‹ Histoire de la PerseChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Précis historiqne. — Première et deuxième dynasties. — Temps inceriains. — Origines indiennes. — Malialiadiens. — Pisclid.iJiens. — Kaîoiimoriz, premier roi , el ses descendants — Invasion des Assyriens. — Anarcliie. — Réiablissemf m de la royaiilé.

Les preuves de l'origine indienne de la civilisation persane ou de l'Iran en général subsistent encore dans sa langue, malgré le grand intervalle de temps rpii la sépare de son premier âge, et nonobstant les mélanges de mots et de formes que l'influence des événements a introduits dans cet idiome pendant cette longue série de près de quarante siècles qui constituent son existence.

La division des hommes en castes fut aussi une institution indienne; et s'il existe quelque incertitude sur le nom et l'époque du prince qui l'imposa aux peuples de l'Iran, il y a du moins un concours unanime de sentiments pour en reconnaître l'existence dès les plus anciens temps de la civilisation iranienne.

La tradition relative à l'existence d'une dynastie indienne , qui précéda la plus ancienne dynastie nationale, n'est pas moins génc'»rale parmi les écrivains orientaux de toutes les époques; et si Kaïoumortz est considéré par quelques-uns comme le premier roi iranien , ces mômes écrivains conviennent que ce prince, ou ce sage, fut élevé au trône par les Iraniens fatigués des désordres et des calamités que la lyrannie des grands, la licence du peuple

devenaient sur le pays dans un temps d'anarchie générale, dont on reporte les causes à la chute de la dynastie indienne.

Un livre persan, qui s'annonce comme le résumé des documents conservés par les guèbres ou sectateurs du Zend-Avesta, le Dabistan, contient l'histoire des princes et des prophètes delà race mahabadienne:il est vrai que cet ouvrage est moderne, mais l'auteur indique des textes plus anciens, et l'on a récemment découvert, en effet, le Dussateer, écri[ en pehlvi, que \q. Dabistan cite au nombre des anciens ouvrages qu'il a suivis*.

Le Dabistan fut composé, il y a près de deux siècles, par un voyageur mahométan, natif de Cachemire, et nommé Mohsan-Fani ou le Périssable. Son livre est un curieux traité sur douze religions différeiiles.Mohsan avait connu dans l'Inde un grand nombre d'ouvrages écrits par les sectateurs de diverses croyances ; il avait même fréquenté les auteurs de quelques-uns de ces écrits. C'est dans ces mêmes ouvrages que Mohsan-Fani avait appris l'existence de la dynastie indienne de Mah-Abad, sa durée pendant plusieurs siècles, et les noms de sept à huit de ses rois qu'il a conservés. Il recueillit aussi des renseignements importants sur la religion florissante dans ces temps reculés et incertains, assurant, en toute occasion, qu'il copia les anciens livres en langue pelhvie , qui est celle des livres sacrés.

L'importance que l'ouvrage deMohsan tirerait d'une authenticité réelle a porté quelques criti(iues habiles à l'examiner dans ses sources, et ils ont cru reconnaître dans l'auteur l'intention de lier étroitement les origines iraniennes à celles de l'Inde, par l'effet sans doute de ses opinions, qui sont celles d'un suffita, dévot philosophe , et partisan déclaré du brahmanisme , quoique musulman. Une circonstance particulière a favorisé l'auleur du Dabistan auprès de ces criti(|ucs : il cite un ouvrage pelhvi longtemps inconnu, et cet ouvrage a été récemment découvert écrit dans sa langue originale. Nous avons dit qu'il se nomme le Dussateer; il est supposé avoir pour auteurs quinze prophètes, dont le prc-

* Mulcolm, Hisloire de la Perse, lomc 1", pag. 11.

2o6 LA PERSE.

mier fut ^fali-Ahad : Mohsan a extrait ce livre sacré; il a extrait d'autres ouvrages de nièuie origine ; uuiis on a de justes raisons de craindre (]u"il n'existe dans ces textes des additions et des interpolations des copistes ou des traducteurs persans, qui les ont ainsi dépouillés de leur premier mérite-, à la pureté originelle de leur contenu. Il y reste toutefois quelques traditions corroborées par d'autres autorités, et que la critique historique peut adopter avec quelque confiance.

De ces indications diverses, relatives à la dynastie mahabadienne qui régna sur l'Iran, nous ne tirons néanmoins d'autre conséquence que des inductions favorables à la tradition relative à son existence et à quel(iues faits naturels ou merveilleux survenus de son temps, et nous ne devons point les omettre dans ce premier chapitre de l'histoire de l'Iran, quoique leur incertitude commande ici une grande réserve, n'oubliant point que les fables qui obtiennent quelque crédit parmi les peuples policés ne sont point inutiles à l'étude de leur esprit et de leur caractère.

Quand il y eut un chef parmi les premières populations de l'Iran, il s'établit dans une ville nommée Mahabad, nouvellement fondée dans la province de Vardjeungerd, qui porta ensuite le nom de Médie. Ce premier roi aurait été un prophète nommé Mah- Abad ', qui aurait ainsi donné son nom à la ville et à la dynastie nouvellement fondées. Les Iraniens disaient que Mah-Abad était le seul homme qui fut resté du grand cycle qui avait fini, et (jue Mah-Abad était le père des hommes du nouveau cycle. Ce fut lui qui leur donna les premiers éléments de l'association humaine, qui les retira des cavernes et des forets où ils vivaient; il leur enseigna aussi la culture de la terre, la fabrication des tissus avec la laine des brebis, celle des armes, la construction des habitations, des villes, des lieux fortifiés, les arts utiles et le commerce. Son règne fut l'âge d'or; ses successeurs conservèrent ses lois, suivirent ses préceptes, imitèrent ses exemples, professèrent la religion qu'il avait fondée, et se pénétrèrent de son esprit de contem-

* Le grand abad : méh et mah, ijianJ , dans les dialectes indiens.

plation, au point que le troisième successeur de Mah-Abad abdiqua la couronne pour se consacrer à la vie pieuse et solitaire. Sa retraite fut un malheur public : les lois perdirent de leur autorité; toute la police se relâcha de ses salutaires rigueurs ; toutes les passions se déchaînèrent parmi les hommes; l'empire ne fut plus qu'un théâtre de meurtres et de pillage ! la société, à peine à ses premiers essais, tombait en dissolution ; les bons cherchaient leur salut dans la solitude des montagnes et des forêts : partout ailleurs, l'anarchie exerçait librement ses ravages et ses fureurs! Enfin l'excès du mal amena le remède : la Providence rendit quelque énergie aux gens de bien; ils s'unirent pour leur salut commun. Un homme d'une grande réputation de justice et de vertu, Kaïoumortz, survivait aux catastrophes qui affligeaient le pays; ils l'élurent pour leur chef, vers l'an 1882 avant J.-C.

