‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 8 sur 91 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

d«ft idée» tov U pciatni« en Befgîqve et en HolUade.

Les trois principes, dont nous avons analysé le pouToir, forment par leur union une catëg^orio que nous nommerons celle des causes invariables. Elles demeurent efFectivement toujours les mêmes, à peu de chose près. La coupe des bois, le dessèchement des eaiix stagnantes, l'exploitation de la terre diminuent bien la rigueur du climat, dans les pays septentrionaux, mais cette amélioration a d'étroites limites et, une fois conquise, la température ne change plus. Ces travaux modifient également jusqu'à un certain point l'aspect du sol, mais ici encore l'action de l'homme trouve promptement des bornes. La figure générale d'une contrée, sa situation sur le globe ne dépendent pas

Ii8 HISTOIRE DE LA PEINTURE

de se« habitants. Ils n aplanissent pas les monta- (j^nes, ils n'exhaussent point les plaines; ils ne sauraient changer le cours des riyières, ou ne le changent que partiellement; ils ne peuvent ni fertiliser les rocs, ni éloigner la mer de ses grèyes, ni rappeler dans des régions qu'elle ne baignait pas. 11 est indubitable que les races se perfection* nent de deux manières, par les mélanges et par la transformation de leurs tendances primitives. Les mélanges les complètent en leur apportant des qualités nouyelles. Ils opposent aux défauts des Ter tus, modèrent les excès, animent les fecultés languissantes. Trois races se sont unies pour former la race française telle que nous la Toyons, et cette multiplicité d'éléments tourne à son avantage. Les Ga^ls se font remarquer par leur habitude de se réunir en petites agglomérations, dont la famille constitue la base , et par leur attachement opiniâtre à leurs principes, à leurs coutumes, à leurs superstitions. Lorsque César envahit la Gaule, elle était couverte d'une foule de tribus. Les clans écossais ont subsisté jusqu a nos jours et les Bretons actuels montrent encore la même absence de sympathie, le même désir de solitude. L'obstination routinière des Gallois, des Highianders et des Armoricains est un fait universellement connu» Cette double propension a causé la perte de toute la race. Malgré sa puissance intellectuelle et sa vigueur physique , elle a été sans cesse battue ,

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. i40

refoulée ^ conquise et ëclaircie par les races voi* sînes. Les Germains l'ont chassée du Nord, les Romains l'ont vaincue dans les Gaules cisalpine et transalpine, les Saxons et les Normands l'ont décimée en Angleterre, les Basques, les Goths, les Arabes l'ont presque anéantie en Espagne. Ces défaites, ces malheurs étaient inévitables. Comme elle ne sut jamais s'organiser, former un tout com<* pacte, elle ne put tenir devant les populations unitaires qui l'attaquaient avec des armées nom* breuses, où régnaient un esprit d'ensemble et un accord naturel. Sa haine des innovations ne la prédestinait pas moins à l'assujettissement. Les peuples limitrophes accroissaient leurs ressources, perfectionnaient leurs armes, leur stratégie, leur administration, leur commerce et leurs établisse-* ments industriels. Les Celtes demeuraient au même point et il fallait qu'ils succombassent. L'invasion romaine et l'invasion germanique leur furent donc d'une extrême utilité. Sous les Romains, les Gaulois se trouvèrent réunis, s'habituèrent aux formes gouvernementales et comprirent la nécessité de 8e grouper autour d'un centre. Leur mélange avec la race italienne, race éminemment organisatrice, épanchait dans leur sang le besoin de l'ordre. La docilité allemande concourait au même but; les guerriers du Nord donnaient l'exemple de la vénération pour leurs chefe et communiquaient celte tendance à leurs tributaires. Us leur

i^ HISTOIRE DE LA PEIlfTURB

iooculaient ëgalemenl une portion de leur souplesse intellectuelle, de leur large sympathie morale. Voilà comment s'élaborait la nation irançaise et, lorsqu'on l'examine, on retrouve en elle tous les éléments qui la constituent. L'amour de Tindépendance et lamour de l'ordre, la soif des distinctions et le désir de l'uniformité, Tesprit de routine et l'engouement pour les choses nouvelles trahissent ses diflRérentes origines. Elle nous présente donc l'exemple d'une race améliorée par sa fusion avec d'autres races.

Les effets des propensions natives sont encore susceptibles de varier. On connaît la célèbre échelle des vertus et des vices qu'Aristote nous a transmise. Chaque mérite y est placé entre deux défeuts : le courage entre la témérité et la peur, l'économie entre l'avarice et la prodigalité, la fermeté entre l'obstination et la faiblesse, la piété entre la superstition et l'irréligion. D'où il ressort qu'une même tendance produit une vertu par sa juste mesure et deux imperfections contraires, l'un par son manque de vigueur , l'autre par son excès de force. Eh bien, la civilisation métamorphose en qualités les mauvais penchants; elle les adoucit et les contrebalance, de telle manière que, sans éprouver de mutations spécifiques, sans changer aucunement de nature, certaines races se trouvent posséder des qualités réelles au lieu des vices qui les stigmatisaient précédemment.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. t5t

Uq habile liistorien voit dans l'ardeur conamerciale une transformation de l'esprit de conquête ; l'un et 1 autre ont pour base l'envie d'acquérir; seule» ment, aux époques guerrières, on s'enrichit avec la lance, aux époques plus intelligentes, on cultive le négoce. Cette direction nouvelle que prend une passion fougueuse me semble constituer un progrès immense : de nuisible et de menaçante, elle devient féconde et utile. Une aveugle audace peut de même enfanter une sage hardiesse; l'obstinalion, la persévérance; les haines locales, l'émulation ; le goût des aventures , le génie des entre* prises maritimes. La race conserve intégralement ses attributs, mais les résultats n'en sont point les mêmes.

De quelle manière, toutefois, ces changements s accomplissent-ils? Ce n'est point par une force intrinsèque inhérente aux objets sur lesquels ils portent; la cause qui les produit a son siège ailleurs. C'est la ctvtliscUion; elle seule abat les forêts, dessèche les marécages, laboure le sol, trace des roules et creuse des ports. Sous l'influence unique des mobiles que nous avons étudiés, le sauvage croupit dans sa faiblesse première , dans son dénuement originel. Et si deux peuplades barbares viennent à s'unir , les conséquences ne peuvent en être bien importantes. 11 faut que rhomme ait acquis un certain développement moral pour que ces entreprises s'effectuent . pour

i» UISTOiaE DE LA PEINTURE

que ces mélanges dëtemiment de çrayes résultats. Leur sphère d'action est en outre assez bornée : les métamorphoses sont peu nombreuses et opèrent toujours identiquement, lorsqu'elles se trouvent accomplies. Leur mobilité lente, partielle, ayant son origfine au dehors de leur propre nature, n'explique donc point le mouyement de l'histoire, les formes successives que prend la destinée des peuples. Si nulle autre cause ne dirigeait leur sort , ils demeureraient dans une complète apathie, dans un éternel engourdissement, comme ces figures égyptiennes dont le sculpteur n'a point divisé, ni terminé les jambes ; ne possédant même pas les organes de la marche, une invincible torpeur les tiendrait à jamais captifs.

Les progrès de l'humanité , les événements qui lagitent, ses phases diverses ont donc une autre source. Elle réside dans une seconde espèce de causes que nous nommerons les causes mobiles. Leur action change perpétuellement.

La première et la plus énergique de toutes, ce sont les idées. « Le fond de l'histoire , nous dit M. Jouffroy, appartient aux idées; il en est l'effet logique et l'expression pure. Elles se traduisent fatalement dans les institutions politiques, religieuses, civiles, militaires et domestiques d'une nation, et ces institutions, à leur tour, déterminent fatalement toutes les grandes circonstances de son histoire, qui décident elles-mêmes de sa

FLAMANDE BT BQLLANDAISE. «83

desiiaëe '. >> Gnq classes de notions gënëraies dominent et enfantent chaque civilisation : les idées que l'on se forme sur FtUHe donnent naissance à l'industrie, au commerce, à la mécanique, à l'économie politique, à toutes les sciences d'application; de la manière dont on conçoit le juste dérivent la société ciyite, la législation et l'État ; les idées sur h beau engendrent l'art ; l'idée de Dieu produit la religion et le culte ; l'idée du vrai ou de l'être pris en soi , la philosophie et toutes les sciences spéculatives *. Au moyen de ces principes, l'homme secoue la tutelle dé l'immuable nature; ils l'arment d'une force qni lui permet d'agir à son tour sur elle, de modifier sa propre vie et de créer des œuYres indépendantes. Or la conformation de l'esprit le pousse toujours en avant ; la pensée étant sa manière de vivre , le repos et la mort seraient pour lui une seule et même chose. Dès qu'il preud sa course, d'une autre part, tout s'agite avec lui : chacun de ses mouvements ébranle le monde , chacune de ses découvertes entraine la ruine des édifices bâtis selon les opinions précédentes et sème la terre de monuments nouveaux. Les progrès des idées industrielles et commerciales donnent au commerce et à l'industrie une puissance

' RèfUxionê êur la philosophie de P histoire. ' Nous empruntons cette classification à M. Cousin , en la modifiant.

de plus en plus forte. Aucune marchandise ne s améliore, si l'idée de ce perfectionnement n'a d'abord élé conçue. A peine l'idée du juste yarie* t-elle que les rapports des indiyidus s'altèrent , que les États prennent une physionomie inconnue et adoptent des lois régénératrices. L'idée du beau ou l'idéal ne se transforme pas sans transformer aussitôt les arts. Différentes manières de concevoir Dieu ont produit, en dehors du christianisme, plusieurs dogmes, plusieurs morales, plusieurs cultes. Les théories nouvelles changent l'aspect de la science et il n'est pas rare qu'elles la bouleversent de fond en comble.

Nous dirons donc avec M. Jouffroy : ce Le principe de la mobilité des choses humaines est dans la mobilité des idées de Imtelligence humaine. Tous les changements qui s'opèrent dans la condition de l'homme, toutes les transformations qu'elle a subies , dérivent de Tintelligence et en sont l'effet ; l'histoire de ces changements n'est, en dernière analyse, que l'histoire des idées qui se sont succédé dans l'intelligence humaine , ou, si l'on aime mieux , l'histoire du développement intellectuel de l'humanité. »

Or, ce colossal pouvoir de la pensée dont les variations engendrent l'incalculable série des faits, cette terrible et menaçante vertu exigeait que son action ne fût point abandonnée au hasard. Si la Providence s'occupe de Thomme, c'est ici que l'on

doit trouver rempreinte de sa main palemelle. IS'e point aoumettre à des lois sûres et constantes le principe déterminant de notre sort eût été pour Dieu renier sa créature. Il lui ayatt donné Tétre, il fellait qu'il réglât ses destins, ou qu'il la livrât comme un jouet et une victime au reste de la création. Puisque toutes les forces de la nature sont gouvernées par sa sa(|[esse, l'homme, déshé*rite de cette protection bienveillante, serait le plus malheureux des orphelins. C'est alors qu'il pourrait examiner avec effroi le monde hostile qui Tenvironne. Seul objet des faveurs du Très*Haut, l'univers lui rappellerait toujours sa propre infortune ; la splendeur lui en paraîtrait une dérision cruelle, la puissance un inquiétant présage de tyrannie et de douleur. Le globe serait vraiment un lieu de supplice, qui promènerait son désespoir à travers l'immensité. Du milieu de ses luttes, de ses angoisses, de êes tristesses, il éclipserait néanmoins par sa grandeur morale ce Dieu barbare, égoïste et injuste, qui l'aurait proscrit sans raison. Mais, comme cette hypothèse est un blasphème, nous ne pouvons l'admettre et nous devons croire qu'il a ordonné charitablement le sort de l'humanité.

Pour atteindre ce but, il a pris le moyen le plus direct et le plus sûr : il a identifié les lois de sa prévoyante sollicitude avec l'intelligence de rhomme, en sorte qu'il vécût par elles et qu'elles

iM HISTOIRE DE LA PEIUTURE

vëcîUMent en lui. C'est donc la nature même de la pensée, la manière dont elle conçoit les objets, qui préside à ses révolutions, détermine celles de l'histoire et gouverne le monde.

En efifet, l'esprit humain obéit, dans sa marche, à des règles fetales et invariables. Il a un point de départ fixe et voyage sur une longue route tracée d'avance. Il aperçoit d'abord telle idée, puis telle autre, que remplace une troisième, bannie à son tour par une idée nouvelle. Cette progression normale puise son origine dans l'essence des choses non moins que dans celle de l'entendement. Quoi que l'on fesse , on va du simple au composé, des notions les plus étroites aux plus larges, des plus obscures aux plus claires , des plus fiausses aux plus vraies. Les idées simples, étant les moins difficiles à concevoir, sont saisies les premières ; les plus exclusives, supposant une moindre somme de connaissances, doivent frapper tout d'abord; les plus fausses, étant celles qui naissent de l'apparence des objets et du témoignage des sens livrés à eux-mêmes, doivent aussi précéder les autres. Dans la politique, pour offrir un exemple, on voit que les peuples débutent par l'idée monarchique , remplacée bientôt par ridée aristocratique, supplantée elle-même par le principe démocratique. Le gouvernement d'un seul est en effet le plus rudimentaire, celui dont l'invention donne le moins de peine : on suit

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. iK7

la Yolonté du chef ëlu et tout est dit. Le gouvernement aristocratique offre déjà une plus grande complication : il suppose, il exige l'accord d'un certain nombre de volontés^ une pondération de pouvoirs individuels. Le gouvernement dëmocratique se signale par une bien autre complexité : il réclanae l'harmonie entre tous les citoyens dont se compose un État. Aussi voyons-nous les Grecs introniser d'abord la monarchie, se jeter ensuite dans les bras de ^aristocratie, et invoquer après la démocratie pure , qui ne triompha que pour périr, car elle ne sut point s'organiser. A Rome, même spectacle : des rois au commencement, puis une aristocratie, puis une démocratie pure, qui, ne se coordonnant point, périt également. Le système représentatif, mélange des trois pouvoirs, contient un plus grand nombre de ressorts que ces trois pouvoirs pris séparément et devait naître à une époque moins éloignée; aussi est-il une création moderne. Qu'on examine tous les produits de l'intelligence : on la verra sans cesse marcher du simple au composé, de l'exclusif au compréhensif.

