CHAPITRE ONZIÈME
Qiialriènie dynaslie : les Kéanicns Ka-aiis, Kœaiiides ou Aclueménidcs.— Cyrns, Cambyse, les Mages, les Darius, les Xerxès. — Invasion d'Alexandre, roi de Macédoine.
Le désordre universel dans lequel Gueschasp, en mourant, laissa le royaume, obligea ses sujets à songer à leur propre salut; ils tournèrent leurs regards et leurs espérances vers le vieux héros Zal-Zer et son fils Roustoum, retirés l'un et l'autre dans une province éloignée qui avait échnppé à l'invasion ennemie. Zal-Zer ne repoussa point ces vœux : son patriotisme ranima ses forces presque éteintes; il promit ses conseils à son fds; mais il exigea d'abord qu'im roi fut appelé au trône vacant. L'unité du pouvoir devait prévenir les dissensions intestines el la dispersion des forces qu'on pouvait opposer à l'ennemi; et Zal-Zer désigna en même temps Kobad , neveu des Gueschasp , que les généalogies persanes désignent comme fils du vertueux roi Zab.
Kobad fut le chef de la quatrième dynastie , qui ne fit que continuer la seconde des Pischdadiens. Kobab, par son père et ses nombreux aïeux descendants de Féridoun, se rattachait par les ancêtres de celui-ci à Djem-Scliid , leur souche commune.
En montant sur le trône, Kobad prit le surnom de Kaï, grand, que ses premiers descendants conservèrcnl. H ;ipp<>Ia auprès de lui Roustoum, (ils de Zal-Zer, le nonnna |»ahlaven-djilian ou
généralissime, et ils firent d'un commun accord les préparatifs militaires indispensables pour attaquer Afraziab et le chasser de l'Iran.
Aussitôt l'esprit public se réveilla dans les provinces ; il se manifesta dans celles même que l'ennemi avait occupées ; et pendant que Zal-Zer dirigeait l'administration de l'État, Kaoun, descendant du célèbre forgeron Gaôh, se souvenant des exemples du chef de sa famille, souleva les populations de plusieurs grandes villes duFarsistan, Istakhar, Yezd, Schiraz, Ispahan, et marcha contre Afraziab : Kaï-Kobad et Roustoum survinrent , et le roi du Touran, qui avait réuni toutes ses troupes en une seule armée, redoutant le grand nombre de forces qu'il avait en présence , consentit d'abord à traiter, rejeta ensuite les dures conditions qui lui étaient proposées , combattit près de la ville de Kasbin , dans le Vandjemgaerd , fut mis en déroute , et s'enfuit par le Mazanderan , oii l'un des généraux de Kaï-Kobad, Keschvad, surnommé Zerin-Kouah (au casque d'or), «'opposant à sa marche, l'obligea de traverser en fugitif l'Aderbïdjan, le Daghestan , et de côtoyer la mer Caspienne pour rentrer dans ses États. Mais tant de revers étaient au-dessus des forces d' Afraziab, déjà avancé en âge; il mourut avant d'avoir accompli sa retraite.
Kaï-Kobad, maître enfin dans ses États, affermit sa puissance en réparant autant qu'il le put les désastres de la guerre ; il fixa son séjour à Ispahan, honora les funérailles de Zal-Zer, qui cessa de vivre dans le même temps, et donna à Roustoum, son fils, la province de Zaboulistan , dont la ville capitale était Wee-Keranté; nous la nommons aujourd'hui Kaboul, ainsi que la province dont elle est le chef-lieu.
L'armée fut largement récompensée par le butin fait sur l'ennemi; elle fut occupée à des travaux utiles, à la construction de routes qui traversaient l'empire dans tous les sens, et le roi fit établir sur ces chemins publics des bornes distantes l'une de l'autre de quatre milles , longueur précise de la parsangh , mesure persane que les Grecs ont nommée parasange.
Le règne de Kaï-Kobad fut long; il fut propice au repos et à
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In pro.^pprité de l'Iran ; Kaï-Kol)a I laissa de justes regrets dans le cœur de ses sujets. Ses deux fils lui survécurent; ils se nommaient Kaï et Kaï-Kaous : celui-ci succéda au roi; l'orgueil et la témérité furent les traits saillants de son caractère; les magiciens lui avaient prédit des prospérités inouïes. Dès les premiers jours de son règne, il conduisit une armée dans le Mazandcran, dont le satrape, gagné, dit-on , par le roi touranien , avait cessé de reconnaître l'autorité du roi de l'Iran. Kaï-Kaous l'attaqua, le renferma dans les murailles de Bafrols, et affama par un long siège celte ville, qui se rendit à discrétion. Mais en même temps Afraziab II, roi du Touran, accourait au secours du satrape qu'il avait mis dans ses intérêts; Kaï-Kaous, sans tenir compte des fatigues de ses troupes épuisées par la durée de cette guerre, les conduisit à la rencontre d'Afraziab, lui livra bataille, fut battu et fait prisonnier.
Ce malheureux prince connut alors la grandeur de la faute qu'il avait commise en dédaignant le concours de Roustoum , dont la grande renommée lui portait secrèlement ombrage, et qu'il . espérait éclipser par ses propres actions. Roustoum fut généreux et fidèle; il leva des troupes, attaqua l'ennemi, le repoussa au delà de l'Oxus, ravagea ses provinces , et Afraziab II se trouva heureux d'acheter la paix et de rendre à ce prix la liberté au roi malheureux.
Kaï-Kaous ne se montra pas ingrat : il honora Roustoum et lui donna sa sœur en mariage.
C'est dans cette campagne que les poètes orientaux placent les actions les plus merveilleuses de leur héros, Roustoum : dans la ha- . taille livrée aux Touraniens par Kaï-Kobad, Roustoum avait tué de sa main onze cent soixante ennemis; dans cette nouvelle guerre, entreprise pour la délivrance du roi Kaï-Kaous, Fcrdoucy place les sept aventures du héros et de son cheval Rakhsch, dont le récit émeut encore toutes les populations asiatiques : les combats à outrance contre les génies, les dcws, les magiciens et les nermpaï qui ont des jambes de cuir, en sont les traits les moins merveilleux.
De retour dans ses États, Kaï-Kaous s'adonna à leur administration. II jugea nécessaire une guerre contre les Hamyarites : il débarqua, suivi de ses troupes, sur les côtes d'Oman, en Arabie, et pénétra jusqu'à Mareb, capitale de l'Yémen, métropole de l'empire des Arabes. Kaï-Kaous oublia qu'il était dans un pays conquis; les Arabes l'attaquèrent à l'iniproviste , avec succès, et le roi de l'Iran traversa en fugitif les provinces qu'il avait peu auparavant parcourues en vainqueur. Parvenu sur les côtes, il y trouva le prudent Roustoum à la tête de nouvelles troupes ; le roi reprit l'offensive, rétablit ses affaires, obtint un traité d'alliance offensive et défensive avec les Arabes, et épousa Sandabah, la fille de leur roi.
Ces événements avaient ranimé la haine desTouraniens contre l'Iran : Afraziab II passa de nouveau l'Oxus et vint mettre le siège devant Balkli (Bactres); Kaï-Kaous dirigea contre cette nouvelle invasion une armée dont il donna le commandement à son fils Siavekhsch, jeune prince doué des plus rares qualités, lié par la plus vive affection avec Roustoum, son oncle, qui le chérissait tendrement et qui partagea avec lui le commandement de l'armée. Ils furent heureux contre Afraziab II dans toutes les rencontres, le poursuivirent jusque dans ses États, l'amenèrent, par un traité, à la renonciation expresse de ses antiques prétentions au trône de l'Iran, et le forcèrent de payer les frais de la guerre : ce traité fut envoyé à Istakhar pour être revêtu de la sanction du roi. Mais les rares mérites de Siavekhsch lui avaient fait de puissants ennemis, même de redoutables amis. La nouvelle reine, d'origine arabe, Sandabah, s'était éprise de ses mérites et du jeune prince qui les possédait : ce fut une nouvelle Phèdre qui rencontra un nouvel Hi{)poly[e; la fureur de la reine persane méprisée fut égale à celle de la reine athénienne; le prince fut accusé; il fut privé du commandement de l'armée; Roustoum fut enveloppé dans sa disgrâce, et le traité que les deux héros vainqueurs avaient imposé à l'éternel ennemi de l'Iran fut rejeté.
