‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 7 sur 91 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

InflneiiM de la raoe tor U peiotare «a BeJgMpM et «a HoUaiide.

L'homme existe ayant que le climat et le sol agissent sur lui pour le modifier : il a une constitution, des forces originelles, dont les causes externes et internes changent bien les résultats , mais dont elles ne sauraient changer la nature. La matière qui nous occupe peut nous en fournir une preuve. Qu'un artiste yiye au Sud ou au Nord, ses tableaux n'offriront point les mêmes caractères : la température de sa patrie le jettera dans une direction qu'il n'aurait point prise ailleurs. IVlais^ pour que son talent reçoive une impulsion déter^ minée, il fout d'abord qu'il le possède : toutes les influences viendraient, sans cela, échouer contre lui. D'une autre part, ces dons naturels ne sont-ils

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point eux-mêmes un puissant mobile? Ne Tentraînent-ils pas vers un certain but? N'est-il pas manifeste qu'ils décident de son goût, président à ses choix, à son invention, à ses calculs et ferment son instrument essentiel ? Ils ont donc leur action, leur exigence : c'est le ressort qui meut et guide avant tout le peintre ; il n'obéit qu'accessoirement aux autres principes dont l'énergie se combine avec cette ferce première.

On doit tenir le même langage, quand on décrit les peuples. De grandes masses d'hommes ont en commun des tendances que ne produisent ni le climat, ni les lieux : elles ont pour source une complexion native, mystère, essence de leur être, et composent des genres, des espèces dans la famille universelle. La permanence des caractères , qui les distinguent , est un feit aussi intéressant que positif. L'audace, l'esprit belliqueux, la véhémence des Gaulois se retrouvent sans altération chez les Français. Les Allemands, courageux sous les armes, montraient, dès l'époque de Tacite, une déférence complète envers leurs chefs ; ils ont si peu varié depuis, que le moindre bureaucrate obtient d'eux un respect servile. L'étroit sentiment de nationalité, qui inspira aux Juif» tant de haine pour leurs voisins, ne s'affaiblit pas après leur dispersion et les a tenus constamment isolés parmi les peuples. Une fidélité inébranlable à leurs croyances religieuses est encore un trait de leur

caractère que le tetnps n'a pas adouci : leurs disposition» hostiles s'en accrurent. Suivant Herder% le Samoiède a, de nos jours, la face ronde, large et plate, les cheveux noirs et roides, le corps sanguin et trapu, comme il y a deux mille ans. C'est parce qu'ils sont de race différente que leSi Germains et les Slayes se ressemblent si peu, quoiqu'ils habitent, sous la même latitude, des contrées à peu près pareilles. Mais le signe le plus étonnant de cette influence est l'opposition du caractère suédois et du caractère norwégien. Les deux peuples, cantonnés sur une même péninsule, devraient offrir une similitude complète : les lieux où ils séjournent ne se distinguent par aucune forme spéciale. Eh bien, les Suédois sont gais, vifo, entreprenants , belliqueux ç les Norwégiens austères, prudents, pacifiques et taciturnes.

Si les nations se laissent conduire dans la vie réelle par des penchants primitifs, elles cèdent à des impulsions du même genre dans les arts. Les races manifestent des goûts innés, de secrètes antipathies. La race sémitique, pour prendre un exemple, a une invincible horreur des images et est naturellement iconoclaste. Les Juifs, les Arabes s'acharnèrent partout à les détruire : la Bible et le Coran, expressions de leur génie, avaient fait

' Idées sur la philosophie de Vhisloire de Vhumanitè , etCj livre VI, chap. !•'.

une loi de ces rayages. Chez des peuples ainsi organisés^ l'architecture, la musique et la littérature proprement dite peuTent seules fleurir. Le théâtre, qui est une sorte de peinture vivante, meurt dans son germe. Les Portugais, quoique subissant les mêmes influences que les Espagnols, sous le rapport du climat et des lieux, trahissent des propensions toutes différentes. Ils n'aiment point la scène et, parmi leurs auteurs, on ne trouve aucun dramaturge fameux , tandis que leurs voisins, passionnés pour les spectacles, sont fiers d'avoir produit un grand nombre de poètes, qui ont illustré l'art du dialogue. Les compatriotes de Gama sont classiques et imitateurs par nature : les Castillans préfèrent les inspirations modernes et la liberté. Les Anglais ne trahissent pas le moindre goût pittoresque, sauf dans laquarelle et le petit paysage. Leurs tableaux d'histoire, leurs figures tragiques ou sentimentales provoquent le sourire. Notre mère commune a donné aux Français l'esprit et le sarcasme : leurs plus graves àuteui*s les manient avec une adresse charmante, comme on peut le voir dans les lettres de Fénélon.

Y a-t-il en Belgique et en Hollande plusieurs races d'hommes? A quelles fiaimilles doit-on scientifiquement les réunir? Quels sont leurs goûts esthétiques, leurs pouvoirs intellectuels en fait dart? Voilà les problèmes que nous allons tâcher de résoudre.

Il n'existe , selon nous et selon toutes les per* sonnes instruites, que deux races dans les Pays- Bas : la première formée des seuls Wallons; la seconde, des Flamands et des Hollandais. La race wallonne habite le Hainaut, les provinces de Namur, de Luxembourg et de Liège, le Limbourg oriental et une partie du Brabant. Elle est gaélique d'origine, comme l'attestent les noms des villes, des bourgs et des hameaux. Elle a la fougue, le courage, l'indépendance, la vivacité, la faconde et l'enjouement des Celtes; les yeux noirs, les cheveux bruns, une expression fine. Elle donne à la musique et à la littérature la préférence sur les arts du dessin. Elle a mis au monde Roland De Lattre, Jean le Teinturier, Grétry, Méhul et Gossec. On aurait tort néanmoins de la croire toute française : elle parait ainsi aux populations teutones, mais les Français lui trouvent un air germanique. La bonhomie, la simplicité, le calme des passions individuelles sont des traits qui, en réalité, ne la distinguent pas moins que les Allemands. Le coup* d'œil froid et observateur des nations gaéliques ne la caractérise point; elle ne sait pas lire, comme les dernières , au fond des âmes , les juger d'avance, épier les sentiments, prévoir les intentions. Ce coup-d'œil , les Anglais le possèdent et leur littérature en fait foi : depuis les trouvères jusqu'à Montaigne, depuis Régnier jusqu'à l'auteur du Misanthrope, depuis Beaumarchais et Voltaire

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jusqu'aux satiriques modernes , les Français l'ont plongé dans les abîmes du cœur humain pour en saisir de préférence les turpitudes. En Bretagne, DÛ le type original a subi le moins d'altérations, le voyageur est pétrifié par le regard sec du paysan. Vannes, il faut s'en souvenir, a produit l'inexorable comique Lesage. II y a des tristesses mornes sous la gaieté de ce peuple, une indifférence cruelle sous ses manières avenantes. Les Germains ont une affabilité plus vraie et les Wallons, à cet égard, sont comme les Germains. On peut soutenir la même opinion, en ce qui touche les habitants de la Flandre française, de l'Artois et de la Picardie : on retrouve chez eux les qualités septentrionales dont nous parlons. Il est certain, d'ailleurs, qu'au moment où eut lieu l'invasion romaine, des peuplades tudesques occupaient tout le sol de la Belgique actuelle, après en avoir chassé les primitifs possesseurs, appartenant à la race gauloise '. Presque toutes les institutions, qui régissaient les villes "ivalionnes pendant l'époque féodatfe, étaient de nature germanique. Enfin, les provinces mentionnées tout à l'heure abondent en légendes, comme les pays d'outre-Rhin. Deux faits ébranlent seuls notre système : la langue

