneraient de l'eau de fontaine de quelque lieu qui n'aurait point été encore arrosé, d'en jouir pendant cinq générations ; et comme il sort quantité de ruisseaux du

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mont Taurus, ils n'épargnèrent aucune dépense pour en foire venir de l'eau. Aujourd'hui, sans savoir d'où elle peut venir, on la trouve dans ses champs et dans ses jardins. Ainsi, comme les nations destructrices font des maux qui durent plus qu'elles, il y a des nations industrieuses qui font des biens qui ne finissent pas même avec elles. » Le sol qu'un peuple habite possède, on le voit, une double causalité, par sa nature primitive et par les transformations que le labeur y apporte. L'^atendement échappe-t-il à son action? La fetttaisie en est-elle indépendante? N'a-t-il aucune prise sur le talent? Je ne crois pas qu'un homme d'intelligence voulût le soutenir : la question posée de cette manière ne permet point le doute. Si l'état du firmament, si la chaleur plus ou moins grande de la température, exerce l'énergique puissance que nous avons constatée, nul ne prétendra que la terre et les formes dont elle occupe nos yeux ne possèdent pas leur efficacité relativement à l'esprit et à ses créations. Les montagnes, par exemple, sont mortelles pour les arts, mais propices aux lettres : pays généralement pauvres, ou l'on ne rencontre guère d'endroits fertiles, où le peuple satisfait avec peine ses premiers besoins, où il lutte sans cesse contre une nature indomptable, où les transports même sont difficiles, le luxe, le loisir, les recherches plastiques de l'imagination et du goût ne sauraient y naître et y pros-

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përer. Les hautes chaînes accablent d'ailleurs les artistes de leurs merveilles ; que seraient les plus beaux monuments auprès de ces masses sublimes et effrayantes? A quoi sert l'adresse du pinceau deyant de tels paysages ? Quelle figure ferait une statue parmi ces rocs monstrueux, parmi ces neiges éternelles et ces crêtes accidentées ? L'art , ayant pour base l'imitation, dépérit en fece d'un aussi écrasant 'modèle. La littérature seule peut dignement soutenir un pareil voisinage. La pensée de l'homme rivalise encore avec la nature, quand ses moyens matériels deviennent insuffisants. La science l'analyse, l'explique et la suit jusque dans l'immensité; la poésie prend son image à l'aide d'un instrument spécial, créé par nous et dont elle est elle-même dépourvue : le langage nous ouvre un champ d'idéalisation infini. Les Alpes, qui n'ont engendré ni peintres ' , ni statuaires, ni architectes fameux ont donné le jour à de grands écrivains ; Rousseau, M^^^ De Staël, Necker, Joseph et Xavier De Maistre, Bodmer, Salis, Jean De MuUer, l'admirable historien, Bonstetten, l'illustre Haller, Gessner, de pastorale mémoire, et l'auteur de Nouvelles Genevoises le démontrent surabondamment. L'Ecosse a produit une brillante troupe

* Les récents tableaux de MM. Didayr, Calaïue, Guigun méritent certes Festime des vrais jug;es , mais ne placent point ces artistes au premier rang. ^

de poètes, de narrateurs et de philosophes^ sans mettre au monde un seul artiste renommé. L'action de la forme géologique sur le talent me parait ici bien manifeste.

Les Pays-Bas nous présentent une configuration tout opposée, d'immenses plaines, des grèves unies, la surface la plus monotone et, dans quelques provinces seulement, de hautes collines. Nous devons chercher en quoi un sol et des aspects de ce genre ont modifié l'invention et l'exécution des peintres; mais, d'abord, il nous but envisager de plus près le terrain.

Les Pays-Bas, comme leur nom l'indique^ sont la partie la moins éleyée de l'Europe. Extrême limite, dernier prolongement des grandes plaines de la France et des grandes plaines de l'Allemagne septentrionale, ils sont en même temps les confins du vieux monde et le premier poste de l'océan , poste qu'il a délaissé, qu'il cherche à reprendre , que les hommes lui disputent et qui forme une espèce de région mitoyenne entre le continent et les eaux. Philippe II, dans sa colère de despote et de fanatique, les appelait la contrée la plus voisine de l'enfer. Ils présentent partout les traces de leur double affinité, de leur double origine. Les marbres , les granits , les schistes , les minéraux abondent au Sud et au Levant : c'est le tribut homogène de la terre. Plus loin se mêlent les alluvions de l'Europe et les sables du gouffre

indompté. Près du pays de Waes, si brillant et si fertile, commence, par exemple, une ion^e bande d'arène légère, qui ne se termine qu'aux environs d'Ypres. L'homme n'a pu triompher complètement de ce terrain opiniâtre ; des taillis, de noires sapinières y balancent dans maint endroit leur feuillage mélancolique. Les provinces de Limbourg et d'Anyers offrent à Tœil attristé des bruyères spacieuses, où quelques bestiaux se montrent seuls d'intenralle en intervalle. Les arbres du Nord y déploient aussi leurs formes sévères. Les dunes de la Hollande repoussent et bravent la culture. Des plaines fécondes et attrayantes longent ces mornes cantons : les pâturages , d'une beauté merveilleuse, y charment les regards : l'herbe en est si fleurie que l'on dirait un parterre, si épaisse qu'elle occupe presque autant de place et a presque la même hauteur, lorsqu'elle tombe sous le tranchant de la feux. Le houblon grimpe sur sa perche, les froments ondulent et se moirent , le lin agite son aigrette bleue, le chanvre darde autour de sa tige ses feuilles él^[antes et répand sa vive odeur. Des arbres fruitiers, le saule, le charme, le hêtre violet, dont l'obscur manteau ne semble pas naturel, des peupliers suisses à la verdure laineuse dominent ces plantes utiles et varient l'aspect des champs. La terre promise touche à la solitude ; on passe du désert aux magnificences de l'agriculture.