On a dit, je le sais, qu'elle débutait par la syn« thèse et finissait par l'analyse. Mais cette théorie, contraire en apparence à la nôtre , a au fond le même sens. Oui, l'homme commence par une syn^ thèse vague et trouble, c'est-à-dire par la confusion. N'ayant point encore pu appréeier les divers

ëlénaenls des choses, il n'établit d abord qu'un petit nombre de grandes classes, ou, si l'on aime mieux, une classification très simple. Ses divisions embrassent une foule d'objels et peuvent sembler intérieurement fort compliquées. Ainsi, le mot de physique servait à dénommer , chez les anciens , la physique proprement dite , la chimie , la ^[éologie, l'astronomie et 1 histoire nalurdle. Mais était-ce là une véritable synthèse et croit-on que leurs idées sur la nature fussent plus riches et plus vastes que les nôtres ? Bien loin d'y voir de la complexité , j'y vois le dénuement de l'intelli- (j;enoe, qui, n'ayant pas distin^é l'une de l'autre les parties intégrantes des objets , n'examine que leurs rapports, ne connaît point leurs -différeoces et les amoncelle dans de ténébreuses catégories. Aussi peut-on exposer en quelques pages la physique, ou plutôt la cosmologie des Grecs, le système d'Epicure etcelui des Stoïciens, par exemple, au lieu que chez nous cette science demande de nombreux volumes, signe évident de son opulence supérieure. Les synthèses de l'antiquité ne sont donc pas des synthèses réelles, mais une sorte de vue à distance, d obscure aperception : l'étude n'y a pas encore introduit l'ordre et la lumière. La synthèse véritable est celle qui a pour principe l'analyse, la connaissance de tous les éléments, de tous les attributs des choses. Après s'être enquise du divers, s'être familiarisée avec le dissemblable.

FLAMANDE £T HOLLANDAISE. i:S9

elle classe ces matériaux el en forme une vivante unilë à laquelle la nature sert de base. Si donc, dans ses divisions, Tintelligence passe du confus au simple, à mesure qu'elle les Irace, la pensée se complique. Elles embrassaient jadis un grand nombre de choses peu ou point connues, mais un petit nombre d'idées ; actuellement elles renferment un grand nombre, d'idées , même dans les catégories où n'entrent qu'un petit nombre de choses. L'extension diminue et la compréhension augmente. On avait d'abord des familles vagues; on a maintenant des espèces et des genres précis. Avec les sous-genres et tous leurs détails, ils composent une masse surprenante de vues analytiques. Simplification des éléments, complication de l'en* semble, unité de plus en plus grande, voilà la marche de la pensée. Eh bien ! chose merveilleuse ! ces règles que l'humanité suit fatalement, irrésis* tiblement sont les préceptes mêmes que Descartes recommande aux individus pour obtenir la vérité d'une manière plus rapide et plus sûre ' !

■ Afin que le lecteur puisse juger de cette ressemblance, je transcris les maxiines de Descartea ; il faut, selon lui :

■ Diviser chacune des difficultés quon examine en autant de parcelles que Ton peut et qu*il est nécessaire pour les mieux résoudre.

» Conduire par ordre ses pensées , en commençant p«r les objets les plus simples et les plus aisés à conoailtvf . pour monter peu à peu , comme par degrés , à la

K» HISTOIRE DB LA PEINTimE

L'humanité s'y conforme (Taulant mieux, el c'est ici le second point, que les objets l'y contraignent. En effet, comme nous ne pénétrons pas d'abord dans l'intimité de leur essence , leurs qualités les plus évidentes, les plus immédiatement perceptibles nous frappent les premières; nous nous y arrêtons , nous nous y amusons , comme dirait Montaigne. De là naissent des idées simples, faciles et incomplètes. Une fois ces attributs observés, le regard se porte sur des attributs moins manifestes , dont le siège est plus secret el rétude plus pénible. La connaissance en devient banale à son tour : l'esprit , aiguillonné par sa na* ture active qui ne lui permet point le repos, continue ses recherches et atteint des principes plus cachés, plus mystérieux encore. L'idée première d'un objet qui était assez pauvre , s'enrichit donc de tous les éléments nouveaux que l'intelligence y discerne, et finit par devenir très complexe. Mais elle devient en même temps plus juste, plus claire, plus profonde et plus adéquate.

Or, tandis que ces progrès se réalisent dans la

saoce des plus composés, en supposant même de Tordre entre ceux qui ne se précèdent point natureUement les uns les autres.

n Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, qu*on soit assuré de ne rien omettre. »

Ne venons-nous pas de montrer que le genre humain observe précisément cette méthode ?

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. Iftl

peosée^ l'homme à son tour devient plus sage, plus puissant et plus heureux. L'astre qui brille sur sa tète, qui éclaire sa roule, l'embellit et laiertilise. Il se comprend mieux lui-même , car il est un des objets de son étude ; il comprend mieux sa destination, car la connaissance de l'âme et de Tunivers la lui explique; il exerce plus d'empire sur la nature, car il a pénétré ses secrets et fait usage de ses propres forces pour la dompter ; il organise mieux le monde social , car il a des notions plus justes sur les rapports des individus ; en un mot, il se conforme mieux à l'essence des choses et à l'essence de l'entendement , ce qui est la source de la force , de la sagesse et du bonheur.

Mais la Providence n'a pas cru qu'il suffisait de régler le développement général de l'esprit humain ; elle l'a encore divisé en un certain nombre de phases périodiques et nécessaires. Les plu» vastes de ces phases, les plus importantes sont les civilisations : elles offrent le spectacle d'un large ensemble de théories et de faits harmonieusement coordonnés. Ces systèmes et ces feits se groupent selon des lois constantes. Le passage d'une forme à l'autre est aussi prévu, discipliné. La première, en se décomposant, suit d'immuables principes ; la seconde^ en se constituant, suit des principes non moins fixes. Lorsqu'elle est organisée , elle subit des métamorphoses comptées d'avance, métamor-

phoses principales pour elle, secondaires quant à rhistoire enyissigée dans tout son cours. Ces transformations elles-mêmes naissent régulière* ment l'une de l'autre, comme les ciTilisations. Elles se subdivisent à leur tour et enfantent de nouTclles périodes^ méthodiquement disposées. La détermination de leurs lois est le travail le plus considérable et le plus utile que puisse aborder la philosophie de Thistoire, car de ces lois dépend le sort terrestre de l'homme ; l'étude qui les saisit a d'ailleurs pour effet immédiat de ranimer la confiance dans le souverain arbitre.

De toutes les parties de l'histoire , cette œuvre fondamentale est cependant la moins avancée, la plus négligée. Perrault, Lessing, Herder, Coor dorcet , M"'^' De Staël , MM. Leroux , Cousin ^ Michelet, Jouffroy et d'autres encore ont observé la marche générale de l'humanité; ils ont résolu la question en faveur du progrès. Lorsqu'il a montré comment , depuis les époques les plus anciennes , Dieu préparait le triomphe du christianisme et comment toute l'histoire a concouru à ce triomphe, Bossuet a donné un exemple magnifique de ces vastes recherches. Mais on a encore très peu étudié les phases particulières d'un aussi long développement, lesinéluctables retours des mêmes formes. Vico seul les a choisies pour but principal de ses veilles scientifiques ; il a mis hors de doute que chaque civilisation débute par un âge

ditin , auquel succède un âge héroïque ^ après lequel naît une période humaine. Le grand nombre de iaiis qu'absorbe, explique et illumine cette triple division lui donne une profonde importance. Une secte anéantie a parlé d'époques organiques et inorganiques. Il se peut qu'on ait essayé d'autres formules; nous ne les connaissons point et nous nous éloignerions de notre objet en les cherchant.

Ce ne serait pourtant une digression 'qu'en apparence. La Tie se compose de trois termes, comme nous l'a enseigné Platon : l'être ou le Vrai, le bien ou la perfection de l'être, le beau ou la manifestation du bien. La beauté est, par conséquent, le dernier terme et la plus haute expression de la YÎe. Elle nous offre un miroir magique où retétent d'éblouissantes couleurs tous les phénomènes de l'existence. Rien ne se produit dans aucun ordre de laits, sans y peindre immédiatement son image. La nature, disons mieux, le mpréme artisan des mondes l'emploie pour révéler sa grandeur. Formidable Océan qui voudrais inonder tes rivages, ciel bleu qui te déroules sur nos têtes comme une divine coupole, soleil impé^ rial devant lequel tout pâlit, forêts embaumées qu'agite la moindre haleine, fleurs charmantes qui vous inclinez d'un air pensif, mélodies des oiseaux, soupirs des bois, murmure des fontaines, nuages mobiles et pompeux qui errez dans les

I6i HISTOIRE DE LA PEINTURE

solîludeft de Tiafiai, doucea vapeurs qui argentez lea champs, rayons mystérieux de la lune, premiers soog[es de lamour, grâce enchanteresse de la femme, intime volupté de ses regards, musique sublime d'une voix chérie, bonheur des soins, des espérances maternelles, c'est par vous, c'est par cette profonde et enivrante poésie qu'il montre sa puissance et nous explique sa volonté. Ah! rhomme qui doute de lui ne contemple pas ses ouvrages 1 II est sans doute prisonnier dans quelque humide forteresse, ou habite l'immonde cloaque des grandes villes. Là, au sein d'un factice univers, où toutes les productions naturelles ont changé de forme sous la main de l'ouvrier, où l'aspect du crime heureux, de la duplicité habile, de la sottise enorgueillie, vous abreuve de réflexions amères et vous fait désespérer de la souveraine justice, oui, au sein d'un pareil enfor de l'âme et du cœur, il oublie la création majestueuse et bienveillante du Très-Haut. Mais qu'il aille se reposer près d'un étang sauvage, entre des rocs déserts, sur le thym virginal des lieux inconnus, oh ! alors la moindre plante calmera, persuadera, louchera son esprit navré. Le bourdonnement de l'insecte et Thar* monie des pins lui sembleront un langage consolateur. Qu'une de ses larmes tombe parmi les pleurs de la rosée, il se sentira paisible et guéri ; les derniers rayons du jour éclaireront sur ses traits la mélancolie sereine des chagrins qui finissent.

Or, ai la uature réfèle ses plans au moyen de la beaulé, Fart, celte beauté humaine, exprime à son tour et le monde extérieur et le monde de rhomme. Aucune révolution, aucune métamor* phose n'a lieu ni dans la vie réelle, ni dans les idées^ sans qu'une métamorphose analogue s'opère dans les œuvres plastiques, dans les œuvres litté« raires. En cherchant quelles inévitables phases doit subir la pensée^ nous ne ferions donc, apràs tout, que suivre les phases mêmes de l'art et de la poésie. La peinture de la Néerlande va nous en offrir un exemple : on y aperçoit, au premier coup d œil, les trois âges du philosophe italien.

L'époque des vitraux, des manuscrits religieux, des fresques saintes , de Van Eyck et de Hemling forme évidemment une période sacerdotale. Les églises, les monastères, les châsses, les livres d'heures occupaient seuls le mérite. Les sujets étaient fournis , presque sans exception , par le christianisme et par son histoire. La Bible, l'Évangile, les martyrs, les pères de TEglise, les vierges, les bienheureux , les esprits célestes composaient le fond même qu'embellissaient les arts. Le génie descendait du firmament vers les peintres comme un noble envoyé ; laigle mystique de St-Jean planait au-dessus de leur tête et les inspirait de son cri surnaturel. La piété est l'expression principale qu'ils cherchaient à donner aux visages. Cette ère importante finit avec le XV^ siècle.

i66 HISTOIRE DE LA PEINTURE

En quittant Bruges pour Anvers^ la peinture prend une nouvelle forme : elle commence son âge héroïque ou chcYaleresque. Ce n'est plus la douceur des trails, la chasteté des lignes, la grâce des sentiments affectueux , la noblesse d'une intelligente dévotion qu'elle recherche ; elle ambitionne le mouyement, l'ardeur, la force, Téclat et même la violence ; tous les signes d'une acliyité fougueuse sont l'objet de sa prédilection : elle traite encore des scènes puisées dans le christia* nisme, parce que la religion ne perd point ses droils ', mais elle les traite d'une manière peu chrétienne : l'élan spiritualiste, l'onction évangélique n'y régnent pas. Le goût de cette école l'entraîne vers l'aristocratie bien plutôt que vers le clergé ; Rubens , Van Dyck , Gaspard de Crayer , Jordaens , Van Thulden , Seghers , Diepenbeke , Gonzales Coques vivent dans l'intimité de la noblesse. Leurs toiles rappellent souvent ces illustres fréquentations \ Plusieurs d entr'eux mènent une

' L*ëpoqoe héroïque n'exclut point la religion : elle met seulement Taristocratie à la place de la théocratie; les grands possèdent alors le pouvoir exercé jadis par les prè* ires : c*est ce qu*on voit dans Tlliade et dans TOdyssée, qui représentent Tàge héroïque de la Grèce.