La religion du peuple mahabadien fut remarquable par la pureté de son dogme et la douceur de sa morale : elle commandait l'adoration d'un Dieu créateur de l'univers et qui le gouverne par sa sagesse; elle avait pour cet être suprême un culte d'amour et de soumission; elle professait la plus active affection et une indissoluble fraternité entre tous les hommes, le respect pour les parents, la vénération pour les vieillards. Elle ordonnait la compassion et la protection envers les animaux, et l'abstinence absolue de leur chair dans la nourriture de l'homme.

Ici encore l'influence indienne se révèle, et se joint aux autres témoignages qui donnent cette origine aux institutions primitives de l'Iran.

Mais la décadence de l'autorité royale, peut-être môme J'abus du dogme de la contemplation de Dieu, amena celle des pratiques religieuses, si pures et si humaines dans leur essence : il fallut des dieux visibles à ces peuples corrompus, et le sabéisme , ou culte des astres considérés comme les agents de la divinité, se répandit dans l'Iran. Bientôt naquit aussi le culte des dews ou génies, [tour lesquels des cérémonies furent instituées : on attribuait à ces cérémonies une grande intervention dans les affaires humaines. Des rois s'immortalisèrent par leurs guerres heureuses

2oR LA PERSE.'

contre ces génies malAii.sants, et ces rois furent mis au rang des liéros bienlaiteurs du pays par la reconnaissance du peuple.

Kaïoumortz, envoyé de Dieu au commencement des hommes, combattit contre les dews conduits par Ahriman. Cette légende * est sans doute une allusion aux diflicultés qu'éprouva Kaïoumortz pour rétablir l'ordre dans l'Iran. Selon la môme légende, ce prince fut le premier homme, la tige des rois; il fut formé brillant et blanc, et ses yeux regardaient en haut. A sa vue les hommes étaient pénétrés de respect et de crainte. Les écrivains profanes le désignent comme étant le chef de la dynastie des rois de l'Iran nommés des Peischdadiens ou Pischdadiens, c'est-à-dire les hommes de la première loi, de celle qui précéda l'institution politique et religieuse de Zoroastre.

Les généalogies du Ravaët, du mobed Behram-Schapour, donnent à Kaïoumortz trente années de règne. II paraît que son autorité ne s'étendit d'abord que sur l'Aderbidjan , le Daghestan, le Schirvan et le Kousistan. Il appliqua ses premiers soins au rétablissement de l'autorité, des préceptes de la justice, des règles d'une bonne administration, des relations de commerce avec les nations voisines. La douceur de son gouvernement amena la réunion de plusieurs autres provinces, et il régna sur l'Iran presque tout entier. Il eut un fils nommé Meschias; il devait être son successeur, mais il périt en défendant l'ordre contre une révolte populaire. Kaïoumortz ne lui survécut que peu de temps.

Les Orientaux écrivent l'histoire sans se douter des obligations que leur impose la vérité qui doit lui servir de fondement. Ils disent donc entre autres faits merveilleux de la vie de Kaïoumortz, qu'il eut pour auxiliaires, dans sa guerre contre les dews, des troupes de lions, de tigres et de panthères qui déchirèrent ces mauvais génies et contribuèrent efficacement à leur destruction.

Kaïoumortz eut pour successeur son petit-fils Siahmak. Ce prince fut doué des qualités du guerrier. Les pays limitrophes de ses États étaient organisés aussi en nations indépendantes, et ce voi-

• Boun-Déhesch , § m; Anquctii, tome H, pag. 355.

sinage de populations diverses amenait inévitablement des guerres dans ces temps où aucun droit public n'était ni établi ni même soupçonné. Le Mazanderan, pays limitrophe delà Médie au nord, difficile et montagneux, était habité, comme il le tut toujours, par des hommes peu cultivés et portés naturellement aux tumultueuses conquêtes; ce qui a fait considérer cette région dans la mythologie iranienne comme le pays natal des dews ou mauvais génies. Ils envahirent donc et ravagèrent l'Aderbïdjan , province du nord-est des possessions de Siahmak. Le roi, jeune encore, alla pour les défendre, poursuivit l'ennemi, le défit dans une rencontre acharnée , et remporta une victoire complète ; mais il reçut dans cette même action une blessure qui, peu de temps après, causa sa mort, encore à la fleur de l'âge.

Frévak, son fils, n'a laissé d'autre mémoire de lui que son nom. Housching, prince illustre, fut le fils de Frévak *.

Son nom signifie sage, prudent, et la tradition lui a conservé jusqu'à nos jours la renommée d'un roi juste et vaillant; elle lui attribue des ouvrages remarquables d'utilité publique, tels que de grands canaux d'irrigation, tracés même au travers des montagnes; l'exploitation des mines, l'éducation des chiens et des léopards pour la chasse, l'usage des fourrures pour l'habillement des hommes; l'art de faire des planches, de faire jaillir l'eau des sources. Il mit de l'uniformité dans les lois jusque-là différentes pour chaque province, et le code de Housching fut adopté dans tout le royaume avec reconnaissance. Ce prince, législateur et guerrier, fit la conquête du Kousistan, à l'est de la Médie; il y fonda la ville, justement célèbre depuis, qu'il nomma Schouater, et que les Grecs ont appelée Suse; il y établit sa résidence. Housching attaqua aussi le Mazanderan ; mais cette entreprise lui fut très-funeste : les habitants se défendirent avec vigueur; l'aspérité de leur pays les seconda, et l'armée de Housching s'étant engagée dans un défilé, elle fut détruite, écrasée par des fragments de rochers que, du sommet de leurs montagnes, les Mazandera-

* Boun-Déhesch, et Anquetil, tome 11, pag. 167, note 1.

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iiiens firent rouler sur eux. Le roi fui tué, après un règne de quarante ans.

L'éclat et les bienfaits de son règne ont assuré à Housching une place des plus honorables dans les annales et les livres religieux de l'Iran. D'ai^rès \eaIeschts-Sadès, Houscliing fut élevé, couvert de gloire; il eut cent bons chevaux, mille bœufs et dix mille lièvres '.

