FIG. 3. LUCAS DE LEYDE
Portrait de Philippe de Bourgogne. (Musée d'Amsterdam.)
en lui que le dessinateur absolument maître de ses
moyens, robservateur délicat, l'artiste amoureux avant tout de la vérité. Vasari parle de ses eaux-fortes avec la plus vive admiration ; il Tégale aux plus fameux graveurs de son temps; il le place même avant Albert Durer, auquel il reproche d'être moins vrai et plus confus.
Ces jugements, que la postérité a presque intégralement confirmés, ces louanges hautement méritées, Lucas de Leyde eut le bonheur de les entendre de son vivant dans toutes les bouches. Durer lui-même le vint voir, lui témoigna toute l'admiration qu'excitait en lui son magnifique talent, et Ton rapporte que les deux peintres peignirent réciproquement leurs portraits sur le même panneau, voulant attester ainsi Tamitié et la considération qui les unissaient l'un à Tautre.
Fêté, célébré, enrichi par la vente de ses oeuvres, ayant eu ce relatif honneur d'être admis à peindre le souverain de son pays et les plus puissants personnages de sa cour, Lucas résolut de voyager, à l'instar de son célèbre ami, et de parcourir le monde, en quête d'honneurs et de réputation. Il visita la Hollande, traversa la Zélande, s'arrêta à Middelbourg, ou il se lia avec Jean de Mabuse, partit avec lui pour Gand, jDassa à Malines, séjourna à Anvers, répandant partout l'argent à pleines mains et menant grande vie.
Mais ce voyage qui devait, pensait-il, augmenter la gloire de son nom et affermir sa fortune, lui coûta la santé et hâta sa fin. Il revint à Leyde, malade, épuisé, perclus de douleurs, accusant les artistes jaloux de ses succès de Tavoir empoisonné, et pendant six années qu'il continua de vivre, il fut toujours alité, en proie à une langueur douloureuse, contre laquelle il luttait en
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travaillant avec acharnement. Il ne cessa toutefois de dessiner que deux jours avant sa mort, qui arriva en i533. Il avait à peine trente-neuf ans.
Malgré cette lin prématurée, Lucas de Leyde laissa après lui un bagage des plus complets et des plus brillants. Son œuvre gravé, catalogué par Bartsch, ne compte pas moins de soixante-quatorze numéros, et renferme un grand nombre de pièces hors ligne. Ses dessins sont fort nombreux .et presque tous infiniment spirituels. Ses tableaux nous ont été moins heureusement conservés. Néanmoins, on trouve encore de beaux échantillons de son talent à Vienne, à Madrid, à Saint- Pétersbourg et surtout en Angleterre. Le Louvre, malheureusement, ne possède rien de lui, et Ton ne retrouve en Hollande que deux de ses ouvrages : le Jugement dernier, conservé à Leyde, vaste triptyque qui a beaucoup souffert des injures du temps et de la maladresse des restaurateurs, et un Portrait de Philippe de Bourgogne qui appartient au musée d'Amsterdam.
Jan Mostaert, né à Haarlem en 1474 et mort en i555 ou i5 56, est, dans le sens le plus exact du mot, le contemporain de Lucas de Leyde. Son maître fut, prétend-on, Jacques de Haerlem, bon peintre, à ce que dit Van Mander, mais si peu connu, qu'il doit à son élève le peu que nous savons de lui.
Non content d'être un artiste de mérite, Jan Mostaert fut en outre un érudit et un homme distingué. C'est à ces qualités, paraît-il, qu'il dut, presque autant qu'à son talent, d'être pendant dix-huit années le peintre ordinaire de Marguerite d'Autriche, tante de Charles-Quint. Cette princesse, pour l'attacher plus directement à sa
personne, le Ht gentilhomme de sa maison et lui commanda les portraits des principaux personnages de la cour impériale. Indépendamment de ces commandes spéciales, il exécuta un certain nombre de tableaux religieux. Malheureusement, ces derniers furent en partie détruits lors de l'incendie de Haarlem, où il s'était retiré à la mort de sa protectrice (i53o), et où il vécut ensuite honoré, considéré, tenant un des premiers rangs parmi les artistes de son pays.