' M. le prince de Ligne, cet affectueux protecteur de la littérature et des arts , possède , entr*autres curiosités . dans son magnifique château de Belœil, un tahleau de Van Dyck, où Ton admire une grande distinction aristocratique. Il représente Jacques 1*' d'Angleterre ot son épouse,

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. f€7

existence princière ; ils ne décorent pas seulement les châteaux des seigneurs, ils en possèdent euxmêmes^ quelques-uns révèlent ces tendances jusque par leur physionomie et leur attitude : les traits, le port, le costume, legestedeRubensetdeVan Dyck ont une éléjjance chevaleresque; tout se réunit donc pour caractériser selon les principes de Yico la deuxième époque de l'art flamand.

Les peintres hollandais forment le troisième âge et complètent le cycle. Dans cette école les sujets pieux, les actions, le mouvement et les figures héroïques sont abandonnés. La vie de famille, les types ordinaires, l'intérieur des maisons, les soins de chaque jour composent la seule matière qu'elle exploite. Elle a pour guides et pour patrons les génies du foyer domestique. C'est une période humaine , suivant le sens rigoureux du mot. Sa manière a la sagesse, la tranquillité, la patience, tous les mérites d'un style et d'un ré* gime positifs. Elle aime la nature , la féconde et paisible nature, comme un vieillard désenchanté aime les promenades dans un riant jardin , ou la mélancolie du soir dans une fraîche campagne. Elle est aussi grave , aussi douce et harmonieuse que les rayons obliques d'un soleil d'automne.

Les remarques sur les deux phases sociales

se tenant par la main ; la grâce des poses , la beauté des visages, Texécution fine et soignée en font un morceau remarquable.

im iilSTOIRB M LA PEIlITUftE

d'organisme et de désordre s'appliquent pareillement à Fart et à la littérature. Ne les a-t-on point irus oiFrir une brillante unité, puis déchoir et se dissoudre ? Quel est leur principe de notre temps? Victimes de l'anarchie religieuse et intellectuelle, ils flottent au hasard, poussés par les vents les plus contraires sur une onde brumeuse, où ils ne discernent point leur route.

La loi en vertu de laquelle les idées récentes , avant de produire elle»-mémes, détruisent d'abord l'ouvrage des notions antérieures , n'est-ce point sur les arts que s'exerce le plus durement et le plus immédiatement son empire? Une expédition iconoclaste ne signale*t-elle pas chaque progrès de l'humanité ? Les Hébreux renversaient tous les monuments , toutes les statues des dieux païens ; la religion chrétienne inspira l'envie d'à» néantfr les idoles , magnifiques erreurs des Scopas et des Praxitètes : la dévotion des catéchumènes fut plus impitoyable cent fois que l'ignorance des barbares. « Des villes entières détruisirent ellesmêmes les statues , rasèrent les temples qu'elles avaient jusqu'alors rétérés '. » Les fanatiques Mahométans ne commirent pas moins de dévastations. Au XVI® siècle, Carlostadt, le luthérien, proscrivit les images ; des sectaires forouches, que la voix du maître arrêta, mirent en pièces les chefs*

' EhUic David, IlUloire de la petniure au tnaffen Age.

(l'œuvre gothiques. Le rude et triste Gtlvio de* ehaiiie de nouveau leur fureur; iU se précipitent sur les merveilles de l'art et saccagent la Néerlande. La révolution de 1648, en Angleterre, se livre aux mêmes emportements. La France , dans son ardeur novatrice, ne respecte pas davantage, quand brille le soleil de 89, les prodiges de son architecture, de sa sculpture , de ses peintres verriers. Les premières victimes que sacrifie Fintelligence humaine, dès qu'elle se déplace , sont donc les nobles filles du talent.

Nous ne nous trompions point, comme on le toil, lorsque nous disions que rechercher les lois qui président au mouvement de Thistoire, ne serait point dévier, puisqu'elles dirigent aussi la marche de l'art et de la littérature. Cette tâche cependant nous conduirait trop loin : ce serait empiéter sur l'ouvrage que nous préparons et inonder l'ouvrage actuel dun flux de théories abstraites. Nous nous bornerons, en conséquence, à étudier l'action particulière de la pensée dans le développement de la peinture néerlandaise.

La plus énergique influence à laquelle l'art soit soumis, comme toute œuvre humaine, est celle des doctrines religieuses. Le christianisme avec ses effets directs, avec ses effets détournés, constitue donc la source principale où l'on doit puiser lexplication de l'art moderne. Il a fait subir son pouvoir aux éléments divers de la peinture, les types et l'ex-

i7Q HISTOIRE DE LÀ PEINTURE

pression des yisages, la figure des corps et les mouvemeats passionnés qu'on leur imprime^ le caractère des formes, la nature des sujets et de la conception, la manière de composer, la manière de reproduire le monde physique et le genre de lexëcution.

Il a opéré dans les types naturels de la Flandre des altérations très remarquables. Les figures qui animent les toiles des Pays-Bas sont la suite d'un compromis entre l'intelligence et la réalité : on y voit les traits principaux de l'original^ mais modifiés par les croyances. Les plus anciens tableaux, comme on devait s'y attendre, portent les traces les plus manifestes de leur domination. Van Eyck , Rogier Tan der Weyde et Rogier de Bruges, Hemling et Lucas de Leyde, Hugo yan der Goes et Schoreel, dessinent des tètes qui surprennent tout d'abord , sans qu'on sache bien pourquoi. Si on en cherche la cause et se liyre à un examen attentif, on observe bientôt que le peintre a donné aux fronts un développement énorme , disproportionné , tel enfin qu'il choque la vue dans un grand nombre d'ouvrages. Les (empes ont aussi une largeur discordante , et la racine des cheveux se trouve de cette façon rejetée sur le derrière du crâne. L'orbite de l'œil est plein et charnu, ce qui en fait ressortir le globe. L'occiput n'existe pas, pour ainsi dire; l'oreille occupe une des extrémités du profil. Les têtes ont

donc une apparence vraiment singulière. Mais les causes de cette étrangeté ne sont-elles point encore plus bizarres? Les caractères dontnous venons de parler sont justement ceux qui désignent ., selon les phrénologues, la suprême activité de Tintelligence, la force des nobles penchants et la faiblesse des mauvaises passions. Toute la théorie deGall y est appliquée avec la dernière exactitude. Le moyen-âge la connaissait-iP ou les peintres l'avaient-ils préconçue par une espèce de divination ténébreuse? Je ne puis résoudre cette énigme que Ton éclaircira probablement un jour, mais le

' Un manuscril du 14" siècle, ayant pour titre : Liber maraiium, qui alto nomine diciiur 9ecreU>rum, ab Ariitoteh ediiuêf ouvrage traduit en latin par maître Philippe de Tripoli, ferait croire que nos aïeux n*ignoraient pas les principes généraux de cette science incomplète. Il renferme an petit traité de physiognonionie dont je tire ce passage : « Cum itaque fuerit anima superans et dominons corpori et prœponderans, et virtus flammea existens in corde non desinat, inler ipsam et virtutem animalem existentem in oerebro tune sublimotur, augmentatur, declaratur intellectus secundum meiisurara. » Un peu plus loin Fauteur raconte une histoire doù il résulterait que les anciens mêmes en avaient quelques notions : le livre pourtant me parait apocryphe, nr.ais cette anecdote, dans laquelle un savant grec juge le caractère d'Hippocrate d'après son image, vient a Tappui de la phrase mentionnée tout à rheure, et montre que la théorie de Gall n'est pas entièrement nouvelle. Peutrétrc cependant ne s*agit*il que des doctrines d*Aris(otc et de Lavatcr.

m HISTOIRE DE LA PEINTURE

fait qui nous occupe est hors de doute, et a une importance d'autant plus grande qu'on le retrouTe dans presque tous les anciens panneaux flamands et dans ceux de l'Allemagne, au XV" et au XYI" siècles. Israël de Meckenen, Martin Schœn, Wolgemuth, Albert Durer, Lucas Cranach et leurs successeurs travaillent d après ce modèle. 11 existe dans la cathédrale de St-Bavon à Gand un tableau de Gérard Van der Meire, artiste dont on connaît peu d'ouvrages : on y observe sur le champ la conformation désignée par nous. Il semble que le spiritualisme chrétien ait immédiatement inventé la forme la plus sympathique à son génie.

Les productions de Rome et de la Grèce ont des caractères bien différents. Il n'est personne qui ne i*emarque dans les statues païennes l'exiguité du front, des tempes et en général de tout le sinciput, le développement peu ordinaire du crâne postérieur et la cavité très forte de Fœil. Les tètes sont souvent trop petites pour les corps : c'est le défaut opposé qui règne dans la statuaire gothique. Si les œuvres brugeoises nous offrent des cous très minces, les cous, chez les anciens, ont fréquemment une grosseur énorme; les personnages lui doivent une certaine ressemblance avec le taureau. Les nez droits, sans courbure et prolongeant la ligne du front , me paraissent encore un trait désagréable. On leur a fait une réputation immense et dénuée de justice, comme beaucoup

d autres. J'y iroi« un reste des formes bestiales que les païens mêlaient à la forme humaine, ainsi que le prouvent les idoles de TEgypte, les satyres, les founes, les syrènes, les centaures de la Grèce. On n'en trouTe réellement de semblables que dans les animaux, le cheval, Tène, le chien, le porc et la plupart des mammifères. Ils communiquent aux YÎsag^es une expression lourde et sotte. La ligne flexible du nez., l'inlenralle qui le sépare du front distinguent spécialement Thomme : ils font donc partie intégrante de la beauté humaine, de la beauté supérieure; on ne doit pas mettre à la place des traits moins nobles et moins purs. Les artistes catholiques ne sont pas tombés dans cette faute, grâce à l'élévation de leur esprit et cette différence constitue un avantage pour eux. Par une autre singularité, les vieux artistes flamands et germaniques donnent surtout aux femmes les attributs de la puissance intellectuelle. Pour s'en convaincre, il suffirait d'examiner la châsse et les tableaux de Hemling que possède l'hôpital St-Jean à Bruges , et les tryptiques du même auteur qui ornent l'Académie de ta même ville. Notre sexe y est plus beau que le sexe aimable, parceque ses traits n'offrent pas les disproportions phrénologiques de celui-ci. Les tètes masculines sont les plus régulières et de beaucoup les plus harmonieuses ; le St->Jean de VApooalypsej entr'autres figures, a une suavité charmante. Les

17i HISTOIRE DE LA PEINTURE

femmes n'y exercent un prestige réel que quand de longs cheyeux tombent sur leurs épaules ; cette abondante parure voile les tempes et encadre le visage : les nobles difformités du crâne échappent aux regards. Mais elles ne sont vraiment que dé* guisées; l'imagination de l'artiste les rêvait sous les ondes brillantes qui flottent alentour. Dès qu^l écarte les dernières, on les voit reparaître. Dans le fameux tableau de Gand, V Adoration de l'agneau mystique, une troupe de saintes marche vers l'autel où il saigne pour les crimes du genre humain ; des tresses blondes enveloppent leur col; elles sont pleines d'une grâce admirable et leurs traits ne laissent rien à désirer. Parmi ces vierges , il en est trois dont les cheveux sont rejetés derrière les oreilles ; on aperçoit toute la forme de leur tète : èette forme ressemble exactement à celle que nous avons décrite.

D'où vient une pareille transposition des qualités spéciales de l'un et de l'autre sexe? Pourquoi l'intelligence se trouve-t-elle dévolue aux femmes et la beauté aux hommes? Est-<;e un résultat de l'Évangile qui a tiré les premières de la servitude, reconnu leurs droits, mis un terme au dédain que l'antiquité manifestait pour elles et accru leur importance morale, domestique et sociale? Est-ce un effet éloigné de la vénération que leur témoignaient les Germains et les Gaulois? Esl-ce un hommage rendu par une nation positive à leur

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. i75

gëoîe pratique? Ces trois causes y ont simultané* ment contribué, selon toute apparence. Une autre cause leur est Tenue en aide. Il régnait dans la Néerlande , au XY® siècle^ une mode étrange : les dames releyaient leurs cheveux et les cachaient entièrement sous une haute coiffure; il seniible même qu'elles les rasaient en partie sur le deyant de la télé ; elles logeaient ceux qui ornent les côtés dans des espèces de cornets dressés derrière les tempea. La compagne de Van Eyclc se défigurait ainsi ; un portrait d'elle que l'on Toit à Bruges constate ce fait. Atcc une habitude pareille ^ tout le sinciput se trouyait nu et dégarni : pour produire les types bizarres de l'ancienne école flamande, il n'y ayait qu'à en exagérer le volume et à diminuer celui du crâne postérieur. Les yierges byzantines ayant, au contraire, la tête et le front yoilés , ces sortes de modèles formaient une complète innovation.

