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LA GRANDE EPOQUE

A période dans laquelle nous allons entrer maintenant est à la fois la plus brillante, la plus féconde de PEcole hollandaise, en même temps que la plus personnelle et la plus originale.

Entre temps, et sous Paction des derniers événements, les destinées politiques de la Hollande se sont transformées. Fidèle miroir des aspirations nationales, Tart va subir à son tour, et parallèlement, des transformations analogues.

L'Espagnol, qui non content d'écraser le peuple sous les plus lourds impôts et de lui refuser les libertés nécessaires, prétendait encore tenir les esprits en tutelle et opprimer les consciences, a été honteusement chassé du pays. Les bandes de soudards, qui Taidaient à maintenir sa sombre domination, ont été rejetées au delà des frontières, et sont tenues en échec par les armées de la République. Les Provinces-Unies, désormais groupées par le pacte d'Utrecht, portent haut et ferme le drapeau de rindépendance, traitent d'égal à égal avec celui qui se disait leur maître, et, sous l'empire de la constitution

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qu'elles se sont librement donnée, le pouvoir et les fonctions publiques se concentrent dans les mains d'une aristocratie bourgeoise, instruite et puissante, avide de science et de richesses, assez audacieuse pour tout entreprendre , assez tenace pour mener ses entreprises à bonne fin.

Le brillant héroïsme, la volonté implacable, Tinfatigable persévérance qui ont aidé le peuple à reconquérir sa liberté et son autonomie se sont reportés maintenant sur d^autres objets. La mer, qui entoure les Pays-Bas de toutes parts et menace perpétuellement leur existence, est devenue un nouvel élément de fortune. Les armateurs la couvrent de leurs vaisseaux, une légion de marins avantureux s^élancent dans toutes les directions à la découverte de plages lointaines, à la conquête de continents inconnus, et, au hasard de leurs courses vagabondes, ces hardis routiers deTOcéan sVttaquent aux flottes de TEspagne, pillent ses navires de commerce, s^emparent de ses galions. L^or coule à pleines barriques dans ce pays Hier encore pauvre, et avec la richesse se développent la recherche des belles choses, le goût de la somptuosité et l'amour de Part.

Pour répondre à ces besoins nouveaux, de toutes parts jaillit une myriade d'artistes éminents. Non seulement à Haarlem et à Leyde, ces foyers primitifs de Part néerlandais, n^ais à Delft, à Utrecht, à Dordrecht, à La Haye, dix écoles se forment, et le moment n'est pas loin où Amsterdam va resplendir d'un incomparable éclat.

De tous côtés et dans tous les genres des maîtres exquis apparaissent. Toutes les branches de la peinture sont exploitées avec succès. Plusieurs genres nouveaux

sont créés, atteignent de suite à leur apogée, enfantent des chefs-d'œuvre que nul n'égalera dans la suite, et s'élèvent à des hauteurs qui ne seront plus dépassées-.

Toutefois, il s'en faut de beaucoup que cette éclosion merveilleuse de talents si divers et qui paraît si spontanée soit, ainsi qu'on Ta cru et qu'on l'a maladroitement répété, un effet du pur hasard, un résultat accidentel, une aventure en quelque sorte fortuite. Certes, la nature et le milieu jouent dans l'histoire de l'Ecole hollandaise un rôle prépondérant, nous l'avons déjà démontré, mais en art, comme en tout autre domaine, on est toujours le fils de quelqu'un; et c'est pourquoi nous avons tant insisté sur les deux premières périodes parcourues par l'école hollandaise. Il importait de bien faire voir d'où le « Siècle d'or » de l'art hollandais était sorti.

L'initiation, on a pu le remarquer, a été double. Elle est venue d'abord de la vallée du Rhin et de la Flandre, ensuite de l'Italie et de l'Antiquité rajeunie par la Renaissance. La seconde éducation n'a pas été moins utile que la première. Après avoir sacrifié aux aspirations hiératiques, après avoir accepté l'art comme une interprétation poétique et purement contemplative des spectacles qui frappent nos regards, il fallait, pour que l'École entrât dans sa vraie phase de grandeur, que l'homme, que l'artiste, descendant de ces hauteurs par trop conventionnelles, daignât s'intéresser aux événements qui l'entourent. Il fallait qu'il enlevât ses créations aux limbes dans lesquelles il les avait fait se mouvoir jusque-là, pour les replacer dans leur milieu. Or on ne doit pas' s'y tromper, c'est le mouvement philosophique de la Renaissance qui décida, aussi bien dans les lettres et

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dans les arts que dans la vie sociale, de cette transformation.

La période de transition avec ses exagérations, sa science poncive, son débordement de pédantisnie, en un mot avec tous ses excès, n'est qu'une étape, il est vrai, dans révolution qui nous occupe, mais c'est une étape nécessaire, indispensable, sans laquelle le « Siècle d'or » de l'Ecole n'eût certainement point atteint les merveilleux sommets auxquels nous allons le voir s'élever.

Au moment de prendre définitivement possession de lui-même, l'art hollandais est, en effet, admirablement préparé. Il se trouve approvisionné de matériaux superbes, d'éléments incomparables, qui se complètent et se groupent pour rendre son essor plus brillant et plus rapide. La nature s'est chargée de former ses adeptes coloristes, et la bande des doctes italianisants leur a impitoyablement appris le dessin. Enfin les circonstances au milieu desquelles il se meut, l'obligent à l'observation et lui imposent ses tendances naturalistes; et c'est de ces trois éléments, mélangés à peu près à dose égale, qu'il tirera sa nouveauté, sa force, son importance, son caractère et sa grandeur.

