CHAPITRE IX
ouR en terminer avec la période glorieuse de
^^é récole hollandaise, il nous reste à parler de
%M^^ ces tableaux de fleurs, de fruits, de gibiers, d''objets inanimés qu'on désigne sous le nom au moins singulier de nature morte. C'est, en effet, un accouplement bizarre que celui de ces deux mots; la nature étant la seule chose immortelle, la seule qui soit éternellement jeune, la seule (de celle qu'il nous est donné de connaître) qui s'avise de renaître au moment où l'on pourrait croire qu'elle va mourir.
Toutefois, si la désignation est défectueuse, elle a cours, et nous sommes obligés de l'employer. En outre, malgré l'incorrection de l'étiquette , le groupe qu'elle désigne est des plus intéressants, non pas au point de vue moral, car la reproduction des fleurs, des fruits, des porcelaines, des cristaux, des orfèvreries même habilement ciselées ne parle guère à l'esprit, mais au point de vue de l'arrangement et de l'exécution technique. — Abordons donc avec confiance cette classe nombreuse
des artistes q'ui ont exclusivement consacré leur pinceau à la nature morte.
Le premier peintre de ce genre qui s'offre à nous, dans rÉcole hollandaise, est David de Heem le Vieux (1570-1632). Il naquit, vécut et mourut à Utrecht, disent les biographes; il peignit, ajoute-t-on, les fleurs, fruits, insectes et animaux morts. Entre nous soit dit, il est probable qu'il fut un simple peintre d'enseignes. Du moins, les premières natures mortes que nous trouvons en Hollande n'eurent point d'autre emploi. Aubergistes, marchands de venaison, libraires, faisaient peindre sur leurs devantures de véritables tableaux, et nous savons plusieurs de ces chefs-d'œuvre naïfs qui ont, depuis lors, pris place dans d'importantes collections. Toutefois, les œuvres du vieux David (si tant est qu'on en possède encore) sont si bien confondues avec celles de ses fils, qu'il nous est impossible de porter sur elles un jugement motivé.
David de Heem ne se borna point, en effet, à innover un genre, il fonda également une dynastie de peintres de nature morte, du moins on lui accorde généreusement la paternité de Jan Davidsz de Heem et de David Davidsz de Heem, desquels seraient nés à leur tour Cornelis de Heem, David de Heem le Jeune et Jax II de Heem, tous ayant, comme leur père ou leur aïeul, peint avec un certain succès les fruits, les vaisselles d'or et d'argent, les faïences et les cristaux.
La biographie de tous ces maîtres n'étant rien moins que certaine, et la part à faire à chacun d'eux n'étant rien moins que bien établie, nous ne nous occuperons ici que des deux plus fameux, les deux seuls, du reste, dont
on rencontre des (tuvres suffisamment authentiques dans les grandes collections publiques.
Jan Davidsz de Heem, né à Utrecht en iGoo, mort à Anvers en 1674, oti il s'était, dit-on, réfugié par crainte des armées de Louis XIV, fut Télève de son père. De bonne heure il le surpassa, et on peut dire qu'il fut le premier qui, par Thabileté de son pinceau, son talent et son goiit, conquit, au genre dont le vieux De Heem avait été le promoteur, Taccès des riches intérieurs hollandais. Ce n'était, du reste, que justice. Ses ouvrages nous prouvent, en etî'et, avec quelle science consommée il sut disposer, arranger et interpréter ses modèles. Dans son petit domaine il déploie un tact parfait, un sentiment exquis de la nature ; sa brosse n'oublie aucun détail; Flore et Pomone sont pour elle sans secrets. — En outre, il enveloppe ses tieurs et ses fruits d'une lumière chaude et dorée qui, tranchant sur des fonds sombres, donne à ses premiers plans un modelé et un relief rappelant parfois Rembrandt.
CoRNELis DE Heem, ué en ib3o, fut rélève de Jan Davidsz de Heem. De bonne heure il quitta Utrecht pour venir se hxer à Anvers, où nous le voyons, en 1660, se faire recevoir dans la gilde de Saint- Luc. Non seulement CoRNELis peignit les mêmes sujets que son père, mais encore il sut si bien s'imprégner de son genre et copier sa manière, que leurs tableaux ont été maintes fois confondus. Sa touche, cependant, se ressent de son époque, elle est plus douce, mieux fondue; le coloris est aussi chaud, mais il y a moins d'unité dans la composition. Les fonds, en outre, sont moins profonds, les ombres moins transparentes et moins généreuses. Nous
ne tenterons pas rénumération des œuvres de ces deux excellents artistes, énumération qui serait d'une monotonie fastidieuse, le même titre pouvant convenir à la plupart de leurs tableaux. Nous nous bornerons à dire que si le Louvre possède seulement des œuvres du père, aux musées de Bruxelles et de La Haye on rencontre des ouvrages de Cornelis mêlés à des tableaux de Jan DaviDsz, et qu'on peut essayer, par la comparaison, de saisir les caractères qui distinguent ces deux maîtres.