Les traits s'en sont affieiiblis, mais ont persisté depuis la première époque de l'art flamand : tous les tableaux des Pays-Bas les reproduisent. Le haut de la figure y atteste le développement spirituel amené par le christianisme. Gomme dans la majorité des œuvres modernes, la tète est d'ailleurs la partie la plus soignée, la plus belle et la plus intéressante : chez les Grecs et les Romains, c'était le corps. Nul statuaire soumis à l'influence des doctrines polythéistes n'aurait, ainsi que

Canova^ donne la préférence au TÎsage^ ne s'en serait occupé d'abord el ne lui eût consacré toute la force de son talent. L'autre caractère si^^nalé par nous, TaTantage des hommes sous le rapport esthétique, s'est de même conservé. Les plus brillantes créations des peintres d'histoire, dans la Néerlande, sont des tètes masculines : on ne peut à cet égard établir aucun parallèle entre les deux sexes. Les figures des rois mages qui ornent le tableau de Seghers, à Notre-Dame de Bruges, sont d'une perfection irréprochable. Malines possède une Pèche miraculeuse, où le Sauveur a une beauté céleste ; Rubens, auquel on doit cette production, n'a jamais dessiné de iemme aussi éclatante. Un grand nombre de ses toiles nous offrent des chevalierS) des princes, des magistrats, des vieillards splendides que Ton admire sans restriction. Van Dyck et toute l'école suggèrent les mêmes remarques : elles s'appliquent également aux Hollandais. Quiconque a étudié les œuvres néerlandaises en reconnaîtra la justesse et nous n'avons pas besoin de la prouver. Cette anomalie, qui étonne d'abord, est cependant une conséquence inévitable et rationnelle de l'empirisme des Pays- Bas. La beauté féminine a un caractère essentiellement idéal ; elle exige de la finesse, de la grâce, de l'harmonie, de la douceur, de la noblesse et une rêveuse sentimentalité. Elle se promène, comme une Eve sublime, dans le jardin enchanté de

rimaginalion et flatle les dësirs les plus secrets de l'âme. Elle est donc la forme chérie de l'art dogmatique. La mâle beauté de l'homme plait daTantage au réalisme. Elle demande surtout de rënergie ; la yigueur des lignes, la puissance de la conformation, le luxe du coloris, une certaine régularité des traits et une dignité expressive la constituent. Le peintre en recueille tous les éléments au sein de l'univers positif.

Les corps, dans l'art moderne, sont aussi frappés du sceau chrétien. Le mépris que le dogme é?angélique inspire pour la matière tournait au détriment de la partie la plus terrestre de l'homme. Pendant le moyen âge, on l'amoindrissait , on la réduisait avec une intrépidité naïve. Les personnages qui ornent les tympans, les niches et les voussoirs des cathédrales ont des formes grêles, des membres longs et minces, dont l'œil n'est pas satisfoit. On les retrouve dans les manuscrits, dans les tableaux du quinzième siècle; ils ne disparaissent qu'à la fin du siècle suivant. Des postures étranges, difficiles, peu agréables, signalent encore la première phase de l'art néerlandais. Je les attribuée l'influence de la statuaire gothique. Sous le régime féodal , l'architecture dominait la sculpture et lui imposait ses lois. La dernière était contrainte de subir toutes les volontés de l'autre , d'endurer tous ses caprices II lui fallait tordre les saints, les anges, les docteurs, les

rois ei les prophètes pour les introduire dans les voussures; elle les amaigrissait pour les placer dans les niches ; elle contournait d'autres images pour en former des guivres^ pour en décorer des chapiteaux , des plinthes, des frises étroites. Ces nobles créatures, et le Rédempteur lui-même, n'étaient guère plus à l'aise, j'imagine, entre les compartiments des vitraux. Les poses forcées, pénibles, dont l'art avait pris l'habitude, se oom* muniquèrent aux figures des manuscrits et aux tableaux des vieux peintres. Nous ne pensons pas que l'on puisse expliquer autrement ce goût insolite.

La pudeur chère au christianisme ne favorisait point la repi*oduction des nudités. Il n'a pas rendu service à la sculpture , sous ce rapport. Dans les édifices du moyen âge, toutes les statues sont drapées; Adam et Eve, les esprits infernaux, les damnés se montrent seuls sans vêtements. Il fallut le paganisme poétiquede la renaissance pour que la peinture italienne retraçât le corps humain. Avant l'époque de Léon X, les personnages fictifs portaient un costume. Dans les premiers siècles du christianisme on habillait même Jésus et St-1'ierre étendus sur la croix '. Raphaël n'a suivi une autre méthode qu'en exécutant des données my thologi*

> Deux gravures en fournissent la preuve dans VHittoin de Vari par Ut numumenfs, de Scioox b^Aoircocrt.

ques : rhistoire de Psyché ^ par exemple , et les trois Grâces. Dans les Pays-Bas, Té tude des anciens n'afiaiblit aucunement les principes religieux. Les maxjjmes chrétiennes unirent donc leur chaste puissance à la rigoureuse action du climat, pour détourner les peintres flamands et hollandais de copier les nus.

La doctrine chrétienne a modifié Texpression d'une manière encore plus énergique. Une foule de sentiments étaient inconnus des Gentils et ne pouvaient se produire dans leurs œuvres. Aristide, qui fut un des peintres les moins anciens de la Grèce , puisqu'il avait eu pour devanciers Polygnote, Apollodore, Parrhasius, Zeuxis, Timanthe, Pamphile et Pausias , se rendit fameux , selon le témoignage de Pline, en donnant de l'expression aux figures'. Les Hellènes connurent donc très tard ce genre de beauté. On le voit au contraire apparaître de bonne heure chez les modernes. Sitôt que les artistes ont l'habileté requise pour se servir un peu librement de leur pinceau , ils trouvent le langage de l'àme ; et non seulement, ils le trouvent, mais ils l'emploient avec la dernière éloquence. Il y a des merveilles de douceur, de piété , de noblesse , d'enthousiasme , de grâce et d'amour dans les œuvres des Masaccio, des

' Animum pinxit, et sensus honiinîs expressit. (Plinb, XXXV, cap. 10.)

Orcagna, des Simone Memmî, des Fra Angelicoda Fîesole, des Francia et des Perugia'. Celui qui ne les connaît pas^ qui n'a jamais arrêté ses yeux sur de tels prodiges niera seul la puissance poétique du christianisme. Les tableaux de Cologne nous enchantent, nous séduisent par le même attrait. Quelles divines formes! Quelles têies célestes ! Et comme toutes les autres beautés s effacent devant cette beauté spirituelle , qui émeut jusqu'au fond du cœur ! Ah ! l'on ressent de véritables délices à la contempler avec une émotion intime! Elle agile les cordes les plus mystérieuses de l'âme et leur fait rendre une suave harmonie. On retrouve ce prestige dans Raphaël et dans quelques dessinateurs moins illustres, qui ne sont pas dignement appréciés. Tel est Gaudenzio Ferrari. Aucun homme ne restera impassible devant sa toile éloquente, suspendue au musée de Milan. Elle retrace le martyre de Ste-Catherine ; la noble fille est agenouillée entre les roues munies de pointes aiguës, qui doivent la déchirer; on l'aperçoit de fece et elle occupe le milieu du tableau; nul vêtement ne cache ses admirables formes ; de longs cheveux bruns , descendant de

' Voyez, pour cette époque, Fouvrage de M. Rio, intitulé : De Vart chrétien y et larticle important de M. le comte de Montalembert, dans son livre chaleureux : Du Fandali$me et du Catholicisme,

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. fSf

ses épaules^ en yoiient une faible partie ; elle a les mains jointes et regarde le ciel ; une résignation angéiique^ une douce intrépidité animent sa figure pâle ei délicate. Une force magnanime rayonne dans ses beaux yeux dont le charme honore le créateur. Pleine de son inspiration, elle ne yoit ni les bourreaux, ni la foule obscène qui l'entourent: une pudeur sublime anéantit pour elle sa nudité. Que lui importe la rage et les mauvaises passions de rhomme? Elle n'est plus de ce monde , elle en a franchi les étroites limites , elle goûte par anticipation le bonheur sans fin qu'elle rêvait. Un messager de Dieu lui apporte la palme des confesseurs ; elle est placée de manière à ce que sa vue ne tombe pas sur lui ; mais qu'en a-t-elle besoin ? Elle possède la force du juste et l'immuable con-» stance de la vertu : le firmament n'a pas d'esprit plus céleste qu'elle. Et pour nous autres spectateurs, l'art ne peut inventer rien de plus beau ; oui drame ne serait plus pathétique et nulle ode n'exercerait une plus vivante magie. Croit-on qu'il y ait eu quelque œuvre analogue chez les anciens? Mentionnerai-je les tètes de l'Espagnolet, de Murillo et, dans les temps modernes, les compositions d'Overbeck , d'Ary Scheffer, pleines d'une sensibilité , d'une rêverie, d'une tendresse chrétiennes? Il suffira, pour l'heure, de dire que l'Évangile a presque seul triomphé par moments du réalisme des Pays-Bas. Quand la peinture néer-

i9i HISTOIRE DE LA PEINTURE

landaise s élance yers Tidëal, c'est le plus souvent la Religion qui Femporle, et Tëloigne du monde vulgaire des soins journaliers. Que Ton étudie les créations des Van Eyck et de leurs disciples , de Hemling lui même; les plusbeaux, les plus nobles visages sont manifestement ceux qu'illumine la piété. H en est de même dans toute la série des œuvres flamandes : Rubens , Van Dyck, Janssens, Gaspai*d de Crayer , Philippe de Champagne et leurs émules, confirment notre remarque.

Mais le verbe de Jésus n'a pas seulement fait naître lexpression des ardeurs sacrées ; comme il a grandi, en les purifiant, les passions ordinaires, les symptômes qui les révèlent ont pris plus de vigueur. Quand il transporta les affections du monde externe dans le sanctuaire de l'àroe, il diminua sans doute leurs effets pernicieux, leurs conséquences réelles , mais il accrut leur verve poétique et les entoura d'un immense horizon. Elles participèrent, dès lors, à l'infinité de l'esprit'. Le plaisir les calmait , l'abstinence les irrita , les berça de rêves chimériques. Les objets qu'elles poursuivent sont bornés, défectueux, pleins de tristes surprises ; la possession en lasse ou en dégoûte. Quand on ne les possède, ni ne les approche, ils conservent toute leur magie. De là l'enrayante puissance des penchants contrariés. Ils sont terribles les désirs

* Consultez à cet égard le Génie du vhnstianùme,\'iy .ilL

solitaires que n'endort point le bonheur^ que Texpérience ne désenchante jamais ! Le christîa- DÎsme, avec ses attachements spirituels, a fait boire

I homme dans cette coupe des ivresses opiniâtres.

II a d'ailleurs élevé, perfectionné l'idéal et aug* mente en proportion l'attrait de ses chimères. Quels songes brillants traversent nos esprits, quand un souhait, un amour nous trouble et nous agite ! Quelle violente aspiration ! Quelle fougueuse ardeur!

La sensibilité a encore reçu d'énormes développements. Une religion , qui faisait surtout vivre ses prosélytes de la vie du coeur et de la pensée, devait les rendre plus faciles à émouvoir , plus susceptibles de garder longtemps une impression ; elle allumait en eux des sympathies, des tendresses immortelles. Rien dans l'antiquité n approche de Roméo et Juliette , de la nouvelle Héloise, de Paul et Virginie, des drames de Schiller, des odes de Lamartine, d'Atala, de René, de Clarisse Harlowe, de la Fiancée d'Âbydos. Il y avait plus de dévergondage extérieur que chez nous, moins d'entraînement , de passion intellectuelle. Or, c'est justement cette passion qui a prise sur la littérature et les arts ; l'autre n'a pour domaine que des œuvres inférieures. Aussi les productions des païens sont-elles plus froides, plus contenues; le théâtre grec , en face du nôtre , surprend par Ha lenteur, l'indigence de ses moyens, de ses effets

et par son calme épique. Les Niobides, le Laocoon, les géants de Monte-Cavallo , les statues grecques et romaines que distingue la force de l'expression, révèlent encore un talent qui se modère. Buonarotti et Puget ont certes une bien autre impétuosité. Rubens, dans la Kéerlande, a le mieux possédé cette verve fougueuse des modernes. La nature du sol, de la race n'admettait point Ténergie sentimentale que trahissent les idéalistes primitifs et actuels. Une chaleur plus externe devait en prendre la place; elle n'a point manqué aux artistes des Pays-Bas. La Con\ersion de St-Paul, qui se ti*ouve à Munich et eut pour auteur le chef de Fécole anversoise, est pleine d'une agitation extraor^ dinaire. La foudre a suspendu la marche de la caravane et l'a frappée de crainte : le premier plan nous montre Paul renversé à terre ; les attitudes des spectateurs annoncent un effroi mortel; les chevaux se cabrent, un soufl9e orageux secoue et disperse les vêtements ; quelque chose de tragique règne dans tout l'ensemble. Le Massacre des Innocents, qui orne le musée de la même ville, offre des caractères identiques. Ce n'est pas, comme d'usage, une facile tuerie, où les soldats égorgent à leur aise et où les mères ne savent que gémir ; elles ont pris le parti de défendre leurs nourrissons, elles engagent contre les bourreaux une lutte acharnée; elles les frappent donc, les mordent, les déchirent avec leurs ongles, essaient de les désarmer, pix>lé-