' M. Scfaayes Ta dérnontré dans un ouvrage plein de science et d'intérêt, qui a pour titre : Les Pays-Bas avant ei durant la domination romaine*

ut H1ST0IRK DB LA PEINTURE

wallonne est complètement française ; on y trouve à peine quelques mots teutoniques. Sans doute ridiôme primordial est très Ticié, mais on le reconnaît aisément sous son habit d'emprunt. Les termes qu'on ne peut en déduire sont nés sur les lieux mêmes et originaires du pays. Le goût des arts plastiques, général chez les populations aile* mandes fixées à gauche du Rhin, n'anime pas celle qui nous occupe : elle n'a engendré qu'un petit nombre de peintres, comme nous l'aTons dit. Jean De «Mabuse, Palenîer, Henri De Blés, Lambert Lombard, les deux Vaillant, Gérard De Laii^sse, Bertholet Flemalle, mnt le» plu» célèbres d'entr'eux.

Les Flamands et lea Hollandaia font, sans aucun doute, partie de la race germanique. L'histoire et la philologie le prouvent assez. Ils parlent des dialectes allemands, qui conatatent leur origine. 11 est probable néanmoins qu'ils ont du sang gaëlique dans les veines. Si les Belges wallons possèdent des qualité» septentrionales, le» Flamands et les Hollandais révèlent un amour de l'indépendance, une belliqueuse mutinerie étran* gère aux nations tudesques. On remarque en eux une fougue celtique modérée par le climat. Les inévitables mélanges des deux espèce» d'homme» qui ont d'abord occupé »ucce»sivemeot la Néerlande, puis ont cherché à s'en rendre maîtres, explique le caractère hybride de ces populations.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. itS

L'aspect d'une race n'est pas indifférent pour la peinture. Si elle a de belles formes, elle aide le dessinateur, en lui présentant d'agréables modèles : sa tâche devient plus facile , la route de l'idéal s'aplanit sous ses pas. Si elle est laide , au contraire, elle augmente la distance qui éloigne l'artiste de son but , elle accumule les obstacles devant lui. Elle exerce donc une première influence toute matérielle que l'on doit juger. Sous ce rapport, il existe entre les Hollandais et les Flamands d'assez grandes dissemblances pour que nous les décriyions séparément.

Le peuple qui habite les Flandres, le territoire d'Anvers, la partie septentrionale du Brabant et la partie occidentale du Limbourg a les cheveux tantôt blonds, tantôt d'un châtain clair, tantôt d'un roux foncé dont la vue ne déplaît pas : la mâchoire est forte, le menton développé, la barbe rare, la bouche large ; comme d'ailleurs les joues sont grosses, les pommettes saillantes, les lèvres épaisses, tout le bas de la figure a une expression lourde et matérielle. L'ampleur de la face augmente ce désavantage. En compensation, les traits qui distinguent surtout l'homme , sont généralement beaux : la nature forme avec soin les yeux, le nez , le front ; les premiers, bruns le plus souvent, ont de l'éclat ; les tempes ressortent, caractère précieux, puisqu'il désigne, selon maint phrénologue, l'amour des arts et le talent que leur

m HISTOIRE DE LA PEINTURE

culture exigée. La laiile est haute, sans avoir nen d'extraordinaire, la peau blanche, le teint vif. Quant à ces hommes gras, ventrus, impotents, essouflés, que beaucoup de personnes, beaucoup d auteurs même re{][ardent comme le type national du Flamand, ils ne sont pas plus nombreux dans le pays qu'en France ou en Allemagne. Cest un portrait chimérique dont l'invention est due au goût spécial de Rubens, de Jordaens et de toute cette école pour les formes charnues à l'excès. Les femmes suggèrent des observations pareilles. Sans doute, la Néerlande produit des matrones vigoureuses, dodues, colossales; mais où n'en trouve-t-on pas? J'admettrai cependant que le beau sexe des Flandres a le pied gros, la démarche pesante, l'attitude inerte. Ces provinces n'en possèdent pas moins une quantité de grandes belles filles, dont le corps souple, élancé, dont les lignes gracieuses peuvent inspirer noblement les peintres. La majeure partie des hommes et des femmes n>anquent pourtant de distinction.

Le Hollandais n'a pas les mêmes caractères. Il est plus petit , plus frêle : il atteint rarement de puissantes proportions. Les vives couleurs flamandes n'animent point sa figure : elle est pâle, au Keu d'être blanche et rose. Elle s'allonge par le bas el ne présente que peu de développement dans le sens horizontal : la mâchoire, les joues, le menton, le nez tendent à la forme anguleuse ou pointue. La

bouche ) dont les emns sont releTés, a une mé-^ diocre grandeur. Un front ordinaire^ une che?elure d'un blond mat et des yeux bleus complètent sa physionomie. Sans tomber dans le ridicule de voir partout des symboles et des types , on peut ayancer que le portrait d'Érasme est une assez fidèle image du Hollandais. On retrouve chez la plupart des individus le même air de sagacité. Quant aux Hollandaises, nous ne saurions trop en faire Téloge : elles rappellent ces grandes filles que nous admirions tout-à-l'heure. Quoique la nuance de lears cheveux , de leurs yeux soit plus claire, elles ne paraissent pas fades, les beautés du moins. Leurs traits ont une si merveilleuse finesse, Texpression en est tellement délicate, l'ensemble offre tant de douceur, d'harmonie, qu'elles surprennent et rayissent. Très affisibles d'ailleurs, elles possèdent un charme spécial, une grâce particulière. Sortant peu, elles gouvernent leur maison comme un petit royaume, et leur peau, préservée de rinelémence du ciel , demeure unie et brillante. Elles ont la tournure, la blancheur, l'attrait magique des valérianes qui parfument leurs jardins. Ni les deux écoles de Bruges et d'Anvers, ni celles de la Hollande ne me paraissent avoir tiré tout le profit possible des modèles nationaux. Guidées par leur tendance réaliste, elles en ont constamment exagéré soit les imperfections, soit les attributs secondaires. L'idéal vrai de ce peuple est

encore à peindre. Certaines figures dessinées par Van Eyck, Hemling, Rubens, Yan Dyck, Melsys, Terburg indiquent ce qu'il pourrait être et en donnent des spécimens. Le plus grand nombre des tableaux calomnient les Néerlandais. On y distingue deux races toutes contraires : l'une petite et grosse, avec de courtes jambes, un long torse, de longs bras, la tête enfoncée dans les épaules : elle eut pour pères, d'abord les vieux artistes du deuxième ordre ' , les Breughel et Lucas de Leyde entr'autres, puis Teniers, Brau* wer, Craesbeke, Dusart, Adrien Yan Ostade, son frère, et leurs émules. Jean Steen est peut-être le seul qui ne Tait pas invariablement adoptée : ^s personnages sont quelquefois moins lourds et moins trapus. La seconde espèce d'hommes naquit sous le pinceau de Rubens et diffère totalement de l'autre. Elle annonce, au premier coup d'œil, une extrême vigueur : sa haute stature , ses larges formes, ses muscles protubérants, ses solides attaches, son épiderme empourpré lui donnent une colossale apparence. Les tableaux du maître et de presque tous les élèves qu'il forma en composent le cycle héroïque; les bouffonneries de Jordaens, le cycle grotesque. Les artistes des Pay»- Bas ont été nécessairement conduits à enfanter ces deux sortes de créatures. Les peintres de genre,

* On peal 8*en convaincre au musée de Bruxelles.

