‹ Histoire de la peinture hollandaiseChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LES PEIXTRKS DE GENRE, D INTERIEUR, DE CONVERSATION, DE SOCIETE, ET DE SCENES POPULAIRES ET PAYSANNES

>^>^^^ ETTE seconde classe des peintres hollandais est n 1 ff^^ assurément Tune des plus riches en chefs- (^^^^ d'œuvre et des plus intéressantes. Elle tient, en outre, une place toute spéciale dans Thistoire de l'art. C'est, en effet, en Hollande que la peinture de genre prit naissance, et c'est dans TEcole hollandaise qu'elle compte le nombre le plus considérable de ses représentants.

Alors qu'en Italie ce genre nouveau et tout spécial n'est représenté que par un groupe très limité d'artistes appartenant pour la plupart à l'école vénitienne, alors qu'en France il faut attendre le xviii* siècle et la génération dite des « petits maîtres » pour trouver un pendant à l'efflorescence hollandaise, sur les bords du Zuiderzée, dès le premier jour et dès la première heure, nous voyons une armée d'habiles artistes exploiter avec, un talent incomparable, une science et une variété

lao HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

supérieures, toutes les branches de cet art familier et charmant.

Cela se comprend, du reste: en France aussi bien qu'en Italie, les tableaux sont encore commandés par les papes et les rois, par les princes et les prélats ou par des confréries religieuses. Ils sont destinés à orner des palais, des églises, des couvents. L'art fait, en ces pavs, partie de la chose publique ; de là ses dimensions et aussi ses sujets. Parlant à la foule, il lui faut tenir un langage qui soit compris d'elle, lui montrer des faits déjà connus, ou qui puissent, par leurs grandes allures ou leur cachet sacré, l'intéresser ou Témouvoir.

En Hollande, nous Pavons déjà dit, la situation est toute différente. Dans ce pays protestant de religion, de caractère et de mœurs, il n'y a plus ni palais, ni églises, ni couvents qui puissent valoir des commandes aux peintres; c'est aux particuliers qu'incombent ce soin et cette charge. Dès lors, il importe que le tableau se proportionne au logis qui doit le contenir, et les scènes qu'il représente doivent s'harmoniser avec les événements familiers qui vont se dérouler journellement autour de lui. Là-bas, l'art, relève du domaine public; c'est une chose grandio§e, sévère, solennelle. Ici, c'est une chose privée, c'est-à-dire flexible, se pliant à l'agrément de son possesseur, se façonnant à ses goûts, à son savoir, à ses désirs. De là ces sujets si curieusement variés et embrassant toutes les phases de la vie courante, depuis les causeries élégantes, les concerts et les entretiens secrets qui se dénouent dans de galants boudoirs, jusqu'aux orgies populaires, jusqu'aux disputes et aux batailles de cabaret.

LES PEINTRES DE GENRE, ETC. J2i

Un reproche qu'on a fait aux petits maîtres hollandais c'est de manquer de distinction, et certains esprits moroses répéteraient volontiers la formule d'ostracisme échappée à la majesté ensoleillée de Louis XIV, s'écriant : « Éloignez de moi ces magots ! » Avant tout, cependant, il faudrait bien s'entendre sur la valeur et la signification de ce mot « distinction. > S'il veut dire une pâleur et une sveltesse maladives dans la composition des personnages, une manière languissante dans leur maintien, une afféterie étudiée dans leurs poses, il est certain que les maîtres hollandais de la grande époque ne brillent pas par ce genre de distinction. Si, au contraire, il s'agit d'un choix agréable de personnages, élégants et corrects, vêtus avec recherche, se posant d^une façon naturelle mais gracieuse, nous croyons que Ton peut difficilement être plus distingué que ne le furent Terburg, Metzu, Gérard Dov, Pieter de Hooch, Mieris et Netscher.

Mais avant d'arriver à ces peintres élégants, il nous faut remonter un peu plus haut, et puisqu'aussi bien c'est d'un genre nouveau, créé par les Hollandais, qu'il nous faut écrire l'histoire, retournons à la genèse de ce genre, et voyons comment il s'est développé.