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. i^

gent leurs enfants de leur corps et se font percer elles-mêmes, pour ne pas les voir mourir sous leurs yeux. La peinture n'a peut-être jamais rien exécuté de plus dramatique. Nous en dirons autant du Samson pris par les Philistins, dû également au pinceau de Rubens et placé dans la Pinacothèque. Ce sujet a aussi inspiré un tableau magnifique à Rembrandt. C'est une de 9%% plus grandes toiles et des moins connues ; elle pare la galerie peu visitée de CasseL Le héros juif entouré de sbires et furieux de ne point retrouver sa puissance athlétique, a recours, dans son désespoir, à un étrange expédient. II se met sur le dos, puis lance aux agrès* seurs, avec les pieds, avec les poings, des coups terribles \ sa figure et ses mouvements expriment la rage. Une de ces lueurs fantastiques, si bien rendues par le Hollandais, jaillit derrière THébreux et illumine le combat : elle donne au tableau une apparence vraiment surnaturelle. Chacun de mes lecteurs a vu quelque toile de cette espèce et joindra ses propres souvenirs à mes descriptions. Par sa morale, le christianisme a encore influé sur Tart d'une manière très utile et très puissante. Les débauches de la sculpture ancienne, dont une minime partie forme le musée secret de Naples, les lubricités prodigieuses, les ordures sans égales dÂristophanes, le Banquet de Platon, celui de ses dialogues intitulé : Lysis ou de V Amitié, dialogue dans lequel on voit comment les Grecs se

prouvaient leur attachement, plusieurs morceaux d'Anacrëon. de Lucien, un chant fort énergique de Lucrèce, des passages que l'on rencontre dans Virgile, Horace, Ovide, Tibulle ; Daphnis et Chloë, l'Ane d or et autres inventions païennes mettraient en droit d'affirmer que le polythéisme avait rendu la peinture immonde avant lere actuelle, quand même il n'existerait pas de témoignages à cet égard. Mais nous avons des textes fort clairs, qui per^ mettent encore moins de douter. Voici comment les résume un admirateur passionné d'Athènes et de Rome : « La théologie des Grecs admettait , dans un sens positif ou allégorique , une foule d'images contraires à l'honnêteté, qui, dabord, présentées sous une forme sacerdotale, dans un style de convention hiératique, n'exprimaient que des dogmes sacrés, et ne s'adressaient qu'au sentiment religieux ; mais qui, plus tard, à mesure que l'art s'était perfectionné, au sein d'une civilisation corrompue, devinrent, entre les mains de peintres habiles, des moyens propres à séduire les imaginations ardentes et à fibtter les passions immorales. Pour une société qui n'avait plus de pudeur, l'art n'eut plus de scrupules, et la religion elle-même, plus de sanctuaires. Des tableaux obscènes furent exposés aux regards jusque dans l'enceinte des lieux sacrés; de grands artistes se signalèrent par des compositions de ce genre, soit pour se délasser de ti*avaux plus gi*aves , soit

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. f87

par leffei d'une direction vicieuse du goût indi- Yiduel , qui ne trouvait que trop de sympathie daos la dépravation publique. C'est alors que des peintures exécutées pour des particuliers, dans le seul objet de flatter les sens et de charmer les yeux , à la fois par la licence du sujet et par le talent de l'artiste , devinrent l'ornement effronté des habitations privées. C'est alors enfin que des tableaux, qu'en d'autres temps on aurait pu rougir de voir et de posséder , furent affichés dans un testament et légués à un empereur, sous la condition d'opter entre une image impudique et une somme énorme; et que, placé dans cette alternative, aux yeux du monde entier, le choix du prince, en se prononçant pour la peinture, donna à la société païenne la mesure de tout ce qu'elle a?ait de vices, jusque dans les talents qu'elle estimait : grande leçon que reçut alors la conscience du genre humain et qui ne doit pas être perdue pour l'intérêt de l'art *• m Voilà comment s'exprime M. Raoul Rochette, et il ajoute de nombreux détails, parmi lesquels je remarque ce fait : que Vltnpudeur personnifiée avait un temple dans Athènes et qu'on y vénérait de plus toute une classe de génies lascifi», en l'honneur desquels s'exécutaient des chœurs orihophalliques. Si main-

' Raoul Rochktte, De la peint u te chez les Grecs et les Rommins. Paris, 18^6.

i88 HISTOIRE DE LA PEINTURE

tenant Ton réfléchit que le monde ancien ne nous offre aucun peuple dominé, comme celui des Pays-Bas, par la nature, et imbu au même point du sentiment de la réalité, on peut croire que, sous rinfluence du polythéisme, les Néerlandais eussent dépassé les orgies gréco-romaines. Les mœurs et les arts n'eussent été chez eux qu une longue satumale : un priapisme effréné aurait envahi les tableaux. Les préceptes chrétiens, nous l'ayons tu, n'ont pas toujours triomphé de ce penchant : quelles violentes bacchanales aurait donc feit naître un système matérialiste? N'est-ce point, par conséquent, une gloire pour la doctrine catholique d'avoir maintenu dans de justes bornes la peinture flamande et hollandaise?

Elle y est arrivée , non pas seulement à l'aide de sa morale ascétique, mais encore au moyen des sujets chastes et pieux qu'elle fournissait aux artistes. Sous ce dogme imposant , il ne s'agissait plus de retracer les fredaines de Vénus et les amours secrètes de Jupiter. Les graves histoires de la Bible et les touchantes péripéties de FEvangile inspirent d'autres sentiments, suggèrent d autres pensées. Le premier homme maudit, le sacrifice d'Abraham , les patriarches menant une vie solitaire dans les plaines de Tldumée, Joseph trahi et vendu, les Hébreux fuyant la servitude égyptienne. Pharaon englouti par les eaux dociles de la mer Rouge, le prophète gravissant les pentes

du Sinaï au milieu des éclairs, au bruit de la foudre et de Forage, toutes les scènes majestueuses que raconte l'Ancien Testament présentent, à n'en pas douter, une plus grande noblesse, une poésie plus vraie que les contes mythologiques. La vie et les souffrances du Rédempteur les éclipsent encore davantage. Celui qui n'admire point la Passion , le dévouement du Fils de l'Homme ne comprendra jamais le beau. Les peintres néerlandais, comme ceux du midi, ne me semblent même pas lavoir traitée aussi bien qu'ils l'auraient pu, ni avec une profondeur convenable. Cherchez un thème qui l'emporte sur les versets, où Jésus pardonne à St-Pierre. La première nuit d'angoisse vient de s'écouler pour lui : une populace barbare l'a injurié, frappé, maltraité; durant ces heures d'amertume, son disciple principal, celui qui doit être le chef de l'Église, l'a renié lâchement ; il avait prédit cette trahison, car il connaissait la faiblesse humaine; il savait qu'une douleur si cruelle, la plus poignante de toutes , l'abandon d'une per« sonne chérie, au moment de la disgrâce, ne devait point lui être épargnée; le jour se lève, l'apôtre timide le renie une dernière fois et le Sauveur, pour tout reproche, lui adresse un regard triste comme l'épreuve qu'il soutient. Quel maître a rendu cette clémence douloureuse et sublime? Le séjour du Christ au désert, avant que le démon le tente , n'a pas non plus trouvé de digne

190 niSTOIRB DE LA PEINTURE

interprète. H a cependaDt suffi à Milton pour écrire un très beau poème, que Ton a déclaré pi* toyable sans l'ayoir lu '. Le divin proscrit pleurant le sort de Jérusalem^ où il doit périr, est encore un trait dont on n'a point tiré parti. Les dessinateurs suivent toujours les routes battues sans chercher des voies nouvelles.

M. De Chateaubriand a prouvé que le christianisme, en expulsant de la nature les feux dieux , qui la voilaient, la déguisaient et la remplaçaient, a bien mérité de la poésie , a fait naître la description et le paysage. Les coloristes néerlandais ayant traité ce genre d'une manière éclatante, nous devons soigneusement apprécier la part d'influence que les convictions de nos pères ont eu sur son développement. Nous fortifierons donc la remarque du noble auteur, en y ajoutant des idées qu'il n'a point émises.

Non seulement le polythéisme substituait la forme des Dieux aux formes des objets naturels , mais une foule de récits mythologiques avaient pour théâtre un lieu vague, les sommets inconnus de l'Olympe, du mont Ida, ou l'espace illimité du ciel. Les fables grecques manquaient le plus sou-

' Le Parodié regagné: ce n*e8t pas un poème épique, comme h Paradis perdu, mais un poème épîsodique et, dans ce genre, il n*est pas moins admirable que l'autre dans le sien.

vent de fonds, d'arrière-plans : les acteurs que Ton y voit figurer sont comine suspendus dans les nuages. Les tableaux offrirent le même vide : les peintres négligèrent la scène au profit des ëfénements et de ceux qui les accomplissaient. Parmi les fresques , les mosaïques païennes dont un sort iayorable a empêché la destruction, il en est plusieurs où le terrain n'est pas marqué, d'autres où une simple ligne le retrace symboliquement. Les images des anciens vases grecs, maI*à-propos nommés vases étrusques , sont dépourvues de cette foible indication '.

Les sujets tirés des livres saints, au contraire, ont toujours pour cadre une perspective nette, un endroit bien déterminé ; ils inspirent le goût du paysage et forcent même de le cultiver : le dessinateur est contraint de reproduire les lieux brillants ou austères, qui ont vu s'effectuer de si grandes choses. Adam et Eve sous les ombrages miraculeux du primitif Eden, leur expulsion du paradis et leur tristesse lorsqu'ils aperçoivent les funèbres vallons de la terre, les eaux de l'abime.

' Voyez les Monuments inédits, de Millih ; Passiai, Recueil de peintures étrusques; Milliugbn, Frases grecs; Bonrioii, Jrchœologiê der MtJerei ; Gkonb, Die Maierei der Griechen ; SiMDX B*Asii«cooBT, Hisicire de Vart par les monuments; RàovL R«caRTB, De la peinture chez les Grecs et les Ro* }i etc., etc.

1» HISTOIRE DE LA PEI?rrDRB

les cataracles du ciel inondant le globe, les cam* pagnes humides que le soleil ëclaire après la fin du déluge, Abraham errant avec ses troupeaux dans les solitudes chaldéennes^ Sodome et Gomorrhe détruites par la flamme yengeresse, Moise trouvé sur le Nil, le passage de la mer Rouge; le prophète expirant au sommet du iSebo, les yeux tournés yers les champs de Galaad ; le jeune David auprès de ses brebis, le lévite d'Ephraim, Ruth et Booz, mille autres histoires bibliques ne sauraient être peintes, sans que la nature les rehausse de 9e$ pompes. L'Evangile nécessite la même alliance; le Christ ne nous apparaît guère qu'entouré de formes pittoresques. 11 naît sous un chaume rustique, près d agrestes objets et une divine cohorte lannonce aux pasteurs; Joseph et Marie, pour sauver ^e^ jours, quittent les champs dlsraël, bravant deux fois les périls du désert; le Fils de FHomme prêche sur les hauteurs que couronnent les cèdres, il apaise les flots qui le menacent, il chemineà travers la Galilée, tantôt suivant les bords du lac de Génésareth, tantôt gravissant les pentes du Carmel; il enseigne la foule de la proue d'une barque et toutes ses paroles sont pleines d'images champêtres. Cette poésie ne l'abandonne point au milieu des souffrances : la montagne des Oliviers entend ses prières et reçoit ses pleurs, pendant cette nuit terrible où il lutte contre luimême, où il se prépare aux angoisses du supplice;

8on dernier jour se lève; il expire en face du ciel, ayant pour piédestal le Golg[Otha et découvrant au loin les palais de Jérusalem , éclairés de sinistres lueurs.

Les Dieux du paganisme étaient en dehors ou à côté de la nature. Us n'avaiefnt point pétri le inonde de leurs mains puissantes, ils ne ranimaient pas de leur souffle immortel. Le chaos seul, l'inerte et insensible chaos, lui avait donné Fétre. Ils en habitaient les différentes parties, les divers éléments. Neptune résidait au sein de la mer inféconde, Pluton dans les entrailles du globe, Jupiter dans les plaines du ciel ; Diane parcourait les bois, Apollon, le firmament ; les Oréades vivaient sur les montagnes, les Dryades sous Fécorce des végétaux , les Naïades peuplaient les sources des fleuves et les nappes tranquilles des étangs. Mais l'univers n'était que leur séjour ; il ne passait point pour leur œuvre et leur pensée. Chez les chrétiens, c'est Dieu même qui Ta fait sortir du néant, qui lui a imposé se» formes, qui l'entrelient par un acte perpétuel de sa volonté. Il le remplit tout entier de sa présence : les abîmes de l'oc^n , les vapeurs de la nue fugitive , l'haleine iaconstante des zéphirs , la neige silencieuse qui tombe pendant les nuits d'hiver , le triste oiseau perdu parmi les rochers, les fleurs de la solitude et les brouillards du pôle le contiennent, le révèlent et le glorifient, chacun à sa manière. S'il

cessait un moment de décréter leur existence, ils disparaîtraient comme un songe brillant, comme une goutte de rosée aux premières chaleurs du jour. Cette doctrine explique le profond sentiment de divinité qui agite les modernes, lorsqu'ils se trouvent en iace de la nature. Elle est devenue un temple où trône Elohim; elle les frappe d'une émotion religieuse. Elle a donc pour eux un bien autre intérêt que pour les Grecs ; c'est la voix de Dieu qu'ils entendent dans les cascades , c'est sa majesté qui rayonne dans la splendeur du soleil. Au milieu des savanes désertes, sur la mer sans bornes, sous les arches ténébreuses des forêts, ils ne sont réellement point seuls : la Providence les entoure et suppute les battements de leur cœur. Ils ne pouvaient donc négliger le monde, comme les anciens; ils devaient l'étudier et le peindre avec un poétique amour.

