USURPATION DU MAGE
Les circonslances qui suivirent la mort de Cambyse et qui amenèrent un interrègne de quelques mois, sont diversement racontées par les écrivains grecs et par les chroniques orientales. Un témoin contemporain, qui fut inconnu aux uns et aux autres, nous reste heureusement pour les mettre d'accord et pour répandre enïm la vérité sur cette époque remarquable de l'histoire ancienne.
Les uns donnent pour chef à la conspiration , non point des mages mèdes ambitieux de rétablir leur autorité politique, mais le frère et même le fds de Cambyse, nommé Uschtasp (Goustchasp, Hystaspe), qui, vaincu, se serait réfugié dansleTouran et y serait demeuré jusqu'à la mort de son père. Celte tradition n'est accréditée par aucun témoignage historique.
Les Grecs rapportent qu'un mage mède ayant un fils ou un frère nommé Smerdis, comme le frère que Cambyse avait fait secrètement mourir, et qui ressemblait beaucoup à ce prince, le présenta au peuple comme le fils de Cyrus, miraculeusement préservé de la mort, et comme l'héritier de l'empire. Cette superchérie eut un plein succès ; le malheur des temps devait rendre les hommes crédules : le mage qui se nommait Bart'iya, selon le témoignage de Darius 1"*, fut proclamé roi ; il se montra clément, humain, remit tous les impôts, et dispensa du service militaire pour trois années : mais .-on succès ne dura que huit mois; la fraude des Mèdes fut découverte, une conjuration se forma parmi les plus puissants seigneurs de la Perse, et Darius fut fait roi à la fin de la huitième année du règne de Cambyse.
Hérodote a recueilli une historiette persane qui doit trouver ici sa place. Cambyse avait épousé Phœdime, fille d'Otane, le plus distingué des seigneurs persans par la fortune et par la naissance. Selon l'usage de la Perse, le mage Smerdis, parvenu au tronc, avait gardé dans le palais toutes les femmes (le Cambyse; il en avait hérité avec la couronne. Selon cet usage encore, chacune
* Inscription de Bi-Sutoum.
de ces femmes habitait à son tour avec le roi : quand Phœdime fut appelée, elle examina, d'après les ordres secrets et réitérés de son père , si le mage roi son époux avait ses oreilles, et trouva qu'ellcsluiavaient été coupées. A ce signe, Otane reconnut Smerdis le mage, qui avait été condamné à ce sui)plice par Cyrus, révéla la supposition à deux confidents, et cette découverte fut le motif de la conjuration qui renversa le faux Smerdis du trône et y fit élever Darius.
La conjuration était réglée par les trois premiers conjurés; ils en appelèrent trois autres, et les initièrent à leurs desseins; ils préparaient à Suse les moyens de les accomplir, lorsque Darius survint. Il avait été instruit, par une autre voie, de la mort du frère de Cambyse et de la supposition du mage. Darius , dans le conseil, opina pour une prompte exécution de l'entreprise, et en proposa le plan avec les moyens de pénétrer sûrement dans le palais : son père Hystaspe étant satrape de la Perse, Darius se présenterait au roi comme charge d'un pressant message. Dans tous les discours qui furent tenus pendant ce conciliabule, on voit se manifester la rivalité des Mèdes et des Persans avec la ferme volonté de ceux-ci d'échapper à la nouvelle domination des mages , qui les menaçait.
Des augures favorables se manifestèrent; on aborda le palais, dont les gardes laissèrent librement passer les sept grands seigneurs conjurés; les eunuques, gardiens de la cour intérieure, voulant les interroger et les retenir, furent frappés de coups de poignard; on pénètre dans la salle où les deux mages étaient réunis; leur défense est inutile, ils succombent : et les conjurés, les têtes des mages à la main, courent rallier le peu[)le à leur succès. La caste des mages fut massacrée; une fête fut instituée pour perpétuer ce souvenir de la victoire des Persans sur leurs anciens dominateurs.
Les conjurés étant maîtres du vaste empire de l'Iran, délibérèrent sur la forme (ju'il convenait de donner au gouverneiiicnt central de la Perse. Hérodote assure qu'il fut prononcé dans cette délibération des discours politi(pies tels, qu'ils paraîtraient
incroyables à la plupart des Grecs : la souveraineté du peuple fut formellement proposée, avec l'égalité, et l'élection des magistrats par le suffrage universel; l'oligarcliie trouva des partisans; Darius défendit le principe monarchirpie, cl ce principe fut maintenu par cinq voix contre deux : il ne falhiit plus que clioisir le monarque.
Otane, chef de la conjuration qm venait de triomplicr, renonça à la couronne, se réservant pour lui et ses descendants, à perpétuité, le privilège de ne point commander et de ne point être commandé, de n'ctre ni maître ni sujet; il fut revêtu de la robe médique à titre de récompense publique. Du temps d'Hérodote la famille d'Otane conservait encore ces précieuses distinctions.
Une convention préalable, commune à tous les conjurés, leur assura l'entrée chez le nouveau roi sans être annoncés, à tout moment , si ce n'est lorsque le roi serait seul avec sa femme. De plus, ils conserveraient partout la tiare pointue et droite, qui leur avait servi de signe de ralliement. Le roi, aussi, ne pouvait choisir sa femme que dans leurs familles ; enfin ils imaginèrent un singulier moyen d'élire le souverain parmi les six compétiteurs : il fut réglé qu'ils monteraient à cheval le lendemain matin, et que celui d'entre eux dont le cheval hennirait le premier avant de sortir du faubourg de la ville, serait reconnu pour roi.
L'ambition de Darius ne resta pas inactive; elle fut secondée par son habile et industrieux écuyer. Celui-ci choisit dans les écuries de son maître la jument que le cheval du roi préférait ; il l'emmena et l'attacha dans le faubourg que les concurrents A la couronne devaient parcourir; il conduisit ensuite le cheval auprès de la jument, les laissa quelque temps ensemble; et le lendemain matin, le cheval de Darius, à jjeine entré dans ce faubourg, se souvenant de la rencontre de la veille, témoigna sa joie et ses désirs par un bruyant hennissement : et Darius régna sur tous les pcu[)les de l'Asie.