Jan Mostaert est le dernier, par ordre de date, des peintres de l'école hollandaise auxquels on peut donner le nom de primitifs et qui respectent dans leur style, dans la composition générale de leurs œuvres, ce qu'on est convenu d'appeler les traditions gothiques. Cependant si l'on étudie les deux curieuses peintures du musée de Bruxelles, qui représentent des Episodes de la vie de saint BenoU^ les deux portraits et la Deipara Virgodn musée d'Anvers, on peut voir que le peintre n'avait pas impunément fréquenté la cour de la Gouvernante. Son coloris est chaud, clair, puissant, ses figures sont élégantes, et l'on sent qu'elles doivent être ressemblantes ; mais l'influence de la Renaissance et la connaissance des Italiens apparaissent déjà, et font prévoir l'évolution à laquelle nous allons assister.
Toutefois , avant de clore cette première partie de notre étude, il nous faut encore mentionner un certain nombre de peintres de moindre renommée, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous.
Par ordre de date, nous citerons Jkrome van Akkkn, originaire de Bois-le-Duc, et qui, du nom de sa ville natale, fut appelé .Ikromf, Bos, né en 1450, mort en i5i6.
Aeken fut un des premiers artistes néerlandais qui peignirent à rhuile. Sa verve féconde se traduisit par des compositions compliquées, étranges, et parfois teintées de fantasmagorie. Dans le même genre et à la même époque, Jan Maxdvn se faisait remarquer à Haarlem par ses diableries et ses bamhochades. Plus tard, Mandyx vint s'établir à Anvers, où il mourut en i520. Ce fut chez lui, dit-on, que logea Pieter Aartzen, surnommé, à cause de sa haute taille, Pierre le long- (Lange Pier), quand il vint dans cette ville pour se perfectionner dans la peinture. Faut-il voir dans les sujets familiers auxquels Lange Pier accorda une faveur toute spéciale l'influence de Mandyn sur son élève? Ces intérieurs modestes, ces cuisines rutilantes sont-ils une réminiscence de son vieux maître? Le fait serhble peu probable, car, né en iSoj, notre peintre était bien jeune lorsque Mandyn mourut. Retourné plus tard à Amsterdam, sa ville natale, Lange Pier sut y conquérir une haute position et remplit même, si nous en croyons M. Kramm, les fonctions d''échevin. Le certain, c'est qu'il y mourut en 1572 ou 15-3, honoré et entouré de l'estime publique, laissant un fils, Aart Pietersz (i54i-i6o3), qui fut, lui aussi, un artiste de mérite et se distingua dans la nature morte. David Jorisz fut loin d'avoir une fin aussi calme. Originaire de Delft, où il naquit en i5oi, il se fit remarquer comme peintre sur verre et comme graveur. Sa manière, qui s'approche de Lucas de Leyde, faisait rechercher ses dessins et ses planches, mais il se mêla au mouvement anabaptiste qui éclata aux premières années du xvi^ siècle, prétendit être prophète, se donna comme une incarnation nouvelle de David, se fit appeler fils de
Dieu, et finalement dut s'enfuir de sa ville natale, pour éviter la répression terrible qui frappa ses disciples et ses partisans. Sa mère, qu'il avait convertie à ses singulières doctrines, fut décapitée en 153-; quant à lui, il se réfugia à Bâle, où il vécut jusqu'en i556, caché sous le nom de Jan Van den Broeck ou Van den Burg.
Il ne nous reste plus à mentionner, parmi ceux que leur style peut faire ranger dans les primitifs, que Jacob CoRNELisz et son fils, Dirck Jacobsz (1497-1567), et Jan Swart; mais ces différents peintres appartiennent déjà à la période de transition, sinon par leurs œuvres, du moins par leurs élèves.
Jan Swart, originaire de Groningue, où il naquit en 1469, fut, en effet, un des premiers peintres néerlandais qui visitèrent l'Italie et s'en allèrent au delà des monts chercher une esthétique nouvelle. Nous savons par Lomazzo qu'il habita Venise, où il étudia les chefsci'œuvre de Bellin et de Giorgione. Il se faisait appeler, dans la ville des doges, Giovanni de Frisia ou da Graningie. De retour dans sa patrie, il s'établit à Gouda, où il fonda une école et enseigna les principes qu'il avait appris au milieu des lagunes.
Quant à Jacob Corxelisz, il fut le second maître de JanSchoorl, qui allait achever de révolutionner l'école. Toutefois il ne paraît pas, ni par le triptyque du musée de Bruxelles qu'on attribue à Jan Swart ni par les tableaux corporatifs de Dirk Jacobsz, qu'on voit à Amsterdam — étranges et primitives compositions — que nos deux peintres aient, quant à eux. beaucoup profité des nouveautésqui devaient transformer, en quelquesannées, la manière, le goût et le style des peintres hollandais.