En donnant aux hommes Thabitude de la méditation, en fortifiant la pensée, en recommandant de fuir le tumulte social et les orages de l'àme, le christianisme a produit un effet analogue à celui des climats septentrionaux. Il a rendu ses élèves capables de se suffire , de ne point appréhender la solitude. Ils cheminent sans faiigue et sans ennui sur le bord des lacs déserts, sur les croupes inhabitées des montagnes. La réflexion les escorte et ne les laisse point tomber dans cet horrible affaissement de l'intelligence, que n'égale

aucun autre supplice. Leur esprit animé d'une double force communique sa yie à tous lea objets. Il s'entretient avec eux, il leur prête ses agitations, il leur crée un idiome et les suppose tourmentés comme lui par de vains regrets, par de vaines espérances. Quel infortuné, depuis la prédication de rÉvangile , n'a pensé maintefois que le ciel se voilait pour compatir à ses chagrins? Pendant que ses larmes tombaient sur la terre , il se figurait que la nature y mêlait ses pleurs. Il croyait enten* dre soupirer la bise, gémir les fontaines, sangloter les rameaux des bois; la cloche avait un son la* mentabie et le rossignol de plaintives mélodies. Sommes>nous joyeux au contraire , tout augmente notre ivresse et la partage. Le firmament dévoile, pour nous plaire, sa tente de velours et d azur ; le soleil lui-même y brille comme une lampe de fête; la nuit y suspend ses feux comme une resplendissante illumination.

Le déyeloppement énorme de la sensibilité chez les chrétiens nous a d'ailleurs rendu la fréquentation de la nature indispensable. Trop délicats pour ne pas être sans cesse froissés parmi les hommes, la vue des champs, le silence des forêts, la tranquillité du monde extérieur apaisent et guérissent notre âme. Nous allons demander le calme aux sources des torrents, dont les flots sont moins mobiles , moins orageux que notre cœur. Douces prairies, frais vallons, sommets incultes,

rochers étemels^ mëlodieux^sapins^ tristes falaises, plages sonores, feuilles jaunies des bois, rosée du soir qui tombes sur nos fronts brûlants, comme vous faites cesser nos troubles intérieurs, comme TOUS arrêtez les luttes cruelles de nos passions ! Vos agrestes images sont un spécifique merveilleux contre la douleur. Elles ne rappellent aucune bassesse, aucune perfidie ; elles n'inspirent aucune anxiété ; car, toujours sereines, toujours immuables, elles ne disent rien ni du passé, ni de l'avenir. L'organisation même de la société féodale et catholique était d ailleurs propre à exciter l'amour de la nature. Chaque seigneur habitait, durant le moyen-âge, une forteresse construite au milieu des bois, dans une ile pittoresque ou sur une abrupte colline. Des tableaux rustiques environnaient de toutes parts sa demeure. Quand il arpentait la plate-forme, son œil rencontrait une mer de verdure, qui bruissait et ondoyait comme les flots ; de blancs ramiers voltigeaient au-dessus, pareils à des mouettes, et une odeur forte s'en exhalait, ainsi que des vagues de l'océan. Un lac protégeait-il le château , la scène était plus radieuse encore. L'habitation y mirait ses vieilles tours, la forêt ^es vieux chênes. Si, pendant la nuit, un orage éveillait l'homme belliqueux , il entendait le clapotement de Icau fouettée par la bise au pied de son manoir. Le cri tragique du grandduc et le roulement du tonnerre dans les nues

entrechoquées. Les édifices religieux n'ayaienl pas une situation moins poétique. Une riante vallée, un opulent plateau, une gorge funèbre et déserte avaient presque toujours fixé le choix des moines ou de rhermite. Un cloître y une chapelle s'y élevaient dans la solitude et le recueillement. Les toits du monastère, la flèche de la petite église se détachaient sur la verdure, commandaient les pâturages et se groupaient avec les hauteurs. Le chant des cénobites, la voix de Torgue, le tintement solennel de la cloche se mêlaient aux soupirs du feuillage, aux accords du chardonneret , au murmure des fontaines. Un site grave et doux ^ une brillante ou mélancolique perspective charmaient presque toujours la vue des solitaires. Et si, comme Tabbé De Rancé, ils portaient dans leur cœur le souvenir d'un malheureux amour, combien la grâce de la nature et les pompes tranquilles de la religion parlaient plus vivement à leur âme, encore pleine de regrets et de tristesse ! Les peintres néerlandais ont exprimé tous ces sentiments. Us vivifient la plupart des ouvrages que Ruisdaël a signés. Ses moindres tableaux inspirent une profonde rêverie. On est pénétré d'une affliction involontaire, quand on examine la seule toile de ce grand maître que possède le musée de Bruxelles. Une eau lente coule au milieu et la divise; des joncs, de sinistres fleurs y croissent sur le devant. A gauche, une ruine en briques d'une

teinte foncée contraste avec de mornes buissons ; à droite , se groupe un massif d'arbres noueux , qui tordent leurs troncs et leurs branches. De feibles coteaux limitent la perspective où s'enfonce la rivière. Un ciel triste et pluvieux couronne ce triste paysage. Les lueurs dont il éclaire la surfitce de l'onde, les lointaines éminences, le bouc[uet de bois, achèvent de donner à la campagne un ton élégiaque : une mélancolie amère inonde l'âme du spectateur. D'autres fois, Ruisdaël nous égare au sein de montagneuses régions : un torrent se précipite et forme une blanche cascade entre deux files de hauteurs. L'artiste devait bien aimer ces chutes d'eau qu'il a représentées si souvent ! On dirait que leur prompte fuite, leur vaine écume, leur bruit inutile en faisaient pour lui le symbole de l'existence humaine; leur fracas monotone, endormant sa pensée , calmait peut-être et l'irritation et les chagrins de son cœur. Les forêts, saisies par l'automne, habillent de pourpi*e et d or les collines prochaines ; sur un versant se dresse la cellule d'un hermite auprès d'une chapelle : tant les images du repos, de la solitude plaisaient à cette âme souffrante! Un p&tre indolent, quelques moutons qui broutent, rendent la scène plus paisible encore, et une idylle chrétienne brille devant nos yeux dans sa touchante beauté'.

' M. Vandenschrieck , de Louvain , possède une toile où fous ces objets se trouvent réunis.

L'affliction de Ruisdaël ne pesa point sur la vie de Berghem. Le calme orageux du premier fait place dans ses tableaux à une paix sereine et intime. 11 ne cherche, il ne désire point la tranquil* lité, il la possède : elle règne dans ses sujets et dans sa manière. Le soleil à son déclin illumine un grand nombre de ses paysages : la clarté en est alors plus douce, plus poétique ; elle imprime aux objets divers des tons plus harmonieux C'est aussi l'heure des premiers silences et tel est le génie de l'artiste qu'il a , en quelque sorte, feit mourir tous les bruits sous son pinceau , qu'il a exprimé un insaisissable phénomène. Les montagnes nues de l'Italie, dorées par la lumière du soir et azurées par le lointain, occupent le troisième pian ; une brume légère flotte dans leurs vallons ou sur la campagne ; de blancs oiseaux se jouent à mi-côte. Une rivière large et limpide arrose le second plan ; l'haleine du ciel n'en trouble point Tonde brillante : on aperçoit un troupeau de vaches qui la traverse. Les dernières n'ont pas encore abandonné la grève ; le conducteur place sur l'une d'elles sa femme et son bissac; un jeune garçon tient par la bride un âne rétif; ils vont aussi franchir le gué. On ne discerne au loin ni village, ni maison habitable; des ruines féodales couronnent seules un mamelon détaché. Mais ce profond isolement n'inspire aucune tristesse ; il est gracieux comme la vie champêtre et augmente le prestige de cette riante bucolique.

aOO HISTOIRE DE LA PEINTUEE

D'autres peintres néerlandais ont reproduit la nature avec d'autres intentions. Les frères Both, Asselyn, Moucheron, Karel Dujardin, Pynaker en font briller devant nous l'éclat méridional. Huysmans retrace la majesté des grandes forêts ; Breughel de Paradis, l'attrayante et inépuisable richesse de la création; Hobbema, le charme des vergers, des moulins, des hameaux ; Paul Brii, celui des maisons solitaires ; Everdingen, la sombre opulence des arbres du nord et des vallées septentrionales. Nous étudierons et spécifierons plus tard chacune de ces manières.

En développant l'amour de la famille, du toit domestique ', le christianisme a jointson influence à l'action du climat pour donner le goût des scènes d'intérieur : les bois et les champs ne sont point la seule retraite que cherche l'homme des temps modernes; son habitation ne le protège pas moins contre les ennuis du dehors et la hrtigue des relations communes. Sous ce rapport, les anciens différaient totalement de nous : ils aimaient la vie sur la place publique, la forme de leurs demeures ne permettait guère d'y séjourner u Les maisons de Pompéia n ont point d'étages, point de jour sur la rue ; une porte simple, élevée d environ six pieds, donne entrée dans une cour carrée au milieu de laquelle on voit une fontaine.

* CèHwdu chnsfianihwe, liv.ll.

Cette cour est entourée de portiques qui donnent le jour à des chambres isolées, sans cheminées et sans croisées; la lumière n'y pénètre que par une petite porte extérieure ' n . Selon lady Morgan^ ces pièces sont généralement moins grandes que les cellules d'un couyent : elles ne pourraient contenir un lit anglais *. Plusieurs des bâtiments n'ont que dix pieds de haut. Il semble manifeste à M. Raoul Rochette que les propriétaires s'y retiraient uniquement pour dormir. Pompeïa et les villes de second ordre n'étaient pas seules construites de la sorte ; à Rome, à Antioche, à Athènes, à Gonstantinople, les logis offraient uneapparence tout aussi mesquine. Avant le grand incendie de Rome, sous Néron, la plupart des édifices privés que possédait la capitale du monde , étaient en bois : l'empereur allégua pour s'excuser l'ignoble aspect des rues sales, tortueuses et étroites de la ville éternelle. Antioche, Ravenne, Padoue, Marseille, Athènes, Sparte, Argos, n'étaient ni plus brillantes, ni plus solides '. Yan Eyck, Hemling,

' Voyage d'un amateur des arU, torae 111 , par M. db la Roche.

* L'Italie, par Lady Mobgan, tome IV, pag. Il -4.

^ Toyez, pour les preuves et les détails de ce fait, le livre de M. Schayes, intitule : Lee Paye-Bas avant et durant fa deminaiion romaine. L*autenr y cite les textes les plus eu* rieux, tome second, pag. 2S1 et suiv.

Pierre De Hooghe, Rembrandt, Adrien VanOsiade, s'ils avaient pu naître dans l'Italie ou la Grèce antiques, n'auraient donc pu y exercer tout leur talent, ni peindre sans modèles leurs splendides intérieurs. Pierre Neefe et Van SteeuAvyck se seraient également trouvés au dépourvu : nos moin- <lres salles, nos derniers cabarets charment plus les regards que l'enceinte nue et ténébreuse des cellas païennes. Non-seulement la religion catholique a multiplié les effets extérieurs de l'architecture, mais elle a doublé son empire et inventé ces nefs prodigieuses, qui par leur étendue, leur variété, leur magnificence composent une sorte de petit monde, où l'on retrouve toutes les formes de l'autre, le ciel dans la courbe des voûtes, les co* lonnades et les rameaux des bois dans les piliers et les nervures, les fleurs au sommet des chapiteaux, ainsi que dans les roses colossales, la lumière sur les autels, sur les fenêtres peintes, le tonnerre dans le roulement de l'orgue, les champêtres harmonies dans ses soupirs, l'homme enfin dans les statues, les personnages coloriés, le prêtre et les assistants.

Le dogme catholique n'a laissé échapper à son atteinte ni l'invention, ni la composition : il a réformé toutes les parties de l'art. Un des préceptes, auxquels Horace tient le plus, est celui qui recommande de ne point traiter l'histoire d'un homme ab ovo, mais de narrer une action indé-

pendante. Nous avons prouvé ailleurs 'que c'est en effet une loi essentielle de la poésie antique. Si l'on nous permet de nous citer nous-méme, nous dirons que dans l'art, comme dans la réalité modernes, l'individu rattache au contraire à lui tout ce qui l'environne. La continuité de la destinée remplace la continuité de l'action. De là vient que celle-ci peut s'interrompre avec Boiardo, Pulci, Sterne, i'Arioste, et perdre sa simplicité avec Shakespeare, sans que l'œuvre cesse de former un ensemble parfaitement coordonné; de là vient que le héros peut naître au premier acte et mourir à la dernière scène. Il ne s'agit plus ici d'un ëfénement ou d'une situation, mais bien d'un homme ; tant que dure la vie de ce dernier, le poète a le droit de suivre ses traces : leur chemin est te même. L'Évangile, en déclarant Tàme immortelle, a surtout produit ce résultat : quelle importance prend chacun de nous, quand on songe qu'il ne doit point finir 1 Peut-on s'occuper trop longtemps d'un esprit qui brave les siècles? Pouvons-nous témoigner trop de sympathie à une impérissable créature? Dieu lui-même n'a-t-il pas voulu souffrir pour expier nos crimes? IS'a-t-il

* Histoire deê idéa litléraires en France^ liv. If, chap. HI. Nous prions le lecteur de nous pardonner ces renvois à de précédents ouvrages; ils sont inévitables, quand on enchaîne ses pensée».

