‹ Histoire de la peintureChapitre 2 sur 7 · GÉRARD · texte numérisé non relu

GÉRARD

Comtesse Regn

ÉCOLE FRANÇAISE

précis, Gros tira une œuvre épique, d'un large souffle, d'une inspiration presque lyrique. C'était de la belle peinture, de l'émotion vraie et intense, une vision de réaliste avec des effets de poète. A quelle époque de notre peinture trouvera-t-on un morceau plus solidement traité, de sentiment plus profond, de contrastes plus justes, que ce groupe sombre de l'Empereur et de ses Maréchaux, sur lequel semblent peser à la fois le ciel lourd, les tristesses des misères aperçues, et cette mélancolie d'un champ de bataille, où les morts s'ensevelissent sous la neige?

Ce fut pour Gros la belle période de gloire, celle où il peignait encore ces beaux portraits du Général Lassalle, de Murât, du Général Four nier- Sarloveze. Mais aussi quelle belle époque à retracer pour un peintre, héroïque et glorieuse, avec ses soldats taillés pour la bataille, étincelants dans leurs uniformes chamarrés, riches de pittoresque et de couleur!

Cependant les classiques, voyant un des leurs, et des plus brillants, leur échapper, commençaient à s'émouvoir. Qu'allait-il advenir si Gros lui-même abandonnait la grande tradition ! Dans le Napoléon à Eylau, on blâma surtout les morts du premier plan à qui l'on ne pouvait pardonner de manquer de beauté! Mais Gros était trop en faveur encore pour s'inquiéter de ces réserves, et il donnait coup sur coup, la Bataille des Pyramides, la Capitulation de Madrid (Musée de Versailles), qui marquaient le début du déclin, puis X Entrevue de Napoléon et de François 7er après Austerlitz (Musée de Versailles), qui était la bien froide relation d'un fait historique, et Charles-Quint venant visiter l'église de Saint-Denis, oîi il est reçu par

François 7er (Musée du Louvre), anecdote dénuée d'intérêt et sans portée.

La grande épopée napoléonienne achevée sur le désastre de Waterloo, Gros, dont la peinture s'exaltait à glorifier tant d'actions héroïques, se trouva comme dégrisé. Il n'y avait plus d'événements à la mesure de son génie; son enthousiasme tomba, et il se prit à faire un retour sur lui-même. Il s'avisa qu'il avait bien des torts à se reprocher, torts envers la doctrine dont il avait été le disciple, envers son vieux maître David, sur le chemin de l'exil, envers les camarades qui luttaient âprement pour la bonne cause. Le Classicisme avait à subir de toutes parts des assauts, et c'est quand il se trouvait ainsi menacé qu'il désertait, qu'il apportait à l'ennemi sa force, l'appui de sa réputation! Des scrupules de loyauté devaient l'engager davantage encore. De David il recevait « en dépôt » son atelier, et se trouvait être ainsi, sans l'avoir désiré, le dépositaire des idées du Chef de l'Ecole classique, le continuateur de son œuvre. D'ailleurs, comme on le pense, David, de Bruxelles, le surveillait; il lui écrivait ces mots stupéfiants, si injurieux pour l'artiste déjà glorieux : « Etes-vous toujours dans l'intention de faire un grand tableau d'histoire? Je pense que oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir à des sujets futiles, à des tableaux de circonstance : la postérité, mon ami, est plus sévère; elle exigera de Gros de beaux tableaux d'histoire... Le temps avance et nous vieillirons, et vous n'avez pas encore fait ce qu'on appelle un vrai tableau d'histoire... Vite, vite, mon bon ami, feuilletez votre Plutarque et choisissez un sujet connu de tout le monde. » On croit rêver quand

on songe que ces lignes s'adressaient au peintre des Pestiférés et de la Bataille d'Eylau! Que Ton parle encore, après cela, du libéralisme de David !

Gros, courbé sous cette férule, repentant de ses chefs-d'œuvre, presque honteux de son génie, revint donc à ce qu'on appelait alors le grand art. Docilement, il peignit un Départ d'Oreste, esquissa une Antigone. Mais Gros était un artiste d'instinct ; ses qualités étaient celles d'un impulsif, inhabile au raisonnement, rebelle à la discipline. Son art était tout spontané et vibrant. Il ne peignait réellement avec tous ses moyens que lorsqu'il était de verve, revenant rarement sur l'exécution, laissant le bon et le mauvais, ne prenant même pas le soin de revenir sur ces fautes de proportion qu'on lui a tant reprochées, dans Napoléon à Eylau notamment, où certains soldats paraissent si démesurés. N'était-ce pas demander l'impossible à cette nature ardente, sensitive, que de se dominer assez pour vivre dans l'abstraction?

Bien qu'il eût hâte de donner des gages au classicisme, il ne pouvait se dispenser cependant de traiter les grands sujets modernes dont il recevait la commande. C'est ainsi qu'il dut peindre Y Embarquement de la duchesse d'Angoulême à Pauillac, le 15 avril 18i5 (Musée de Bordeaux), sans grande conviction, et sans même le souvenir de sa fougue passée. Le Départ de Louis XVIII des Tuileries, (Musée de Versailles), l'inspira davantage : dans ces adieux du roi, sous l'éclairage des flambeaux, il retrouvait son goût du pittoresque, son don du pathétique; c'était encore une belle page d'histoire. Mais elle marquait la fin d une grande carrière. La déco-

ration de la coupole de Sainte-Geneviève, qui lui avait été commandée par Napoléon et dont le programme, sous l'influence des événements politiques, avait subi de successifs bouleversements, ne passe pas pour être une de ses œuvres heureuses; c'est tout ce qu'on en peut dire, car elle est difficilement visible du bas de l'édifice. Les plafonds des salles des Antiquités Egyptiennes au Louvre sont de tristes allégories. Des compositions comme Bacchus et Ariane, David et Saiil, faisaient sourire .

Le pauvre Gros pourtant, s'acharnait à poursuivre cette tâche ingrate de continuer un art vieilli, démodé, épuisé. Son déclin s'accentuait. Au chagrin d'assister à sa propre chute, se joignirent des malheurs domestiques. Il s'était mal marié. Aucune consolation ne le soutenait. Il se sentait attaqué par les romantiques qui oubliaient les voies ouvertes par lui, et par les classiques qui, menés par Ingres, tournaient en dérision les trop évidentes faiblesses de sa sénilité. Il se désespérait, ce Je suis fini! » gémissait-il. Des œuvres comme V Amour piqué par une Abeille, Hercule et Diomède (Musée de Toulouse), lui attiraient les sarcasmes de toute la jeunesse : Acis et Galatée fut un désastre. Pris de panique, affolé, Gros chercha la mort. On retrouva son corps, un jour, dans, la Seine, au Bas-Meudon.

Un autre artiste, également nourri de la culture classique, avait, de son côté, réagi contre le goût de la peinture abstraite et aride, où l'art menaçait de s'immobiliser, et celui-ci était conscient de ce qu'il voulait, sûr de ses moyens, clairvoyant sur le but à atteindre, belle et saine volonté, incapable des indé-

MUSÉE DU LOUVRE

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