L'injustice du roi porta le prince à une fatale résolution : il se retira à la cour de cet ennemi vaincu, d'Afraziab II, qui lui
donna sa fille en mariage, et lui accorda en même temps, dans les affaires de l'État, nue inllnencc cruellement jalousée par les grandes familles touraniennes. Garschiavesch, frère du roi, fut le chef d'une conjuration dans laquelle le prince iranien perdit la vie. Il avait été remplacé dans le commandement de l'armée persane par Thous, oncle du roi; celui-ci luttait péniblement contre Afraziab. La nouvelle de la mort du prince ouvrit enfin les yeux à Kaï- Kaous sur les dangers qui le menaçaient; il rappela Roustoum à la tête de l'armée , et ce héros , dont les regrets de la mort du prince, son ami et son neveu, portèrent la valeur et la fureur à une extrême exaltation, traversa l'Oxus, entra dans le Touran , ravagea les villes et les campagnes, massacra tout ce qui se trouva sur son passage: en vain le chef des conjurés, Garschiavesch, essaya de lui résister; Roustoum le tua de sa propre main, et maître par ses victoires d'une grande partie du Touran, il lui imposa les plus dures conditions. Il chercha avec une tendre sollicitude Franghis, la veuve de son ami; il la vit et avec elle le jeune enfant qu'elle élevait de ses pieuses mains... Le récit de cette entrevue est un des plus admirables et des plus touchants morceaux du poëme de Ferdoucy. On voit que le génie oriental savait deviner et peindre fidèlement les plus nobles, les plus profondes et les plus délicates émotions de l'âme!
Roustoum emmena à Istakhar, dans les bras du vieux roi Kaï- Kaous, la veuve et l'enfant de son compagnon d'armes; le roi reçut sa bru et son petit-fils avec les transports d'une douce joie mêlée des plus amers regrets : et cet enfant , dont la naissance fut environnée de circonstances si extraordinaires, fut ensuite le grand roi Gyrus.
Ce nom illustre se produit enfin dans notre discours, comme le premier lien, la première concordance, bien suivie, entre les livres de l'Orient et les narrations que renferment les livres grecs et la Bible sur l'histoire de l'Iran et celle de l'ancienne Perse : les faits, les temps et les lieux sont enfin identiques, et la certitude de l'histoire n'a pas de plus sûrs fondements.
L'origine touranienne de Cyrus et sa descendance iranienne,
unanimement adoptées dans tous ces livres et ces narrations , sont prouvées par les circonstances de sa naissance telles qu'elles viennent d'être exposées et qui n'ont rien que de conforme aux lois ordinaires de l'humanité.
Les grandes actions de Cyrus lui ont suscité une origine plus merveilleuse, et les auteurs de ces suppositions n'ont point fait attention qu'ils allaient contre l'objet même qu'ils avaient en vue, puisque les grandes actions d'un héros doivent avoir d'autant moins de mérite que ce héros est plus protégé par la puissance divine : il n'invente rien alors, il suit un destin qu'il ne s'est pas fait ; c'est une glorieuse fatalité qui le dirige inévitablement : il n'a pas même le mérite d'obéir, car il ignore la volonté suprême dont il est le passif instrument.
Les légendes de Cyrus sont nombreuses et diverses ; les Orientaux disent : après la mort du prince Siavekhsch, Franghis, sa malheureuse veuve, trouva dans le Touran un protecteur (jui la recueillit et la mit en sûreté dans la ville tartare de Khotan , où elle accoucha d'un fils à qui son père avait attribué le nom de Kosrou . Son grand-père, Afraziab II , roi du Touran, conçut des inquiétudes de l'existence de ce petit-fils; son protecteur réussit à les calmer et à conserver la vie de l'enfant et de la mère. Des calamités sans nombre aftligèrent l'Iran, et les songes et les devins déclarèrent qu'elles ne cesseraient que lorsque le jeune fils de Siavekhsch , délivré de la tyrannie des Touraniens, serait élevé sur le trône d'Istakhar. Guiv, fils de Gonderz, se dévoua héroïquement à l'accomplissement de cet oracle : il se déguisa en Touranien, pénétra inconnu sur les terres d' Afraziab, et après trois années de recherches, de fatigues et de dangers, il découvrit à Scharsow le jeune prince et sa mère qu'un songe avait aussi avertie de sa prochaine délivrance. La nuit favorisa leur fuite; poursuivis, le héros qui la protégeait soutint heureusement plusieurs combats; les fugitifs parvinrent enfin sur les rives de l'Oxus, le traversèrent en mettant leurs chevaux à la nage, et purent bientôt après être arrivés à Istakhar se jeter aux pieds du roi Kaï-Kaous, qui les accueillit avec les marques de la plus vive tendresse. Le roi réso-
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lut (le quitter h\ couronne pour la poser sin^ la tète de son petitlils, mais des rivalités puissantes se nianilestèrent parmi les grandes familles de la cour : le roi, dans son embarras, déclara (jue le trône qu'il allait quitter serait le prix de la conquête d'Ardébil , ville redoutable par son insubordination et qui était défendue par les dews et les magiciens. Un des prétendants attaqua la ville, les dews la défendirent avec des pierres énormes et des traits enflammés; le prétendant et les cent mille soldats sous ses ordres y périrent !
Kosrou subit à son tour cette périlleuse épreuve : au nom du Dieu seul et unique , créateur et conservateur du monde, il somma les assiégés, hommes ou génies, de se soumettre, les menaçant de la colère de ce Dieu et de la sienne. Des phénomènes extraordinaires apparurent aussitôt; une obscurité profonde enveloppa les défenseurs d'Ardébil, la confusion se mit dans leurs rangs, les flèches des Iraniens faisaient parmi eux des ravages irréparables; ils se rendirent à Kosrou, (jui rentra triomphant à Islakhar. Sa conquête et son couronnement furent célébrés en même temps par des réjouissances publiques qui durèrent sept jours et sept nuits : Kosrou reçut le surnom de Houmaijoiin , auguste.
A quelques merveilles près de plus ou de moins, voilà l'histoire romanesque deCyrus selon les Orientaux.
Il faut donner la même qualification aux histoires du même prince selon les Occidentaux.
Hérodote, le plus ancien de tous, a le soin de nous avertir que de son temps déjà (un siècle après Cyrus) il existait quatre traditions difterenles, et malheureusement celle qu'il préfère et qu'il insère dans son immortel ouvrage , est précisément la plus éloignée de la vérité; on peut la résumer en ces termes :
Astyage flls de Cyaxare, roi des Mèdes, donna en mariage Mandane, sa fille, à un seigneur persan nommé Cambyse; ce l'oi se proposait, par cette union, de rapprocher les populations des deux provinces.
Dans la première année de leur mariage, le roi des Mèdes vit en songe naître du sein de sa fille une vigne dont les rameaux
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s'étendnient sur (oufe l'Asie; les magiciens interprétant ce songe, effrayèrent Astyage sur les hautes destinées de l'enfant qui naîtrait de sa tille. Le roi la lit venir auprès de lui, et au moment où elle accoucha, il donna à Harpogus, l'un de ses familiers, la mission d'emporter l'enfant de ^landane et de le faire périr. Harpagus obéit. Cependant, ayant fait la confidence des ordres du roi à sa femme, ils résolurent ensemble de ne point porter des mains homicides sur cette faible créature, et.da laisser à un pâtre la charge de ce crime. Un homme de cette profession , nommé Mi- Ihradate, fut appelé par Harpagus; il emporta l'enfant et méconnut les ordres d'Harpagus ; il en fit part à sa femme qui, par un heureux hasard, venait d'accoucher d'un enfant mort. Celui-ci fut substitué à Cyrus, remis à Harpagus qui ne soupçonna point [cette supercherie , et Cyrus fut nourri et élevé par la femme de Mithradate, nommée Spaca, mot qui en mède signifie chienne, et qui a donné naissance à la fable d'après laqnelle Cyrus, abandonné dans les forêts au nord d'Ecbatane, y avait été miraculeusement nourri et sauvé par une chienne. On sait, d'après les Grecs, comment une querelle d'enfants de village amena Cyrus devant Astyage et le rendit à sa famille. Parvenu à sa dixième année, et jouant avec les enfants de son âge, ceux-ci l'avaient nommé leur roi. Il nomma à son tour des intendants, des gardes du corps, des rapporteurs de requêtes. Le fils d'un seigneur mède refusa d'obéir au petit roi et fut frappé à coups de verges. Le père porta plainte au roi des Mèdes contre le jeune esclave, le fils d'un berger, (pii avait maltraité ainsi l'enfant d'un grand officier. Cyrus fut mandé devant le roi Astyage; interrogé, il répondit avec assurance qu'il n'avait fait qu'exercer les droits de la royauté familière dont il était investi. Cette fermeté, les traits et l'âge de l'accusé frappèrent le roi; Mithradate avoua sa supercherie, Cyrus fut reconnu par le roi son grand-père, envoyé' en Perse, et rendu à ses parents (jui n'avaient cessé de pleurer sa mort. La Perse supportait alors impatiemment la suprématie des Mèdes; Cyrus, excité par les principaux de la nation, se laissa faire le chef de leur coalition. Les Perses attaquèrent les Mèdes ; Astyage
fut vaincu ; Cyrus le retint prisonnier et régna à sa place sur la Médie et sur la Perse : lel est le récit de l'historien grec Hérodote.