Déjà, par l'exiguïté relative des monuments, les peintres de la première heure, ceux que nous avons qualifiés du double titre de primitifs et de précurseurs, avaient été amenés à représenter des figures de proportions réduites. Leurs tableaux de sainteté, leurs polyptyques, leurs retables, les avaient ainsi familiarisés avec les scènes d'intérieur, car leurs petits drames, empruntés aux saintes Écritures, sont figurés par des personnages de leur temps, vivant et agissant dans le milieu

;3i HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

qui leur convient. Nous avons vu, en second lieu, que PiKTER A.vRSïEN fut l\in dcs prcmicrs à abandonner les sujets religieux pour représenter tout simplement les scènes de la vie ordinaire, pendant que Vredeman de Vries et Steenwijck vouaient , aux intérieurs de palais et d'églises, la science qu'ils avaient acquise et les connaissances de la perspective qu''ils avaient perfectionnée. Presque en même temps, Blockland représentait quelques modestes intérieurs, pendant que Mierevelt, son élève, revenait à Delft, très habile, nous dit Bleyswijck, à peindre des cuisines et autres réduits bourgeois. Enfin se dégageant de cette parturition, Averkamp, Esaï.as VAN de Velde, Dirk Hals et Adriaen van der Venne, commencèrent a peupler de leurs curieuses et amusantes figurines les salons, les auberges et \qs paysages. Ceux-là sont définitivement les premiers peintres de genre qu'ait comptés Técole hollandaise, et c'est par eux que nous allons commencer.

On sait peu de chose sur Hendrick van Averkamp. On ignore la date de sa naissance. Certains biographes le font mourir en i6(33. On Tavait surnommé le Muet de Campen, non pas, prétend-on, à cause d'une infirmité naturelle, mais à cause de ses habitudes silencieuses. Il a peint un nombre relativement considérable de petites scènes amusantes, vives, animées, dessinées avec une certaine gaucherie, mais d'un coloris très chaud. La plupart de ces petites scènes sont malheureusement aujourd'hui perdues ou abîmées. En Hollande, le musée de Rotterdam est la seule galerie publique qui possède un tableau de lui, une vue de rivière. La galerie Suermondt renfermait un sujet sem-

blable; il est aujourd'hui au musée de Berlin. C'est un tableau curieux, qu'on rangerait parmi les paysages, si la nature n'était ici l'accessoire, et y les petits personnages nombreux et variés, dont Averkamp était coutumier , ne faisaient point, par leur importance, de ce peintre singulier, un vrai peintre de genre.

Lavied'EsAÏASVANDE VELDEest un peu moins obscure, et ses ouvrages sont mieux appréciés. On croit qu'il naquit en 1 587 ; il habita tour à tour Haarlem et Leyde. Une certaine vaillance de pinceau, une hardiesse primesautière ont fait supposer qu'il avait reçu des leçons de Frans Hals, ou tout au moins qu'il l'avait connu. Ses Conversations sont demeurées fameuses et ont joui pendant longtemps, en Hollande, d'une grande réputation. Il peignit aussi des cavaliers et des militaires, des incendies, des combats de cavalerie, et, dans ces genres si variés, il sut poser les premiers jalons d'une foule de spécialités ingénieuses, qui allaient bientôt trouver parmi ses successeurs des interprètes distingués. Ses productions sont assez inégales, mais celles qu'il soigna dénoncent un artiste extrêmement remarquable, non-seulement comme inventeur, mais encore comme dessinateur ingénieux, comme compositeur élégant, comme tin coloriste, comme peintre adroit et sûr de lui.

DiRCK Hals est le maître dont les ouvrages offrent le plus d'analogie avec ceux d'EsAÏAS van de Velde, et la ressemblance qu'on trouve entre la facture de ces deux peintres est une des raisons qu'on invoque pour les faire sortir d'un même atelier. Frère puiné de Frans Hals, DiRCK naquit à Malines en 1589. Il suivit son frère aîné à Haarlem, où il mourut en i656, c'est-à-dire dix ans

avant lui. Dirck fut un artiste habile, du moins autant qu'on en peut Juger par ses œuvres, qui sont d'une extrême rareté. Ses petits pei^sonnages sont amusants de tenue, gracieux et surtout intéressants par leurs costumes à la mode du temps, mode qui nous paraît aujourd'hui passablement étrange et quelque peu extravagante.