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cherchant le comique ou laideur innocente, ne pouTaient manquer de réduire la taille de l'homme, d'enfler son corps, de plonger sa tête dans ses épaules, c'est-à-dire, de le rendre burlesque et disgracieux. Rubens ayant au contraire une certaine aspiration idéale, mais influencé par le goût qu'il tenait de la nature et inhérent à son pays, prenait la force, l'éclat et le mouvement pour la beauté. Il tirait donc de son esprit, afin de le répandre sur ses toiles, un peuple gigantesque. Or, dans le nombre de ses imitateurs, un grand coloriste s'étant trouvé, qui aimait et la peinture sérieuse et la peinture bouffonne, il garda sa manière en traitant des scènes plaisantes : d'énormes drôleries furent ainsi mises au jour. Van Eyck, Hemling, Rembrandt, Metzu, Gérard Dow, Mieris, Van derWerf, Poelenburg ont plus fidèlement copié la population qui vivait sous leurs yeux. Ça et là une forme noble ou délicate se montre dans leurs œuvres, comme pour faire regretter leur manque habituel d'élévation. Que de figures majestueuses, enchanteresses la Néerlande pouvait et leur fournir et leur suggérer ! Ils devaient cependant choisir la route qu'ils ont parcourue : l'autre chemin les éloignait du principe même de leur école; en le suivant, ils eussent franchi les bornes de l'empirisme.

L'examen des tendances psychologiques et esthétiques de la race néerlandaise est une étude

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importante et curieuse. Nou8 allons toucher ici au fond même de l'art des Pays-Bas, au génie qui Ta enfanté, génie dont les circonstances modifièrent les inventions, mais qu'elles ne pouvaient ni produire, ni altérer dans son essence. Et d abord constatons ce fait primordial. Le peuple hollando* belge a le goût des œuvres plastiques et les talents nécessaires pour les créer. Sur le territoire qu'il possède, au milieu des événements qu'il a subis, une race toute physique et dénuée d'imagination eût vécu simplement d'une vie brutale. Pourquoi une variété de l'espèce humaine semblable aux Autrichiens ne se serait-elle pas fixée là comme ailleurs, si le hasard l'y eût amenée? Les influences que nous avons décrites ou allons dé* crire eussent alors perdu leur action : la rosée qui tombe sur une pierre sépulcrale n'y développe pas de fleurs, la lumière pénètre en vain dans l'abime infécond de TOcéan. L'amour que les Néerlandais révèlent pour la peinture, l'architecture , la statuaire et la musique prouve donc en leur faveur.

Il montre aussi qu'on les a injustement qualifiés de matérialistes. S'ils méritaient ce nom, ils auraient croupi dans les plaisirs sensuels et dans la recherche de l'utile. L'agriculture, le commerce, l'industrie, les joies physiques se seraient emparés de tous leurs moments, de toute leur intelligence. rVe voyant rien au-delà , ils eussent été satisfeits

de celle actiyité animale, de ce régime prosaïque ; les chimères brillantes de l'art ne les eussent point séduits* Or, ils ne se sont jamais contentés du bien-être; c'est un délice pour eux que de s'aban* donner auxiK>nges poétiques, aux folâtres caprices de l'imagination. Nulle fête ne les touche, si ce pouvoir spirituel n'y a sa part. La moindre solen^ nité a besoin pour leur plaire de charmer d'abord leur Yue : ce qu'ils souhaitent , ce qu'ils demandent avant tout, ce sont des jeux : le pain, les nécessités corporelles viennent en seconde ligne. Us aiment, dès leur enfance, les bannières agitées par le vent, les draperies, les tentures, les arcades verdoyantes, les figures peintes et sculptées, les litières de fleurs, les guirlandes, les arbres dressés dans les rues, les lanternes monstrueuses, couvertes de dessins et formant une longue série, où se déroulent tantôt l'histoire d'un homme illustre, tantôt celle d'une époque fameuse, les cavalcades, les symboles, les devises, les riches costumes, les illuminations et les feux d'artifice. Non -seulement toutes les villes ont leur kermesse générale , mais tous les quartiers en ont une a part. Ils y étalent un grand luxe , quelle que soit leur indigence.

Au terme de matérialistes qu'on leur applique, je substituerais donc celui de réalistes. Jamais ils ne dépassent les bornes de la nature : c'est vraiment chez eux que l'on doit nommer arts d'imita-

12a HISTOIRE DE LA PEINTURE

tion 1e« arts plastiques. L'idéal ne les emporte pas sur soD coursier merTeilleux dans les champs infinis du possible : le domaine de Texpérience constitue leur patrimoine et ils ne cherchent nullement à Tagrandir. Mais les jouissances de la matière ne les absorbent pas non plus ; ils ne sont point les esclaves de leurs organes. Quand ils ont pourvu à leurs besoins, contenté leurs sens, ils ambitionnent autre chose ; ils dessinent, chantent, travaillent la pierre, bâtissent des monoments, et ne s'endorment point dans la torpeur d une satis^ fection bestiale.

La race teutone à laquelle ils appartiennent montre deux penchants que nous avons déjà indiqués '; l'un spéculatif, abstrait, réyeur et métaphysique ; l'autre commercial, industriel, observateur et pratique. C'est la simplicité de ses habitudes, sa position peu maritime, qui ont empêché l'Allemagne d'obtenir jusqu'à présent des succès extraordinaires dans la fabrication et les échanges. Ses ouvriers sont intelligents, laborieux et adroits; on les accueille, on les recherche sur tous les points de l'Europe ; ils envahissent la France et la Hollande. Depuis quelques années seulement, leur patrie a iait d'énormes progrès sous le rapport matériel ; on ne peut dire où elle s'arrêtera. Ce génie positif anime les Saxons et les Normands de

• Etudes sur VAUemagne^ l*' vol. , jmg. 162 el suiv.

rAoglelerre'. La proTÎnce d'où les derniers sont sortis pour conquérir la Grande-Bretagne et qui ayait reçu deux peuplades germaniques, les guerriers francs, puis les troupes de Rollon, se signale par son habileté dans les affaires. Les Hollandais el les Belges possèdent le même talent : l'inspiration pratique de l'AUeniagne s'est personnifiée en eux. Le goût des recherches transcendantes ne les a pas suiyis au-delà du Rhin , mais la poésie du foyer, de la commune, de l'existence journalière, qui distingue les peuples teutoniques, ayant émigré ayec eux, a fait naître leur peinture si splendide et si inlime. La yoix de l'histoire confirme donc nos allégations.