Xénoplion, dans le roman liistori(iuc dont Cyrus est le héros, le fait aussi fils de Mandane, Mode, et de Cambyse, Persan. 11 n'ajoute ancune merveille à l'histoire de l'enfance de son héros.
Ctésins fait connaître bien des circonstances de la vie de Cyrus, qu'Hérodote n'a point, recueillies; les omissions sont réciproques dans ces deux écrivains grecs ; elles sont assez considérables , et les faits cités par l'un et par l'autre sont assez différents pour qu'on puisse considérer comme oiseuse l'entreprise de les concilier.
Dans le texte de la Bible, Cyrus est cité surtout pour ses bienfaits envers les Israélites, peuple que ces historiens grecs ne connurent point, et auquel Diodore de Sicile donnait pour ancêtres des colons égyptiens *.
Les livres canoniques de l'Iran célèbrent la mémoire et les bienfaits de Ké-Kosrou, fds de Siavekhsch, petit-fds de Kaï-Kaous; il fut un roi ami de la justice dans les provinces de l'Iran (établi par l'eau, disent-ils), qui avaitcent bons chevaux, mille bœufs et dix mille lièvres** ; qui fut éclatant de lumière et habita dans le ciel avec Ormuzd et les esprits célestes ; qui fut comme l'Ized, grand, agissant, victorieux, donné d'Ormuzd , vigilant; il parcourut le monde entier, ne s'appliqua et n'a cessé de faire du bien; chef juste, élevé, brillant, dont le corps a été pur, dont les enfants brillent dans l'assemblée des provinces ; qui , comme une source, a délivré ceux qui étaient dans l'oppression *'*, a donné la vie et l'intelligence, a vécu avec grandeur parmi ceux qui ont passé; pur roi du monde, humble de cœur, qui vécut longtemps avec l'accomplissement de tous ses désirs, avec tous les bien-êtres, et qui éloigna les magiciens, les paris (les dews) qui affaiblissent, ceux
' Histoires, liv. 1, chap. xxviii,
" ksdds-Sadfs , lo-clil do l'Eau, .1* carde ; Anquetil, II, 279. '" Les Israélites n'ont jamais pensé à faire de celle phrase un heureux commentaire de leurs rapports avec Cyrus.
qui rendent sourds, ceux qui rendent muets, ceux qui dans le monde font le mal*. Kaï-Kosrou triompha de l'envie et de la mort ; il est allé dans la demeure des saints après avoir régné soixante ans **.
Et toutes ces relations si différentes de temps et d'origine sont d'un accord unanime, bien rare dans l'histoire du monde entier, sur les éminentes vertus, les incomparables mérites, les grandes actions de Cyrus, dans lequel les plus précieuses qualités de l'homme relevaient encore les grandes actions du roi. Nous allons rappeler les unes et les autres : elles confirmeront de nouveau les jugements favorables de l'histoire sur cet illustre prince.
Dans le précis qui va suivre, nous ne négligerons aucune source ; nous accorderons aux écrivains grecs une juste confiance relativement à ce qui se rapporte aux entreprises de Cyrus sur l'Occident, mieux connues de ces écrivains que des historiens persans; nous consulterons réciproquement ceux-ci avec la même foi pour les actions de Cyrus dans leur rapport avec sa famille, avec ses propres Élats, que les Grecs connaissaient peu : par le concours de ces deux sources, diverses mais également originales dans leur respective spécialité, nous approcherons très- probablement de la vérité : le but de l'histoire est de la chercher et de la répandre partout.
Kaï - Kosrou , ou Cyrus , fils de Siavekhsch , petit-fils de Kaï- Kaous, heureusement ramené par le courage et la fidélité de Roustoum dans les bras du roi son grand-père, fut aussitôt désigné pour lui succéder sur le trône.
Cet événement se passait vers l'année 589 avant l'ère chrétienne*". Dans ce même temps, Alyatte, de la dynastie des Mermnades, régnait en Lydie, où il eut, dix-huit ans après, Crésus pour successeur; l'Assyrie était gouvernée par Nabocollassar ,
* leschts-FarvarJm , 29* carde.
" Idem, 32» cardé; Afrin-Tehoun- Pesch et Boun-D:hesch , § xxxiv; Ravaél de Behram Schapour, dans Anquetil-Duperron ; Zend-Avesta, tom. H, pag. 9l> et 421.
"* Desvignoles recule jusqu'à l'an 600 ravénement de Cyru^.
dont Cyrus chassa du trône le troisième suecessour'. En Épypte, la vingt-sixième dynastie rognait paisiblement, etPsammélichnsII, près de cesser de vivre, allait transmettre son autorité au roi Apriès, tous deux de la famille des Saïtes. L'Asie Mineure était partagée en petits États, monarchies ou républiques, libres ou vassaux, où prédominait le royaume de Lydie par son ancienne constitution, par ses grandes cités dont Sardes était la plus importante, par ses richesses et sa situation sur la grande route commerciale de la grande Asie; l'autorité des rois mèdes avait déjà pénétré sur ce terrain étranger en s'établissant dans la Cappadoce; l'Ionie et ses îles, animées de l'esprit d'indépendance, n'étaient cependant pas rassurées sur leur avenir : l'Asie était trèsmenaçante pour l'Occident.
Destiné à succéder à Kaï-Kaous son grand-père, Kaï-Kosrou se trouva exposé à toutes les intrigues que les ambitions rivales ne pouvaient manquer de susciter : un frère de son père se déclara contre lui; il se nommait Arvend (ou Fraïborz) ; mais Roustoum déjoua cette coupable entreprise, et quoique parvenu à un âge fort avancé, le respect dont ce héros était justement entouré protégea le jeune roi, qui s'était assis sans trouble sur le trône qui lui appartenait.
Kaï - Kosrou (Cyrus), en l'occupant , était pénétré des devoirs que lui prescrivait le fâcheux état où les guerres malheureuses des trois derniers règnes avaient jeté les affaires publiques; il entreprit d'en réparer les désordres; il rétablit le règne des lois et de la justice; il punit exemplairement les magistrats prévaricateurs, réforma les abus que les malheurs des temps avaient engendrés; il soulagea les misères du peuple, et forma un conseil composé des seigneurs iraniens les plus distingués; il le consultait dans toutes les circonstances difficiles.
Cyrus n'avait pas oublié l'horrible assassinat de son père Siavekhsclî pendant son séjour à la cour de Touran, ni les rigueurs dont sa mère et lui avaient été l'objet par la volonté du prince
* Canon chronologique des rois, dans l'Almageste de Ptoicmc'c»
souverain de ce royaume; il demanda donc l'avis de ce conseil sur son projet de faire la guerre au Touran. L'avis favorable fut unanime, et la guerre fut déclarée aux Touraniens : Afraziab était leur roi.
Les écrivains orientaux rappellent seuls cette guerre comme un des premiers actes du règne de Cyrus : mais les circonstances qu'ils énumèrent, et le silence de tous les historiens grecs, nous autorisent à la révoquer en doute. D'après ces circonstances, en effet , cette guerre , dirigée par les lieutenants de Cyrus , fut plutôt une joute de paladins que la lutte de deux royaumes ennemis; et comme si le narrateur avait voulu qu'une nuance de merveilleux colorât plus agréablement le récit de cette guerre, de belles captives , de beaux chevaux , de belles armes sont le sujet et le prix de combats singuliers entre les guerriers ennemis les plus réputés. Cinq cent soixante et un princes du sang de Cyrus prirent part à cette valeureuse entreprise, et Cyrus leur recommanda, comme des actions dignes de leur courage et de leur rang :
De vaincre et de tuer Bélaschan, général des Touraniens, et de lui enlever son sabre et son cheval ;
De vaincre Téjar, autre général touranien, gendre du roi, et de lui arracher son casque ;
D'enlever sa jeune esclave Asenpouï, qui réunissait à une grande beauté une voix ravissante;
De couper la tête à ce même Téjar;
D'aller jusqu'à la ville de Caseh-Roud pour rendre de pieux hommages à la mémoire et aux mânes de l'infortuné Siavekhsch, son père, sur sa tombe même, et d'incendier ensuite l'immense forêt située dans le voisinage;
De se présenter, enfin , devant Afraziab , de lui reprocher ses crimes, et de lui annoncer qu'il allait en recevoir le châtiment.