Les œuvres d'AoRiAEN van der Vexne sont plus connues, et leur influence sur la marche de l'art fut plus considérable. Né à Delft la même année que Dirck Hals, Adriaen alla tout d'abord prendre ses grades à Leyde, et ce n'est qu'après avoir fini ses humanités qu'il s'adonna à la peinture. Son maître fut, dit-on, van DiEST, artiste de peu de renom, que notre peintre quitta bientôt. Il retourna à Delft. de là passa en Zélande, et s'installa à Middelbourg, où son frère était établi comme libraire. Il vécut longtemps dans cette dernière ville , dont on retrouve de nombreuses vues dans ses dessins, et notamment dans les illustrations dont il enrichit une des éditions du poète Cats.

Les goiits littéraires qu'il avait puisés dans ses études académiques poussèrent van der Venne vers les allégories, fort en vogue dans le monde savant de son temps; mais il tempéra toujours ce qu'elles auraient pu avoir de trop contraire à la réalité, en y mêlant une multitude de portraits. Dessinateur habile, coloriste chaud, il n'hésite pas à introduire dans un même paysage des centaines de petites figures, qui ont toutes leur vie propre, leur cachet, leur accent, leur individualité. Sa Pèche aux âmes^ du musée d'Amsterdam; sa Fcte, qu'on voit au Louvre, allégories politiques Tune et l'autre, sont deux pages d'histoire d'un haut mérite et de Tintérêt

le plus grand. Calviniste très ardent, grand admirateur et partisan dévoué des princes d'Orange, il fut pendant quelques années leur portraitiste attitré; il les représen-

HG. 26. ANTHONI PALAMEDES.

Portrait d'homme. (Musée de Bruxelles.)

tait, avec sa verve habituelle, à cheval, entourés de leur état-major. Il peignit aussi beaucoup en grisaille. Donnant libre cours à son humeur moqueuse, il improvisa, dans ce genre sans prétentions, des rondes de gueux, des batailles de truands, étalant les contorsions ditïormes de ses hideux modèles, et, dans ce genre peu gracieux

J2rt HISTOIRE DR LA P F. I N T U R E HOLLANDAISE.

il semonira le digne concurrent de Jacques Gallot. Quelques biographes le l'ont mourir en i()22; d'autres, mieux avisés, après avoir constaté quMl tîgure à la date de i656 sur les registres de la société Pictura, à La Haye, estiment qu'il mourut aux environs de 1660. Etant donné le temps considérable que dut absorber chacune de ses œuvres compliquées, et le grand nombre de celles qui sont parvenues jusqu''à nous, cette dernière date est la seule admissible.

Les Palamèdes sont, eux aussi, originaires de Delft, et, moins voyageurs que Van den Venne, ils y passèrent toute leur vie. Ce n'est point, toutefois, à ce maître éminent, leur compatriote et leur précurseur, qu'ils demandèrent des conseils et des leçons. Ils prirent Esaevs van DE Velde pour modèle et cherchèrent, en s'inspirant de lui, à secréerune originalité. L\uné, Anthoni Palamèdes, né en 1600, peignit à la ibis le portrait et les Conversations galantes. Ses portraits, un peu raides, un peu secs peut-être, sont d\tn faire savant et d'une couleur claire et brillante. Ses intérieurs, qui représentent, le plus souvent, des salons ou des salles à manger, sont étoffés de nombreux petits personnages qui lunclient ou font de la musique. Parfois aussi il anime de ses figurines les palais et les églises dont son ami Dirk van Deelen (1607-1673) aimait à représenter les majestueuses perspectives. Dans ce genre un peu limite on comprend qu'ANTiiONi Palamèdes se soit répété beaucoup, mais la façon légère, spirituelle, dont il pose ses personnages, sa touche très hardie, l'habileté avec laquelle il détache la silhouette de ses petits groupes sur un j'ond de muraille obtenu à l'aide d'im léger frottis, amusent r(ril.

charment Tcsprit et font passer par-dessus les incorrections qui lui sont habituelles. Anthoni, reçu de bonne heure dans la gilde de Saint-Luc, y remplit les importantes fonctions de doyen, et mourut en 1673 après s'être marié deux fois.

FI G. 27. ANTHONI PALAMEDES.

Le Concert .ippartenant à M'"» la douairière de Jonge. (A La Haye.)