On considéra aussi ce même roi comme l'auteur d'un livre de maximes d'État, [lour servir de guide aux rois ses successeurs, et intitulé Giavidan-Kliird^ la sagesse éternelle, et testament de Housching. Cet ouvrage existe encore; il renferme une bonne morale, et a été traduit dans toutes les langues : il conserve tous les caractères d'une haute antiquité. Il a ordinairement pour titre IIomaioun-Namèh , livre royal ou auguste; c'est le livre qui est plus généralement nommé les Fables de Pidpaï, qui fut un philosophe indien : c'est un recueil d'apologues en action dont des animaux senties interlocuteurs. En passant dans divers idiomes, cet antique livre a parfois changé de titre; celui de Homaioun- Namèh lui fut donné dans la version Pehlvie; dans la version arabe, il a celui de Calila et Dimna : Bajazet II, sultan ottoman, le fit mettre en turc et en vers"*.

L'imagination souvent fantastique des Orientaux n'a point délaissé un sujet aussi intéressant que le règne merveilleux de Housching ; son ancienneté et sa grande renommée autorisaient toutes les inventions : les Orientaux créèrent ainsi un genre de littérature malheureusement trop fécond dans nos temps modernes, le roman historique. Il est vrai que notre moyen âge ne se montre pas proportionnellement plus sobre d'invention ou de crédulité sur les matières analogues; les hauts faits de Francus, fils d'Hector, durant la guerre de Troie, et son heureuse navigation vers nos climats, où il vint fonder le royaume de France, peuvent figurer avec honneur, quoique moins amusants, à côté des liistoires de cet ordre, composées dans l'Orient; celle des

* Ic'schts-Sadés, leschl de l'Eau, 6» carde; Anquetil, 11, pag. 166 et 167, *• D'Hcrhelot, Biblioth. orient. y Jlnschenk.

quatre fils Aymon , de Fierabi as et de tant d'autres héros de tous nos cycles peuvent aussi prendre place dans ces parallèles, quoique avec (luelques désavantages : il ne faut donc pas condamner absolument les Persans d'avoir composé une histoire romanesque d'un de leurs plus anciens et plus illustres princes, et l'on peut croire qu'en accumulant sur sa tête tant de merveilleuses . actions, réellement les Persans savaient bien qu'on ne prête qu'aux riches. Us nous disent donc que Housching accomplit heureusement toutes ses expéditions militaires, ses conquêtes jusqu'aux extrémités de la terre, qu'il vainquit tous les géants, terrassa tous les monstres , parce qu'il eut pour monture un animal extraordinaire qui avait douze jambes; le guerrier eut beaucoup de peine à le dompter. Il l'avait rencontré dans une terre déserte; cet animal, extraordinaire par sa forme, ne l'était pas moins par son origine : il était le produit d'un crocodile et d'un hippopotame femelle ; il ne se nourrissait que de serpents. Pour le soumettre, Housching employa la force et la ruse, et, monté sui cet animal terrible, il attaqua et ravagea le pays de Mahiser, dont les habitants étaient des hommes à tête de poisson; mais les géants des montagnes de Damawend, dans l'Aderbïdjan, se réunirent pour attaquer Housching, et l'écrasèrent en lançant contre lui d'énormes rochers. Le livre où sont consignés tant de merveilleux récits se nomme, comme nous l'avons dit, Hoiisching-Namèh. histoire d'Housching.

Ce prince illustre eut pour successeurs trois fds ou petits-fds, Hourkéhad, Abourkherd, Védjéhan, qui vécurent, régnèrent et moururent sans gloire. Le quatrième descendant d'Housching releva la renommée de cette race; il se nommait Thémouretz, fds de Védjéhan et de Gondjehsa femme; il eut deux frères, Sapidvar el Khareh.

Ainsi Thémouretz eut Housching pour trisaïeul ". Durant son règne, l'Iran jouit d'une paix profonde qui permit de réparer les malheurs des règnes précédents. Le nouveau roi fortifia les fron-

• Buun-Déhesch , § xxii; Auquetil, tome II, pag. 416,

tières de ses Élnts, et fixn son séjour à Ra!kh on Bactrcs, ville capitale de la Bactriane. Il régnait depuis trente ans, lorscju'une peste affreuse affligea et décima son peuple; il fut du nombre des victimes de cet homicide fléau.

Les légendes orientales donnent à ce roi le surnom de Devbend, celui qui humilia les dews. On lui attribue la première institution d'un vizir ou premier ministre, Schivasp, qui, à ce titre, le seconda contre les dews par des enchantements. Enfin ce roi se montra miséricordieux envers son peuple malheureux par la remise de tous les impôts pendant trois années.

D'autres traditions ajoutent que Thémouretz obtint de quelques dews prisonniers, en leur accordant ia vie, la connaissance des lettres et de l'écriture; qu'il inventa l'usage de la selle et de la bride , l'art de dresser les chameaux , les ânes , les bœufs et autres bêtes de somme soumises ainsi au service de l'homme.

D'après les généalogies persanes, Thémouretz n'eut point de descendant direct; mais son frère Sapidvar eut un fils nommé Vivengham, qui fut le père de Djem-Schid ". Selon notre précédent résumé des premiers temps de l'Iran, Djem-Schid serait parvenu au trône peu après l'année 1900 antérieure à l'ère chrétienne ", et cette darte serait la fin des temps héroïques ou incertains de l'Iran.

C'est avant l'avènement de Djem-Schid, et durant les règnes précédents, que furent soutenues les plus anciennes guerres entre l'Assyrie et l'Iran. L'histoire grecque nous en a conservé et nous en a transmis quelques circonstances : il est vrai qu'elles ne répandent pas de vives lumières sur les annales de l'Iran, qui sont fort obscures pour cette période reculée, et l'on ne sait que par conjectures que l'Iran n'était pas alors rangé tout entier sous un seul sceptre; enfin , que diverses provinces, telles que la Bactriane et la Médie, parmi les plus importantes, vivaient sous des chefs particuliers.

La première invasion de l'Iran par les Assyriens, ses voisins,

* Anquetil, tome 11, pag. 41 (J, et notes. ** Suprà, pag. 16.

est attribuée à Ninus; le règne de ce roi fut contemporain des derniers temps de la famille de Kaïoumortz, et commença vers l'an 2005 antérieur à l'ère chrétienne.