Pour tous ces hauts faits , qui sont plutôt le programme d'un tournoi de plaisance, que celui d'une guerre entre deux grands royaumes, Cyrus promettait et décernait en prix aux vainqueurs, des robes de brocart d'or, de jeunes esclaves des deux sexes , des
chevaux richeiDent caparaçonnés, des vases d'or enrichis de pierres précieuses* : récompenses dignes aussi de ces joutes à armes courtoises qui exercèrent la chevalerie du moyen âge, et qui donnent aux récits des chroniques orientales sur celte guerre touranienne l'apparence d'une ingénieuse et spirituelle invention. On n'aurait pas rédigé, en effet, dans une autre forme, un agréable roman de la table ronde, riche en combats singuliers, en incidents magiques, en prédictions astrologiques vérillées par les événements, en mémorables coups de dague ou de massue, en reconnaissances sentimentales, en rencontres de princesses infortunées retirées dans de profondes cavernes fertiles, enfin en rapts, fuites et enlèvements de dames, même de chevaliers; et malgré tant d'actions héroïques, les troupes iraniennes succombaient sous la valeur des troupes chinoises qui étaient les alliées du Touran ; Roustoum lui-même, le héros des héros, avait beaucoup de peine, malgré force coups de flèches, de lance, de massue et d'épée, vigoureusement frappés, à pied et à cheval, contre Pouladvend pourfendeur chinois qui était doué d'un extérieur imposant et d'une taille gigantesque, à résister victorieusement à ce nouvel ennemi". Heureusement Cyrus possédait un miroir enchanté dans lequel il voyait tout ce qui se passait dans l'univers : ses troupes furent renforcées; leur vaillance ramena la victoire sous ses drapeaux; le roi du Touran fut pris, Cyrus lui abattit la tête, ordonna d'autres exécutions sanglantes qui furent suivies de grandes réjouissances, et le nouveau roi, donné au Touran par Cyrus, fit pendant de longues années le bonheur de ses sujets; il en fut l'idole : telle est la fin du roman*'*, qui a pour sujet la guerre du grand Cyrus contre Afraziab son cousin, roi du Touran.
Les écrivains grecs gardent le silence sur cette longue série d'événements; à"leur tour les chroniques orientales ne mentionnent point les guerres et les conquêtes de Cyrus en Lydie, en Assyrie, dans la Bactriane; néanmoins, nous continuerons à con-
* La l'crsÈ, par M. L. Uubeux, pag. 251 à 2ii9. '* Idem, pag. '254.
*" Idem . pag. 259.
sulter les unes et les autres : nous serons ainsi moins exposé à laisser des lacunes dans notre récit.
L'avènement et les nouvelles institutions de Cyrus eurent pour principal effet d'introduire de notables changements dans l'état politique de l'Iran , dans celui de la Perse plus particulièrement. L'Iran étant divisé en plusieurs provinces considérables, les principales d'entre elles eurent successivement, par l'effet des temps ou des événements, une prépondérance qui, sans porter atteinte à l'unité d'intérêt de toute la contrée située entre le Tigre et rindus, rOxus et le golfe Persique, intérêt né de l'origine commune de toutes ces populations , était cependant assez marquée pour que de l'existence de cette prépondérance dans la Bactriane ou dans la Médie , on ait pu supposer des rois bactriens, et qualifier de rois mèdes les souverains de l'Iran qui résidaient dans la Médie : cette province étant alors la plus riche , la plus civilisée ou la plus puissante; entin , parce que sa capitale était le séjour habituel des rois de l'Iran entier.
Cyrus fit passer ces avantages aux Persans dont les robustes soldats formèrent les principaux corps de ses armées ; il résida à Istakhar, capitale du territoire persan. Ainsi, l'histoire nomme d'abord Cyrus comme le chef de l'empire médo-persan; bientôt après, elle ne parle plus des Mèdes, et le second empire persan est fait par Cyrus. Toutefois, ces dénominations ne doivent point prendre dans l'histoire de l'Iran une expression trop absolue ; Cyrus roi de Perse était <Je fait et de droit le roi de toutes les provinces qui avaient formé l'antique royaume de Kaïoumortz, Housching, Thémouretz, Féridoun et de Kaï-Kobad, le chef de sa race et de la dynastie des Kéaniens ou Achieniénides.
C'est l'Asie Mineure qui fut le premier théâtre des entreprises du nouveau roi de l'Iran. L'ancienne domination des Mèdes sur la Cappadoce, située entre deux grands fleuves, l'Halys et l'Euphrate, devint l'occasion de cette première guerre. Le roi delà Lydie, Crésus, dont les États touchaient à l'Halys, eut quelque ombrage de la puissance de Cyrus, commandant à la fois aux Mèdes et aux Persans, et, comme pour prévenir des desseins qu'il lui supposait.
il s'empara de la Cuppadoce. Crésiis voulait aii<si, dil-on, venger Astyage , détrône par Cyriis.
Hérodote rapporte que le [lassage de l'Halys présentait de grandes diflicultés à l'armée de Crésus, et que le philosophe grec Thaïes lui conseilla de détourner momentanément le Ileuve au moyen d'un canal qui, faisant couler ses eaux derrière le camp, laisseraient à sec son lit ordinaire. Par ce moyen l'armée de Crésus pénétra dans la portion de la Cappadoce limitrophe du Pont- Euxin , en occupa les villes principales, et, selon l'usage du temps, emmena toutes les populations en esclavage.
Au moment d'entreprendre ceite guerre, Crésus, quoique rassuré par les réponses ambiguës des oracles qu'il consulte, prend aussi l'avis de quelques-uns de ses intimes conseillers, et l'un d'eux lui dit de prendre garde que les hommes qu'il attaquait (les Persans) avaient pour vêtement et pour chaussures des peaux d'animaux, se nourrissant de ce qu'ils ont et sans aucune recherche, ignorant l'usage du vin, buvant de l'eau, et ne mangeant ni figues ni fruits délicats; on ne leur prendra rien s'ils sont vaincus, ajouta ce sage conseiller, et vainqueurs on ne les chassera plus des pays où ils auront connu les délices de la vie.
Les victoires des Persans réalisèrent les prédictions du ministre de Crésus. Cyrus en effet marcha pour repousser les Lydiens de la Cappadoce; les armées opposées se rencontrèrent dans la Ptérie, se combattirent avec acharnement, mais sans succès marqué. L'hiver étant survenu, Crésus rentra dans Sardes, la capitale de ses États, afin d'y préparer une nouvelle campagne pour le printemps suivant. Mais, à l'improviste, Cyrus se trouva sous les murs de Sardes où il remporta une première victoire. Des pronostics funestes auraient pu avertir Crésus, s'il eût été moins confiant dans ses forces : ainsi on avait vu tous les faubourgs de Sardes inopinément remplis d'une multitude de serpents que les chevaux dévoraient avec empressement, délaissant leur nourriture ordinaire : ces chevaux annonçaient des guerriers étrangers (|ui détruiraient les Lydiens désignés par les serpents enfants du sol. Telle fut l'interprétation tardive de cet événement extraordinaire,
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dont l'existence et l'explication procèdent très-vraisemblablement de la même crédulité.
La bataille se donna dans la plaine de l'Hyllus, en face de Sardes : la cavalerie lydienne était redoutable; Cyrus le savait, il s'en préserva par nn stratagème. Les bagages de l'armée étaient transportés à dos de chameau; il fit monter ces animaux par des hommes habillés en cavaliers, et à l'instant où la cavalerie lydienne commença ses attaques, Cyrus fit avancer le corps des chameaux, sachant bien que les chevaux s'effraient à l'aspect de cet animal, et qu'ils ne peuvent en supporter ni la vue ni l'odeur. La cavalerie lydienne fut ainsi dispersée; vainement les cavaliers combattirent à pied; l'armée lydienne fut obligée de chercher son salut dans les murs mêmes de Sardes.
