‹ Histoire de la peinture hollandaiseChapitre 5 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

g^®*^^r u moment précis où nous sommes parvenus, ài^ti^^ une première évolution s accomplit dans la ^^iil^' peinture hollandaise. L^esprit qui anima la Renaissance italienne avait depuis longtemps franchi les Alpes. Les campagnes de Charles VIII, de Louis XII et de François L'' dans la Lombardie avaient amené une transformation dans le goût de la noblesse française. Des artistes, attirés par de royales faveurs, avaient quitté la Péninsule et étaient venus prêcher à Lyon , à Fontainebleau , à Paris, un nouvel évangile artistique. Sous rinfluence de leurs leçons, Tarchitecture, la sculpture et la peinture elle-même étaient entrées dans une voie brillante, inexplorée jusque-là, et, renonçant aux traditions du passé, on inaugurait une ère nouvelle, qui promettait d'être féconde en chefs-d'œuvre de toutes sortes.

En Allemagne, sous Tinfluence de la maison d'Autriche, un mouvement pareil s'était produit. La grande allure et la magnificence des tableaux importés d'Italie, les récits des voyageurs, l'éclat merveilleux que répandait autour de lui ce siècle d'or qui porte encore aujourd'hui

le nom de deux papes, Jules II et Léon X, et mieux que cela, la haute protection accordée par Charles-(^uint à certains maîtres de Florence et de Venise, avaient ouvert les veux aux moins clairvoyants. Depuis le fameux séjour d'Albert Durer sur les bords de l'Adriatique, c'est d'au delà des Alpes, qu'on attendait la lumière, l'inspiration et les modèles. La sève originale ne demandait qu'à s'assouplir et à se plier à ce joug nouveau, que l'on était bien près de considérer comme un affranchissement.

Les Pays-Bas, situés au nord des possessions autrichiennes, furent plus longtemps préservés de cette pacifique invasion. La distance d'abord, la puissance de l'école primitive ensuite, sa juste célébrité, sa sereine grandeur, les racines profondes qu'elle avait poussées au cœur même de la nation, étaient autant d'obstacles qui s'opposaient à une intrusion rapide de principes si différents de ceux qui avaient prévalu Jusque-là.

Malgré cet éloignement, malgré cette résistance, la révolution fit, cependant, comme la tache d'huile, elle s'étendit, s'élargit, gagna de proche en proche et, à mesure que les idées philosophiques se répandaient dans la littérature, l'esprit public s'habitua à accepter sans répugnance les influences artistiques du dehors.

Coïncidence curieuse, étonnante et cependant logique : l'art, protégé par les papes, pénétra dans les Pays-Bas, juste à l'époque où les cœurs et les esprits se détachaient de la religion de Rome et commençaient à repousser l'autorité du pape.

Au moment où nous nous trouvons, le vieil art et la vieille foi sont, en effet, à la veille de sombrer, celle-ci emportant celui-là; tous deux sont prêts à disparaître

à la moindre provocation, à s'effondrer sous la même tempête. Dans le domaine religieux, ce sont les Espagnols qui, par leurs exactions, vont provoquer et amener la catastrophe; dans le domaine de Fart, la transformation s'opérera d'une façon plus douce. Détail piquant, c'est un favori de la cour pontificale, un pro-. tégé dWdrien VI, qui se chargera de la provoquer.

Physionomie à la fois intéressante et curieuse que celle de Jan Schoorl, ce perturbateur bien intentionné, ce réformateur sans le savoir, qui va opérer la transition. Aventureux par nature, voyageur par tempérament, ne pouvant tenir en place, il promène un peu partout son humeur vagabonde. Tout à Theure nous l'avons aperçu à Haarlem, chez M** Jacob Cornelisz; le voici maintenant à Utrecht, chez Jean Gossaert, puis il séjourne à Spiers, où il apprend l'architecture et la perspective, et à Nurenberg, où Albert Durer lui donne des conseils et des leçons. Enfin il arrive en Italie. Il s'arrête un instant à Venise, profite d'une occasion, s'embarque pour la terre sainte, visite le monastère de Sion, se rembarque pour Malte, passe par Rome, sollicite d'être présenté au pape, et, grâce à son titre de compatriote, obtient la faveur de faire son portrait. Entre temps, il admire l'art nouveau , peint d'après Raphaël, dessine d'après Michel-Ange, se prend de passion pour les antiques , devient conservateur du Belvédère, puis, quand on le croyait définitivement fixé dans la ville éternelle, retourne brusquement à Utrecht, y ouvre un atelier, fait de nombreux élèves, leur explique les merveilles qu'il a vues, les amène à partager son enthousiasme pour les chefs-d'œuvre qui l'ont ébloui, et

implante dans les Pays-Bas Fart italien tel qu'il le comprend et tel qu'on rinterprctait à son époque.

Fie. 4. JAN SCHOORL.

La Mon de la Vierge (Académie de Bruges).