Les DE Heem ne se bornèrent point à constituer une dynastie, ils fondèrent aussi une école. Un grand nombre d'artistes, séduits par leur couleur et par leur genre, vinrent leur demander des conseils, s'inspirèrent de leur exemple, imitèrent leurs procédés. Parmi ceux qui furent leurs élèves, on cite : i'' Pieter de Ring (i65o), dont on peut voir un tableau au musée d'Amsterdam, et qui signait ses ouvrages d'un anneau {Ring, en français bague), ses armes parlantes; 2° Jacobus Walscapelle (1670), dont on rencontre quelques natures mortes en Allemagne, et notamment à Berlin, et qui, plus qu'aucun autre, approche comme arrangement et comme goût des DE Heem; 3° Abraham Mignon, né à Francfort en 1639, amené en 1659 à Utrecht, formé par Jacob Murel, peintre de fleurs, qui lui avait appris les premiers éléments de son art, et plus tard disciple de Jan Davidsz, dans l'atelier duquel il travailla Jusqu'en 1669, — peintre plus minutieux, plus fini, plus léché que son maître, mais qui lui est inférieur comme goût, comme correction de dessin et comme coloris; — 4° et enfin Maria van Oos- TERwiJCK (1630-1693), une des rares Hollandaises qui manièrent le pinceau avec succès.
2(>o HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISK.
Née aux environs de Delt't en i63o. Maria van OosterwiJCK tui, dit-on, une des femmes les plus instruites de son temps. M. Waagen raconte que Louis XIV, Guillaume III, Tempereur Léopold et Auguste I*"'' lui commandèrent des tableaux. Le fait semble d'autant plus extraordinaire, qu'on ne sait presque rien aujourd'hui de ses œuvres, et que, sauf à Vienne et à Florence, on ne rencontre cette dame dans aucun musée du continent.
Parmi les peintres qui, dans un genre différent des DK Hkem, s'adonnèrent à la reproduction des fleurs et des fruits, il faut citer les deux frères Otto et Evert Mars- SŒUs ou Marcellis, dont les œuvres sont également de la plus grande rareté, et A. -S. Coorte que personne n'a encore signalé. Coorte affectionna les fleurs et les fruits, il les peignit avec passion, d^une touche flne et délicate. On trouve de ses tableaux en Zélande et les rares dates qu'on peut accoler à son nom le font vivre Jusqu'aux environs de 1700. Quant aux frères Marssœus, on est assez inexactement renseigné sur leur compte. On ne connaît presque rien de l'existence d'EvERT. Pour Otto, les biographes le font voyager. Il visite l'Italie, la France, s'installe à Paris, ou la reine mère le prend (dit-on) à son service, retourne à Rome, revient à Amsterdam, où il avait vu le jour, et y meurt en 16-3 — suivant l'opinion la plus répandue — et quelques années plus tard, si Ton en croit un document, encore inédit, — acte daté de i()8o,qui pourvoit à la nomination de deux tuteurs pour les enfants d'EvERT Marssœus, envoyés en possession de l'héritage de leur oncle Otto, héritage peu considérable, du reste, car il se résumait en 1,229 livres et 17 sols.
On ne connaît aucun tableau ni J'Evert ni d'OxTo dans les galeries publiques de leur pays natid. On en trouve deux à Dresde qui sont habilement composés et justifient ce qu on dit d'OxTO, à savoir que le premier, dans récole hollandaise, il mêla des reptiles aux tieurs.
Plus heureux que son maître car il fut relève d'Oxxoi, Mathel-s Withoos (1629-1703), qui, lui aussi, peignit des papillons, des grenouilles et des serpents au milieu de fleurs et de frui-ts, posséda pendant quelques années une de ses œuvres au musée de Rotterdam.; mais Tincendie de i865, qui détruisit cette belle galerie, ne répargna point. Aujourd'hui maître et disciple sont aussi mal partagés' Tun que l'autre.
Withoos eut trois flls : Jan, Pieter, pRANset une tille Alida, qui, peintres de fruits, de fleurs et de reptiles, marchèrent sur les traces de leur père.
Justes van Huysum, et c'est là, au reste, une particularité commune à presque tous les peintres de nature morte, eut, lui aussi, une postérité nombreuse qui s'adonna à la peinture. Né en i65q. Justes commença par -peindre le paysage, puis il décora des appartements, et se consacra bientôt aux fleurs et aux fruits. Des quatre enfants qu'il eut de sa femme, Marguerite Rus, trois au moins : Jan, né en 1682; Justus, né en i685, et Jacobus, né en j686, firent de la peinture. L'aîné, comme peintre de fleurs, atteignit à une renommée exceptionnelle. Les Hollandais, grands amateurs de plantes'rares, commencèrent sa réputation, qui ne tarda pas à se répandre dans toute TEurope. Jeune encore, il se vit riche, honoré, au comble de la fortune et de la gloire. Les catalogues de vente du siècle dernier nous
révèlent, par leurs prix hors de proportions avec tous les autres tableaux, de quel eni^ouement on s'était entiché
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