Cyrus mit le siège devant cette ville; il dura quatorze jours, et un soldat marde au service de la Perse s'étant adroitement introduit dans la citadelle par un sentier mal gardé, il la livra avec la ville, qui fut occupée et abandonnée au pillage.
La chute de Sardes avait été occasionnée par l'imprévoyance d'un de ses anciens rois, nommé Méiès. La reine sa femme était accouchée d'un monstre à figure de lion ; les devins de Tel messe avaient annoncé qu'en faisant parcourir par ce monstre l'enceinte entière delà ville, on la rendrait imprenable : le roi Mélès avait oublié, dans cette occurrence, le rapide sentier qui, du côté du mont Tmolus, conduisait à la citadelle : c'est par là que le soldat marde y avait pénétré.
Il s'opéra une autre merveille à l'occasion delà prise de Sardes. Le palais de Crésus fut envahi par la soldatesque persane : un des soldats, ne reconnaissant point le roi, allait le frapper à mort ; et le fils du roi , sourd et muet de naissance, prenant inopinément l'usage de la parole, s'écria : « Soldat, ne tue pas mon père ! » La terreur que fit naître le danger du père inspira au fils un effort énergique et brisa les obstacles naturels qui l'avaient jus<|iie-là privé de la faculté de parler. L'oracle de Del[)hes avait prédit à Crésus que son fils ne parlerait pour la première fois que le jour du malheur : et l'oracle avait été prophète.
La prise de Sardes par Cyrus est fixée vers l'année 557 avant l'ère chrétienne. Crésus fut fait prisonnier et conduit devant Cyrus, qui ordonna de le faire mourir sur le bûcher avec quatorze Lydiens, nombre de victimes égal au nombre de jours qu'avait duré le siège de Sardes. Cyrus, témoin des préparatifs du supplice, fut ému par l'élévation et la sagesse des paroles que Crésus laissait échapper : le roi mourant répétait les maximes de Solon sur l'incerlilude du bonheur parmi les hommes; Cyrus se les fit expliquer par ses interprètes, et faisant un retour sur lui-même et sur l'incertitude de sa prospérité, ordonna d'éteindre le bûcher; Crésus et les Lydiens furent sauvés.
Les Grecs rapportent que Crésus étant un homme pieux, aimé des dieux, invoqua Apollon dans ces extrémités , et aussitôt une pluie tombant à torrents secondait efficacement les efforts insuffisants des Persans pour éteindre le bûcher. Ils disent aussi qu'on essaya vainement d'enchaîner Crésus, les liens se détachèrent miraculeusement d'eux-mêmes.
Cyrus reçut honorablement le roi de Lydie prisonnier; Hérodote a recueilh les entretiens fréquents des deux princes; la sagesse de Crésus se manifesta dans tous les avis qu'il donna au roi de Perse. Cyrus fit de Crésus son meilleur ami, le traita avec la plus grande distinction, avec la plus grande confiance, le laissant comme un conseiller fidèle auprès de Gambyse son fils, qu'il venait de charger du gouvernement de la Perse. Crésus survécut à Cyrus, lui demeura fidèle auprès de Gambyse, dont la brutale volonté compromit plusieurs fois la vie du sage roi de Lydie, en Egypte particulièrement, où Crésus se fit un devoir de l'avertir sur ses excès et sur sa cruauté. On ignore l'époque et les circonstances de la mort de ce sage roi. Sa fidélité à Cyrus fera un éternel honneur à sa mémoire : le malheur et la résignation ont aussi leur héroïsme.
Crésus montra, il est vrai, quelque dépit contre l'oracle et le dieu qui l'avaient engagé dans la guerre contre les Persans: il fit déposer à la porte du temple de Delphes les chaînes pesantes dont il avait été chargé après sa défaite; mais l'oracle, selon l'usage, lui montra qu'il avait mal interprété ses paroles et qu'il aurait dû
comprendre qu'en lui prédisant qu'il renverserait un grand empire lorsqu,'un mulet serait roi des Mèdcs, il désignait Cyrus fds d'une mère mède et d'un père persan, et que l'empire qui serait détruit était le sien propre, l'empire lydien : ce qui venait de se vérifier, car les oracles étaient alors infaillibles. Après la conquête de la Lydie, Cyrus poursuivit l'accomplissement de ses desseins ambitieux. Lorsqu'il avait marche contre Crcsus, il avait envoyé, A la faveur d'anciennes relations entre l'ionie et l'Iran, des émissaires aux Ioniens pour les détacher de l'alliance des Lydiens : les Grecs avaient refusé. Mais dès qu'ils apprirent les succès de Cyrus contre la Lydie, les Ioniens et les ^Eoliens envoyèrent des députés à Sardes pour offrir au vainqueur de se soumettre à son autorité comme ils l'avaient fait à celle de Crésus. Cette proposition, dictée par une craintive prudence, ne fut pas accueillie par Cyrus, il leur dit :
• « Un joueur de flûte voyant des poissons dans la mer, joua de son instrument afin de les attirer; trompé dans son attente, il les prit avec un filet, et les voyant se débattre sur le rivage, il leur dit qu'ayant refusé d'approcher au son de la flûte, il n'était plus temps de danser dans le filet. » Par cet apologue , Cyrus exprimait assez haut son ressentiment.
Les Milésiens avaient traité séparément; les autres Ioniens envoyèrent demander du secours à Lacédémone ; il fut refusé ; mais Lacédémone agit auprès de Cyrus par des envoyés qui parlèrent avec assez d'arrogance pour que Cyrus demandât quels gens étaient donc cesLacédémoniens, et quel était leur nombre pour parler ainsi. La guerre contre l'ionie fut résolue; Harpalus fut chargé de la conduire, et Cyrus, plus préoccupé de l'Assyrie que de la Grèce, se rendit à Ecbatane, capitale de la iMédie, emmenant avec lui le roi Crésus , laissant à Sardes le Persan ïabalus pour gouverneur, et au Lydien Pactyas la mission de transporter en Perse les trésors de Crésus.
A peine Cyrus avait-il quitté la Lydie, que ce royaume se révolta, à l'instigation de (;e même Pactyas, qui solda (U'i^ Ironpcs mercenaires avec les trésors que Cyrus lui avait conliés. (jvsus
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implora pour les Lydiens; et afin de rendre la vengeance de Cyrus moins cruelle, il lui i^crsiiada de les désarmer, de changer ensuite leurs mœurs en y introduisant le luxe, la mollesse et la dissipation, en leur inspirant le goût des arts et l'amour du lucre par le commerce; mais tous les rebelles furent vendus à l'enchère comme esclaves, et le traître Paclyas tomba entre les mains des Persans.
Harpalns soumit l'Ionie et le reste de l'Asie inférieure. Dans l'Asie supérieure, Cyrus ne demeurait pas inactif : il entreprit la conquête de l'Assyrie, et mit le siège devant Babylone ; depuis quelque temps déjà Ninive et les bords du Tigre étaient rangés sous la domination des Mèdes, et Ninive ayant perdu de son importance, le siège de l'empire assyrien avait été transféré à Babylone.
Les murailles de cette ville, d'une hauteur et d'une épaisseur prodigieuses, formaient un carré parfait dont chaque côté avait douze mille mètres de face. Ces murailles étaient défendues par un large et profond fossé rempli d'eau. Un grand fleuve, l'Euphrate, coupait la ville en deux parties; les maisons étaient de trois à quatre étages, et les rues, parfaiiement alignées parallèlement au fleuve, le coupaient à angle droit.
Cyrus se mit en marche à la tête d'une armée nombreuse, suivie d'un énorme bagage transporté sur des chariots à quatre roues, conduits par des mules, H contenant des approvisionnements en grains et en bétail, tirés des domaines royaux.
Le passage d'un autre fleuve, le Gyndes, qui borne la Média au sud-ouest et la sépare de l'Assyrie, offrit à l'armée de Cyrus quelques difficultés; un des chevaux blancs sacrés s'y noya : Cyrus s'en offensa, et pour châtier l'insolence du fleuve partagea son armée en deux corps occupant les deux rives ; sur chacune d'elles l'armée creusa cent quatre-vingts canaux de dérivation, et, comme l'avait voulu Cyrus, le fleuve fut réduit à un volume d'eau assez exigu pour qu'une femme pût le traverser à pied sans se mouiller les genoux.