Mais si ces contrastes révèlent une lutte ancienne, dans d autres lieux la lutte est présente et se poursuit avec acharnement. Une portion de la Néerlande git au-dessous du niyeau de la mer, bien mieux, au-dessous du niveau des fleuves. Des digues les contiennent également. On ne peut se défendre d'une extrême surprise , quand on voit un courant d'eau plus élevé que le sol rouler entre un double talus et les embarcations naviguer à la hauteur des toits. Et ce ne sont point de faibles rivières, de maigres ruisseaux qui cheminent ainsi vers l'Océan. Des nappes efiFrayantes coulent de la même manière. Il me suffira de nommer TEscaut, lai^ et profond comme le Rhin. En Hollande, un ennemi plus formidable encore menace la terre. L'Atlantique soulève ses flots curieux et parait vouloir examiner les champs qu'on lui dérobe. Elle frappe à coups redoublés, elle frappe nuit et jour les obstacles qui l'arrêtent; sa voix terrible, incessamment grondante, proclame son immuable volonté de reconquérir ses antiques domaines.

Un tel pays semble avoir été disposé exprès pour rendre ses habitants laborieux et adroits. Une section du territoire leur présente le fer, la houille, le plomb, le zinc , le tnarbre, la pierre, les minéraux qui fournissent au producteur soit des instruments, soit des matières qu'il façonne. Les cascades, les ruisseaux de la même division ,

formant la partie montagneuse^ sont propres à tourner les roues des moulins, des scieries et des fabriques. Ce côté devait donc se livrer de préférence à l'industrie : c'est ce qui a lieu dans le Hainaut, dans les provinces de Namur et de Liège. Les plaines fertiles, en récompensant avec libéralité les efforts de l'homme, le poussent au travail. Enrichi, instruit par la culture, l'ambition le prend : il considère avec regret ces landes néfestes qui bornent son patrimoine et arrêtent soudain sa charrue. Un jour, le désir l'emporte, il essaie de féconder les bruyères ; comme il est habile, la tentative réussit, non point dans tous les endroits, mais dans un assez grand nombre pour lui donner du courage. Maint district sablonneux de la Flandpe est ainsi devenu productif. Là où le sol n'a point une hauteur suffisante, la crainte des inondations , les violences de la mer pendant les grandes marées contraignirent de bonne heure le peuple à se montrer ingénieux , actif, résolu et plein d'attention. En de pareilles circonstances, l'industrie et lagriculture devaient atteindre chez les Néerlandais une extrême splendeur. Aussi, quand Guichardin visita les Pays-Bas, fiit-il frappé d'étonnement. « Les Belges, dit-il, ont une grâce et une félicité qui leur est peculière; qui est d'in-> venter toute sorte d'instruments idoines, et ingé • nieusement dressez pour faciliter, abréger, et parfaire toute chose qu'ils entreprennent; voire

jusqu'aux utensiles de la cuisine : de sorte qu'ils tirent touts autres et mesme les estrangers à les admirer et à tascher de les suyrre, et imiter; prenans d'eux les palrons et exemples pour ce faire. Et par. ce moyen ^ ils dressent et ageancent leurs labeurs et ouvrages si commodément, et ayec telle et si grande facilité, et bon ordre, que les petits enfants de quatre à cinq ans d'aage, commencent à sçaToir gaigner bonnes tement leur vie *• »

Les Pays-Bas cependant ne triomphent pas si bien de l'eau qu^elle ne les envahisse et ne les baigne de tous côtés. Plusieurs grands fleuves de l'Europe se précipitent' vers ces contrées inférieures. La Meuse, le Rhin, l'Escaut, ta Lys et la Sambre y épanchent leurs flots et s'y endorment. On croirait que, dans ces terres plates .» ils ne savent quelle direction choisir : leurs ondes se séparent et fdrment des bras multipliés. Le Rhin, à deux lieues de son embouchure, près de Leyde, offre un spectacle étrange. Cet impétueux nourisson

■ Description de toats l«s Pais-Bas, aatrement appelles la basse Allmnaigne, par M. Loais Guicciardin, gentilhomme florentin, reveûe et augmentée de nouveau plus que de la moitié par Tauteur me^me, et traduit d*italien en langue fninçoise, par F. De Belle Forest, Comraingeois, 158 L — ?oilà le titre complet de cette belle édition, imprimée à envers par le célèbre Plantin et enrichie de gravures enrienses.

des Alpes, que Schaffhouse yoit bondir sur ses rocs, dans une espèce de délire juvénile, qui gronde, se h&le encore sous les murs de Strasboui^ et les pampres du Rheingau , qui étale si fièrement sa nappe devant Mayence et Cologne, ralenti désormais par l'âge, affaibli par de nombreuses saignées, reste pour ainsi dire immobile et croupit à l'ombre des joncs : la prèle des marais pavoise ses bords, la lentille d'eau verdit toute son étendue, et rim* monde grenouille y coasse paisiblement sur un bateau défoncé que rongent les insectes. Aux lits naturels de Fhumide élément se joignent les lits artificiels des canaux. Partout ils sillonnent les terres, soit qu'on les ait d'abord creusés pour assainir les environs, soit qu'ils eussent uniquement pour but de faciliter les transports; nul véhicule n'est, en effet, aussi commode et aussi peu dispendieux qu'une grande barque. Tant d'issues, d'ouvertures augmentent l'indécision des fleuves. L'étemel océan réclame d'ailleurs sa part. II inonde les provinces, dès qu'il le peut, et exerce impitoyablement ses droits. Il envahit la Zélande, la Hollande proprement dite, assiège la Frise et lea côtes de Groningue, pénètre même dans le Brabant septentrional et grossit les fleuves jusqu'à vingt lieues de leur embouchure. L'eau circule donc sur tous les points du pays, devant lequel la mer déploie son immensité.