Un fait remarquable, dont nous aurions tort de ne point nous prévaloir, c'est que plusieurs maîtres néerlandais cultivèrent à la fbis la littérature et le dessin. J'en pourrais citer un grand nombre qui entreprirent cette double tâche : je rappellerai seulement Otto Yenius, Lambert Lombard^ Lucas De Heere, Lampsonius, Karel Yan Mander, Cornille Schut , Henri De Klerck. Faut-il joindre à ces noms celui d'Érasme, qui né fut pas un peintreécrivain, mais un auteur sachant manier la plume et le pinceau P

' Qa*on ne s^étonne pas de nous voir considérer les Anglais comme des Germains, après les avoir désignés comme des Oaêls : c'est , en effet, on peuple hybride , chez lequel on retrouve sans cesse les deux éléments qui le composent.

là HISTOIRE DE LA PEINTURE

Disons toutefois que si les Néerlandais ne sont pas tfnatërialistes, dans le sens exact du mot, ils sont de complets réalistes. Enlants dociles de la nature, ils se laissent guider par ses inspirations. Tout ce qu'elle ordonne, ils l'exécutent, sans t>alancer, ni capituler. Ils marchent droit devant eux sous son impulsion, comme le navire sous l'haleine du firmament. De là cette bonhomie dont nous avons parlé : la sécheresse digne et froide, que l'on admire chez d'autres peuples, exige du calcul et de la préméditation. Elle suppose que l'orgueil et la volonté dominent les penchants instinctife de l'homme. Cette grandeur théâtrale ne convient pas à une race naïve. Les Hollandais et les Belges ont donc une simplicité de manières que le temps n'a pu détruire et qui, dans la civilisation factice où nous sommes plongés, est presque une vertu. Leur obéissance aux lois primitives de l'organi* sation humaine engendre un autre effet : ils ne savent point déguiser leurs sentiments réels, ni feindre ceux qu'ils n'éprouvent pas. Si on les trompe, ils s'emportent, ils se livrent à des co« lères peut-être exagérées; car la dissimulation n'étant pas dans leur nature , elle les blesse profondement. Le ciel ne les a point pourvus de cette habile rouerie , de cette fructueuse duplicité qui prépare et assure le triomphe des intérêts. Un Louis XI , un adroit politique eût fait un beau royaume de la INéerlande jointe aux pix)vinces

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rbéhanès : la plupart des hommeè qui ont gou* Yemé la Belgique et la Hollande manquaient d'asluce ; le noble , fougueux et imprudent Charlesle-Témëraire , quoique d'une race exotique , fiit comme l'emblème de la nation dirigée par lui. Au lieu de ne former qu'un peuple, elle en forme deux qui se nuisent et se haïssent^ au lieu de rester libre, ainsi que le lui permettaient sa population belliqueuse, ses richesses et son étendue , elle n'a joui que momentanément et partiellement de son indépendance. Avec de la ruse, la Néerlande traitait en égale les autres pays de l'Europe ; avec sa franchise et ses tardives rancunes , elle est maintenant leur inférieure, presque leur yassale et, quand une grande lutte éclatera, elle peut devenir leur jouet. Dans ce monde si tristement organisé, c'est par ses vertus que l'on périt , c'est par sei» vices que l'on prospère.

Le réalisme absolu des populations qui nous occupent, a enfanté une troisième conséquence non moins grave. Fidèles miroirs de l'univers positif, elles ont peu de goût pour les recherches abstraites. Elles n'aiment pas à sortir du domaine de l'observation. La métaphysique, cette reine de l'Allemagne intellectuelle, les embarrasse et les épouvante. Ils craignent de se lancer dans les espaces sans borne où elle voyage, la tète leur tourne en présence de l'infini. Que chercheraientils au sein de Timmensité? Une pareille expédition

ne les ëgarerait-elle pas dans l'abîme du TÎde? Leur ferait-elle apercevoir autre chose que de vagues fantômes , de chimériques hallucinations ? Le monde de Texpërience leur va mieux ; ils abandonnent aux songeurs Tempire philosophique* Les sciences naturelles sont le champ où croit, où s'enracine et fructifie leur pensée. L'illustre Vésale, malheureux, proscrit, errant comme tous les inventeurs, fonde dans les Pays-Bas l'étude de l'anatomie ; Boerhave , Spiegel , Leuwenhoeck et Yan Helmont y soutiennent la gloire de la médecine et de la physique. De l'Escluse, Dodoens, De l'Obéi , Muntinck y font jeter à la botanique de vives lueurs sur l'organisation des plantes, sur les phénomènes de la végétation. Linnée choisit Harlem pour séjour, attiré, selon toute vraisemblance, par le caractère du peuple batave, comme par un secret aimant. Ortélius et Mercator inventent la géographie, les atlas , dressent des cartes d'après les témoignages des explorateurs , et fournissent aux hommes studieux les moyens de connaître les régions lointaines. En un mot, les savants des Pays- Bas , de même que les peintres néerlandais , se plongent tout entiers dans l'examen de la nature : elle est le but constant de leurs eflFbrts; elle rayonne à leurs yeux comme une étoile solitaire, dont nul astre et nul objet ne peuvent éloigner leur attention, car une nuit profonde leur semble peser sur le reste de l'univers. Quand ils s'occupent

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de rhomme , ils l'en'visagent aussi par le côte positif; l'histoire les charme en racontant ses actions^ le droit , en les réglant ; cette double tendance produit Froissard. Comines, Grotiuset Chastelain. La race flamande et hollandaise a pourtant donné le jour à deux penseurs, qui ont traité des matières philosophiques ; l'un s'appelait Érasme et l'autre Juste-Lipse. Mais leur caractère et leur esprit témoignent en feyeur de notre opinion. Tous deux ont fait preuve de timidité dans leur conduite et de versatilité dans leurs doctrines. Us ne sont point à Taise sur le sol métaphysique: on les dirait tombés au milieu d une fondrière et ne sachant par quel moyen en sortir. Juste-Lipse est éclectique : il n'invente pas un système , ne coordonne pas des aperçus, ne montre pas d'initia-» tive. Nonchalamment accoudé, il lit de gros volumes, remarque certains passages , les approuve , les note et dédaigne les autres. Il ne cherche point la vérité , il faut qu'elle éclaire d'elle-même son intelligence. Il n'augmentera pas la somme des grandes découvertes, il tâche de les additionner. On lui objectera peut-être qu'elles «ont loin de suffire à la raison : il l'avouera , mais que lui im^* porte! Il ne veut point remplir la tâche d'un la* boureur, semer, fertiliser, récolter; il' est batteur en grange et vanneur, il sépare le chaume et le grain, il trie et amoncelle- les opinions. Qu'elles s'accordent après, si elles le jugent opportun, c'est

i» HISTOIRE DE LA PEINTURE

teur affaire et non la sienne. Voilà bien l'indifférence secrète du réaliste pour tout ce qui dépasse les bornes de Texpérimentation ï Quant aux croyances religieuses, il en faisait bon marché : il fut d'abord catholique, puis luthérien, puis partisan de Rome, puis calviniste, puis orthodoxe une troiMème fois et mourut en dédiant sa plume à la vierge de Halle! Afin d atteindre les dernières limites de l'inconséquence, il prétendait, il soutenait hardiment qu'il fallait exterminer les hérétiques : Ure, $eca, disait-il , lui qui aurait été la première Tictime de ces barbares conseils ' ! Erasme, le novateur indécis, qui fronde tantôt le pape et les moines, tantôt Luther et la réforme, ne possédait pas une plus grande énergie. Lançant des flèches sur les deux armées, il débitait à l'une et à l'autre de douces paroles; il les ménageait en les attaquant; il voulait se glisser entr elles, échapper aux blessures , mais il se créait de doubles chagrins, de doubles périls. Sceptique déguisé, moins religieux que le violent Saxon , il entreprenait la défense de l'Église. Adroite ironie! Quel sourire devait c(mtracter par moments sa figure voltairienne, pendant qu'il ferraillait pour les droits du saint-siége ! Ou bien était-il en proie au doute,

■ Voyez ses six tomes in-folio et le savant traite de M. le baron de Reiffenberg : De Juêti Liptii vM et ecripHi eam" mentarius, imprimé, en I8i8, parmi les mémoires doni l'Académie de Bruxelles a couronné les auteurs.