Les Babyloniens préparèrent une vigoureuse défense et s'ap-
provisionnèrent de vivres pour plusieurs années. Cyrus avançait lentement dans cette difficile entreprise ; il chercha la ruse pour auxiliaire de la force. Maîlre de la campagne, il l'était aussi de l'emplacement où une reine, Nitocris, avait autrefois fait creuser une enceinte capable de recevoir temporairement les eaux de l'Euphrate : il porta le gros de l'armée à l'entrée du fleuve dans la ville et à sa sortie , et emmenant tous les hommes inutiles au service militaire, il détourna l'Euphrate et le jeta dans l'ancien lit de l'étang. L'armée, d'après ses ordres, traversa le fleuve dès qu'il fut guéable, et s'empara à l'improviste de la ville. C'était un jour de fête religieuse, la population se livrait à la joie et aux réjouissances publiques; la grande étendue de la ville faisait qu'on ignorait dans les quartiers reculés la présence de l'ennemi. Babylone, prise pour la première fois, tomba ainsi au pouvoir de Cyrus, et la race des anciens rois d'Assyrie perdit le trône.
Cet événement est de l'année 538 avant J.-C. Cette date est certaine. Dans le Canon des rois de Babylone, dressé pour le grand ouvrage de Ptolémée, intitulé VAlmageste ou la grande composition, et où sont consignées beaucoup d'observations astronomiques dont l'intérêt et l'utilité reposent principalement sur l'exactitude de leurs dates, Cyrus est inscrit comme roi d'Assyrie dès cette année 538. Dès cette même époque, les limites de l'empire iranien furent portées à l'est jusqu'à l'Euphrate.
Maître de Babylone, Cyrus y trouva les Israélites en captivité depuis près d'un siècle; ils y avaient été conduils, selon les coutumes militaires de cette époque, par Nabuchodonosor qui avait attaqué et pris Jérusalem, détruit le temple construit par Salomon , et enlevé tous les vases précieux qui appartenaient au service divin. Inspiré par Dieu, Cyrus fit connaître dans tous ses États redit suivant, daté de la première année de son règne en Assyrie, l'an 538 avant J.-C. :
a Voici ce que dit Cyrus roi de Perse : Le Seigneur Dieu a mis dans mes mains tous les royaumes de la terre; et il m'a ordonné de lui construire une maison diuis Jérusalem (|ni csl dans
la Judée. Qui d'entre vous est sou peuple? Que le Seigneur son Dieu soit avee lui, (ju'il monte à Jérusalem, et qu'il construise la maison du Seigneur Dieu d'îsrnël, qui est à Jérusalem ; que tous les autres peuples, en {|uel(pie lieu (ju'ils habitent, les assistent soit en argent ou en or, de leurs antres biens et de leurs bestiaux, en outre de ce qu'ils offriront volontairement au temple de Dieu (]ui est à Jérusalem. »
Cyrus ajouta à ce premier bienfait la restitution des vases d'or et d'argent que Nabuchodonosor avait enlevés du temple de Saiomon, et donnés au tenjple de Babylone; ils étaient au nombre de cinq mille quatre cents. Sassabasar, l'un des chefs Israélites, les reçut de la part du roi et les emporta à Jérusalem, en compagnie des Israélites qui, fuyant la captivité, retournèrent dans leur patrie \
Par cet acte mémorable de clémence, Cyrus s'assurait la soumission et la reconnaissance des Israélites habitants de la Syrie, et gagnait des alliés contre les rois de Babylone leurs ennemis communs.
La Bible a conservé le texte de plusieurs édits des rois de Perse, qui concernent le peuple de Dieu : par une rencontre remarquable, la fidélité de la transcription de ces textes dans la Bible est mise hors de doute par l'exactitude de leur protocole. L'édit de Cyrus commence par ces mots : Voici ce que dit Cyrus roi de Perse, hœc dicit Cyrus rex Persarum; et l'inscription du mont Bi-Sutoum en caractères cunéiformes, gravée par l'ordre de Darius Ilyslaspe, commence par ce même protocole : Voici ce que dit Darius roi, hœc dicit Darius rex, répété au commencement de chaque article principal de l'inscription royale**. Mais les provinces touraniennes, excitées par leur haine invétérée contre l'Iran, considérèrent l'éloignement de Cyrus comme un moment opportun pour leurs desseins hostiles.
* Bible, l'arnUpuimncs, livre 11, chap. xxwi, v. 22 et 23. — Esdras. livre F"", cliap. i'^
" Rawliiisun, //le Pcrsian cunniform inscription al Uchislun; LoikIod, 1810, pag. 27 et suivantes.
LA PEUSE. 309
Les écrivains grecs rappellent en effet pour cette époque du règne de Cyrus, ses guerres contre les Massagètes, les Saces et les Derbices; ces peuples habitaient tous au delà del'Oxus : c'est là précisément que se trouve situé le royaume de Touran selon des écrivains orientaux, auxquels ces contrées, les noms des peuples qui les habitaient, et ceux des princes qui les gouvernaient, étaient vraisemblablement mieux connus qu'ils ne l'étaient des Grecs : pour cette partie de l'histoire orientale de Cyrus, nous devons donc suivre de nouveau les écrivains orientaux: les livres sacrés des Persaiis confirmeront leurs traditions. Ils nomment encore les princes de la race. d'Afraziab; mais l'on n'y voit aucun souvenir de la reine îartare Tomyris, ni de la vision prophétique de Cyrus à l'égard de Darius fils d'Hystaspe, ni de la mort du grand roi, soit dans le combat contre cette reine, selon Hérodote, soit dans le combat contre les Derbices.
Instruit des nouvelles hostilités des Touraniens, Kaï-Kosrou laissa le gouvernement de Babylone â Goudars, un de ses meilleurs généraux, leva de nouvelles troupes et les envoya, sous les ordres de son oncle Fraïborz, camper sur les bords de l'Oxus. Quelques succès des Touraniens déterminèrent Cyrus à donner à Goudarele commandement de cette armée. Afraziab lïl avait obtenu l'alliance et le concours des Tartares indépendants, et de Schanghals roi des Indes : Goudars fut repoussé dans les montagnes du Khorassan. Mais l'invincible Roustoum, malgré son grand âge, accourut à son secours : sa présence changea le destin de la guerre. Cyrus leva de nouvelles troupes et résolut la conquête du Touran; il y pénétra pendant que Goudars, dans la Bactriane, surveillait toute diversion et" toute entreprise de la part des Touraniens. Cyrus s'empara du Kharizm après une éclatante victoire sur Schaïdah, fils d'Afraziab, en remporta une plus importante encore sur Afraziab III, qui perdit la vie. Cyrus s'empara en même temps de sa ville capitale, de sa femme et de ses enfants, réunit le Touran à l'Iran, et fixa sa résidence à Balkh, capitale de la Bactriane, limitrophe de l'Oxus et centre des deux royaumes. La famille d'Afraziab fut convenablement traitée par Cyrus :
elle se composait de qiiaranle-cinq femmes et de quatre-vingts princes du sang; elle lut renvoyée en Perse, et Djabn, l'aîné de tous, fut fait roi du Touran feudataire de l'Iran, succédant ainsi à son père Afraziab Ilï, dont les livres sacrés de l'Iran maudissent encore la mémoire : ils le nomment la couleuvre Touranie : « lia voulu rendre non existantes (détruire) les cent provinces de l'Iran ; il a été livré à Kaï-Kliosrou par Hôm; il a été lié par lui avec des chaînes de fer et attaché au milieu de trois murs; et il a eu une fin digne de ses fautes* » ; et ce souvenir religieux ne peut être considéré que comme un témoignage historique relatif à la dernière campagne de Cyrus contre les Touranicns.
Enfin, possesseur tranquille de ses États et de ses conquêtes, Cyrns ne s'appliqua désormais qu'à soulager ses nombreux sujets et à améliorer son gouvernement. Il donna sur le trône l'exemple de toutes les vertus publiques et privées : il fit dresser l'état de ce que chaque famille avait payé d'impôts extraordinaires pendant les dernières guerres, et les fit exactement restituer par le trésor royal. Une longue paix, sa clémence envers tous, et sa sollicitude pour le bien public, donnèrent à la Perse une grande prospérité. L'âge mit fin à cette précieuse vie; Cyrus avait alors vécu quatre-vingt-dix ans; il avait occupé le trône pendant soixante années consécutives : il mourut en l'année 529 avant J.-G.
Tant de prospérité ne l'avait point séduit, ne l'avait point trompé sur l'instabilité et le vide des grandeurs humaines. Pénétré de l'esprit de Dieu, il jugeait sainement les œuvres des hommes; il répétait souvent ces quatre vers conservés par l'ingénieux poëte Saadi.