Cette multitude de fleuves, de rivières, d<e

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canaux, de lacs et de golfes, celte proximité de TAtlantique sont aussi iavorables au commerce, aux échanges que les traits précédemment indiqués Tétaient à Tagriculture et à Tifidustrie. Dans le pays, un cheval ou un homme remorque de lourdes charges qui fatigueraient vingt voitures. Ce moyen de transport est tellement économique et avantageux que les chemins de fer eux-mêmes ne parviennent pas à le supplanter. Au dehors, l'océan charriait, dès le XIY^' siècle , les produits de l'adresse flamande sur tous les rivages connus. Les matières précieuses des empires lointains affluaient également dans les cités néerlandaises. Nulle ressource ne leur manquait donc : Topulence devait s'y fixer très vite et y maintenir son règne. Or, c'est un fait indubitable que les arts ne praspèrent point sans la richesse. La masse des hommes pourvoit d'abord à ses premiers besoins, puis s'occupe de ses plaisirs, puis ambitionne le luxe, puis contente ses moindres caprices, et enfin, lorsqu'elle s'est bien repue, bien lassée, bien amusée, l'ennui et la fatigue lui conseillent de chercher des distractions nouvelles. La poésie, jouant alors son rôle, égaie ou attendrit les multitudes. L'art, si indispensable aux âmes d'élite, est pour la foule la dernière des superfluités. Propice à l'acquisition, au développement du bien-être et de l'opulence, la Néerlande favorisait donc aussi la peinture qui orne les demeures ,

charme les yeux et retrace les différentes scènes de la TÎe.

Maïs le territoire de la Belgique et de la Hollande a exercé une influence plus directe. La partie montagneuse a enfenté le paysage, production moderne que les anciens ne connaissaient pas. Van Eyck place toujours dans le fond de ses tableaux de grandes collines dont une riyière baigne le pied. Elle ne coule point de droite a gauche, ni de gauche à droite, mais s'éloigne perpendiculairement aux premiers terrains; elle fait ensuite un détour et se cache derrière les hauteurs. Une Tille anime ses bords; un pont gothi-* que , a^ec des fortifications , en réunit les divers quartiers. Le peintre a eu la patience de dessiner les maisons Tune après Tautre ; c'est une élégante et naïve miniature. Les coteaux ont un riant a»* pect et le travail les a fertilisés jusqu'à leur cime. Le fleuve me parait être la Meuse ; les brillantes éminences, fraîches comme des jardins, sont celles qu'il divise, non pas dans la province de Liège, ou abondent les rochers , les plateaux inféconds , les bruyères et les forêts du Nord , mais dans le Lim* bourg, vers Maestricht et Maseyck, où elles s'arron* dissent et s'abaissent, devenant ainsi propres à la culture. Ni les Flandres, ni Bruges ne pouvaient certes lui offrir des perspectives analogues. Il retraça donc toute sa vie les images qui avaient occupé ses yeux durant son enfonce et charmé sa

première jeunesse. Il revoyait en esprit les sites agrestes devant lesquels son ame s'ëtait pénétrée d'admiration pour la nature ; il donnait à ces lieux chéris une seconde existence par la vertu de son pinceau magique. Peut-on dire que le même sentiment ne Tait pas entraîné vers le paysage, ne lui ait pas fait chercher les moyens de rendre les scènes qui enchantaient sa mémoire et agitaient son cœur? Doux souvenirs d'un temps qu'on regrette , quel homme osera nier votre puissance ! Bêlas! les artistes ne sont-ils pas ceux que vous troublez le plus !

Presque tous les disciples de Van Eyck ont imité son exemple et orné leurs tableaux, quand ils l'ont pu, de gracieux paysages. Antonello da Messina, quoique Italien d'origine, suivit, à cet égard, les traces de son maître : il adopta seulement une couleur plus chaude et répandit une plus abondante lumière sur les points de vue qu'il copiait ou imaginait. Ainsi se trouva fondé un genre important que l'art ne peut abandonner, qui est une des gloires de la Néerlande et a produit des merveilles dans cette pastorale contrée.

Les montagnes du pays de Namur ont donné le jour aux premiers peintres modernes qui aient traité le paysage comme une œuvre indépendante. Plusieurs tableaux de Hemling, et surtout de Schoreel , nous montrent déjà les figures à l'état d'accessoire, ou, pour m'exprimer en d'autres

U HISTOfRE DE LA PEINTURE

termes , occupaDt moins de place que les objets inertes. Le célèbre Patenier, de Dinant, et Henri De Blés, né tout auprès, à Bouvigne, affranchirent complètement la nature. Les vallons, les hauteurs, les bois , les prés, les ruisseaux devinrent l'unique sujet de leurs toiles. Par leur façon d'exécuter cependant , ils se rattachaient encore au style de Van Eyck. Schnaase, dans ses Lettres sur la Belgique ei fa HoUa^ide % caractérise ainsi leur manière : €c Quoique le paysage soit le but principal de leurs effioris , ils ne lui donnent point une vraie consistance ; la multiplicité des détails efface , chez eux , la teneur de l'ensemble. Les arbres et les champs sont peints avec beaucoup d attention et d'élégance : on dirait , à la finesse exagérée de leur touche , que Ton doit pouvoir compter les brins d'herbe et les feuilles. Des objets de toute espèce occupent leurs seconds plans, rochers et prairies , moissons et ibréts : ils sont très nets, sans accord, baignés d'une lumière éclatante et variée. Le plaisir superficiel que cause cette splendeur générale est le seul intérêt du tout. »