Son frère, Palamedes Palamedesz (i 607-1 638), plus jeune de sept années, naquit, suivant Bleyswijck, à Londres pendant un voyage que son père, graveur en pierres fines, accomplissait au delà de la Manche, sur la demande du roi d'Angleterre, qui Tavait appelé près de lui. De retour à Delft, Palamedes se forma sous la direction de son frère et, raconte celui-ci, dans la contemplation des œuvres d''EsAÏAS van de Velde. Reçu à

vingt ans dans la gilde de Saint-Luc, Palamedes s^adonna à une spécialité nouvelle, récemment mise à la mode par Esaïas, la représentation des Batailles, des Combats corps à corps et des Chocs de cavalerie. Il excella dans ce dernier genre. Bien que difforme, il était doué d'une fougue, d\me ardeur, qui se traduisaient sur la toile par un entrain extrême. Ses mêlées sont furieuses, et ses petits massacres si impétueux qu'ils inspirèrent les poètes de son temps. Malheureusement, Palamedes mourut à peine âgé de trente et un ans; il ne laissa par conséquent e|u'un assez maig,re bagage, aujourd'hui fort dispersé, et sur lequel il nous est difficile de porter un jugement amplement motivé.

Ce genre de compositions belliqueuses, du reste, était alors fort prisé. C'était le moment où la Hollande, débarrassée de Toppression étrangère, avait porté la guerre en Allemagne et dans les Flandres. Sous la conduite de ses valeureux stathoiiders, qui comptaient parmi les plus grands généraux du temps, ses armées évoluaient dans le Brabant et sur les bords du Rhin. Il ne se passait pas de semaine que la renommée n'apportât, aux paisibles bourgeois des cités hollandaises, le récit de quelque haut fait, prise de ville, victoire plus ou moins disputée, ou marche savante qui avait forcé l'ennemi à battre en retraite. A ces nouvelles, Pimagination bourgeoise faisait des siennes, la fibre patriotique se prenait à vibrer, on sentait battre son cœur comme si Ton eût pris part à Taction, et le peintre, interprète des sentiments de son époque et de son milieu, se laissait aller à retracer sur la toile les terribles épisodes dont fourmillaient les narrations des

nouvellistes, suppléant par Timagination à ce que ces belliqueux récits avaient forcément d'incomplet.

Un autre élève d'EsAÏAS van de Velde, Jax Asselyn (i6io-r66o), excella, lui aussi, dans ces brillantes fantaisies. On peut voir d'AssELVN, au musée d'Amsterdam, un Choc de cavalerie qui est un des chefs-d'œuvre du genre. Au milieu d'un terrible combat, un officier à cheval, en uniforme gris, avec plumes et écharpe rouge, s'élance vers le spectateur, plein d'une furie superbe, pendant que d'autres combattants, cavaliers et fantassins, échangent des horions héroïques. Ce n'est toutefois qu'à son retour dans sa patrie qu'AssELVN s'adonna à ces représentations sanguinaires. Parti pour l'Italie à vingt ans, il y séjourna de i63o à 1645, et commença par peindre des sites agrestes, des bergers, des troupeaux. Dans ces compositions paisibles, comme plus tard dans ses combats, dans ses (( chocs » et dans ses escarmouches, il fait preuve d'une perfection de dessin, d'une entente du clair-obscur et d'une harmonie de couleur tout à fait supérieures. Le sujet y prêtarit, on trouve même dans certains de ses paysages italiens, comme \aVue du Tibre et son Paysage accidenté, qui Tun et l'autre sont au Louvre, une indiscutable poésie et un charme peu ordinaire.

Ce n'est point vers l'Italie que Dirk Stoop (16 ro- 1680) porta ses pas. Contemporain d'AssELVN, dans le sens le plus exact du mot, puisqu'il naquit la même année que lui, Stoop vécut longtemps en Angleterre^ et

I. Walpole, qui signale son séjour en Angleterre, lui donne deux frères, Roderigo et Théodore; ces deux prénoms n'étant que la traduction fantaisiste du nom hollandais Diederick, il faut

ijo HISTOIRE DF. LA PHINTURE HOLLANDAISE.

son imagination s'en ressentit. Il peignit également des batailles, son Combat de cavalerie, du musée de Berlin, en fait foi. Mais, si sa composition est vive et son dessin correct, on ne trouve, par contre, chez lui qu'une assez faible entente des ensembles, et sa manière est empreinte de sécheresse et de dureté. Le Portugal, qu'il visita et ou il conquit la faveur de la famille royale, ne paraît pas avoir beaucoup influé sur son genre de compositions. Ses tableaux de chevalet, petites scènes pittoresques, généralement agréables, offrent des rapports flagrants avec les ouvrages de ses compatriotes, et sa Halte près de l' hôtellerie, son Repos près de la fontaine, du musée de Bruxelles, sont des pages bien hollandaises, sinon comme sujet, du moins comme exécution.

