FIG. 12. THOMAS DE KEYSER
Portrait d'homme. (Musée de La Haye.)
gnant ni plus humain. Dans la plupart de ses œuvres,
ce côté poignant est si développé, que Ton est saisi par elles; troublé, émotionné, sans bien savoir au juste ce qu'elles représentent. Dans sa Ronde de nuit, par exemple, chef-d'œuvre de sa maturité, on ne sait guère d'abord ce qu'on a sous les yeux. Un écriteau pendu à la muraille nous apprend que tous ces gens qui se meuvent et s'agitent ne sont point des héros, mais de simples citoyens, soldats pour un instant. Une ombre, portée par la main du capitaine, nous révèle qu'il fait jour, ce dont on a longtemps douté. Mais le reste, qui le sait? Ces gens, où vont-ils? d'où viennent-ils? que veulentils? Qui nous dira s'ils courent à l'ennemi ou s'ils reviennent du tir? — Personne. — Et cependant il est impossible de regarder ces groupes sans ressentir une rapide émotion. Cette vie qui circule partout, ce mouvement, cette agitation, nous gagnent et nous enveloppent. On croit exister au milieit de cette cohue, et l'on ne s'occupe plus si c'est le soleil ou une lampe qui illumine tout ce monde; on sent que c'est un éclair du génie.
Certes, nous n'avons point la prétention d'expliquer en quelques lignes les merveilleux secrets de ce peintre sublime. Mais il est certains côtés de son talent qui sont si saisissablcs, certains procédés dont il tire des effets si surprenants, qu'il nous paraît impossible de les passer sous silence. Ce sont, en effet, ces grandes lois de la peinture, non pas apprises par lui chez Lastman, Pinas ou tout autre, mais enfantées ou retrouvées par son génie qui constituent sa véritable gloire d'inventeur.
Nous avons dit tout à l'heure que Rembrandt était un peintre de caractère. Rien n'est plus vrai. Ce qu'il a peint, en effet, ce n'est pas tel ou tel homme, c'est
l'homme. Ce qu'il a représenté dans ses vastes compositions, ce n'est pas tel individu isolé, telle classe spéciale, telle nature particulière C'est Thumanité. A regarder toutes ses figures, on démêle non seulement la profession, le tempérament et l'humeur de ses personnages, mais aussi les idées de leur temps et jusqu'à leurs aptitudes spéciales. Comme si leurs corps n'étaient qu'une lanterne transparente, laissant voir la tiamme qu'elle contient, on devine, à travers leurs traits, le feu interne qui les fait agir, les désirs qui les émeuvent, les passions qui les tourmentent, en un mot, c'est le caractère de chacun d'eux qu'on aperçoit sous les touches colorées qui le représentent ; et chacun de ces caractères est si essentiellement humain que, tant que rhumanité pourra contempler ces pages merveilleuses, elle s'y reconnaîtra avec une émotion indiscutable.
Or, pour opérer ce miracle, Rembrandt appela au secours de son infatigable imagination, outre son talent d'observation, trois moyens ou plutôt trois procédés inconnus ou, pour mieux dire, négligés avant lui : d'abord cette exactitude, cette vérité dans les physionomies et dans Taction qu'on qualifie de naturalisme ; en second lieu, la simplification par l'ordonnance de la lumière, et enfin l'éloquence, souvent même la violence des contrastes.
L'exactitude de la physionomie est facile à reconnaître dès le premier coup d'œil qu'on jette sur son (jeuvre. Chaque trait, en effet, y est si bien saisi et si sincèrement rendu , que l'on n'en peut supposer un autre à sa place. Chaque figure et dans chaque figure le regard, aussi bien que le sourire ou la contraction du visage, sont si bien dans l'idée qu'on se fait du person-
nage, qu'il ne vient pas à Pesprit qu'il puisse avoir une autre expression. Enfin chaque personnage est luimême si bien composé, si bien à sa place, qu'il semble impossible qu'on puisse le sortir de la scène ou le remplacer par quelque autre, sans enlever à la composition une partie de son sens et de sa force.
Ce caractère de vérité apparaît peut-être moins clairement dans l'action. Il saisit moins tout d'abord; mais dès qu^on observe l'œuvre dans son ensemble, il devient presque aussi évident. En effet, il n'est pas un personnage enfanté par le génie de Rembrandt qui ne soit représenté dans l'action caractéristique de sa vie ou de sa profession, et ce n'est pas là, pour leur auteur, un mince mérite.
Au moment de l'etflorescence de l'art hollandais, c'était, en effet, une coutume générale et pour ainsi dire naturelle , de représenter à table les confréries et les associations. Il semblait, à en croire ces peintures civiques, que toutes ces sociétés de tir et de bienfaisance avaient été fondées bien moins pour former des soldats ou pour distribuer des secours, que pour fournir à leurs membres de légitimes occasions de célébrer Bacchus et de banqueter joyeusement. D^un autre côté, la bourgeoisie patricienne se faisait un plaisir de copier les allures altières des anciens maîtres du pays, et, dans les portraits, s'appliquait à imiter les seigneurs ou les dames espagnoles, à se donner des airs de vice-rois ou de vice-reines, à prendre des allures de capitans. Que de portraits sont là pour attester cette manie singulière ! Rembrandt, lui, ne voulut jamais accepter ces compromis fâcheux, et, chaque fois qu'il représenta un person-
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nage ou un groupe, il le peignit dans Wictiui que comportaient sa situation sociale, ses aptitudes, son caractère.
N'eut-il nous montrer un corps savant, une corpo-