Leur contemporain, Lambert Lombard, né à Liège, montre, comme eux, un grand amour pour la nature et peint les scènes magnifiques de sa patrie. On n a pas une assez haute idée de son

■ Niederlândîsche Briefc.

talent. J'ai vu dans le château du roi de Hollande^ à La Haye, parmi les ouvrages que le prince actuel y a rassemblés avec tant de goût , deux compositions tout-à-iait brillantes de cet ingénieux artiste. L'une est consacrée au désastre de Pharaon et de ses troupes^ engloutis par la mer rouge : des collines pierreuses, sans végétation, bordent I élément implacable : Tonde et le sol i*éunis forment un paysage très distingué , où Igs détails ressortent peut-être encore d'une manière hyperbolique. La seconde toile n'a point le même début : elle représente un homme endormi auquel apparaît une vision. Sa figure et celles des anges possèdent une vraie beauté , mais ce n'est point là ce que le morceau ofiFre de plus remarquable. Derrière le songeur, on aperçoit un immense terrain éclairé par la lumière du soir; de Fortes côtes s'élèvent à droite; à gauche, s'étend une plaine ondulée ; un fleuve , surmonté d'un pont, coule dans Tintervalle. L'ensemble est harmonieux, les tons, les lignes s'accordent fraternellement. La campagne a , d'ailleurs , une expression de repos et de solitude, qui charme bien vite le spectateur. C'est la tranquillité du jour expirant, c'est la mélancolie des ombres naissantes : Thtibile peintre a choisi l'heure poétique où l'ame , bercée entre la veille et le sommeil, devient le plus facilement la proie des chimères.

Les localités montagneuses de la Belgique ont

M fllSTOmE DB LA PEINTURE

eu, comme on voit, Thonneur insig^ne d'enfanler le paysage. Grâce à elles, Tunivers put désormais se réfléchir dans un brillant miroir. La nature paraissait les avoir créées pour cette fin ; car , si les hauts sommets, les vastes roches , les glaciers éternels défient le pinceau et arrêtent le talent , les collines d'une moyenne élévation l'inspirent et lui fournissent d'agréables points de vue , sans le désarmer par leur étonnante splendeur.

Les autres cantons des Pays-Bas ont néanmoins produit un bien plus grand nombre de peintres. Ils abondent surtout dans le voisinage de la mer et près des fleuves, non loin de leur embouchure. Bruges, Anvers, JVlalines, Dordrecht, Rotterdam, Deift, La Haye, Utrecht, Leyde, Harlem, Amsterdam, Alkmaar, Enkhuysen, Zwolle ont été, pour ainsi dire , les chefe-Iieux du génie en ces contrées : Embden, appartenant au Hanovre, mais hollandaise d'aspect, de mœurs, de position, termine la série : Bakhuisen y a vu le jour et promené ses regards sur la triste baie qui déroule à côté ses sables ternes^ ses flots pâles, ses grèves indécises.

L'uniformité de ces vastes plaines a dû concourir avec certains effets de la température décrits par nous, à rendre coloristes les peintres flamands et hollandais. Point de grandes lignes, point d'horizons majestueux, point de vallées

profondes, ni d'attrayantes ou subltoies perspectîyes. Un sol plal, où rampent, les fleuves, des côtes plates, où la vague se traîne; partout la monotonie de la mer pendant son repos. L'absence de formes générales qui prêtent au dessin dirigea et fixa l'attention des peintres sur la couleur. C'était le principal attribut que la nature oSnt à leurs yeux ; ils s'en occupèrent et le retracèrent de préfiérence '.

La même cause a engendré un second résultat r ne pouvant copier de grands ensembles, de larges vues, la peinture a donné tous ses soins aux détails; les moindres objets lui ont sufli pour composer ^es tableaux : une vache dans un pâtu*» rage, une barque sur un fleuve, un hallier près d'un chemin , une maison au bord de l'eau , un animal mort, un bouquet de fleurs. Les artistes qui exécutèrent des scènes moins restreintes en avaient été chercher les modèles hors du pays , comme Everdingen , les frères Both , Moucheron , Berghem, Karel Dujardin, Savery.et Paul Bril. Encore ces hommes mêmes sont-ils fidèles à la tendance que nous signalons , quand ils retracent des formes indigènes. Souvent l'on demeure étonné, lorsqu'on songe aux frêles éléments dont les peintres néerlandais tirent de magnifiques

' Cette observation appartient à Schiiaa»c ; voyez ses L^iirêi nèerhmdaiu^

yO HISTOIRE DE LA PEINTURE

èemble lui-même la proie des flammes. La mobile structure qui renvironne croule à chaque souffle du vent. L'onde des ports, des canaux^ de la mer et des golfes répète son image; les agrès des des nayires se détachent sur le ciel radieux : une pompe souveraine éblouit le spectateur. Hemliug se plaisait à peindre les soleils couchants de la Néerlande : Isaac Van Ostade affectionnait leur rouge lumière; M. Yerstolk^ de La Haye, possède un merveilleux crépuscule de Saftleven : Rembrandt aimait les dernières lueurs du jour de sa patrie et en éclairait presque tous ses tableaux , comme la fameuse toile du Bon Samaritain.