« Que servent les nombreuses années et une longue vie, cf puisque ceux qui viendront après nous fouleront nos cendres! a De la même manière que l'empire est venu de main en main jusce qu'à nous, ainsi passera-t-il dans d'autres mains" ! »
' Vcndidad-SaiU, Vispoml, 3* cardé.— lescht do l'Eau, 13« carde. — Anquotil- Dupcrron, tnni. 1. ii" i)arlic, pag. 118 , iioto 2; tom. Il , pat,'. 170, noie 1. " Manuscrit de Clianipollion le jeune, ColUclion du Gouvernement.
LA PERSE. m
Ln renommée de Kaï-Khosrou s'est conservée dans l'Orient asiati(juc jusqu'à nos jours : les hommes de l'ancienne loi l'honorent dans leurs prières et dans leurs vœux , et les Persans de la foi de Zoroastre, réfugiés dans l'Hindoustan, invoquent encore son nom comme celui d'un prince qui fut le modèle de l'équité.
Ces fidèles croyants à l'antique foi iranienne disent :
Soyez créateur comme Djem-Schid ;
Soyez vainqueur comme Féridoun ;
Soyez granii comme Siavekhsch ;
Soyez vaillant comme Roustoum ;
Soyez éclatant de lumière comme l'âme du juste Kaï-Khosrou;
Faites du bien aux purs aimés de Dieu ; ne soutenez pas l'avare; soyez aimable pour vos amis; répondez avec douceur à vos ennemis ; rendez- vous plus célèbre que votre père ; ayez un corps lumineux comme Kaï-Khosrou !
Ces sages maximes reposent l'âme de l'affligeant tableau des dissensions sanglantes qui consuiiient les honmies.
Non loin d'Istakhar ou Persépoiis s'élevait une autre ville royale , Pasargade, C'est là qu'était le tombeau de Cyrus; on ne saurait en indiquer la forme , les traces de ce monument funéraire ayant disparu. Alexandre de Macédoine, maître de Persépoiis, visita le tombeau de Cyrus, le fit ouvrir pour honorer ses cendres, d'autres disent pour enlever les trésors qu'un y croyait renfermés : on n'y trouva qu'un bouclier pourri , deux arcs et un cimeterre. Le satrape de la province, Orsine, fut accusé par l'eunuque Bagoas d'avoir enlevé le trésor, et Alexandre fit mettre à mort ce satrape infidèle, innocent peut-être.
On voit à Pasargadc un monument en marbre blanc élevé sur une colline voisine; on le désigne comme le tombeau de Cyrus ; mais ce monument, qui a la forme d'un sarcophage placé sur des gradins, est du style grec le plus pur : on n'y trouve aucun vestige du style persan ou assyrien; il est bien postérieur au temps de Cyrus.
On raconte des choses extraordinaires du testament de Cyrus : il distribua entre Roustoum et quelques généraux les trésors lais-
SCS par son grand-père Kaï-Kaous dans la ville de Tour; il confirma les autres dans leurs apanages; donna à l'un de ses officiers son écurie et son haras; à Feribourz ses armes enrichies d'or et de pierreries; à l'armée un tiers de son trésor particulier; un autre tiers aux veuves, aux orphelins et aux familles indigenles; il destina le troisième tiers à la réparation des édifices publics, pouls, aqueducs, fontaines publiques, temples et caravansérails. Tous les vassaux furent confirmés dans leurs droits et privilèges, à charge de fidélité à la couronne et au prince qui allait la porter en succédant au grand roi.
Cyrus, dans l'assemblée générale de tous les ordres de l'Élat, des grands vassaux, de l'armée, des prêtres, des astrologues et du peuple, assemblée tenue en rase campagne, désigna Cambyse pour son successeur.
Les chroniques orientales et les relations occidentales varient dans leurs renseignements au sujet du degré de parenté de Cambyse avec Cyrus. Les traditions persanes font Cambyse, qu'elles nomment Lhorasp , arrière-petit-fils de Kaï-Kobad par un frère de Kaï-Kaous, et par Arvend ou Fraïborz, frère de Siavekhsch, et père de Lhorasp : ce serait donc comme étant son propre neveu et son plus proche parent, que Cambyse aurait été choisi par Cyrus. On rapporte en effet que Cyrus comptait au nombre de ses chagrins d'être privé de descendance mCde. Néanmoins Hérodote et Ctésias qualifient Cambyse de fils et même de fils amé de Cyrus. Le texte de l'inscription ofiicielle de Bi-Sutouni pourrait lever tous ces doutes : Darius Hystaspe y dit : Avant moi, Cambyse, iils de Cyrus et de notre race, était roi; mais le mot persan poutlira signifie à la fois fils et descendant (nous l'avons déjà dit plus haut , au sujet d'Hérodote) ; toutefois la contemporanéité de Cyrus et de Cambyse nous porte à laisser au mot persan son acception la plus ordinaire, et à considérer Cambyse comme fils de Cyrus, selon les traditions grecques.
Les livres sacrés des Persans nomment toujours Cambyse (qu'ils ne connaissent que sous le nom de Lhorasp), Kai-Lliorasp, après Kaï-Khosrou , Cyrus, son prédécesseur : ce qui piuiive la
succession au trône sans fixer le degré de parenté des deux souverains.
On trouverait les mêmes difficultés pour .expliquer l'existence des deux noms, si différents, du successeur deCyrus. Dans l'inscription de Bi-Sutoum, le prince porte le nom de Kambujiya plusieurs fois répété ; c'est le mot Cambijsès de tous les écrivains grecs et latins, et le Kambôtli de tous les monuments officiels de l'Egypte ; mais dans tous les livres persans anciens, le même prince ne porte que le nom de Lborasp, et sa généalogie le fait fils d'Arvend-Fraïborz et petit-fils de Kaï-Kobad.
Lohrasp a aussi sa légende ou histoire religieuse dans les livres persans : on dit que Zoroastre fut son contemporain ; que Lhorasp fut opposé à la nouvelle doctrine, qu'il se montra fidèle à celle de Djem-Schid, qu'il en conserva les dogmes fondamentaux et repoussa le culte extérieur proposé par le nouveau philosophe. Cependant celui-ci avait sauvé le roi d'une maladie mortelle; ce roi, quoique accablé par l'âge, défendit la ville de Balkh contre l'agression d'un prince touranien et périt dans la mêlée. Un écrivain arabe, Abou-al-Mavid , natif de Balkh, a composé en prose l'histoire de Kaï-Khosrou : mais toutes ces relations sont d'un faible secours pour la connaissance du règne de Cambyse.
Les premières années de ce règne furent agitées par une faction puissante de seigneurs jaloux de son autorité. Parmi eux se montrait au premier rang Zal-Zer, fils de Roustoum et parent du roi : tous redoutaient l'arrogance et la dureté de caractère du prince régnant; enfin Cambyse triompha de ces menées, s'adonna au rétablissementdel'ordre dans ses vastes possessions, fixa, comme Cyrus, sa résidence à Balkh afin de surveiller et maintenir plus facilement le Touran réuni à son royaume, et fidèle aux exemples de ses aïeux , il entreprit d'en étendre encore les limites.
Par son ordre, Goudars, à qui Cyrus avait donné le gouvernement de Babylone, conduisit une armée dans la Syrie proprement dite, mit le siège devant Damas, s'en empara et attaqua ensuite Jérusalem : cette ville fut prise malgré la résistance des habitants qui furent emmenés captifs à Babylone.
Ce succès enhardit Cambyse, nalurellcinent porté à la guerre et à la domination. Il savait que les Égyptiens s'étaient plusieurs fois mêlés en ennemis aux affaires de l'Asie ; que récemment ils avaient prêté quelque secours à Crésns contre Cyrus. Depuis le règne de Kaï-Kaous, les Arabes étaient les fidèles alliés de l'Iran : ils laissèrent donc passer l'armée de Cambyse, lui fournirent des vivres, de l'eau et des guides pour traverser le désert, et Cambyse s'établit devant Péiuse, ville de la frontière orientale de l'Egypte sur le bord du désert.