20i HISTOIRE DE LA PEINTURE

point revélu notre forme , et pleuré des larmes comme celles qui tombent de nos yeux ? Ne nous a-t*il point donné par son sacrifice une yaleur inestimable ?

La vigueur de la personnalité moderne s^est trahie dans la peinture , ainsi que dans les autres arts. Les maîtres chrétiens se sont plus à dérouler toute la biog^raphie d'un personnage, au moyen de tableaux qui se suivent et s'enchaînent. Le gracieux Hemling affectionnait beaucoup cette espèce de méthode narrative. La châsse de sainte Ursule, à Bruges, l'histoire de saint Bertin, que possède le roi de Hollande , les Sept Joies et les Sept Douleurs de la Vierge qui ornent la galerie de Munich le prouvent suffisamment. La vie de saint Benoît, par Philippe de Champagne, la vie de saint Bruno, par Lesueur, les aventures de Psyché, par Raphaël, le Mariage à la mode et autres contes de Hogarth , les fresques de FAUemagne actuelle montrent que ce goût a régné dans toute l'Europe et ne s'est point perdu avec les années. Quand les peintres primitifs n'exécutaient pas une série d'ouvrages, ils dessinaient sur le même panneau les différentes circonstances d'une même action. L'espace jouait alors le rôle du temps ; plus la perspective éloignait une scène du regard , plus sa distance chronologique augmentait : la durée se calculait suivant les lois de la géométrie. Il n'était pas rare que les deux moyens

fussent combinés : la châsse de sainte Ursule offre un exemple de cette union. Des tableaux du même genre tiendront en foule se présenter à nous, dans le cours de nos études sur lart flamand et hollandais. Nous n'ayons trouvé aucun texte qui iodique chez les anciens des habitudes pareilles.

Le caractère éminemment historique du chris*tianisme leur a été aussi très propice. La Bible raconte une succession de faits qui embrassent toute la destinée d'un peuple, l'Evangile nous expose toute celle du Fils de l'homme. Il était donc naturel que l'on en retraçât les diverses circonstances, l'une après l'autre. Comment ne pas suivre une route si bien marquée ? Le moyenâge y entra délibérément : il peignit sur les vitraux et sculpta sous les porches d'une seule cathédrale l'histoire de l'univers, depuis sa création jusqu'à sa destruction. L'usage d'illustrer les manuscrits fortifia encore cette tendance. Il fallait absolument que le livre inspirât les miniatures, et comme il renfermait presque toujours un récit, les enlumineurs devaient en colorier les scènes principales.

Pour ne pas trop allonger cet examen de l'action des idées chrétiennes sur la peinture, nous mentionnerons brièvement les autres effets qu'elles nous paraissent avoir produits.

Un dogme élevé, une morale inflexible ont suggéré de plus grandes conceptions que les fables

â06 HISTOIRE DE LA PEINTURE

mythologiques. Sous le rapport de la noblesse et de la profondeur, Tantiquité n'a pu rien offrir d'égal au Jugement dernier de Michel-Ange, à la Transfiguration, à la Bataille de Constantin, à la Dispute du Saint-Sacrement, au Speuimo di Si^ cilta. J'omets une foule de créations du nord et du midi.

Le merveilleux du christianisme, ses anges, ses démons, les événements sumalurels des livres saints, le langage obscur des prophètes, les colossales bizarreries de TApocalypse, les légendes, les superstitions de nos aïeux étaient une sorte de terrain fertile où devaient croître et s'épanouir l'art fantastique. Des spectres hideux , de charmantes visions flottaient sous le regard du peintre; il les dessinait, il les fixait sur la toile, comme Salvator Rosa Tombre de Samuel e£Frayant le prince maudit.

La tendresse pour la nature, la sagacité d'observation que les maximes chrétiennes ont développées, jointes aux ressources plus nombreuses^ aux moyens plus parfaits dont lart du coloris dispose chez nous, ont rendu Texécution plus détaillée, plus attrayante et plus vraie. Le peu de peintures qui nous soient restées des anciens n'ofBrent guère que les lignes et les teintes absolument indispensables. On croirait voir l'ébauche d'un maître moderne.

Le chrislianisme a produit un aulre effet que,

dans le premier moment, l'on hésite à lui atiribuer. La réflexion et l'étude prouyent néanmoins qu'il a encouragé l'art grotesque. S'il lui a^ait été contraire, celui-ci n'aurait pu briller , comme il la fait, pendant le moyen-âge. La force des doctrines religieuses est tellement grande que rien ne prospère sous leur malédiction. Supposez que le burlesque eut répugné au dogme évangélique, sa perte aurait été presque certaine : quelques nombreuses racines qu'il eût d'ailleurs plongé dans le sol féodal, la sève ne baignant point sa tige, il serait mort sur pied. Les églises sont pleines d'images railleuses; elles ne s'y trouvent que par la permission des clercs et ne devaient point conséquemment heurter le génie des idées chrétiennes. Aussi ont-elles développé le goût de la moquerie ^ bien loin de lui élre hostiles. En effet, le comique est un jugement implicite que l'esprit porte sur les objets. Quand il les bafoue, c'est qu'ils lui paraissent vicieux. Il se fait alors un plaisir d'augmenter leurs délfauts, d'exagérer malignement leurs ridicules. En élevant l'idéal, en perfectionnant l'intelligence et en la rendant par suite plus délicate, les préceptes catholiques ont accru en nous la tendance à l'ironie. Une âme plus ûoble, plus fine et plus sagace, découvre mieux les erreurs, les fautes, les sottises, et en est plus \ivement choquée. De là un amour du sarcasme, très général chez les modernes. Le

christianisme l'employait pour fortifier les bons penchants de l'homme : il donnait aux persécuteurs de Jésus et aux damnés^ par exemple, un corps et des attitudes, qui disaient rire à leurs dépens du rire de la pitié ; la multitude ne les regardait pas seulement avec haine, mais ayec un indicible mépris. Plusieurs scènes bouffonnes sculptées dans les Toussoîrs, les tympans, sur les stalles, les gouttières, les murs latéraux des églises, avaient un but pareil. On se tromperait fort, si on ne leur croyait pas d'autre sens que leur sens direct, et si on y voyait de simples écarts de la pensée. Peut-on mieux affaiblir le charme du vice qu'en le peignant sous des traits ridicules? Les objets dont on se gausse nous séduisent médioci^ement. Notre âge corrompu a interprété à sa manière ces tableaux railleurs, qui produisaient un effet moral sur nos aïeux. Le spiritualisme chrétien vilipendait la matière, tournait en plaisanterie les passions, et des intelligences peu clairvoyantes ont supposé qu'il les flattait! Cette espèce de comique offrait d'ailleurs un noble délassement à l'esprit fetigué de ses aspirations.

De tels ouvrages ne sont, après tout, qu'un fruit acerbe de Tidéal : ils ne peuvent croître sans lui , car il inspire l'artiste ou le poète moqueur; il guide leur jugement, ils Font devant les yeux comme un type indirect, et le font ressortir par un procédé négatif. Les tableaux satiriques de-

Taient en conséquence être peu nombreux ^ans l'école néerlandaise, attendu son manque d'idéal. La Tulgarité flamande n'est point du comique-: les maîtres des Pays-Bas dessinent de laides fi{]fures, non pour exprimer un blâme secret, pour provoquer le rire, mais simplement faute d aimer le beau. On demeure sérieux devant leurs toiles; ailes ne forment point des caricatures : leur trivial est celui delà réalité ; on n'y admire pas ce trivial supérieur, fils de rintelligence qui domine le réel, le scrute , le dédaigne et le bafoue. Le dogme chrétien leur a permis d'en faire usage , mais il est issu de la race , du climat et des lieux plutôt que de la religion.

En parlant de la doctrine évangélique, nous ne

I avons encore prise que dans son intégrité ortho* doxe. 11 nous reste à étudier l'action que le schisme de Calvin a eue sur la peinture.

La réforme a exagéré dans Fart, comme dans la vie, tous les effets de la température septentrionale ; aussi les peuples du Nord l'ont-ils seuls adoptée. Un climat rigoureux porte à l'isolement : chacun, enfermé chez lui pour se soustraire au courroux de la nature, perd vite le goût de la société.

II prend l'habitude de se suffire, de garder le silence ; le monde le trouble et la conversation le fatigue. Il n'aime donc plus ni les réunions, ni les entretiens : l'individu est alors le centre unique (le sa propre existence et. le but perpétuel de sa

210 HISTOIRE DE LA PEfNTURS

pensée. Les relations deviennent peu agréables : une telle froideur y préside que l'on ne tarde point à s'en dégoûter. Dans un même pays, Ton remarque sous ce rapport des différences très énergiques entre les provinces du midi et celles du nord. En Allemagne, il y a infiniment plus de sociabilité vers le sud que vers le septentrion. Quand elle brisa le lien religieux, abolit les ffttes où le peuple s'assemblait, secoua le joug de l'autorité qui unissait tous les fidèles sous une même loi, leur inculquait les mêmes principes, leur suggérait les mêmes vues, les mêmes sentiments, la réforme sépara plus que jamais les habitants des pays froids. Le libre examen leur enleva même la communauté de croyances ; la sécheresse et l'égoïsme prirent la place des charitables dispositions, des affectueux élans que le catholicisme entretenait. L'imagination, abandonnée à ellemême, s'égara dans les espaces ; l'amour du fantastique prit un développement outré qui porta préjudice aux beaux-arts '•

L'amour excessif de la solitude morale et matérielle suffisait déjà pour établir la prédominance de l'art individuel et bourgeois sur l'art public et religieux. La sévérité du culte dans l'église luthérienne, l'absence de décorations et de peintures

> Kugler a éniis ce dernier aperçu dans son Manuel de Vhistoire de la peinture.

dans ses édifices, l'antipathie que les images inspiraient à Calvin, fortifièrent énergiquement cette propension. Les œuvres du pinceau n'embellirent plus que les demeures privées; elles ornèrent les parois des chambres comme de splendides teu«tures. Le genre historique fut abandonné, ou à peu près. On choisit des scènes conformes au but que devaient remplir les tableaux. On en restreignit même les proportions, afin que les acheteurs puisent les placer partout. La vie domestique, les idées personnelles montèrent sur le trône où siégeaient de pieuses pensées, de grands principes, des sentiments généraux '.

Telle a été l'influence de la religion, en ce qui concerne la peinture.

L'influence de la politique a été moins vive et moins profonde. Elle a cependant agi d'une ma-

' Malgré son admiration pour le schisme protestant, Meîners avoue quil a nui aux beaux-arts, u La Réformation, dont nous avons montré tant de salutaires effets, dit-il, ne produisit ancun changement profitable à la culture des beaux-arts. Elle fit disparaitre les images des églises, et célébra la messe sans musique. Elle affaiblit l'imagination en lui substituant la raison. Elle dépouilla impitoyablement ses sanctuaires de tout ce qui n*y avait été placé que pour attirer les regards et pour produire, suivant elle, de coupables illusions. La dureté avec laquelle elle commanda ce sacrifice devait être cruellement expiée, etc. n Histùire de lor Rèfwmaiiony cbap. XXIV.

nière d'autant plus fevorable aux arts que l'organisnfie social des Pays-Bas se trouvait dans la plus parfaite harmonie avec toute l'existence de la nation. Il reposait sur l'idëe de la commune : eelle-ci en formait le centre réel^ ce qui ne permettait point de créer un grand ensemble. Chaque ville importante constituait une sorte d'état : elle avait son territoire, sa magistrature, ses lois, ses coutumes, sa milice ; on aurait cru voir une des républiques de la Grèce. Les divisions, le mor* cellement qu'elles entretinrent dans le pays, furent sans doute un malheur pour la Néerlande. Ils ne lui permirent point de discipliner ses efforts, de constituer un gouyernement unitaire. Les régions voisines s'étant coordonnées en royaumes, elle leur demeura inférieure. Toute maison eu entre la discorde périra bientôt. La Hollande et la Belgique paraissent avoir compris cette vérité : elles lont simultanément choisie pour précepte et pour devise : L'union fait la force, dit Tune ; Concordid res parvœ crescuni, discordid tnaxifnœ labuntur, reprend l'autre : ce qui ne les a point empêchées <ie se haïr. Jamais principe ne fut plus mal observé. Peut-être n était-ce qu'un avertissement qu'elles se donnaient à elles-mêmes, connaissant l'origine de leurs infortunes. Mais elles n'ont point échappé au démon qui soufflait la jalousie et la haine sur toute la contrée.