Mais, quels que soient les attraits de la nature en Belgique et en Hollande , elle ne satisfait pas complètement les peintres. Il lui manque toujours la variété des lignes et la grandeur des points de vue. Le paysage réclame des formes plus hardies, plus somptueuses. La majorité des artistes néerlandais qui ont reproduit Tunivers de préférence à l'homme, ont donc cherché ailleurs des perspectives moins étroites. Roland Savery alla dans le Frioul copier des sites poétiques ; Schoreel , dans la Judée ; Berghem, les frères Both, Karel Dujardin, Pynaker, Paul Bril, Asselyn, Moucheron parcoururent et dessinèrent l'Italie; Hemling, Saftleven , les bords du Rhin ; Huysmans, les bords de la Meuse; Everdingen, la Suède et la Norwége. Ruisdael nous montre des collines boisées, des

torrents, des cascades blanchissantes, dont la Hollande n'a pu lui fournir le type. Wynants, Hobbema, Wouwerman ont été les plus fidèles aux scènes de leur pays. Les autres partagèrent leurs efforts entre le sol natal et les réglions lointaines. Un district de la Hollande les a surtout occupés : un g^rand nombre de ces peintres y ont ▼u le jour ; il possédait en conséquence leur affection et se distingue d'ailleurs par des traits originaux : c'est la langue de terre qui règne depuis Delft et La Haye jusqu'au-delà d'Alkmaar : l'océan la borne à l'ouest, la mer de Harlem et l'Y grec désignent sa limite orientale. Des dunes- sablonneuses la protègent contre la mer ; ces groupes de monticules funèbres ont tantôt une demi-lieue, tantôt une lieue de largeur. Toute culture y échoue, si ce n'est en de rares endroits où poussent, dans les bas-fonds, quelques pommes-de-terre et une herbe frêle tondue par les troupeaux. On ne Toit ailleurs que des pensées à la tige maigre, aux pétales presque diaphanes , la crassule dorée, le blanc mille-feuille, le romarin , la légère scabieuse et le gallium verutn^ dont l'odeur épicée , mais attrayante, parfume la solitude. Elles ont donc un aspect sévère qui frappe l'intelligence. A côté, l'on trouve de belles prairies, de grandes avenues, des bois splendides, comme celui de La Haye, et mainte retraite, où les arbres et les fleurs se disputent le sol. Plus loin .serpentent les

bords marécag^eux du lac de Harlem et de l'Y grec, puis les flots apparaissent au levant, comme à l'occident. Cette province a donc une physionomie très variée qui explique pourquoi tant d'habiles paysag^istes l'ont rendue célèbre. Mais, quoique favorable à leur genre d'études, nous avons vu qu'elle ne leur a pas suffi et ne devait point leur suffire.

La redoutable mer produit un bien autre efiei sur l'imagination : elle la contente et au-delà; son étendue , sa véhémence la surprennent et la mettent en défaut. Elle ne trahit donc jamais le talent, car elle égale les plus hautes inspirations. Dans les royaumes qu'elle baigne, elle exalte les poètes : elle a fourni à la littérature anglaise de brillants morceaux, d'illustres ouvrages*. Peut-on rien lire d'aussi prodigieux que l'apostrophe de Byron aux vagues sans limites? Qu'on me permette de traduire cette marine versifiée par un grand génie; elle montrera quel enthousiasme provoque la mer et nous expliquera certains faits que nous allons bientôt mentionner.

« Roule , ô profond Océan , roule tes vagues d'un sombre azur ! Dix milles flottes te labourent en vain : l'homme couvre la terre de ruines , sa

* Faut -il citer les romans de Cooper, le Pirate de Walter Scott et son Antiquaire , le Naufrage de Falconer, le T^ieux tnarin de Coleridge, etc.?

domination expire sur tes grèves ; sur la plaine liquide, tous les naufrages sont ton œuyre; ses destructions n^ impriment aucun vestige, hormis la sienne, lorsqu'il y tombe comme une goutte de pluie et que, bercé quelques minutes, il disparait en gémissant dans tes gouffres , lais^nt à peine derrière lui quelques bulles , sans cercueil , sans lombeau, sans glas mortuaire et sans souvenir.

» Ses courses ne frayent pas de sentiers dans tes domaines, tes champs ne sont pas une proie pour lui ; tu te soulèves et le rejette loin de toi. Tu méprises la vile puissance qu'il exerce en ravageant le monde ; tu le repousses de ton sein vers les nues et tu le lances , tremblant au milieu de ton écume folâtreet hurlant une prière à ses dieux, dans un port, dans une baie prochaine, qui excite peut-être sa misérable espérance, puis tu le brises contre la terre ; qu'il y demeure étendu !

>i Les armements qui foudroient les murs des cités de granit, remplissent les nations de terreur et font pâlir les princes dans leurs capitales , ces léviathans de chêne , dont les larges côtes enhardissent leur vain et débile créateur à se nommer roi de l'océan et arbitre de la guerre , ce sont tes jouets; ils se fondent, comme des flocons de neige, dans le tourbillon de tes lames, qui dévorent aussi bien l'orgueilleuse Armada que les dépouilles de Trafalgar.

» Tes rivages sont des empires où tout a changé,

exceplé toi-même : l'Assyrie , la Grèce , Rome et Carthage , que sont-elles devenues ? Tes flots les rongeaient quand elles étaient libres : combien de tyrans les ont gouvernées depuis! Leurs bords obéissent à des étrangers, autrefois escIaTes ou sauvages; leur décadence a métamorphosé des royaumes en déserts. Il n'en est pas ainsi de toi, que rien ne change, sauf le caprice de tes vagues joyeuses : le temps n'imprime aucune ride sur ton front d'azur. Tel que tu étais à l'aube de la création , tel tu roules maintenant.