Ajoutez que presque toutes les spécialités qui le feront si varié, si mouvementé, si nouveau, existent déjà ou apparaissent à l'état embryonnaire, n'attendant plus pour se développer que le souffle vivifiant qui va mettre en ébullition toutes les branches de l'activité nationale.

Dés l'aurore de l'École, dès ses premiers pas, dès les premiers ouvrages de Dirck Bouts, nous avons vu apparaître l'amour du paysage et la préoccupation qu'il

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inspire. Déjà même avant ce premier mailre, les miniaturistes hollandais avaient montré dans leurs exquises compositions quelle importance les champs et les bois, les frais ruisseaux et les verdoyants pâturages prenaient à leurs yeux émus. Depuis lors, tout cela n"a fait que grandir.

Les tableaux d'intérieur, de leur côté, avaient trouvé dans ces mêmes miniaturistes leurs premiers interprètes, avant que de Vries et Steenwick leur eussent apporté la consécration de leur talent. La peinture de marines avait été inaugurée par Vroom , alors que le vieux En- GHELBRECHTSZ avait déjà pris à partie ces types singuliers, populaciers et vulgaires, dont Ostadk, Brauwer, Steen et DusART vont tirer, dans la suite, un parti si surprenant.

On le voit, la semence était répandue, elle n'avait plus qu'à germer. C'est ce qu'elle fit avec une abondance inattendue, extraordinaire, merveilleuse; car partout et presque en même temps, dans tous les formats et dans tous les genres, on vit une nuée d'artistes de premier ordre se manifester par des ouvrages d'une valeur surprenante et d'une originalité imprévue.

Il serait curieux d'étudier sur chaque point, et dans chaque ville, le développement rapide et spontané de cette admirable efflorescence. Mais, nous l'avons dit en commençant, ce qui partout ailleurs serait possible est impraticable dans l'Ecole dont nous retraçons l'histoire.

S'il existe quelques nuances à peine saisissables entre la façon dont on peint à Haarlem et celle dont on peint à Delft, si le groupe des artistes de Lcyde présente quelques différences avec celui d'Amsterdam, ces diver-

gences, ces dissemblances ne sont point telles qu'elles puissent permettre un classement sérieux. En outre, dans toutes ces villes, on aborde tous les genres à la fois. A Delft, MiEREVELT peint le portrait, PalamedesIcs sociétés. Van der Meer les tableaux de genj-e : à Haarlem, c'est Frans Hals et son frère Dirk, les Ruysdael et les Ostade qui tiennent les mêmes emplois. Enfin tous ces peintres ne sont point sans faire preuve de quelque humeur voyageuse. Je ne parle pas seulement des Asselvn, des Both, des Berghem et des Carel Du- JARDiN, qui franchissent les monts et les plaines et s'en vont emprunter au Midi son soleil éclatant et ses sites accidentés ; mais Jan Steex, qui peignit tour à tour à Leyde, à La Haye^et à Delft, mais Paulus Potter , né à Enckhuyzen-, formé à Delft, établi à La Hâve, et tant d'autres en leur vivant tout aussi peu rassis, tout aussi agités et remuants, où les fixer, où les établir à demeure?

De même pour les plus grands. Vax der Helst, né à Haarlem, vient à Amsterdam et y exécute ces admirables chefs-d'œuvre qu'on connaît. Laquelle de ces deux villes est en droit de le réclamer? Cest à Leyde que Rembrandt voit le jour et c'est là qu'il débute, mais c'est sur les bords de l'Y qu'il se marie, qu'il existe, qu'il enseigne et produit. Parmi ses élèves, Flinck est de Trêves; Bol, de Dordrecht, et Gérard Dov, de Leyde; faudra-t-il briser les liens de l'école et les restituer tous les trois à leur pays natal? Le problème, on le voit, ne laisse pas que d'être fort compliqué et presque impossible à résoudre. La prudence exige donc que nous procédions autrement. Puisque le lieu d'origine et le

centre d'activité ne nous sont que d'un secours médiocre, divisons nos artistes par genres ou par spécialités.

Les grandes divisions qui s'offrent tout de suite à notre esprit sont au nombre de cinq :

1° L'histoire, la figure et le portrait;

2° Les tableaux de genre, intérieurs, sociétés, conversations et scènes paysannes ;

3*^ Le paysage, les vues de ville ;

4° La marine ;

5" La nature morte.

Malgré la netteté de cette classification , souvent encore il nous arrivera d'être embarrassés, parce que bon nombre de ces maîtres aimables ont tour à tour abordé des genres différents. Ceux-là, nous les rangerons à la spécialité qu'ils ont le plus généralement cultivée, sans oublier cependant qu'ils ont parfois donné leurs noms à des travaux d'un autre ordre, à des ouvrages d'un autre goût.

De même pour la classification. Après avoir établi chronologiquement les prémisses de Pécole , afin de bien montrer quelle avait été sa marche dans le principe et par quels développements elle avait passé, nous allons maintenant procéder par ordre de mérite. La plupart des peintres qui vont défiler sous nos yeux sont contemporains, dans le sens le plus étroit de ce mot, et ce n'est pas aux quelques années qui les séparent qu'on peut mesurer la portée de leur enseignement ou la grandeur de leur influence.

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