Son exemple et ses préceptes ne tardent pas à porter leurs fruits. Aussi bien àHaarlem, ou entre temps il

transporte son dofnicile, qu'à Utrecht, où il revient une fois encore et où il meurt en i562, âgé de soixante-sept ans, il laisse des disciples convaincus ; qui demeurent fidèles à ses leçons. A son instigation, une légion de peintres surgissent, qui ambitionnent, eux aussi, de devenir les Raphaël et les Michel-Ange de leur pays ; Heems- KERCK, Hubert et HexdrickGoltsius, Blockland, Cornelis VAN Haarlem marchent sur ses traces, et le dépassent même dans la voie irrégulière et malencontreuse qu'il a brusquement ouverte. Jan Schoorl, en effet, conserve encore dans ses œuvres une dignité , une réserve qu'on cherchera vainement dans ses successeurs. Ses tableaux connus, la Vierge assise avec l'Enfant dans un paysage, qu'on montre à Utrecht ; son Baptême du Christ, qu'il exécuta pour Simon Saan et qu'on a pu voir au musée de Rotterdam avant l'incendie qui le dévora, sa Mort de la Vierge sont d'un grand artiste qui connut Raphaël, l'admira, chercha respectueusement à s'en inspirer, mais n'eut Jamais le fol espoir de l'égaler. Si son coloris est brillant, si son dessin est habile, sa science, par contre, ne recherche point un vain étalage; elle s'enveloppe, au contraire, d'une douce et convenable modestie. Malheureusement, avec ses successeurs il n'en est plus ainsi.

Il ne faut pas, du reste, s'en montrer trop surpris. Au moment où Jan Schoorl alla demander à l'Italie ses enseignements, l'art italien entrait en pleine décadence. Ses élèves, quand ils refirent son pèlerinage, ne trouvèrent plus, en fait de préceptes, que ceux que pouvait donner une école descendant rapidement vers son déclin. Au lieu de saines et fortes tradhions, ils rapportèrent une ostentation de faux savoir, une prétention

voisine du pédantisme qui ne pouvait que paralyser leurs heureuses qualités.

Avec Maarten van Veen, qui prit le nom de Heems- KERCK, à cause de son lieu de naissance, nous voyons, en effet, toute dignité, tout calme, toute sérénité disparaître. Les corps se contorsionnent, les draperies se soulèvent et se tordent en mille plis qui sentent la convention, pendant qu'on découvre, à travers les attitudes cherchées et prétentieuses, au milieu des raccourcis multipliés sans raison et sans besoin, l'étalage exagéré d'une science trop désireuse de se faire connaître.

Une faudrait point toutefois conclure de ces défauts, que Maarten van Heemskerck soit sans mérite , comme on l'a maladroitement et trop souvent répété. Cest un brave peintre, plein de feu et de fougue quand il a le pinceau à la main, conservant au milieu de ses réminiscences une allure très personnelle , et ayant fait preuve, au début de sa vie, d'une très réelle vocation.

Né en 1498, fils de cultivateurs, il eut tout d'abord à vaincre les répugnances de son père contre la peinture. On ne lui laissa qu'à regret commencer, chez CornelisWillems d'Haarlem, un apprentissage qui, bientôt même, fut interrompu par le mauvais vouloir paternel. Forcé de retourner aux travaux de la ferme, il s'échappa du logis, s'enfuit à travers champs et se réfugia à Delft, où il entra chez un peintre nommé Jan Lucas. Ce Jan Lucas était un artiste des plus médiocres; voyant combien il apprenait peu à pareille école, Maarten le quitta et se fit admettre chez Jan Schoorl, où ses progrès furent si rapides qu'en peu de temps il s'attira l'attention des connaisseurs et la jalousie de son maître.

LA PERIODE DE TRAxNSlTlOK. ji

C'est alors qu'il partit pour Tltalie. Il séjourna sur-

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Fie. 5. — MAARTEN VAN HEEMSKtRCK Jésus devant Pilate.

tout à Rome, où il copia et recopia Michel-Ange, et rentra dans son pays avec un bagage plus que corn-

plet d'attitudes contorsionnées et de raccourcis extravagants.

A son retour en Hollande, HEEMSKERCKsetixa à Haarlem, où il fut pendant vingt-deux ans marguillier de sa paroisse. Puis, en 15-2, redoutant les horreurs et les périls du siège qu"'allait subir sa ville d'adoption, il se retira à Amsterdam avec son élève, Jacob Rauwaerts; il avait alors soixante-quatorze ans. Il y vécut deux ans, ayant eu la douleur de voir Haarlem saccagée et ses oeuvres dispersées, brûlées en partie et en partie expédiées en Espagne. Néanmoins, il avait tant produit que, aujourd'hui encore, ses tableaux ne sont point rares. On peut contempler de lui de remarquables compositions aux musées de Bruxelles, de La Haye, de Haarlem. Ses ouvrages sont, en outre, très répandus en Allemagne. Le musée de Munich, à lui seul, en possède onze. M. Michiels en a catalogué cent vingt-neuf!

C'est également de Tatelier de Jan Schoorl que sortit Texcellent peintre de portraits Antonie de Moor , qui, pendant son séjour en Espagne et en Portugal , au service de Charles -Quint, se fit appeler Antonio Moro, nom sous lequel il est généralement connu. Né en i5i2, à Utrecht, après quelques années passées chez Schoorl, il partit, lui aussi, pour Tltalie, où bientôt son talent fut remarqué. Sur la recommandation du cardinal Granvelle, Tempereur Tenvoya à Lisbonne pour peindre la famille royale. De là il se rendit en Angleterre pour faire le portrait de la reine Marie, portrait qu'il rapporta au roi d'Espagne. Cette mission de confiance Pavait bien mis en cour. Il jouissait auprès de Philippe II d'une faveur peu commune, quand un événement demeuré

inconnu le força à quitter brusquement l'Espagne pour

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