FLAMANDS ET HOLLANDAISE. iff

non pas à un doute général qui embrasse toutes les doctrines , mais à un doute particulier sur les maximes chrétiennes et s'eflFbrçait-il de voir plus nettement la lumière? Je le croirais volontiers : un pyrrhonisme absolu ^ dans un temps d'uniTer* selle hésitation . aurait exigé une audace dont il n'était pas capable \

Un grand métaphysicien, un génie supérieur, un homme doué d'une conviction robuste dans ses propres théories est cependant né en Hollande, où il a toujours vécu. Mais il n'appartenait point à la race indigène : il était de la race sémitique dcmt on connaît le goût pour la contemplation et les recherches transcendantes. Le climat, le sol, les habitudes et les mœurs du peuple qui Fenyironnait , agirent néanmoins sur lui : ses doctrines , comme son intelligence, furent une combinaison d'éléments primordiaux et d'éléments fournis par la nature extérieure. Sa famille , qui résidait à Amsterdam, avait déjà subi elle-même les influences locales. L'Orient et la Néerlande se rencontrèrent et s'unirent donc au fond de sa pensée ; elle a d'intimes rapports avec l'Inde et le système des émanations, d'une part ; de l'autre, avec les Pays-Bas et les peuples qu'ils nourrissent. Il est curieux d'étudier dans ses ouvrages celte double

■ P'i'e d'Ératme, — où Ton trouTO l'examen impartial de ses flentimenU en matière de religion, par M. De Burigni.

aflKnîté : la demièra nous occupera seule. Le lecteur a deyiné que nous parlons du juif portugais Benoit Spinosa. Ses écrits ont eu récemment rhonneur d'une traduction française' : chacun peut donc maintenant les apprécier. L'interprète explique d'ailleurs d'une manière fort habile ce système illustre et peu connu, sans se ranger parmi ses prosélytes. Quelque pénible émotion que fesse naître la lecture d'aussi violentes hypothèses, on ne saurait nier qu'elles trahissent une grande force d'esprit. Pi'admire-t-on point jusque dans les tempêtes, dans les volcans, dans les animaux farouches, la puissance du Dieu créateur ?

Le célèbre panthéiste a exagéré intellectuellement les propensions des Néerlandais, comme Rubens^ leurs caractères physiques Même audace, même yerve, même persistance et même accord. L'artiste, épris de la nature, invente des hommes surnaturels; le philosophe, dominé par un sentiment analogue, dédaigne toutes les suggestions de l'expérience, de la conscience, et élève une doctrine qui a pour base le rationalisme le plus pur, le plus homogène, le plus despotique dont rhistoire de l'esprit humain fasse mention.

Il est très remarquable, d'abord, que son ouvrage fondamental, celui où il expose ses principes, ait

* Œuvres de Spinosa, traduites par Emile Saisset, professeur de philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du traducteur. Paris, 184S*

élé seul écrit en hollandais : il le traduisit en latin, quand il voulut le publier. La prudence lui conseilla de ne pas troubler son repos, et VÈthiqus ne Tit le jour qu'après sa mort. Solennellement excommunié par le grand rabbin d'Amsterdam, il s'était servi du portugais pour se défendre; il avait employé directement la vieille langue romaine dans ses autres livres. Ne semble-t-il pas que, travaillant sous l'inspiration des mobiles de la vie hollandaise, un lien caché l'attirait vers l'idiome du pays ? La forme nationale venait d'elle-même exprimer un fond qui lui était sympathique.

Spinosa, comme tout le monde le sait, ne fiitrce que par ouï-dire, absorbe Dieu dans la nature et la nature en Dieu. L'étemel est simultanément cause et effet, ou plutôt il existe, et la multitude innombrable des êtres ne sont que des modes de sa propre existence. Il embrasse, il contient la nature naiurante et la nature naiurée, la nature créatrice et la nature produite. Il n'y a pas d'autre substance que la sienne : les corps, les âmes sont des révélations finies de son infinité. L'étendue sans limites fait donc partie de ses attributs : on ne peut rien concevoir en dehors de lui.

Tout ce qui existe doit exister; car. toutes les choses n'étant que des manîsfestations de Dieu, il faut qu'elles soient. Dieu une fois donné , ses attributs découlent de son essence ; « les déterminations de ses attributs, les âmes et les corps, 1. 9

l'ordre^ la nature, les progrès de leur déreloppement sont également donnés. Dans ce rnoode géométrique, il n'y a pas de place pour le hasard, il n'y en a pas pour le caprice, il n'y en a pas pour la liberté. Au sommet, au milieu, à rextrémité, règne une nécessité inflexible et irrévocable.

a S'il n'y a point de liberté ni de hasard, il n'y a point de mal. Tout est bien, car tout est ce qu'il doit être. Tout est ordonné, car toute chose a la place qu'elle doit avoir. La perfection de chaque objet est dans la nécessité relative de son être, et la perfection de Dieu est dans 1 absolue nécessité qui lui feit produire nécessairement toutes choses '• »

Spinosa, l'honnête, le laborieux et frugal Spinosa, entraîné par son système, nie complètement le libre arbitre et la moralité. Sans doute, les hommes sont plus ou moins parfaits, sont des révélations, des formes plus ou moins brillantes de l'éternelle substance ; mais leurs actes n'ont aucune valeur distincte; leur organisation les porte fsitalement à les accomplir et ils n'en répondent pas. On doit exterminer les malfaiteurs, non point parce qu'ils sont vicieux, mais parce qu'ils sont nuisibles '•

> Émilb Saissit, Introduction,

* « Celui à qui la morsure d*nn chien donne la rage est assurément excusable, et cependant on a le droit de Të toufier. De même, Fhomme qui ne peut gouverner ses passions ni les

FUMANDB ET HOLLANDAISE. 131

Ldmê humaine e$t un automate spirituel '. Trois ressorte la meuvent : le désir, la joie et la tristesse ; elle ne se possède donc pas, elle appartient à la nature; elle ne feiit pas sa destinée, elle la subit. Le philosophe Ta plus loin encore : il ne yeut admettre Tidéalni dans le suprême artiste, ni dans l'homme. Dieu, selon lui, ne se propose aucun but. Les causes finales sont une chimère inventée par notre fiiiblesse. Nous croyons que rÉtemel , aussi bien que nous, agit avec des intentions, mais c'est une double erreur. Il agit parce qu'il ne peut se dispenser d'agir, non plus que d'exister; il se développe nécessairement et obscurément. 11 vit pour vivre ; il ne cherche jamais à atteindre un résultat. Les idées du bien et du mal , du beau et du laid sont des rêves de notre intelligence : elles ne se rapportent pas à la nature des choses , elles n'expriment rien de positif et d'absolu, ce Un objet se laisse-t*il imaginer avec aisance, nous l'appelons beau, harmonieux, bien ordonné; avons-nous de la peine à nous le représenter, il nous parait laid, discordant , plein de désordre \ Un homme nait

contenir par la crainte des lois, quoiqu'excusable à caase de l'infirmité de sa nature, ne peut cependant jouir de la paix lie 1 ame, ni de la connaissance et de l'amour de Dieu, et il est nécessaire qu'il périsse. »

Leiire de Snitosa à OUenburg^ tom. If, pag. 850.