Cette énergie des aflEect ions communales était^ du

reste, inévitable dans les Pays-Bas. Qu'on veuille bien se rappeler notre analyse des tendances psychologiques du peuple néerlandais. Nous avons constaté en lui un manque d'aptitude pour les idées générales. 11 ne les aime point et -les trouve difficilement. Son intelligence recherche le concret et le réel. Si vous expliquez à un manœuvre flamand une opération d'industrie, soyez certain qu'il ne vous comprendra pas ; mais montrez-lui un journalier accomplissant le même travail, aussitôt il l'imitera d'une manière fort adroite. Tout ce qui se présente sous l'aspect de la vie n'embarrasse point le Néerlandais, mais la pensée pure le gène et le trouble. Il résulte de cette conformation spirituelle que les objets placés près de lui, ceux qu'il peut voir et toucher, l'intéressent seuls. Les choses lointaines, que l'on connaît par ouï-dire, n'existent pas pour lui. L'idée de nation est trop vaste, il la saisit mal : elle a une tournure abstraite qui lui déplaît. On n'aime point sans un effort desprit l'homme qui habite à soixante lieues de nous, et que le hasard a fait notre concitoyen. Mais la ville où on réside .» le logis paternel, le champ que l'on cultive dans la banlieue, les individus nés et fixés dans le voisinage , rien de tout cela n'est problématique. On y songe, parce qu'ils frappent la vue ; on s'y attache, parce qu'on y songe. Pour le reste de lunivers, peu importe ! Sommes-nous sûrs qu'il existe? n'est-ce pas une invention de&

poètes ? Dans tous les cas, on ne s'en soucie guère. Mieux vaut s'occuper de Jeanne, la belle fille, ou de M. le Bourgmestre. Cet esprit tout local porte rapidement à la maWeillance, puis à la haine pour le prochain, quand celui-ci n'a pas yu le jour sur le même territoire. Dès que la moindre riyalilé d'intérêts ou d'orgueil éclate, on passe de l'indii^ férénce aux plans hostiles. On trame la perte de cette commune que l'on envisageait d'abord sans affection patriotique, et dont on rêve maintenant la destruction. L'enyie une fois allumée, rien ne saurait l'éteindre : elle brûle comme un feu maudit et arme tous les bras d'une torche incendiaire. Les plus grandes vengeances ne satisfont point la mutuelle rancune des cités ; une jalouse fureur les lient l'une devant l'autre, comme deux génies de la haine, se menaçant du regard et brandissant toujours une épée nue.

L'esprit de clocher, l'absence de vues et de sympathies générales, me paraissent être la cause réelle des longues dissensions de la Méerlande, et non point la diversité des races qui l'habitent. Sans doute les Wallons , les Flamands et les Hollandais trahissent une animosité réciproque. Mais les villes wallonnes ne peuvent se souffrir, comme l'histoire de Dinant et de Bouvigne le montre assez ; mais les villes flamandes se détestent Tune l'autre, comme le prouvent les querelles de Gand et de Bruges. Bien mieux, l'influence du

«eatiment local envenime les rapports des citadins et des campagnards ; maints conflits ont eu lieu entre les populations urbaines et les populations rurales. On a même vu, et l'on voit encore de nos jours, différents quartiers d'une ville se traiter en ennemis, se prodiguer les mots insultants et foire des réclamations jalouses. On pensera peutêtre que nous venons de signaler la dernière conséquence de ce fâcheux mobile ; on se tromperait. L'envie néerlandaise infeste même les relations particulières, et je la regarde comme l'obstacle dominant, qui empêche la Belgique de se créer une littérature nationale. Le meilleur moyen de combattre ce défaut, serait d'encourager les études abstraites '.

Un second principe fomentait les rivalités communales dans les Pays*Bas. Les villes étant surtout industrielles et commerçantes, l'amour du gain, Tesprit de concurrence, naturels aux trafiquants, les animaient , les irritaient l'une contre l'autre.

* Tous les essais littéraires de la Bel^qae moderne trahis* lent les mêmes prédilections locales. Ils racontent Thistoire dupajs,celle des provinces, des chefs Iieux,des petites villes, des monuments, des bibliothèques, des institutions particulières ; ils abondent en minutieux détails sur le royaume, mais noffrent aucun intérêt plus général. M. Altmeyer est peut-être le seul auteur qui ait traité des matières d*uue importance universelle, notamment dans son Cours de la phihtapkie de rkisioire, professé et publié en 1840.

Quant à la puissance même des grandes citës^ différentes causes Tout produite. La plus efficace me semble avoir été la situation matérielle du pays, quand les premières peuplades y arrivèrent. Elles eurent à soutenir une lutte effrayante contre la nature. Toute la Néerlande, même la Belgique, est une création humaine. Seulement le travail a cessé, après une victoire complète, dans le dernier royaume, tandis que la guerre se prolonge en Hollande. Au milieu de pareilles circonstances, l'homme de peine devenait l'homme le plus précieux. Le duel qu'on livrait au monde extérieur, à un sol, à un climat funestes, rendait son bras indispensable. Ce n'était point sur le champ de bataille qu'il fallait montrer sa valeur, mais sur les plages inondées parla mer, sur les cultures envahies par les fleuves, dans l'ombre des forêts immenses qui couvraient alors le terrain. La belliqueuse noblesse pouvait être ailleurs la classe souveraine; les gens de métier, les robustes compagnons avaient ici une bien autre importance. Le droit et la force étant avec eux, la domination politique devait leur appartenir. L'état même du pays plaça les cheva« liers au second rang. Comme les villes formaient le centre où s'aggloméraient les travailleurs, elles furent le siège du pouvoir suprême. La richesse qu'elles puisèrent dans l'industrie augmenta encore leur influence. II était donc nécessaire que le régime féodal languit sous ces brumeuses lalitudes.

pendant qu'il maintenait son règne sur tous les points de l'Europe.

Le bon sens des Néerlandais, leur profond réalisme exigeaient en outre qu'ils missent l'ouvrier, l'homme utile , au-dessus de l'oisif égorgeur.

Poussé par de telles causes, l'art suivit le même itinéraire que la nation : il fut avant tout communal et bourgeois. Les principaux monuments d architecture dans la Néerlande sont des monuments civils. Quoique l'on trouve çk et là de belles églises, elles ne soutiendraient point la comparaison avec les chefs-d'œuvre gothiques de la France. Non-seulement le style en est moins riche et moins pur, non-seulement l'artiste y a déployé moins de génie^ mais on n'y voit presque pas de slatues. A mesure qu'on marche vers le nord, elles disparaissent en général des édifices. L'amour des objets ioanimés, que le froid inspire, ne favorise nuUe^ ment ia sculpture , qui a pour but essentiel la reproduction de l'homme. Les hôlels-de-ville néerlandais sont, au contraire, les plus beaux qu'il y ait dans le monde. Ils forment donc la gloire principale et l'œuvre caractéristique de l'architecture dans les Pavs-Bas ^ Plusieurs d'entr'eux, surtout en Hollande, contiennent une série de

' Consultez, a cet égard, Y Essai sur VarchUeclnre ogivale en Belgique, par M. Schayes. qui nous semble attacher trop dlmportance aux édifices religieux du pa^s.

portraits des anciens boui^mestres. Des noms femeux recommandent souvent les toiles : Rembrandt, Barthélémy Van der Heist, Guillaume Honthorst, Van den Eeckhout et Govart Flinck y ont apposé leur signature. On devine sans peine d'ailleurs combien la richesse et la force politique de la bourgeoisie étaient propices à la tendance vulgaire de l'art flamand. L'idéal ne tourmentait point ces graves industriels : pour charmer les hommes du tiers-état , les corroyeurs , les tiss^ rands, les drapiers des jurandes et des maîtrises, la peinture néerlandaise ne pouvait mieux faire que de suivre ses goûts empiriques.

La jalousie des communes, bien loin de nuire à l'art, lui fut très utile. Cette forme sociale parait même protéger le talent plus que toutes les autres. Chaque ville désire l'emporter sur ses concur^ rentes ; elle veut que la splendeur de ses monu* ments, l'abondance de ses curiosités, le nombre et la gloire de ses hommes d'élite ne leur laissent aucun avantage. Elle s'impose donc des sacrifices pour atteindre ce but : elle fait, par un sentiment de rivalité, ce qu'elle ne ferait point par le simple amour du beau. La cité voisine a bâti une magnifique église^ elle en aura une plus brillante encore. La première possède de grands artistes dont les ouvrages sont partout célébrés, elle en développera chez elle à force d encouragements et d'honneurs; elle accueillera, elle stimulera tous

FLAMANDE ET HOUANDAISE. 219

les esprits distingués ; elle ne sera point avare de récompenses, attendu que la satisfaction augmente et la verve et les moyens du génie. Le mérite se trouve alors dans des conditions excellentes. Au lieu de l'arrêter, de Topprimer, comme d'habitude, on le choie, on l'enthousiasme , on lui demande de s'élever aussi haut qu'il poun^ '. Libre et fier désormais, ne craignant point les

> L*édit par lequel Florence ordonna Térection de Santa Maria del Fiore, sur remplacement d'une vieille basilique, respire un noble or^^eil, une audace magnanime, qui font Toîr combien le génie communal aide a la prospérité de Tart. En 1294. la ville chargea le capo-tnaestro ou podestat de la Seigneurie, appelé Arnolfe, « de tracer le plan de cette reconstruction avec la plus grande et la plus somptueuse magnificence, de telle sorte que Findustrie et le pouvoir des hommes n'inventent et n'entreprennent jamais rien de plus vaste, ni de plus beau ; selon ce que les habitants les plus sages de Florence ont dit et conseillé en réunion publique et en réunion secrète, à savoir : que Ton ne doit pas mettre la main aux ouvrages de la commune, si Ton n'a pas le projet de les faire correspondre à la grande âme, que composent les âmes de tous les citoyens imis dans une seule et même volonté. » Quarante ans après, lorsqu'il s'agit d'élever le campanile de l'église, la seigneurie le décréta de cette manière : « Que Ton bâtisse un monument si splendide que, par ses dimensions et la beauté du travail, il efface tout ce que les Grecs et les Romains ont fait en ce genre, au moment de leur suprême puissance, n Combien nous sommes éloignés de cette grandeur épique !

yexatioDs qui le paralysent ou i'amoÎDdrîsseat , OD le voit franchir les terrestres nuag^es et arriver d'un élan au séjour de la beauté divine. Les trois périodes les plus brillantes dans Thistoire de l'art ont dû à ces mobiles leur éclat surprenant. La Grèce nourrissait une foule de cités envieuses l'une de l'autre : les républiques de l'Italie moderne offraient un spectacle analog^ue; les communes néerlandaises leur ressemblaient par les points fondamentaux. Je crois que, sous ce rapport, la Rel{jique a fait une (jurande perle en adoptant le système parlementaire, quoiqu'elle l'ait appliqué avec une largeur, une hardiesse, qui lui donnent politiquement la prééminence sur toutes les nations de l'Europe, même sur les Français, dont les orateurs débitent de très longes discours, mais peu obtiennent de résultats.

Nous devrions encore apprécier les idées esthétiques, les manières différentes dont on a conçu le beau dans les Pays-Bas. Mais il ressort de ce que nous avons dit jusqu'à présent que les peintres n'ont pu y formuler des systèmes. Ils ont pris la nature et l'instinct pour (j^ides. Les théories, en tous cas, n'eussent exercé aucun empire sur un peuple aussi pratique : elles n'auraient déterminé aucun effet général. Voilà précisément ce qui a eu lieu. Quelques têtes excepliounelles oui édifié un petit nombre de doctrines; mais elles n'onl point réglé la marche de la peinlure. Elles

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 22i

sont demeurées à Tëtat de préceptes individuels ; nous les jugerons, lorsqu'il sera temps ; nous au-* rions tort de nous en occuper dans ce livre préparatoire, où nous étudions Tensemble de Tart flamand et hollandais. Il repose, à la yérité, sur un principe fondamental, celui de l'imitation et de l'empirisme , comme nous l'avons déjà montré ; mais d'une part, nous en avons signalé la nature et les conséquences, de l'autre, il n'a jamais revêtu la forme didactique ; nous ne le soumettrons point derechef à l'analyse.

Les autres idées, qui concernent l'utile et la science pure , n'ayant avec le beau que des rap^ ports subalternes et fort éloignés, nous retiendront encore moins.

La lenteur, qui préside à l'enfantement de la pensée dans la Néerlande. a produit la constance des habitudes. Les modes, les opinions nouvelles ne remuent point tout d'un coup ces âmes nonchalantes : il iaut que l'impulsion se réitère bien des fois pour les mettre en mouvement. Peuple actif, les Néerlandais prennent vite une résolution; mais ils changent avec peine de coutumes et de principes. Laissant mûrir les idées, ils les recueillent au moment où elles sont près de choir, et n'abandonnent qu a la longue les traditions comme les usages de leurs pères. Il s'ensuit que presque tous les objets de création humaine, peints dans leurs tableaux, ont conservé dans le monde réel les

222 HISTOIRE DE LA PEINTURE, itc.

formes qu'ils avaient jadis. Ce sont les maisons, les chambres, les décorations intérieures d'autrefois : on y observe les mêmes pots d'étain, les mêmes vases de cuivre, les mêmes dressoirs et les mêmes courtines. Les babils seuls ont varié, surtout ceux des hommes. Et à la persistance des ^ûts se joint la permanence des choses. Des rues entières datent du seizième et du dix-septième siècles ; les Neérlandais inscrivant sur la façade de leurs habitations Tannée ou elles ont été construites , on en détermine 1 âge sans peine et sans erreur. Dans la Hollande, on se sert encore des monnaies primitives, et l'on paie les denrées avec les pièces d'argent qui payaient les œuvres des maîtres. De même que les peintures offrent l'image de la vie ancienne, la vie actuelle a parfois l'air d'être copiée sur les tableaux. On pourrait se demander quel est l'original, si les artistes morts retraçaient la nature ou si le présent imite le passé. Charmante illusion qui séduit rintelligence, et accroît aux yeux del'histo* rien l'attrait poétique de ses recherches !

Page 1