PiETER CoDDE (i6io-i658 (?) ) et Je.\n Leducq, plus sédentaires Tun et l'autre, ne paraissent point avoir quitté la Hollande, et c'est sans doute à cette particularité qu'ils doivent cette facture plus sobre, qui fait souvent confondre leurs œuvres avec celles des Palamèdes. On sait peu de chose sur ces deux peintres. C'est seulement dans ces temps derniers qu'on a .élucidé la biographie de Pieter Codde \ On a découvert qu'il était d'une bonne famille, riche même, et quMl habita Amsterdam. Quant à Ledl'cq, on assure qu'il occupa un poste influent à La Haye, et qu'en 1672, au moment ou sa patrie était

en conclure que les trois artistes révélés par H. \V. ne forment qu'une seule et même personne; toutefois la méprise est singulière et méritait d'être signalée.

I. \oir TArt et les Artistes hollandais, t. III. Paris, A. Quantin, éditeur.

menacée par rinvasioii française, il se tit soldat. Les choses de la guerre ne lui étaient donc point étrangères. Son Corps de garde et ses Soldats jouant aux cartes, du musée de Berlin, le prouvent assez. Toutefois, pour

n G . 28. PHILIPS W O U VV E R M A N .

Un Campement (Musée d'Amsterdam).

la représentation des haltes guernères, pour les groupes soldatesques, pour les scènes de campement en plein air, pour les escarmouches et les rencontres, la première place, dans cette tapageuse et guerrière phalange appartient à Philips Wouwerman.

Né à Haarlem en 1620, Wouwerman fut élève de Wynantsz qui lui apprit à peindre dans la perfection le

i{2 HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

paysage, et pour ses animaux et ses personnages il prit modèle sur Pieter van LAER,dont nous aurons occasion de parler dans un instant. Il débuta par peindre des sujets bibliques : V Annonciation aux Bergers , ainsi que

Fie. 29. PHILIPS WOUWIiRMAN..

Le Gué. (Musée de Le Haye.)

la Prédication de saint Jean-Baptiste, qu'on peut voir au musée de TErmitage, donnent la note de ce que son talent était à Torigine. N'ayant pas obtenu, avec ces représentations sacrées, le succès qu'il espérait, il s'adonna cà rinterprétaiion des sujets militaires et ne tarda pas à se former, dans cette spécialité, un style propre dans lequel il est demeuré sans égal. Ses compositions, où les che-

LES PEINTRES DE GENRE, ETC. i]}

vaux occupent une place importante, révèlent un sentiment délicat du pittoresque. Ses figures et ses animaux sont dessinés avec un art infini, et c'est généralement un cheval blanc qui forme la principale tache lumineuse de ses tableaux. Sa couleur est d'une harmonie à la fois charmante et très soutenue. Enfin il joint à une extraordinaire finesse de touche une puissance exceptionnelle.

A voir tant de qualités réunies en des œuvres aussi délicates et aussi soignées, on pourrait croire que Philips WouwERMAN a peu produit; il n'en est rien. Smith a catalogué huit cents de ses tableaux et ce nombre d'ouvrages d'inégale importance, mais tous de haut mérite, exécutés dans une vie relativement courte, prouve que WouwERMAN Joignait à un ardent amour du travail une incroyable facilité. On comprend que, dans l'exécution d'un aussi vaste labeur, le peintre se soit souvent abandonné à des réminiscences. On peut lui reprocher la fréquente répétition d'événements d'un médiocre intérêt. Mais il n'est presque pas une de ses œuvres qui, prise individuellement, ne frappe non seulement par la perfection de certaines de ses parties, mais par une science de disposition, une habileté d'ordonnance et un sentiment dramatique tout à fait exceptionnels.