' De h féfarfM de reniendemeni, tom. II, pag. 806. ' Éthique, appendice de la première partie.

aveugle : voilà an monstre pour nous \ Nous disons que la nature a manqué son ouvrage. Comme si cet être éternel et. infini que nous appelons Dieu ou nature n'agissait pas comme il existe, avec une égale nécessité \ »

Qui ne reconnaît dans cette doctrine l'hyperbole du réalisme flamand constaté par nous? L'apothéose de la nature en dehors de l'homme et en lui-même, n'est-ce point là le dernier excès de l'empirisme? La justification des instincts aveugles, n'est*ce pas la conséquence normale d'une trop grande activité extérieure, d'un trop grand respect du monde sensible? La négation de l'idéal, n'est-elle point fille d'un amour exagéré de l'observation ? Analysez bien ce système, vous y trouyerez la théorie de la peinture néerlandaise comme elle s'offre à nous, avec ses terrestres penchants, son culte du positif, ses moyens, ses intentions et ses formes vulgaires. Il y a une sorte de panthéisme , au point de vue esthétique, dans les toiles si nombreuses, si opulentes des artistes belges et hollandais. C'est la nature seule qui les inspire, dans le calme profond ou l'harmonieuse vigueur de l'unité. Point de trace qui révèle la lutte de deux principes, l'angoisse d'un combat intérieur, la divine et amère souffrance d'une aspiration toujours trompée, toujours

< Lettre à Guillaume de Blyenherg, tom. Il, ]Mig. S76. ' Saissit, Introduction.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. f5S

renaissante. Le peintre s'identifie avec les objets, le monde s'empare de son âme ; ils yiTent d'une seule et même existence , où l'esprit et la çiatière sont confondus. Ce mélange, cet accord ont leur charme poétique. Il y a telle production devant laquelle on s'arrête plein d'un mystérieux sentiment , pareil à celui qu'on éprouve au fond des bois, quand le soleil y prolonge ses derniers rayons , que le feuillage dort immobile dans l'air parfumé, que le silence établit peu à peu son nocturne règne et que la paix de l'univers semble exprimer l'éternel repos , la force tranquille du souverain ordonnateur. Que de songes, que d'errantes pensées font naître les toiles d'Adrien Van der Neer ? Il aime surtout les clairs de lune et les reproduit avec une habileté magique. Une rivière tortueuse et lente coule au milieu du tableau ; des touffes de joncs en hérissent les bords : quelques masures se dressent un peu plus loin et derrière les cabanes on entrevoit la cime dentelée des forêts. L'asfre mélancolique argenté la surface de Fonde : une traînée brillante la divise , une lumière pâle se reflète jusque dans les moindres criques, tantôt les lustrant d'un léger glacis, tantôt les encadrant d'une ligne blanche. Les nuages qui ceignent l'orbe radieux se moirent aussi de nuances différentes et une lueur indécise en tombe à travers les ténèbres. La reine des nuits est le centre et la divinité de ce monde obscur, dont toutes les formes disparai-

iU HISTOIRE DE LA PBINTURB

traient sans elle. Le génie de Gœthe n'eut pas mieux inventé.

Le panthéisme n'a eu pourtant aucun succès dans la Néerlande. On n'y a point combattu, rejeté la doctrine de Spinosa ; elle a été accueillie par l'indifférence, elle est devenue la proie de l'oubli. C'est qu'elle y heurtait les principes les plus énergiques de l'organisation humaine : le sentiment religieux, très vif chez ces peuples; le sentiment moral qui ne les distingue pas moins ; le sentiment de l'indépendance qui les a tant de fois précipités au milieu des batailles. Ils ne pouvaient admettre un Dieu sans entendement, une activité irresponsable, une âme sans libre arbitre. L'humiliant système du juif portugais ne rencontra donc pas un adepte : il périt sous Je dédain, comme un excommunié dont on redoute l'approche , sous le froid d'un implacable hiver* La molle et dodie Allemagne n'a pas été si cruelle à son égard ; elle a étudié , commenté les ouvrages du solitaire de La Haye. Lessing, Gœthe, Novalis, Scheliing, Paulus, Murr, Dorow, Schleiermacher s'éprennent de sa parole : on le nomme le précurseur de la philosophie véritable. Mais l'exaltation germanique ne lui ouvrira point les Pays-Bas : la Hollande même lui reste fermée, quoiqu'elle ait (ait un pas vers lui , en admettant la prédestination , le fatalisme absolu de Calvin. La population qui habite son territoire a moins de sang gaélique

FLAMANDS ET HOLLANDAISE. iK

dans les Teines que la race belge. La dëfen^ du libre arbitre est pourtant le sujet où Erasme avait déployé le plus de vigueur*.

L'éloignement des Néerlandais pour les abstractions, leur intelligence concrète, a servi à la peinture. S'ils avaient gardé les penchants spéculatifs de rAUemagne, ils se seraient perdus comme elle au soin des régions fantastiques , ils eussent recherché la fausse poésie des symboles. En se tenant près de la nature, ils sont demeurés vrais : le souffle créateur, la puissance vitale ne s'est point retirée de leurs compositions.

Mais, si elle a eu d'heureux effets, elle a eu des suites regrettables. Elle a privé les artistes de noblesse et d'élévation. 11 est des sujets où ce défaut habituel devient choquant; il blesse, par exemple, le spectateur dans les toiles religieuses. L'esprit ne peut s'habituer à voir la mère du Christ sous la forme d'une lourde paysanne, St-Jean sous les traits d'un bouvier, Madeleine peinte comme une laitière, les docteurs comme des valets de charrue et les bienheureuses avec la grâce d'une marchande de poissons. Une foule d'hommes, qui eussent compris, estimé, admiré plus tard le génie spécial des artistes flamands, saisis tout d'abord d'une répugnance involontaire en face de pareilles images, ont condamné pour

' Dans rouvrage qui a pour titre : De Hbero urhitrio.