» Glorieux miroir , où la forme du Tout-Puissant se réfléchit dans les tempêtes ; calme ou furieux , par la brise , par le vent et par Forage , glaçant le pôle ou te soulevant d'un air sombre au milieu de la zone torride; immense, infini et sublime ; image de Tétemité, trône de l'Invisible ; c'est de ta iange que sont pétris les monstres de Tabime ; chaque climat t'obéit : tu t'avances terrible , impénétrable et solitaire.

» Et je t'ai aimé , Océan ! et le plaisir, la récréation de ma jeunesse était de me laisser emporter sur ton sein, comme ton écume ; dès mon enfance, je jouais avec tes brisants; ils étaient un délice pour moi : et si la mer fraîchissante les environnait de terreur, c'était une crainte agréable, car j'étais presque ton fils , et j'avais confiance dans tes vagues, ou prochaines, ou éloignées, et je posais ma main sur ta crinière ainsi que je le fais actuellement. »

La poésie, on en conviendra, ne peut tirer de 8on luth des accents plus divins , ni rendre avec plus d'éloquence la majesté des flots. G>mment les artistes des Pays-Bas , de la Hollande surtout qu'ils pressent et envahissent, seraient-ils demeurés froids devant un pareil spectacle ? Aussi ont-ils éprouvé , en (ace de la mer , des transports non moins vifs que Byron. Plusieurs passages de leurs biographies le constatent.. Non-seulement Ludolf Bakhuisen restait en admiration des jours entiers sur les bords de l'océan , mais il aventurait son existence pour le mieux connaître et le mieux peindre. Quand un orage s'y déchaînait , que les matelots efiPrayés gagnaient les ports, que les mouettes elles-mêmes cherchaient un abri, on le voyait monter sur une barque et se livrer à la tourmente. Bercé par les vagues furieuses, mais tranquille dans sa joie, il observait leurs chocs^ leurs ondulations, leurs tourbillonnements , leurs volutes, il les regardait s'écrouler, se tordre et se fondre en écume ; il admirait leurs bonds tumuin tueux sur la plage et contre les pointes des récifs. On tremblait pour sa vie, mais l'artiste inspiré ne songeait qu'à ses tableaux '.

Guillaume Van de Yelde , le père , aimait tant à dessiner les luttes maritimes, qu'il s engageait au

■Arnold Houbraken, De grooie sckoutcburgh der neder^ lantMcke kimsiêchilders en 8chi!derê$$ên ; 11^ deel.

fbri des actions les plus acharnées , dans le seul but de les reproduire. L'amiral Opdam s'étonna de Toir un homme affronter la mort par simple amour de la peinture. Il dîna sur le vaisseau du grand capitaine en 1665 : peu de temps après que Van de Yelde eut quitté le bord, le feu prit aux poudres et le bâtiment disparut sous les flots. Les états de Hollande employèrent officiellement son crayon; ils le chargèrent de reproduire les batailles narales pour qu'ils pussent mieux s^en rendre compte. Une frégate légère lui était consacrée; elle le portait aux endroits qu'il jugeait iaTorables, tantôt demeurant immobile et tantôt le promenant sur le théâtre du combat. Il vit de la sorte rhéroïque mêlée des 11, 12, 13 et 14 juin 1 666 , où Ruyter et Monk firent des prodiges : Guillaume en retraça les plus brillantes circonstances '.

Un autre artiste donna des preuves bizarres de son goût pour l'humide royaume. En 1695, il acheta trois mille florins, à Londres, un petit navire qu'il habita dès lors avec sa femille. Il y transporta ses biens^ l'arrangea comme une mai* son et l'orna de tableaux qu'il avait peints luimême ou qui attestaient par leurs qualités une illustre origine. Voulant regagner la Hollande, il lança le paisible esquif sur la mer. Une tempête

« Honbraken; !•*• dcel.

ayant soulevé les flots, il courut les dangers les phis extrêmes. La raiale démâta son embarcation, les Tagues la poussèrent contre un banc de sable , où elle fut brisée. Les matelots le sauvèrent, lui et les siens, mais Tonde écumante dévora sa fortune : un petit nombre de pièces d'or que sa fille , par un grand bonheur, avait cousues dans sa ceinture, les préservèrent seules d un dénuement absolu. Ils atteignirent ainsi Rotterdam : Jean Griffier (c'était le nom du peintre) demeura tranquille un certain espace de temps ; bientôt, néanmoins , il s'ennuya de vivre à terre. L'occasion s'étant alors offerte d'acheter un autre navire , un peu délabré sans doute, mais qu'il préférait encore aux plus somptueux châteaux, et ne devait point d'ailleurs payer immédiatement, il eut hâte d'y établir sa résidence. Il le fit distribuer, puis commença une vie errante ; il flottait d'Amsterdam à Enkhuysen, de Hoorn à Dordrecht. Il faillit encore périr devant cette dernière cité. Peu instruit dans iart de la navigation, et occupé, selon toute vraisemblance, d'une peinture qui lui plaisait, il échoua sur un banc de sable : il y resta huit jours et y serait mort d'inanition peut-être , si une grande marée ne fût venue à son aide. Quand il eut satisfait son humeur vagabonde pendant plusieurs années, il conçut le désir de revoir T Angleterre. Mais averti par sa précédente catastrophe , il ne voulut point risquer le sort de sa famille et, après

l'avoir confiée à un vaisseau ordinaire, il entreprit seul le voyage dans sa mobile demeure. Cette fois^ le destin, touche de sa persévérance, ne troubla pas l'expédition; il arriva sans dommage à Londres et y finit sa carrière en 1718*.