On constate trois manières assez distinctes dans la façon dont notre artiste comprit et exécuta ses tableaux. La première nous le montre indécis, n'ayant pas encore définitivement adopté ces sujets de guerre et de chasse dont il saura se faire bientôt une féconde spécialité. Il peint ces anecdotes bibliques dont nous parlions tout à l'heure, des marines, des pâturages, et prélude à ses compositions préférées par des groupements d'hommes

in HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

et de chevaux un peu lourds, un peu épais et médiocrement éclairés. Sa seconde manière s'accuse par des proportions plus sveltes données aux personnages et aux animaux, par une touche à la fois plus ferme et plus fondue; en outre, il enveloppe ses compositions

Fie. JO. PHILIPS WOUWERMAN.

L'Arrivée à l'iiôtellerie. (Musée de La Haye.)

dans une lumière ambrée superbe, dont les reflets dorés réchauffent tout ce qu'ils touchent. Enfin, dans sa troisième manière qu'il semble avoir adoptée entre i655 et 1660, sa couleur se modifie et passe de ces tons chauds à une gamme plus claire, argentée, mais qui, grâce à la merveilleuse finesse de Texécution, conserve encore une pallie du charme qu'on trouve dans sa manière précé-

mm

nr, HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE

dente, tout en demeurant cependant et plus froide et plus sèche.

Ces trois manières sont assez faciles à connaître, à cause du nombre relativement considérable d'œuvres de WouwERMAN que possèdent les grands musées de TEurope. Au Louvre, on ne rencontre pas moins de quatorze de ses tableaux ; à Amsterdam , le musée roval en compte douze ;à La Haye, le Mauritslnds, neuf, et parmi ceux-ci, Tun des plus grands qui soient, sinon le plus grand, une Bataille d'une extrême énergie et d^une facture étonnante. Au Louvre, le Départ pour la chasse (n° 567) et le Choc de cavalerie (n" 5j3) personnifient sa seconde manière, alors que le Bœuf gras en Hollande (n° 565 et la Chasse au cerf {11° 569) font bien saisir les modifications que subit plus tard ce talent si charmant et si fin.

L'immence succès qu'eurent, de son vivant même, ses compositions lestes et gracieuses, suscita à Philips WouwERMAN un grand nombre d'imitateurs. Ses deux frères Pieter (1626-1683) et Jan (1629-1666) sont ceux qui se rapprochèrent le plus de lui. Le premier, élève de Philips, arriva à pasticher les œuvres de son frère, au point que la plupart de ses tableaux, grâce à la confusion des initiales, ont été introduits dans le commerce comme étant de son aine. Sa couleur toutefois est plus opaque, sa facture moins brillante, son dessin moins savant et sa touche moins libre. Une Vue de la tour et de la porte de Nesles que possède le Louvre, semble indiquer que PiETER visita Paris et demeura quelque temps sur les bords de la Seine. Quant à .Tan, il peignit habituellement des vues de canaux, des plaines qu'il peupla.

lui aussi, de personnages à cheval, soudards, militaires en maraude et chasseurs. Ses compositions sont animées, sa brosse est habile; mais il ne vient que bien loinaprès ses deux frères, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'il rappelle son aîné.

Henri Verschuring, né àGorcum en 1627 et mort en 1690, peignit aussi les aventures de la vie militaire, les batailles et les scènes de brigandage avec un certain bonheur d'invention. P.-C. Verbeck se fit également connaître par quelques compositions de ce genre, notamment l'Escarmouche de cavaliers orientaux^ qu'on voit au musée de Berlin. Mais celui qui, avec Pieter et Jan, approcha le plus, comme genre, de Philips Wouwerman, ce fut son élève Barend Gaal. Cet habile artiste ne profita guère cependant, aux yeux de la postérité, de la science qu'il avait acquise et de soil talent naturel, car la spéculation s'empara de ses œuvres pouf les exploiter sous des noms plus sonores et mieux cotés. Sa peinture toutefois est moins fine, moins transparente, moins fondue, plus tapotée que celle de Wouwerman, à qui l'on attribue aujourd'hui la plupart de ses œuvres. Son faire en outre est plus lourd, ses personnages sont moins gracieux, ses chevaux plus épais. Le musée de Rotterdam et celui de Leyde sont les deux seuls musées en Hollande qui possèdent de ses œ^uvres. Le musée de l'Ermitage compte également deux tableaux de lui.