i36 HISTOIRE DE LA PEINTURE

jamais un style dont ils n'avaient pu apprécier les mérites. C'était' une injustice, qui avait sa source dans une délicatesse trop grande que Ton excuse et blâme à la fois. Même quand les types ne sont pas vulgaires, quand les formes du corps ne sont pas triviales, l'imagination n'est point satisfaite par les tableaux néerlandais. Ou l'expression y manque, ou ils n'expriment que des sentiments physiques ; la douleur matérielle, le plaisir, la colère, la haine, l'anxiété, la véhémence de la jeunesse, l'orgueil de la force. Plusieurs productions de Rubens que l'on voit dans les musées de Bruxelles et d'Anvers sont de hideuses boucheries ; les détails les plus révoltants y abondent, la chair entr'ouverle y palpite et fume. Le martyre de Saint-Liévin nous montre un homme auquel on \ient d'arracher la langue : un bourreau a mis entre ses dents le couteau souillé dont il a (ait usage pour commencer l'opération; un autre tortionnaire offre cette langue à un chien avec la tenaille même qui l'a déracinée ; le confesseur a la bouche ouverte , des flots de sang inondent sa barbe et s'y coagulent. L'œil se détourne malgré lui de cette effroyable page. Les trois crucifiés d'Anvers n'inspirent pas une moindre horreur. Le sang ruisselé de toutes les plaies du Christ, de sa tète chargée d'épines, de ses mains, de son flanc, de ses pieds meurtris, et roule sur le bois du supplice, et en colore la base de sa

funèbre pourpre. Les paupières de la Vierge , de Madeleine, du disciple bien-aimé sont rouges, comme si elles avaient perdu leur épiderme. Les larrons se tordent dans les postures les plus Tiolentes, les plus affreuses : en se débattant, le criminel sans remords a fini par dégager de la croix un de ses pieds : la tète énorme du clou qui le retenait a passé au travers et il l'agite tout rompu, tout déchiré, avec la frénésie d'une intolérable douleur. N'est-ce point vraiment franchir les bornes de la peinture et de l'art, que de traiter d'aussi épouvantables scènes? Le maître de Rubens, Otto Yenius, et Martin De Vos, qui ont un goût tout différent, qui cherchent le beau et avaient puisé en Italie l'amour de l'idéal, pèchent à leur tour par le manque d'expression. L'un trace des figures blanches, douces et coquettes : il tombe dans lafféterie, en cherchant la noblesse; l'autre se voue au clair obscur, à la fusion des teintes^ au choix des couleurs, mais il dessine des têtes insignifiantes, des personnages dont l'âme parait endormie d'un éternel sommeil.

L'élévation ne lait pas seule défaut chez les peintres néerlandais : ils brillent très peu sous le rapport de la délicatesse. On nous priera d'établir une distinction entre ces deux qualités ; la voici : la première est le chemin du sublime , l'artiste lui doit ses triomphes les plus éclatants ; la seconde . ne mène pas vers un but si glorieux , elle possède

138 HISTOIRE D£ LA PEUfFURE

une moindre valeur, mais l'usage en est perpétuel ; car elle constitue le goût moral et physique. La nature ne Ta point prodiguée aux coloristes des Pays-Bas ; je ne sais de quels mots me serrir pour exprimer les objets qu'ils ont peints : l'idiome de Panurge me serait fort utile. Une petite anecdote va faire juger de mon inquiétude. La princesse douairière de Solms, ayant la plus tîtc estime pour le fameux Paul Potter, lui commanda un grand tableau qu'elle voulait placer dans son appartement. Flatté de son admiration, l'artiste résolut de s'en montrer digne et il appela toutes se» forces à son aide. Elles ne le trahirent point, il exécuta un morceau magnifique, un de ses chef»-d'œuyre« Mais quelqu'un Tétant allé voir, dit à la princesse : a Vous ne pourrez mettre cette toile sur votre cheminée , comme vous en aviez l'intention; elle représente un objet fort sale, qui ne doit pas attirer vos regards. » En effet, le jeune Potter, avec un sentiment exquis, avait jeté au milieu de sa composition une vache indécente ; la queue roide, les jambes écartées, elle y formait une chute d'eau très copieuse. La dame laissa l'ouvrage dans l'atelier du peintre '.

Tout le monde connaît les estampes de Rembrandt , où l'on voit un homme et une femme accroupie, remplissant la même fonction. Il n'existe

' Houbraken, 2* vol., p<ig. IS6.

FLAMAND£ ET HOUÂNDAISE. 180

peut-être aucune ripaille de Tëniers que ne signale un individu occupé d'une manière identique. Une fontaine de Bruxelles porte un nom qui exprime comment Tonde s'en échappe. Autrefois on plaçait sur les tables des manfieken de cette espèce répandant du yin ou des liqueurs embaumées', a Nulle part, dit M. Michelet, rinconyenance n'est plus frappante que dans la première miniature du ma- ^ifique Quinte-Curce manuscrit de la bibliothèque royale. Le traducteur portugais fait la dédicace du livre à Charles-le-Téméraire ; on voit au loin la mère du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur; mais la présence de cette princesse n'a pas empêché l'artiste de représenter au premier plan une fontaine dont le Manneken. . . est un singe d'or; au-dessous, un fol lappe et boit '. » Jordaens peint, dans presque tous ses tableaux comiques, un enfant auquel une personne intrépide rend le service que Gargantua se rendait si bien à lui-même et de tant de laçons diverses. Jean Steen pose sur les tables de ses malades un instrument hydraulique abhorré par M. de Pour^ ceaugnac et nous montre, au second plan, une jeune fille allitéeque menace le remède. Je n'ai pas besoin de rappeler les postures obscènes, les vomis-

' Olivier de la Marche ; voyez sa description d'une fête a la cour de Bourgogne, sous Philippe-le-Bon. ' Histoire de France, tom. V, pag. 866.

liO HISTOIRE DE LA PEINTURE

semeots des kermesses de Rubens et autres anversois. Il existe es g;allerie de Bruxelles une imaige qui se peut dire mirificque et de nature non commune. Elle eut pour aucteur l'inclyte Van Thulden. Ung truand y vient d'embrenner ses chausses : l'espouse de ce hord ivrogne les luy a rabattues sur les talons et faict veoir sa croupe teincte, diaprée de matière fécale. Âdoncq, elle a prins une poignée de paille et en absterge le beuveur immunde. Pareillement, sçait ung chacun que Tadextre Patenier décoroyt ses ouvrages d'ung petit homme fiantant , lequel à iceluy servoyt de marque et désignation. Mais trêve pour l'heure à ces horrificques propos. Les sujets peints par Tor^ rentius , avec un talent hors de ligne , étaient si abominablement licencieux que les États de Hollande firent rechercher ses toiles, après sa mort ; toutes celles que l'on put découvrir furent brûlées en place publique '.