L'amour enthousiaste que l'élément farouche inspire aux Hollandais explique la beauté de leurs marines. Ils ont su, mieux que les autres nations, reproduire les aspects variés de l'onde amère. Et pourtant , il faut le dire, l'abîme na plus toute sa grandeur le long des côtes de Hollande. J'ai fiait de longues marches sur ces tristes rivages que battent des flots incolores. Une solitude profonde régnait autour de moi : nul autre bruit n'arrivait à mon oreille que le son léger des coquilles rom-pues et le murmure de la vague expirante. Je n'éprouvais pas néanmoins ce sentiment de l'infini qui agite si étonnamment le cœur de l'homme. Sous un ciel blafard, près d'une terre sans collines, borné par des grèves fuyantes et mortes', l'océan avait perdu sa majesté. Sa face n'était plus éloquente et les visions de Dieu n'y apparaissaient

■ Campo Weyerman.

* On ne voit sur les sables de la Hollande ni mollusques, ni coquillages vivants , ni étoiles de mer, ni crabbes, ni goémons , ni plantes d'aucune sorte. Les oiseaux ne trou* Tant pas de nourriture s*en éloignent ; c*est une image complète de la désolation et de la stérilité.

pas. Le moderne Schotel a très bien rendu ces mers Imdes, ces plages infécondes, où Tâme se sent comme prise d'une subite défaillance.

Les pages précédentes ont montré comment s exerce Faction des lieux. Elle opère directement ou indirectement: ils fournissent, dans le premier cas, des modèles aux peintres ; les tableaux consacrés à la nature sont le domaine spécial de leur influence. La Hollande ayant surtout cultivé le paysage, nous avons surtout parlé d'elle depuis le commencement de ce chapitre. Ses toiles forment un panorama du pays , en même temps yaste et détaillé. Dans le second cas, la virtualité des lieux imprime à l'art une certaine direction, comme nous l'avons vu pour la couleur, ou amène des circonstances dont les unes lui sont propices, les autres funestes. La richesse des Pays-Bas nous en a (^rt un exemple. Le sol néerlandais a cela de pernicieux qu'étant ouvert de toutes parts, on l'ai vahit trop aisément : on l'a surnommé le champ de bataille de l'Europe ; triste condition pour la peinture et ses sœurs, qui ont besoin de rêverie , de calme et d'opulence!

Nous avons remarqué entre les tableaux flamands et les tableaux hollandais certaines différences provenant du climat. Celles qui proviennent du terrain sont plus nombreuses : le lecteur en a, sans le moindre doute, observé déjà quelques-unes dans le nombre des traits signalés jusqu'à présent. 11 faut compléter ce parallèle.

iùO HISTOIRE DE LA PEINTURE

La Belgique est la portion la plus fertile, la plus riche, la plus vivante des Pays-Bas. L'eau n'y pénètre et n'y séjourne pas autant que dans la Hollande. Elle a pu, en conséquence, parrenir la première à un état de prospérité assez grand pour que l'art fleurit chez elle : deux écoles l'illustré* rent avant que Leyde et Harlem eussent enfanté leurs hommes supérieurs. L'abondance des approvisionnements y communique à la population une fougue et un amour du plaisir que Ton ne retrouve point sur la terre des canaux. La verve déployée par Rubens, Jansens, Crayer, Jordaens, Van Thulden, Érasme Quellin, révèle Texubé* i*ance de la force. Les kermesses de Teniers, les orgies de Brauwer et de Craesbeke , de Ryckaert, de Tilborg et de Molenaer expriment le bien-être et la jovialité. Dans les tableaux de Van Eyck, de Hemling et de leurs contemporains, on admire la paix profonde, le sentiment d'aisance, de bonheur facile empreints sur les visages comme sur les accessoires. Les douleurs d'une pénible existence n'y ont pas laissé de traces.

La Hollande ne doit presque rien à la nature : c'est une conquête et une œuvre de l'homme. Les polders, ou terres environnées de digues, qui forment encore une exception en Belgique, composent là le sol ordinaire. Des fossés pleins d'eau les coupent dans tous les sens : la mauve , le fenouil , la splendide aparina croissent sur les

FLAMANDE ET HOUANDAISE. iOl

bords; les joncs, les roseaux, la ciguë aquatique, dans le lit même. Par intervalles, ils s'élargissent etdeTiennent de petits étangs : des essaims de libellules y dansent au milieu des herbes. Si loin que portent les regards, on n'aperçoit que le vert pâturage, des lignes de saules, des touffes d'aulnes et des bouquets de bois : les vaches, les moutons, les chèvres, quelque pâtre ou quelque laitière animent et varient seuls le tranquille tableau. Çà et là un moulin conique tourne au souffle humide du vent : il pompe l'eau surabondante et prévient les inondations. A peine le jour baisse-t-il que, même dans le fort de l'été , une blanche vapeur s'exhale des prairies : elle flotte devant les objets sans les cacher : son voile diaphane poétise et adoucit les lointains. Quand on n'a pas vu la Hollande, on est tenté de croire que les peintres du lieu exagèrent la perspective aérienne : ils ne font pourtant que reproduire cette vague brume au sein de laquelle tout parait plus éloigné.