Pieter van Laer (16 13-1674), que nous avons réservé pour la fin de ce groupe, bien qu'il fût .plus âgé que la plupart des artistes dont nous venons de parler et qu'il leur ait servi de modèle et de maître, Pieter van Laer va nous servir de transition entre les peintres guerriers

ij8 HISTOIRE DF. LA PEINTURE HOLLANDAISE.

et ceux qui ont consacré leur pinceau aux scènes paysannes. Né en i6i3, Van Laer quitia fort jeune son pays pour s'en aller à Rome ; il y demeura seize ans et en revint pourvu d'un beau talent, d'une juste réputation et d'un surnom. On l'appelait Ramboccio ou Bamboche, suivant M. Waagen, à cause d'un défaut de conformation physique, à cause, disent ses autres biographes, des sujets auxquels il avait consacré son talent.

A une époque où les compositions nobles étaient encore à la mode , il s'était adonné aux scènes rustiques , aux anecdotes champêtres , aux disputes de cabaret , aux orgies campagnardes. Une remarquable habileté de composition, un sentiment très vif de l'expression et du mouvement, un dessin correct, une couleur chaude, parfois lumineuse, une touche large, spirituelle, firent rechercher ses ouvrages parles humoristes de son pays; pendant que ses paysages savamment ordonnés, rappelant Poussin et Claude Lorrain , conservaient à ses compositions une petite allure savante qui ne les dépare point, au contraire. Le Louvre possède deux tableaux charmants de Pieter van Laer, le Voyageur devant une auberge et la Famille du berger, qui peuvent compter parmi les meilleurs ouvrages de ce genre. La galerie de Cassel possède trois compositions exquises du maître, notamment un Charlatan montrant sa patente à la foule^ (\n\ est l'œuvre la plus importante qu'on connaisse de lui. Il est également bien représenté aux musées de Dresde et de Vienne, et, fait remarquable, c'est dans sa patrie même qu'il est le moins connu. Les musées de Hollande ne possèdent aucun échantillon du talent de Pieter van Laer.

LES PK IN TRES DE GENRE^ ETC. ijy

Malgré sa qualité d'inventeur et quelque habileté qu"'il ait déployée dans la confection de ses œuvres, le Bamboche est loin, toutefois, d'approcher de la perfection à laquelle atteignirent les deux élèves de Frans Hals, Brauwer et Adriaen van Ostade.

On sait peu de chose de Texistence d'AoRiAEN Brauwer. On croit qu'il naquit à Haarlem en 1608, et qu'il mourut à Anvers en 1641. Entré de bonne heure dans l'atelier de Frans Hals, la légende raconte qu'il fut tyrannisé et maltraité par son maître. Suivant elle, Hals aurait soumis son élève aux plus indignes traitements pour le forcer à produire des petits tableaux dont il tirait ensuite des prix élevés, rapidement dissipés dans d'ignobles orgies. Brauwer, continue la légende, parvint à se dérober à ce rude esclavage, il s'enfuit ; mais par la conduite qu'il mena dans la suite, il montra combien il était peu digne de la liberté qu'il avait si péniblement reconquise. Ses biographes, en effet, nous le dépeignent s'adonnant à l'ivrognerie, traînant de ville en ville une existence dissipée et mourant jeune, épuisé par la débauche.

Qu'y a-t-il de vrai dans ce sombre tableau? Quelle part faut-il faire à la malignité des contemporains et aux fantaisies de l'histoire? Nul ne saurait le dire au juste, mais il faut avouer que les œuvres de Brauwer justifient singulièrement son aventurière renommée. Ses compositions qui, pour la plupart, représentent des gens du peuple en train de manger et de boire, sont trop exacte-

ijo HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

ment rendues pour n'avoir point été inspirées par la na-

rlC. }2. ADRIAEN liRAUWER.

Le Fumeur. (Musée du Louvre, galerie La Caze.)

ture même, et la persistance qu'elles affectent, semble

LES PEINTRES DE GENRE, ETC. i + i

démontrer que Télàve de Frans Hals n'imita point seulement la touche hardie et spirituelle de son maître, mais encore sa conduite singulièrement sujette à caution.

On est d'autant plus fondé à regretter ces excès que c'est à eux sans doute qu'il faut attribuer l'extrême rareté des oeuvres de Brauwer, rareté d'autant plus regrettable que le talent de l'artiste est plus grand. Les tableaux de ce peintre charmant sont, en effet, de véritables petites merveilles d'arrangement et de coloris. Conçus dans une gamme sobre, ils présentent un modelé exquis, un fondu surprenant, un clair-obscur à la fois plein de transparence et de vérité, qualités qui, de son vivant même, valurent à Brauwer Padmiration de ses confrères et l'enthousiasme de Rubens, qui rechercha ses ouvrages i.