Diodore de Sicile, toujours selon Ctésias, rapporte que Ninus, à la tête d'une nombreuse armée assyrienne et de quelques auxiliaires arabes, envahit la Médie, vainquit son roi Pharnus dans une bataille rangée , le fit prisonnier avec sa femme , ses sept enfants, et le fit mourir par le supplice de la croix. Il donna le gouvernement de la Médie à un de ses favoris qu'il revêtit des fonctions de satrape, continua ses conquêtes, qui l'occupèrent pendant dix-sept années , et qui le rendirent maître de la Perside , de la Susiane et des contrées caspiennes. Mais ce roi échoua contre la Bactriane, pays de difficile accès et défendu par de vaillants soldats '. Ninus rentra dans ses États; après avoir fondé et peuplé sa grande ville de Ninive, il reprit ses projets de conquêtes et se disposa à marcher de nouveau contre la Bactriane.

Ninus, dit le Grec Ctésias**, se souvenant de la difficulté des lieux et de la vaillance du peuple qu'il allait attaquer, composa une armée de l'élite des troupes tirées des provinces soumises à son autorité, et plus considérable que la première'qu'il avait, sans succès, conduite une première fois dans la Bactriane. Ctésias porte les forces de la nouvelle armée à dix-sept cent mille hommes d'infanterie, deux cent dix mille de cavalerie, et près de dix mille six cent chariots armés de faux : l'étendue et la population de l'Asie portaient l'historien grec à ajouter foi à ces nombres bien extraordinaires.

Ninus marcha droit sur Bactres, résidence du roi, qui l'emportait sur toutes les autres villes par son étendue et la force de la citadelle qui la défendait. Le roi Oxyaste, alors régnant, appela sous les drapeaux tous les hommes en état de porter les armes, en réunit quatre cent mille, vola à la rencontre de Ninus, le laissa s'avancer dans une plaine à l'issue d'un délllé, attaqua la première division de l'armée ennemie, la mit en pièces

* Diodore de Sicile, liv. ii, cliap. 2So. '* Idem, chap. v.

et l;i refouln au pied des montagnes qu'elle avait à dos : les Assyriens perdirent cent mille hommes dans cette rencontre!

Mais toute l'armée de Ninus ayant ensuite débouché dans le pays, la Bactriane entière fut occupée; les troupes hactrieinies se réfugièrent dans les villes; Ninus s'en empara facilement, Baclres exceptée, défendue par la force de sa situation et les moyens de résistance préparés par ses habitants.

Auprès de Ninns était Onnès, un de ses premiers conseillers et mari de Sémiramis. Douée d'une intelligence égale à sa beauté, Sémiramis observait la conduite du siège; elle découvrit un point mal défendu, se mit à la tète d'une troupe légère d'élite, ctf^ar des chemins creux et escarpés parvint à s'emparer d'une [)artie de la citadelle; la ville se rendit, découragée par cet échec imprévu.

Ninus trouva dans la capitale et les autres villes de la Baclrianc de grands trésors d'or et d'argent, régla l'administration de ce pays, licencia son armée et rentra dans l'Assyrie.

Le roi avait, par de mauvais traitements, causé la mort de son ministre Onnès; il épousa Sémiramis, sa veuve. De retour dans ses États, il mourut bientôt après, et Sémiramis, en lui succédant (vers l'an 1 9o3), hérita de son ambition et de sa passion pour les conquêtes: la nouvelle reine entreprit celle de l'Inde. Elle se dirigea vers la Médie. Parvenue au pied du mont de Bagistan (le Bi-Sutoum), elle y fit établir un paradis (un campement à la fois champêtre et militaire) , qui avait plus de deux mille mètres de tour ; une source abondante, qui jaillissait au milieu, servit à arroser toutes les plantations nouvelles. Sur un des côtés du camp, le rocher à pic s'élevait à plus de dix-huit cents mètres; la reine en lit polir soigneusement la partie basse, et y fit sculpter sa ligure entourée de celles décent de ses gardes, avec une inscription assyrienne cpii rappelait son passage et sa puissance. Ayant levé ce premier cauip etcoutiinié sa marche, la reine en établit un second dans la ]M(''die, près de la ville de (.honan, dans lequel elle enferma une montague isolée, très-élevée; elle fit aussi construire dans cet autre jiaradis des maisons où elle se livra à toutes les volu|)lés, appelant près d'elle les officiers de son armée les plus distingués par leur beauté,

LA PKRSE. 2fî-J

mais (lui payaient de leur vie cette périlleuse faveur. Sémiramis se rendit ensuite de Chaouon à Ecbatane (Hamadan), aiilre ville de la Mcdie; [)arvenne près du mont Zarcce, elle en fil niveler les pentes, pour construire une voie qui porta le nom de chaussée de Sémiramis, Elle lit élever aussi à Ecbatane un palais somptueux, et amena dans la ville, par de grands travaux, les eaux du lac situé sur le revers du mont Orontes.

La reine visita ensuite la Perse, et les autres parties de l'Iran ; partout de grands travaux publies étaient exécutés par son ordre, des villes s'élevaient dans les plaines sur des collines artificielles , des routes s'ouvraient dans toutes les directions; ne quittant point son armée, elle faisait placer sa tente sur les monticules naturels ou artificiels, d'où elle pouvait toujours en apercevoir les corps.

Diodore de Sicile dit qu'on rencontrait de son temps, en Asie, quelques-uns de ces monticules factices : ce qui est plus certain, c'est que le mont Bi-Sutoum est encore tel qucGtésias l'a décrit pour l'époque de Sémiramis. Il est vrai qu'on n'y trouve ni les sculptures ni les inscriptions que la reine y fit exécuter en son honneur ; mais il est encore évident que le rocher a été préparé à cet effet, et c'est sur ce rocher poli qu'existent aujourd'hui le bas-relief et les inscriptions de Darius Hystaspe, qui, peut-être, y ont remplacé le bas-relief et les inscriptions de Sémiramis : des exemples de pareilles substitutions se retrouvent dans tout l'ancien monde.

Ce fut sous les murs de Bactres que Sémiramis indiqua la réunion de son armée d'invasion de l'Inde; elle y joignit un équipage naval, construit dans la Bactriane; elle y fit confectionner aussi une quantité de faux éléphants, fabriqués avec les peaux de trois cent mille bœufs noirs, découpées, cousues et remplies de foin, et à la parfaite imitation de ces animaux que les Indiens employaient avec succès dans leurs guerres.