L'histoire accuse un Grec d'Hnlicarnasse, nommé Phanès, d'avoir iraîireusement favorisé l'invasion de l'Egypte par les Persans. Il avait, disait-il, à se plaindre du roi d'Egypte; il favorisa donc son ennemi. Mais les Grecs et les Cariens au service de ce roi voulurent le venger par un horrible sacrifice : sur le terrain qui séparait les deux armées en présence, à la vue même de leur père, ils égorgèrent les deux fils du traître Phanès, mêlèrent dans un vase leur sang avec de l'eau et du vin, et tous les soldats vinrent boire de cet affreux mélange , en témoignage de l'esprit de vengeance qui les animait. Néanmoins, les Égyptiens furent mis en fuite près de Péiuse et allèrent s'enfermer dans Memphis.
Cambyse ordonna qu'une partie de ses troupes remontât le bras oriental du Nil ; le reste de l'armée, sous ses ordres, dévasta toute la contrée située entre le Nil et l'Arabie. Parvenu à Sais, une des villes sacrées de l'Égjpte, Cambyse fit tirer de son tombeau le corps du dernier roi, Amasis, le fit battre de verges, et percer de coups d'aiguille ; il lui fit arraciicr les cheveux et le lit jeter dans les flammes, où le corps fut consumé.
11 envoya des parlementaires aux troupes enfermées dans Memphis : ces parlementaires furent massacrés. La fureur de Cambyse ne connut plus de bornes : Mempliis fut attaquée et prise d'assaut ; le roi Psaménitc fait prisonnier après six mois de règne seulement, et l'Egypte excitée à la fois par le fanatisme religieux et la suif de la vengeance, fut soumise à toutes les horreurs de l'occupation ennemie.
Cambyse. qui avait manifesté son inébranlable persévérance
LA PERSE. 3jg
dans la croyance antique de la Perse , malgré l'influence et le succès de quelques idées nouvelles dans ses propres États, ne pouvait pas se montrer tolérant pour des religions étrangères ; les temples et les prêtres de l'Egypte furent l'objet de sa colère', de ses insultes ; il poignarda le bœuf Apis, symbole du culte, pour montrer qu'il n'était pas un dieu. Il fut non moins cruel envers les homines : le jeune roi d'Egypte, après avoir subi toutes les humiliations, toutes les douleurs, après avoir vu sa iîlle parmi les esclaves du vainqueur, son fils conduit au supplice, fut lui-même condamné à perdre la vie. La ville sainte d'Héliopolis fut ravagée, et le voyageur grec Strabon vit encore les traces de ces destructions : les monu/nents publics étaient brûlés, mutilés ou démolis. Les magnificences de Thèbes éprouvèrent le même sort; les sépultures royales furent violées, les cadavres des rois furent exposés au grand jour ; Cambyse fit rechercher celui de la reine femme d'Amasis dont il avait insulté les restes à Sais : (pioique enfermé dans un caveau creusé à plus de cent pieds de profonfondeur dans le roc du sol de Thèbes, le tombeau de la reine fut forcé, le sarcophage de granit qui renfermait ses restes fut descellé et ouvert, le corps en fut arraché et brûlé dans le tombeau môme : lorsqu'on est allé à Thèbes chercher l'obélisque élevé aujoiu'd'hui sur la place de la Concorde à Paris, on a retrouvé les traces de tant de violences, les débris charbonnés de la momie de la reine ; le sarcophage richement sculpté a été transporté à Paris; et ce docimient de l'histoire de Cambyse en Egypte est passé de Paris dans le musée de Londres.
Portant jusqu'au cynisme le mépris des coutumes de son pays, et à la faveur de celles de l'Egypte, Cambyse épousa ses deux sœurs. Il entreprenait en même temps trois expéditions militaires : contre Carthage, mais elle échoua par la désobéissance d'une partie de la flotte ; contre l'Ethiopie, mais son armée péril dans la traversée du désert; contre l'oasis d'Ammon , on n'eut plus aucune nouvelle de ses soldats. Ces désastres exaltèrent encore la fureur de Cambyse ; l'Egypte fut couverte de sang et de ruines : néanmoins, les actes de l'administration [mbli.|ne
étaient signés du nom du vaiii(|neiir; nul n'osait eonleslcr cette farouche autorité; son nom, Kambôth, était inscrit dans les annales publiques et servait à la supputation du temps dans les usages civils; on le lit encore sur quelques monuments de l'Égypie, dans une inscription gravée sur un rocher situé sur la route de Qéné à Cosseïr, et sur une slatue Naophore du musée du Vatican.
L'Assyrie, soumise et gouvernée par un satrape persan, paraît avoir été moins malheureuse : les prêtres chaldéens y continuèrent paisiblement leurs travaux scientifiques : Ptolémée a conservé, dans sa grande composition, le souvenir et la description de l'éclipsé de lune des 16 et 17 juillet de l'an e^23 avant J.-C, qui fut observée à Babylone, la septième année du règne de Cambyse (selon le calcul égyptien^.
Mais l'occupation prolongée de l'Egypte, les événements qui en étaient la suite, les rapports tentés ou établis avec les contrées • voisines, absorbaient la vie de Cambyse et détournaient trop son attention de l'état de l'Iran et de ce qui s'y passait. La sanglante domination sur l'Egypte la faisait redouter dans l'Iran; d'ailleurs, les seïdes même de la tyrannie finissaient par la craindre : elle pouvait un jour se tourner contre eux-mêmes, ne fût-ce que par distraction. Des conspirations se formèrent contre Cambyse parmi ses proches parents ou les plus puissantes familles; le Touran se souleva, replaça sur le trône les princes que Cyrus en avait chassés ; l'obéissance des populations était près de se changer en révolte.
A ces nouvelles, Cambyse laissa un satrape pour gouverner l'Egypte, remonta en Syrie, réunit les garnisons en un seul corps d'armée, marcha vers l'Iran, rencontra les insurgés, les mit en déroute et rentra vainqueur dans la capitale de ses États.
Les principaux parmi les conspirateurs s'étaient retirés dans le Touran, qui avait rétabli son indépendance. Cambyse, qui ne la reconnaissait point, y envoya des officiers chargés de recevoir le tribut annuel imposé par Cyrus à cet ancien royaume réuni à sa couronne : la négociation fut dilllcile, les émigrés iraniens l'entravaient de toute leur inlliience; l'esprit de sédition ne s'apaisait pas; les Mèdes, dont l'ancienne prépondérance avait passé
aux Persans, s'efforçaient delà reconquérir par leur sourde opposition à la dynastie de Cyrus. Cambyse mourut ou fut privé de la couronne ; ce doute historlipic sera plus tard éclairci.
Cambyse ne s'était point mépris sur les causes réelles de la nouvelle conspiration; les mages l'avaient suscitée; il recommanda donc aux officiers qui entouraient son lit de mort de ne jamais souffrir que l'empire retombât dans la main des Modes.
On ajoute qu'en montant à cheval pour réprimer la conspiration, le fourreau de son épée s'étant détaché, la pointe de l'arme nue le blessa à la cuisse et qu'il en mourut vingt jours après, à Ecbatane de Syrie, selon Hérodote. La mort de Cambyse, quelle qu'en soit la cause, est de l'année 521 avant l'ère chrétienne. Ce roi mourut sans enfants. Il avait un frère qu'il eut la cruauté de faire périr; selon l'inscription de Bi-Sutoum, Cambyse serait mort de douleur, pour ce crime peut-être !
On cite des actes cruels du règne de Cambyse : nous avons déjà dit qu'il avait un frère dont il suspectait l'ambition, et qu'il le fit périr secrètement. Les Grecs nomment ce frère Smerdis; les monuments persans lui donnent le nom de Bart'iya.
Il maltraita une de ses sœurs avec une telle violence qu'elle en mourut. Ses plus fidèles amis eurent le même sort, et le roi Crésus ne fut pas épargné.
Il demanda au Persan Praxaspe ce qu'on pensait de lui dans l'Iran : avec beaucoup d'éloges on l'accusait, lui dit-il, d'un goût prononcé pour le vin. Afin de prouver qu'il n'en perdait point la raison, Cambyse lança une flèche contre le fils de cet officier, après avoir dit que s'il ne le frappait pas au cœur, les Persans auraient raison de l'accuser d'ivrognerie ; le jeune homme tomba percé au cœur par la flèche homicide du roi, et le malheureux père dit froidement à l'assassin de son fils, qu'un Dieu même n'aurait pas mieux tiré. Sur le plus frivole prétexte, ce roi fit mourir douze Persans en les faisant enterrer vivants jusqu'à la tête. L'histoire a presque absous Cambyse, en reconnaissant que son esprit était affecté d'aliénation *. ' Hérodote, Liv. lll,chap. xxxviii.