La pénurie des ouvrages de Brauwer se manifeste jusque dans les musées. On n'en rencontrerait qu'un seul au Louvre, si M. La Gaze n'en avait légué quatre autres avec sa galerie, un Intérieur de cabaret (42), un Homme taillant une plume (43), l'Opération (44^, le Fumeur (45). Les musées de Hollande n'en portent à leur actif qu'un seul; il se trouve à Haarlem. Le musée de Berlin en compte un certain nombre, mais leur authenticité n'est pas des plus évidentes. Le musée de Munich et celui d'Augsbourg sont les mieux fournis, non seulement comme c^uantité, mais aussi comme qualité.

Avec Adriaen van Ostade, son camarade d'atelier, son

I. Rubens après sa mort fit enlever le corps de Brauwer qui avait été enseveli au cimetière des Pestiférés, et le fit enterrer dans l'église des Carmes. Il avait même projeté de lui faire élever un superbe monument ; mais la mort le surprit avant qu'il eût pu réaliser son projet.

condisciple et son ami, nous voici sur un autre terrain. Smith évalue à près de quatre cents le nombre des ouvrages connus de cet excellent peintre , et ses dessins, aussi bien que ses eaux-fortes, prouvent une vie d'acti-

FIC. 3J. ADRIAEN VAN OSTADE.

La Famille rustique.

vite, d''honnêteté et de labeur que les biographes, du reste, s'empressent de confirmer.

Adriaen v.\n Ost.a.de naquit à Haarlcm en décembre 1610. Son père, selon toute apparence, était tisserand; il avait quitté le village d'Ostade, aux environs d'Eindhoven, pour échapper aux persécutions religieuses. Etabli en i6o5 à Haarlem, il se maria, et de ce mariage naquirent huit enfants. De ces enfants Adri.ven fut le troisième et Isaak, dont nous aurons bientôt à nous occuper, fut le dernier. Adriakn s'adonna de bonne heure

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à la peinture. Il entra en apprentissage chez Frans Hals, qui le prit en affection et développa ses heureuses quali-

- ADRIAEN VAN OSTADE.

Causerie rustique.

tes. Il se maria deux fois, mena une existence de bon bourgeois, acquit une assez grosse fortune et mourut, à

i^r. HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE.

la tin d'avril i685 estimé de ses concitoyens et regretté de ses amis.

De même que son camarade Brauwer, Ostade se ht une spécialité des scènes populaires et paysannes. Les cabarets, les auberges de village, les hôtelleries, les scènes rustiques, occupèrent continuellement son pinceau; mais il ne s'attacha point, comme son ami, à représenter des orgies, des batailles, des aventures crapuleuses; ses gueux sont de braves gens s'abandonnant à la gaieté, aimant à chanter et à boire, professant, pour le jeu de boules et pour les quilles une tendresse spéciale; mais, le plus souvent, ce sont d'honnêtes pères de famille détestant les querelles, ne s'enivrant que juste ce qu'il faut, plutôt atïectueux que rancuniers, battant rarement leur femme, ne frappant jamais les enfants, et s'ils aiment à rire, c'est

Pour ce que rire est le propre de rhomine.

Cette différence était à noter, car, selon nous, on n'en a point assez tenu compte. On peut reprocher à Ostade de s'être complu dans la représentation des joies triviales, des jouissances grossières, de ce qu'au xvii« siècle on appelait des « sujets bas »; on peut lui en vouloir d'avoir été insensible à la beauté des traits, à l'élégance des formes, à la grâce des mouvements, d'avoir caressé d'un crayon amoureux des êtres mal construits, trop courts et d'une laideur repoussante; on ne peut l'accuser d'avoir consacré son pinceau à reproduire les dépravations de la lie sociale de son temps.

Ces laideurs, du reste, il les fait oublier par sa facture merveilleuse, et personne plus que lui ne montre

comment les artistes, en dépit des plus grands défauts, peuvent, grâce à la perfection de certaines qualités, charmer les regards et plaire à Tesprit le plus prévenu.

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