Sémiramis , dit également Ctésias, cité par Diodore, quitta la Bactriane avec trois millions de fantassins, cin(| cent mille cavaliers, cent mille chars de guerre, autant d'hommes montés sur des chameaux et armés d'épées longues de six pieds , et deux

mille barques démontées, les faux éléphants étaient portés sur des chameaux : on tenait les chevaux près de ces monstres empaillés, afin de les accoutumera leur vue. Sémiramis atteignit rindus, et après une première victoire, jetia sur le fleuve un pont pour le passage de son armée; succès funeste, car l'armée assyrienne fut défaite sur la rive opposée, et Sémiramis, blessée, rentra à Bactres après avoir perdu les deux tiers de l'armée qu'elle commandait.

Telles furent les grandes entreprises des deux souverains assyriens maîtres de l'Iran par la conquête. Elles sont d'une proportion gigantesque : les soldats sont assemblés par millions, le matériel de guerre n'y est pas moins prodigieux , et l'on donne aussi à l'ennemi une force non moins extraordinaire; car les mêmes relations grecques disent que le roi de la Bactriane se défendit contre Ninus avec une armée de quatre cent mille hommes qu'il composa de la seule jeunesse de la ville de Bactres ; et l'on ne peut s'abstenir, sur ces données, de se souvenir que la Bactriane n'était pas une des plus riches provinces de l'Iran, et que, coupée de montagnes et de déserts, sa population ne permettait vraisemblablement pas de lever quatre cent mille jeunes soldats dans la ville capitale à laquelle aucune tradition n'a donné l'étendue que fait supposer une pareille levée. Mais n'oublions pas que ces événements merveilleux appartiennent à la période des temps incertains de l'histoire de l'Iran, à celle qui précéda l'avénemeut de Djem-Schid, petit neveu du roi Thémouretz, descendant de Housching.

Djem, comme nous l'avons dit, fut le tils de Vivengham déjà nommé. Nous avons plus haut considéré l'avènement de Djem comme le point initial des temps historiques de l'Iran, comme une époque qu'il est possible de mettre en concordance avec les dates certaines de la chronologie des monarchies de l'Orient. Djem montant sur le trône vers l'an 1882 avant l'ère chréliciine, avait pour contemporain assyrien Ninyas, fils de Sémiramis, lequel régnait depuis vingt-neuf ans.

\x règne de Djem fut un des plus mémorables; les annales

civiles et les traditions religieuses en ont, à l'envi, consncré les souvenirs et les bienfaits : les peuples qui vécurent sous son autorité lui décernèrent le surnom de Scliid, soleil , et l'histoire écrite a nommé ce roi Djem-Schid , Djem-Soleil. Zoroastre rappela ses vertus pour en recommander l'exemple à tous les rois. On dit aussi que ce surnom lui fut donné à cause de l'éclat de sa beauté corporelle, celle de sa figure surtout, qu'on ne pouvait regarder en face sans en être ébloui.

D'après les traditions sacrées de la Perse *, Djem-Schid s'appliqua à fortifier, à faire pénétrer dans le cœur de ses sujets les sentiments religieux, à protéger le culte national et ses ministres : c'est ce que semble donner à entendre le texte ôeVAvesia, lorsque Ormuzd déclare que le premier homme qui l'a consulté, celui à qui il a montré clairement la loi de Dieu, c'est Djem-Schid, le pur Djem-Schid, chef des peuples et des troupeaux : « Je lui dis, « ajoute Ormuzd, je lui dis : « Soumets-toi à ma loi, pur Djem- « Schid, fils de Vivengham , médite-la, porte-la à ton peuple. » « Et le pur Djem-Schid répondit : « Je ne suis pas assez juste pour « pratiquer votre loi , la méditer et la porter aux hommes. » « Alors moi, qui suis Ormuzd, je lui dis : « Si Djem-Schid ne « peut pratiquer ma loi, la méditer ni la porter aux hommes, du « moins qu'il rende heureux le monde qui m'appartient; qu'il « rende mon monde fertile et abondant, qu'il en ait soin, qu'il a le nourrisse, l'entretienne, qu'il en soit le chef, qu'il le gou- « verne. » Et le pur Djem-Schid répondit à Ormuzd : « Je rendrai « heureux le monde qui vous appartient; je rendrai votre monde a fertile et abondant; j'en aurai soin, je le nourrirai, j'en serai « le chef, je le gouvernerai, pourvu que, pendant mon règne, il « n'y ait ni vent froid, ni vent chaud, ni pourriture, ni mort, « que les dews disparaissent lorsque je prononcerai votre parole. »

Satisfait de la soumission de Djem , Ormuzd lui donna et à son peuple aussi la nourriture, l'intelligence, la vie longue. Le dieu mit dans les mains du nouveau roi un glaive dont la poignée et la

♦ Zend-Avesta, Vendidad-Sadé, fargard ii*.

lan»e étaient d'or; le roi divisa la terre en trois parties, il s'avança successivement sur chacune d'elles,' l'ouvrit de son glaive d'or, et ces mêmes lieux, jusque-là déserts, se peuplèrent aussitôt d'animaux domestiques, de chiens, d'oiseaux et d'hommes, de feux rouges et brûlants, et ces lieux devinrent excellents. Les hommes s'assemblèrent; les villages naquirent; les bourgs, les villes fin-ent fondés; des routes, des ponts furent construits. L'hiver frappa ces contrées; mais les hommes s'aperçurent ensuite que la terre était couverte d'herbe quand la neige était devenue de l'eau et que la chaleur avait écliauffé la terre et l'eau; et le temps vint où la terre de Djem-Schid fut si heureuse, qu'on n'y voyait ni chef insoumis ou brutal, ni mendiant, ni imposteur, ni délateur, ni traîtres, ni furieux; les femmes n'étaient sujettes à aucune infirmité.

Celte légende sacrée de Djem-Schid, consignée dans le plus ancien des livres canoniques de l'Iran, se traduit en un glorieux souvenir du règne de ce roi : il se montra pieux envers les dieux, bon envers ses sujets, ne négligea rien de ce qui pouvait améliorer le sort des peuples rangés sous son sceptre, ou donner un utile développement à toutes les institutions qui sont les véritables fondements de la civilisation et de la morale parmi les hommes.