Les biographies des peintres néerlandais présentent un spectacle analogue. On y voit continuellement des scènes de débauche. Ils aimaient par trop à humer le piot, à vivre en soûlas et liesse. Un grand nombre d entr'eux ne sortaient de la fumée des tavernes que pour gagner un peu d'argent qu'ils revenaient aussitôt dépenser. Plusieurs sont morts

« Houbraken, — Campo Weyerman, — Schrevelius, Hitfoire de Harlem,

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. Ui

dans un ëtat d'ivreMe; d'autres ont rendu Tàme sur un lit d'hospice. Ceux même qui cultiTaient le genre sérieux ne respectèrent point tous leur propre talent. Mabuse se livrait à des orgies eflFirénées; Lairesse , que l'on surnommait le Poussin de la Belgique , buvait et perdait la raison , comme le dernier des manants. Quelques-uns, ne s'arrêtant pas là , bravèrent les règles de l'honneur et de la probité. Deux hollandais, Campo Weyerman et ce Torrentius, dont nous parlions tout-à-l'heure, furent de véritables coquins. Le premier mena une existence de filou ; la justice le poursuivit ; condamné à une détention perpétuelle, il termina effectivement ses jours dans un cachot. Le second, ayant troublé la ville d'Amsterdam par se^ affreuses doctrines , fut arrêté, subit la question et les magistrats rendirent contre lui une sentence qui portait vingt années d'emprisonnement. Bien des fois le lecteur sera, comme nous , attristé de voir tant de bassesse jointe à de si grands mérites. La lumière du génie devrait-elle couronner de pareils fronts et l'honnête homme n'éprouve-t-il pas une cruelle douleur, en assistant au hideux hymen du talent et de la perversité ? L'influence du christianisme, ses lois mieux comprises, plus strictement suivies , les progrès de l'intelligence et de la dignité humaine ont soustrait à ces mœurs brutales, non-seulement la classe des artistes, dans les Pays- Bas, mais presque toute la population. Aujour-

Ii2 HISTOIRE DE LA PraNTURE

d'hui on les retrouverait plutôt en Angleterre, en France, en Italie que chez les Néerlandais. Ce que la Belgique et la Hollande inspirent maintenant^ ce n'est pas l'ardeur de la débauche; le rigorisme et la médisance y ont fait succéder des habitudes monotones, qui ne laissent pas de conduire à Tennui.

Avec plus de délicatesse, les peintres des Pays* Bas auraient dessiné des tableaux de genre, qui eussent flatté les âmes poétiques. La vie journalière a sa distinction et sa grâce. Mainte scène d'inté* rieur pouvait offrir un attrait romanesque. Dans ces chambres si élégantes, où pénètre une si douce lumière, où les tapis moelleux, les brillants rideaux entretiennent une paix si profonde, où Ton dé-couvre par les fenêtres de si charmants, de si tranquilles paysages, oui, dans ces retraites de bonheur, de liberté, de solitude, quels groupes amoureux Ton pouvait placer, comme dans un paradis de création humaine ! Quelle magie eût prêté à leurs ravissements la pompe familière de ce petit monde silencieux! Que leurs regards, leur attitude, leurs gestes, leur beauté^ eussent paru éloquents, au sein d'un tel asyle ! Et si le peintre avait mieux aimé y introduire quelque rêveur, quelque philosophe en méditation, une autre espèce de charme ne nous aurait-il point captivés ? Les sites radieux ou mélancoliques des tableaux flamands inspirent les mêmes regrets. Soyons

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. iiS

justes tiéanmoins : sans doute , les artistes de la Nëerlande n'ont pas toujours employé toutes les ressources que peut fournir leur manière; la yaleur de la conception n'a pas toujours égalé le mérite de l'exécution ; mais Van Eyck, Hemling, Rembrandt, Berghem, Ruisdaël, Metsni, Hobbema nous offrent quelques morceaux achevés, où il ne manque plus rien, où l'on ne voudrait changer ni une ligne, ni une teinte et devant lesquels on est frappé d'admiration. Âuraient-ib pu d'ailleurs aborder souvent ce genre particulier d'idéal, sans sortir peu à peu du domaine empirique? Chaque style doit obéir aux lois de sa nature et, nulle chose n'étant complète ici^bas, ses défauts le caractérisent aussi bien, lui sont aussi indispensables que ses attributs les plus glorieux. Voilà ce qu'un historien de la peinture ne doit pas oublier.

Peut-être, au surplus, est-ce par une bonté de la providence que le sentiment de l'idéal n'agite point cette nation. Il l'aurait plongée dans une indicible angoisse, dans une perpétuelle douleur. Sur une terre humide que les flots lui disputent, sous un ciel triste et nuageux, près d'une mer froide qui lui envoie la pluie du couchant, du sud-ouest et du nord-ouest, au milieu d'uniformes campagnes où les vents se déchaînent sans obstacle, où Fœil n'aperçoit que des lignes roides, des pâturages immenses, des troupeaux et du brouillard, elle

iU HISTOIRE DE LA PEINTURE

serait devenue, malgré tous ses eflbrts, la proie d'uo incurable et mortel ennui. Supposez-la tourmentée de Ta^es aspirations, cherchant de l'œil des objets qui répondent aux désirs de son cœur, et n'apercevant que le terne horizon ^ que les dunes blafardes, que l'étemelle prairie ; elle écoute maintenant les bruits du dehors : mais quelles rumeurs frappent son oreille ? Le mugissement éloigné des bestiaux, le râle de la vague sur les côtes, le murmure de la bise, le sourd clapotement de l'averse qui ruisselle le long des toits, inonde au loin les polders et fouette avec rage l'eau stagnante des marais. N'y a-t-il point de quoi tomber dans une léthargie de plusieurs siècles ? Mais la nature prévoit tout : elle a, en conséquence, donné à cette race laborieuse un sentiment de la réalité si profond que ni ses vœux, ni ses songes, ni ses caprices, ni ses inventions, ni son amour, ni ses dégoûts ne s'élancent au-delà : l'infini est à jamais clos pour elle : la terre est son empire , sa demeure , son rêve et sa patrie. Les poètes de la Hollande, plus littéraire, plus faite aux abstractions que la Belgique, célèbrent uniquement les plaisirs du foyer, les joies et les chagrins de la vie commune, les satisfactions du bien-être, et riment des sentences, des avis, de3 pensées morales. Le Néerlandais, ne convoitant pas un bonheur chimérique, ne veut que passer agréablement ses jours. Le fond de son caractère est la gaité. La voix même du

FLAMANDE BT flOLLANDAISE. U5

temps , cette Toit solennelle qui mesure la durée de rhomme^ il Ta convertie en musique de fête. Le carillon n'attriste point les banquets; il jette au milieu des rires, des propos, sa mélodie aérienne. Et, pendant que la cloche, sous des cieux moins rudes, annonce les heures par un tintement sépulcral, elle charme ici les oreilles qui Tentendent, elle porte à l'aménité, aux douces réflexions. Que la nuit vienne, que le froid augmente, que la tempête mugisse dans les airs, elle o'entonne pas moins son chant consolateur. Il brave la tourmente et l'obscurité; on dirait qu'un bon génie, veillant au sein des ténèbres, module de loin en loin ces accords pour rassurer la population inquiète.

L'art des Pays-Bas doit à sa réalité un précieux avantage. II retrace d'une manière complète la vie de la nation. Il peint tous les objets qui l'environnent, le ciel, l'eau, la terre, les plaines et les collines , les bois et les fleurs , la lumière du soleil et la clarté de la lune ; il représente l'extérieur et l'intérieur, la décoration et 1 ameublement des logis, les figures, les costumes, les modes variées, les habitudes, les réjouissances, les déiauts, les qualités du peuple, les ustensiles, le linge, les armes, les denrées, les mets, les joyaux ; il copie les rues, les ponts, les promenades, les grands monuments; il rappelle les croyances religieuses et les superstitions. Il est

iM HISTOIRE DE LA PEINTURE, etc.

rimage la plus parfaite qu'une race ait encore laissée d'elle-même. Si elle périssait demain, on la retrouverait tout entière dans les produits de son habileté. Elle possède là une splendide existence que les âges ne pourraient détruire, si les œuvres du pinceau étaient immortelles comme les œuvres littéraires.

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