Une terre aussi factice, qui met l'homme dans un état de lutte perpétuelle , développe en lui la patience et la résolution. L'histoire des Hollandais prouve que ces qualités les distinguent. Le courage, l'attention et la prudence font une partie essentielle de leur caractère. Leurs tableaux possèdent des mérites analogues. L'emportement , I audace de la Flandre ne s'y montrent plus. Un soin continuel, une fine exécution en tiennent

iOS HISTOIRE DE LA PEINTURE

Heu. Le peintre ne s'abandonne pas à sa Yenre : il la domine, la contient et la juge, de peur qu'elle ne Tëgare. Il calcule son œuvre et mesure ses moyens, puis, le travail commencé, n'épargne pas ses efforts. Comptant sur son génie bien moins que sur sa persévérance, il aborde tous les détails , il s'obstine et ne veut rien omettre. Des prodiges naissent alors sous son pinceau, comme le témoignent les œuvres des Breughels, de Mieris, de Van Ostade, de Gérard Dow, de Terburg, de Van Huysum, de Paul Potter, de Weenix , de Metzu , de Poelenburg , de Van der Werf et autres artistes, qui peignaient avec une patience toute chrétienne, si Ton n'aime mieux dire une patience hollandaise.

On trouve sans doute un grand fini dans le style de Van Eyck et de ses disciples, dans les peintres italiens jusqu'à Raphaël et dans les vieux tableaux de Cologne. Mais l'art de Giotto ayant débuté chez les modernes par la miniature, le soin que réclame ce genre, les habitudes qu'il donne me semblent expliquer la manière laborieuse des premiers artistes. Une diligence hyperbolique signale d'ailleurs tous les débuts féconds : cest une sorte de naïveté qui disparait, quand l'adresse augmente. Peu sûr de lui-même, le talent s'applique d'abord de toutes ses forces : comme il aspire sincèrement à la beauté, il ne veut point qu'elle lui échappe par sa faute. Lorsque l'habi-

tude Ta rompu au trayaîl , il procède plus largemeot, s'occupe moins du détail et pense dayantage à Tensemble. Il déploie la ferme yijj^eur du mérite expérimente. C'est ce qui eut lieu en Italie et en Belgique. La Hollande, au contraire, n'a jamais abandonné ses goûts minutieux. Un motif spécial doit expliquer ce fait : il a pour cause la nature du sol bataye et ses résultats psychologiques.

Le pays nétant point labouré, en général, et n'offrant que des herbages où paissent les troupeaux, ceux-ci fixent constamment les regards. Ces interminables prés commencent sur la riye gauche de l'Escaut, en face d'Ânyei*s : là aussi commence la peinture du bétail , ayec Snyders , Jean Fyt et les paradis de Breughel de Velours. En Hollande, Berghem, Wouwerman, Paul Potter, Cuyp , Henri Roos ' , Pynaker , les Van der Does, Jacques Stry et un grand nombre d'hommes moins fameux onl consacré leur palette aux animaux yiyants. Le gibier, qui peuple les dunes et les bois, les étangs et les marais, inspira, selon toute apparence, ayec d'autres raisons déterminantes que nous ayons mentionnées ou mentionnerons plus tard, le désir de copier les animaux morts. Jean Weenix et Hondekoeler ont su déployer une adresse peu commune dans ces étroites

' Henri Roos était né en Allemagne, à Otlerbarg, mais il étudia sept années à Amsterdam, où il forma son talent»

limites. Le goût des Hollandais pour les tableaux de fleurs s'explique de lui-même, après les remarques déjà laites par nous.

L'humidité exeessiTe de la Hollande, sa position critique, son sol partout effondré augmentent la tristesse qu'y répand le climat. Guichardin affirme d'un air très sérieux que le pays entier flotte sur l'eau comme une barque. La chose est difficile à croire, mais l'on éprouve dans cette région noyée un sentiment d'où a pu naître une telle feble : on s'imagine habiter un navire et l'on est pris d'un sourd malaise, d'une vague inquiétude. Pendant les mois les plus chauds, pendant les jours les plus purs de l'été , si le vent change tout à coup et souffle du nord, on se trouve au bout d'une heure en plein décembre. Une bise glaciale vous refroidit le corps, et vous chagrine 1 ame par son mur^ mure. Des nuages profonds voilent le soleil, un épais brouillard inonde les campagnes. Du haut d'un pyroscaphe, la scène est vraiment lugubre. Vous n'apercevez au loin qu'une onde terne et des côtes à demi efiacées. Un bâtiment vous apparaît çà et là dans la brume ainsi qu'un vaisseau-fantôme. Des centaines d'oiseaux, mouettes, pétrels, grues et plongeons, s'envolent en criant des iles basses que la marée envahit, et n'abandonne qu'un petit nombre d'heures. Vous cherchez des yeux les phoques, les lamentins du cercle polaire et le morse aux dents gigantesques. Il n'est donc pas

surprenant que les toiles des Hollandais expriment pour la plupart une sombre mélancolie. Les dunes de Wynants et d'Adrien Van de Yelde, les eaux de Goyen, les sites de Ruisdaël, les ibréts du nord, les chutes d'eau, les clairières mystérieuses qu'affectionnait Eyerdingen, plusieurs toiles peintes par Wouwerman et Adrien Van der Neer jettent le spectateur dans de funèbres méditations. II reste pensif devant ces nues orageuses sur lesquelles se détachent des arbres morts, devant ces chemins boueux que gravissent si péniblenoient les journaliers, devant ces buissons humides que fouette la tempête, devant ces blêmes perspectives où l'œil s'égare de tristesse en tristesse et ne découvre pas la moindre lueur d'espoir, tant rhorizon est immuablement sinistre! Le coloris même a pris la teinte la plus morne que l'on pût choisir. Malgré la fraîcheur de la verdure en Hollande, presque tous les artistes du pays n'emploient guère que le bistre, le roux, le brun et le jaune terreux : un invariable automne flétrit dans leurs tableaux la parure des bois; on dirait que le feuillage y pousse avec une nuance sépulcrale et tourne en dérision le printemps de ces plages livides.

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