On lui accorde en effet des actions dignes des éloges de l'Iiistoire. Excité par l'illustration de ses ancêtres, il se les proposa pour modèles. C'est à lui qu'on attribue la fondation d'Ecbatane, ville nommée Ramadan par les Orientaux, et il l'entoura d'une triple enceinte. Ses voyages dans son royaume et la prospérité qu'il imprima à l'agriculture, à l'éducation des animaux domestiques, sont assez indiqués par les effets merveilleux supposés à son glaive d'or (ju'Ormuzd lui avait remis. Ce prince honora les œuvres de l'intelligence; il attira dans sa cour les sages les plus renommés, qui étaient en môme temps des philosophes et des poètes recommandables. Il encouragea aussi les sciences, particulièrement l'étude de l'astronomie, et c'est sous le règne de Djem-Schid qu'on place la réforinalion du calendrier, et l'institution de l'année civile différente de l'année religieuse : celle-ci

recevait un mois intercalaire à la fin de chaque période de cent trente années. Si ce mois était de trente ou de trente et un jours alternativement, il mettait en effet d'accord , dans une période déterminée, l'année civile de trois cent soixante-cinq jours avec la véritable longueur de l'année solaire ; mais cette correction de l'année civile ne nous semble pas appartenir à une époque aussi ancienne de l'histoire de l'Iran. Il est vrai que les observations chaldéennes remontaient, selon les traditions grecques, à des temps encore plus anciens; mais nous n'entreprendrons pas de décider une question aussi importante pour l'histoire de l'astronomie.

Djem-Schid aima la musique et les arts; il en encouragea la culture; mais on ne cite aucun grand monument élevé sous son règne.

Parmi les institutions administratives qui lui sont attribuées, on indique la division des hommes en trois classes ou castes, les nobles, les laboureurs et les soldats : cette division existait longtemps avant Djem-Schid; elle fut du nombre des coutumes indiennes introduites dans l'Iran par la dynastie mahabadienne. Il est possible que Djem-Schid en ait réformé la pratique, peutêtre relâchée par l'effet du temps et des événements. Ce roi introduisit aussi dans ses États un autre usage indien , et l'un des plus utiles aux hommes, celui des greniers de réserve : il prévenait les effets des famines. On trouvera dans notre Précis sur l'Inde une suffisante description de ces utiles magasins publics et de leur administration par l'État.

L'usage du vin, devenu général sous son règne, est aussi atjribué à une singulière circonstance. Une dame de la cour, fort considérée, était affectée d'une névralgie continue; rineflicacité de tous les remèdes la porta à essayer les effets du vin : elle but en secret de celui du roi, et fut guérie. Cette liqueur dangereuse fut dès lors en grand crédit à la cour de Perse, et ce crédit n'a pas diminué depuis.

Djem-Schid institua la fête du nouvel an, le nourouz. On en raconte différemment l'origine; on y a vu une allusion à la belle figure du roi qui brilla comme un nouveau jour, un nouveau

soleil. La fête durait pendant six jours ; les sujets fnisaient des présents au prince et en recevaient des grâces. Des prisonniers recouvraient la liberté: le premier jour était consacré au peuple; le roi répandait sur lui des bienfaits; le lendemain était pour les savants et les poètes du roi ; les prêtres et les conseillers privés présentaient leurs requêtes le troisième jour; la noblesse elles savants du roi avaient, le lendemain, ce même privilège; le soir du cinquième, un jeune Al-Mansur préludait à la réception du sixième jour, oii le corps de la noblesse venait offrir au roi des vases d'argent, dans lesquels étaient du froment, de l'avoine, des pois, des fèves, de la canne à sucre. Le premier ministre, le trésorier, les autres grands officiers, présentaient aussi leurs riches offrandes, et un grand pain, composé de diverses' sortes de grains, était d'abord goûté par le roi et distribué ensuite à toute l'assistance. Le roi se couvrait de la robe royale, bénissait solennellement les assistants, et leur faisait à son tour de riches présents.

Djem-Schid passa une partie de son règne dans la ville de Zarend, capitale du Sedjestan, située au sud-ouest de Bactres, croyant que le climat de cette province lui était plus favorable. Istakhar fut néanmoins sa résidence habituelle, c'est la Persépolis des Grecs et la capitale de la Perse.

Ce roi, dont le nom est encore célèbre dans l'Asie moderne, s'appliqua singulièrement à la science du gouvernement des hommes, avec l'intention de les rendre heureux. On assure que l'observation des coutumes des abeilles dans leur ruche lui inspira quelques utiles pensées, ïl établit des lois somptuaires , prévoyant que l'orgueil et l'envie susciteraient infailliblement une ambition désordonnée parmi les classes et les individus. Il fit, le premier, graver des anneaux pour servir de cachet , et il décida que le côté gauche était plus honorable que le côté droit, opinion qui subsiste encore dans le Levant. Le souvenir traditionnel de l'état florissant du royaume de Djem-Schid a été conservé par les plus graves historiens persans ou arabes*. Les romans hislo-

♦ Mirkond et autres.

riques de même origine se sont enrichis des merveilles de son règne et de celles que l'éclat de sa renommée a permis de lui attribuer.

11 y a aussi une histoire fabuleuse de Djem-Schid; elle lui fait honneur de la fondation de la ville d'istakhar (la Persépolis des Grecs). Elle ajoute qu'il donna à cette ville la forme d'un carré, dont chaque côté avait six lieues d'étendue. Selon les mêmes relations, ce roi aima beaucoup les voyages, et pour se satisfaire, il fit le tour de la terre. Il cultiva la magie avec succès, et posséda une coupe magique douée des plus prodigieuses vertus. Enfin , on dit qu'il eut pour conseillers intimes deux grands philosophes, le juif Faël-ïssuf-Rabban, et le Grec Pythagore. Mais l'orgueil pénétra dans son cœur; il épousa la fille d'un dew, méprisant ainsi la loi divine. Enfin, les grandes actions et l'éclat de son règne l'exaltèrent jusqu'à lui persuader qu'il était immortel, et il exigea pour son image les honneurs divins.

Tant de démence, ajoute cetle histoire fabuleuse, révolta ses sujets; le Sedjestan se souleva le premier, excité par un parent du roi , nommé Ahad ; les insurgés réunis en corps d'armée sous les ordres d'un autre chef nommé Zohak , marchèrent sur la ville de Chiraz, où Djem se trouvait alors; le roi marcha à leur rencontre, livra bataille, fut vaincu, fait prisonnier, et son corps fut scié en deux par l'ordre de Zohak. D'autres histoires disent que Djem survécut à sa défaite et mourut misérablement dans un pays désert où il avait caché son infortune. Il laissait He la reine Phramak un fils encore jeune, qui porta le nom de Phridoun; sa mère le cacha soigneusement, afin de le soustraire aux recherches et à la fureur de Zohak, qui usurpa en même temps la couronne de Djem-Schid.

Ce récit, presque fabuleux, est remarquable par une certaine fidélité à la vérité de l'histoire, par l'apparent désir du moins de respecter cetle vérité. Dans ces romans les écrivains orientaux n'inventent point les personnages; mais ils les emploient le plus avantageusement pour l'inlércl de leur narration; ils n'ont à sacrifier ainsi que les temps et les lieux : ce qu'ils ajoutent d'inven-

272 LA l'ERSE.

lion aux laits consacrés i>ar l'iiisloirc, c'est pour montrer leur esprit et leur génie.

Phridoun, ou plutôt Féridoun et Zohak sont des noms qui figurent à bon droit dans les annales de l'Iran; mais la suite dés événements nous fera connaître leur véritable place.

Nous ne rappellerons plus ici (le lecteur attentif ne l'a pas oublié) queNinus, roi d'Assyrie, entreprenant la conquête delà Médie, avait pour auxiliaire et pour allié un corps d'armée d'Arabes ; cette nation, puissante dans sa presqu'île dès les plus anciens temps historiques, eut aussi des rois qui furent souvent alliés et souvent ennemis des monarchies asiatiques situées sur l'Euphrate, le Tigre et le golfe Persique. Mêlés à ces intérêts étrangers, les Arabes apprirent à mieux connaître les leurs propres, et le goût des conquêtes leur fut inspiré par l'exemple de leurs voisins; nous les verrons bientôt les maîtres des plus belles provinces de l'Iran.

Djem-Schid laissa une fille, Zaïanéh-Zarcherchem, qui fut la mère d'Athvian*;ctlorsque les écrivains orientaux nous disent que Féridoun fut fils de Djem-Schid, ils ne nous trompent point, car Féridoun, comme nous le verrons bientôt, fut le descendant direct, mais à la onzième génération, du grand roi Djem-Schid.

Aucun des héritiers de Djem-Schid ne donna le moindre éclat à son nom ni à son règne. Celui de son premier successeur mâle fut même marqué par la perte de sa couronne.

Ninyas, fils et successeur de Sémiramis, fut contemporain d'Athvian, petit-fds et successeur de Djem-Schid. Tous deux livrés à la même indolence, ou doués des mêmes vices et de la même incapacité, ne songèrent pointa défendre leurs possessions contre un ennemi auquel les rois d'Assyrie et de l'Iran avaient enseigné l'art des con(|uêtes.

Les Arabes avaient alors pour roi Schaddad ; il fut le fondateur, par Tusurpation sur Asmah, de la dynastie des iVIédhaditcs, qui com[)la plusieurs princes justement célèbres pour leurs rares qualités et leur bon gouvernement. Schaddad entreprit la conquête

* Doun-Dt'hesch , § xxxii. An<iuclil, ZcnJ-Avesla, tom. II, pag. ilG cl 417.

de l'Assyrie et des provinces limitrophes ; il donna le commandement de ses troupes à Zohak, devant lequel toute résistance fut sans succès ; Babylone et Ninive tombèrent au pouvoir du vainqueur; la Médie fut conquise; mais Ninyas et Athvian disparurent dans cette commune catastrophe. La mort de Ninus, du moins l'avcnement de Sémiramis qui lui succéda, est fixée à l'année 1 954 avant J.-C*. Ninyas vint après, régna jusqu'en 1873, et celte époque fut aussi celle d'un grand changement dans l'état de l'Iran : l'Arabe Zohak , vainqueur de l'Assyrie , s'empara de l'autorité suprême dans l'Iran, chassant du trône Athvian, le petit-fils de Djem-Schid, l'occupa lui-même et en assura la possession à neuf de ses descendants ; ils formèrent la dynastie des princes que les Grecs ont appelés rois assyriens-arabes, car ces Arabes étaient maîtres à la fois de l'Assyrie et de l'Iran (vers l'an 1873 avant J.-C).

Soumise à de nouvelles destinées, la Perse, ou l'Iran tout entier, dut souffrir de ce joug étranger dans ses principales institutions : ses traditions religieuses n'ont point ménagé le conquérant; il avait sans doute des lois et des dieux qui n'étaient pas ceux de l'Iran, et le Boun-Déliesch, qui est la cosmogonie sacrée des Perses, ne lui a épargné ni une ignoble origine, ni une ignoble postérité'*. « Zohak sortait de l'impure poussière des dews, car il était le fils de la fille d'un dew que Djem-Schid épousa dans le délire de son orgueil. Zohak eut neuf successeurs de son nom : ainsi de la mère de Zohak sont venues dix hontes (dix rejetons), et le premier est la honte même, plein de crainte, il déchire, il est livré au péché de l'envie inspiré par Ahriman***. » C'est ce premier Zohak qui fut le vainqueur d'Athvian, petit-lils de Djem-Schid.

Le même livre canonique des Persans donne cependant une plus honorable origine à ce premier Zohak ; il la fait remonter jusqu'à Siahmak , second successeur de Kaïoumortz, par son quadrisaïeul

* Voyez mon Résumé de Chronologie; Paris, 1828, pag. 261, *^ Boun-Déhesch , § xx.

'" Idrm, ^ XïXii.

274 • LA l'IillSli.

Taz, Tazé ou Tadj , frère de Houscliing, fils de Frévak, lils de Sinlimak.

Deux races souveraines existèrent donc dès cette époque pour l'Iran : la race conquérante de Zohak, ayant pour elle le fait et l'usurpation , et la race de Djcm-Schid, dont les droits n'avaient point péri par la défaite d'iYthvian. Ces deux races vécurent collatéralcnicnt dans cet état de rivalité constante entre le fait et le droit, pendant plusieurs générations : on en compta dix dans chaque famille.

Athvian V eut pour fils Fargeschen, père d'un autre Atlivian qui eut sept successeurs du même nom, distingués par des surnoms qui signifient Alhvian aux troupeaux de bœufs, aux bœufs bien gras, aux bœufs blancs, aux bœufs noirs, aux bœufs rouges, aux bœufs noirs encore, et Athvian riche en bœufs*.

La raice royale arabe-assyrienne eut aussi dix rois, tous du nom de son fondateur, Zohak, occupant le trône du fils de Djcm- Schid.

Le Boim-Déhesch, dans sa colère contre les impurs Zohak, dit qu'ils commandèrent le mal pendant mille ans, chacun de ces chefs ayant régné cent ans". Mais le môme livre dit "* que la gloire et la vie de Djcm-Schid durèrent six cent dix-sopt années, ce qui doit s'entendre de sa dynastie , comme l'a déjà fait remarquer Aiupielil-Duperron, qui n'hésite pas à reconnaître dans ce (jue le Boun-Déliesch rai^\)orle de Djem-Schid, de Zohak et de Féridoun, les dynasties dont ces princes furent les chefs. Et pour des temps aussi reculés, sur lesquels il ne reste que des traditions religieuses rarement élaborées par les rigoureux procédés de la critique historique, c'est déjà un avantage que de pouvoir, avec une suffisante certitude, diviser ces temps incertains en périodes, dont chacune est caractérisée par un nom ou par un fait mémorable.

Nous avons déjà ((ualiiié ces notions de jalons qui signalent la route dans ces vastes et silencieux déserts. Ainsi les chefs arabes-

* Boun-Déhosch, § xxxii.

*' Aiiquctil, Zend-Avesta^ lom. U, pag. 417 et 418.

*'* Idtm, pag. 421.

LA PlîRSE. 275

assyriens dominèrent pendant que dura encore la gloire de la race de Djew)-Schid*(de 1882 à 1205 av. J.-C.),dont toutefois ses héritiers vécurent ignorés , heureux de se soustraire à l'inimitié de leurs vainqueurs. Les narrations persanes se répandent en invectives et en vives accusations contre le chef de cette race étrangère et contre ses successeurs : ils firent peser sur leurs sujets un sceptre de fer; le dernier Zoliak, surnommé Bévarasp, ajouta lA sa méchanceté naturelle les maléfices de la magie ; son visage était pâle et maigre, son regard étincelant et égaré, son air fier et hautain, son corps absolument difforme. Deux ulcères douloureux sur ses deux épaules ajoutaient, par ses souffrances , à la férocité naturelle de son humeur : ce Zohak avait fait un pacte avec le démon qui lui demanda, pour prix de ses services, de baiser ses épaules. Aussitôt deux horribles serpents s'y jetèrent dessus et s'y creusèrent une demeure, et il n'y eut d'autre remède contre ce mal effroyable que de laver les deux plaies avec du sang humain chaud, ou d'y appliquer la cervelle d'un homme nouvellement tué : il fallait ainsi à ce misérable roi plusieurs victimes chaque jour, et quand les condamnés n'y suffisaient pas, les personnes soupçonnées de fidélité à la dynastie de Djem-Schid fournissaient l'affreux remède.

Ainsi , les descendants et successeurs du premier Zohak avaient hérité de ses mauvaises passions. L'Iran, sous leur domination, passa par toutes les phases de l'infortune; elles se succédèrent pendant six siècles, et le souvenir en est consigné dans les livres sacrés. Le dernier souverain de celte race arabe y est particulièrement maudit. Son surnom de Bévarasp est un mot pazend qui signifie chef de dix mille provinces **. Ce Zohak-Bévarasp avait trois bouches, trois ceintures, six yeux, mille forces; il était plus violent, plus puissant que les dews, que les daroudjs livrés au mal, que les darvends de ce monde, qui sont des daroudjs très-violents, créés par Ahriman, et (jui rôdent sans cesse sur la terre pour y multiplier la mort. Dans l'autre monde, Zohak-Bc-

* Anquetil, Zend-Avosta, tom. II, pag. 417 et 418. " fdcm. pag. 1G8, note ^^

varasp est continuellement tourmenté pour ses crimes *; il est lié vivant, à perpétuité, sur le mont Damawend". So4i portrait en fait un être monstrueux au physique comme au moral , et celte tradition est un témoignage de la haine méritée que cette race étrangère suscita bien justement contre elle. Zohak-Bévarasp en l'ut le dernier roi.

Sa cruauté n'épargnant personne, sa tyrannie suscita enfin une légitime révolte : la ville d'ispahan donna le signal. Il s'y trouvait un forgeron nommé Gaoh (ou Caveli), dont les deux fils chéris périrent victimes des sicaires qui cherchaient cha(pie jour la cervelle de deux hommes pour calmer les maux du roi. Le forgeron donna l'alarme, excita ses concitoyens, parcourut la ville après avoir fait de son tablier de cuir la baimière de l'insurrection; elle fut celle de la délivrance : le peuple suivit le tablier symbolique de Gaôh, et les grands le secondèrent. Ses premières tentatives furent heureuses, son habileté fut égale à son courage; ses succès lui attirèrent des partisans; son armée s'accrut, se fortifia rapidement, et d'une voix unanime les populations du Farsistan, du Kousistan et du Kirman se rangèrent sous ses ordres, et le proclamèrent leur chef. Il s'empara de plusieurs autres provinces, notamment de la ville de Hérat, capitale du Khorassan; et, pour profiler de sa victoire , il résolut de marcher droit au tyran pour lui livrer bataille.

Zohak-Bévarasp résidait à îstakhar (Persépolis) ; il réunit une nombreuse armée dans le nord de i'Aderbïdjan. Gaôh entra dans la xMédic, y trouva partout des adhérents pendant sa marche victorieuse; les populations augmentaient, Ibrliliaient son armée; les villes ouvraient leurs portes; il entre dans Kaschan, Koumada, Hamadan et Karbin; enfin il atteignit Zohak, campé au pied du mont Damawend , et l'attaqua sans hésitation. Le choc fut terrible, le combat long et sanglant; mais Zohak fut vaincu ; les débris de son armée, où se trouvaient beaucoup d'Arabes, s'enfuirent en

• Anquctil, leschts-Sadé , Icscht de l'Eau, cardés 8' et 9% tom. II, pag. 168 et 109. — Tom. I, ii^ partie, pag. 108. " IJem, B-mit-Ik'lœsch , § xii, pag. 307.

Assyrie, et leur chef, fait prisonnier, fui mis dans les fers. La victoire de Damawend fut ïa délivrance de l'Iran, et lui rendit ses anciens rois et ses anciennes institutions : il fut institué une fête commémorative de ces grands événements.

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