‹ Histoire de la PerseChapitre 14 sur 32 · RÈGNE DE DARIUS · texte numérisé non relu

RÈGNE DE DARIUS

Voilà , sommairement , les anecdotes (ino le |ière de l'histoire racontait devant les Grecs assemblés aux Jeux Olynqiiques : voici

ce (luc Darius a déclaré lui-même des circonstances de son avènement au trône de l'Asie : nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, et dans son style oriental, le texte encore vierge, en français, de l'inscription persane gravée sur le rocher de Bi-Sutoum et si heureusement expliquée il y a dix années seulement (en 1846) par le major anglais Rawlinson *; nous avons donné plus haut la description du bas-relief historique dont le sujet est le même que celui de l'inscription.

Texte de Vinscript'wn persane de Bi-Siitoum.

« Le roi Darius dit : Voici ce que j'ai fait avant d'être roi. Un fils de Cyrus nommé Cambyse, de notre race, était roi; il avait un frère nommé Bart'iya** (Bartius), fils de père et de mère avec Cambyse. Peu de temps après , Cambyse tuait ce frère Bartius. Après que Cambyse eut tué Bartius, il partait pour l'Egypte (M'udraya); après qu'il fut parti pour l'Egypte, son royaume devenait impie, le mensonge y devenait fréquent, et dans la Perse, et dans la Médie, et dans les autres provinces.

« Le roi Darius dit : Ensuite, il y avait un homme, un mage, du nom de Gumata (Gomatas), qui se leva de Pissiachada, de la montagne appelée Arakadrisch (Aracados) ; et le quatorzième jour

* The Persian cunciform inscription al BeMslun; London, 18 iC.

** Ce frcrc de Cambyse est nommé Bart'iya par l'inscription persane, et Sincrdis par les Grecs. Les mêmes Grecs iiommcnt Cassaridane et Mandane la même femme qui fut la mère de Cyrus. (Hérodote, liv. U, chap. i, et liv. 1, chap. cvu et cviu. ) U y a là : 1° transcription d'un nom oriental en écriture grecque; 2° vingt mains de copistes : certes, Bariy et Smerdy ne sont pas plus éloignés l'un de l'autre que Cassan et Mandan, SM étant substitués à B, les autres consonnes, dans les deux mots, sont les mêmes, la désinence S est grecque et ajoutée. — Si l'on veut un exemple des déformations que subissaient les mots persans en passant dans l'écriture grecque, on peut voir que le nom du roi mède, C'f/rtocarés, d'Hérodote, est écrit Uwak'hshalarah dans l'in-criplion de Bi-Suloum, la langue grec<iue n'aboudant pas en fortes aspirations gutturales, comme les idiomes orientaux. Ajoutons enfin que le son B, première lettre du nom Harl'iya, était peut-être aussi embarrassant pour les Grecs anciens (ju'il l'est pour les Grecs modernes, les([uels, n'usant pas du sou de celle consonne B dans Itiur langue, la riniplacent par un /' affecté d'un M : ainsi ils écrivent Ainpouliiheda le nom ar.ibe Aboulf(hla. Ici le B est remplacé par .SI/, c'était peut-être l'usage au lemps dllérodole.

322 LA l'IiHSE

du mois de viyak'hnaya (vicanis), ccl homme qui s'était levé, mentit au royaume en disant : Je suis Bartius fils de Cyrus et e frère de Cambyse; ensuite tout le royaume conspirait et passait de Cambyse au mage, et la Perse , et la Médie et les autres provinces. Il s'empara du royaume, c'était le neuvième jour du mois de garmapadya qu'il s'empara de l'autorité, et ensuite Cambyse ne pouvant supporter cette usurpation , mourut.

« Le roi Darius dit : Cet empire dont le mage Gumata a privé Cambyse, cet empire appartenait anciennement à ma famille; ensuite Gumata le mage privait Cambyse et de la Perse , et de la Médie, et des autres provinces; il réussissait et il devenait roi.

« Le roi Darius dit : 11 n'y avait pas un homme, un Persan, un Mède, ou quelqu'un de notre race, qui chassât le mage Gumata de ce royaume. La crainte empêchait la résistance; Gumata dit souvent publiquement, parce qu'il avait connu Bartius : aQyi'W ne se trouve personne qui dise que je ne suis pas Bartius, fils de Cyrus! » Personne ne l'osa, tous se taisaient autour de Gumata, jusqu'à ce que je me sois présenté : ensuite j'adorais Ormuzd. Ormuzd m'accorda sa protection ; c'était le dixième jour du mois de bagayadish; et avec mes fidèles auxiliaires je mettais à mort le mage Gumata, et ses principaux partisans; je le mettais à mort dans la forteresse de Siktha'uwatisch, dans la province de Nisaya en Mé-tlie; je le dépouillais de son royaume, je devenais roi par la grâce d'Ormuzd. C'est Ormuzd qui m'investit du royaume.

a Le roi Darius dit : Ce royaume qui avait été enlevé à ma famille, je le récupérais : je l'ai rétabli sur des bases solides, tel qu'il était dans l'ancien temps ; j'ai prohibé les coutumes que le mage Gumata avait introduites ; je prescrivais dans le royaume et à ses habitants le chant et le culte dont le mage Gumata les avait privés; je réorganisais fortement ce royaume, la Perse, la Médie et les autres provinces; je rétablissais selon l'ancien temps les choses qui avaient été changées : j'ai fait tout cela par la grâce d'Ormuzd; j'ai travaillé jusqu'à ce que j'aie solidement rétabli notre nation comme elle était dans l'ancien temps, et par la grâce d'Ormuzd, pour que le maye Gumata ne put pas la détruire.»

Voilà, selon Darius, l'exposé de la révolution qui s'opéra dans l'Iran à la mort de Gambyse, et qui facilita à Darius l'accès du trône : et cet exposé, par l'authenticité du monument où il est consigné, non moins que par la contemporanéité des événements qu'il retrace, nous semble devoir être préféré, soit aux rapports de la tradition orale conservée parles Grecs, soit aux narrations encore moins anciennes des écrivains orientaux. Néanmoins il serait facile de trouver dans les uns et dans les autres des faits ou des noms en concordance parfaite avec le texte de l'inscription de Bi-Sutoum : ils corroboreraient singulièrement l'autorité de cet inappréciable monument historique.

Il respire la haine des Mèdes et de leurs institutions. Il serait difficile de trouver un plus éclatant témoignage de la mutuelle inimitié politique des Mèdes qui perdaient leur antique prépondérance dans la grande confédération iranienne, et des Persans qui la conquéraient. Le mage usurpateur avait rétabli l'influence médique; le roi Darius, son vainqueur, en effaça attentivement toutes les empreintes, et rétablitles institutions civiles et religieuses des anciens temps : cette idée colore toutes les phrases que l'inscription met dans la bouche du roi.

Les généalogies persanes et les leschts-Sadés font Darius Goustschasp fds de Lhorasp ou Gambyse. Les Grecs nomment son pèreGouslschasp ou Hystaspe, et le désignent comme gouverneur de la Perse pendant le séjour de Gambyse en Egypte. Darius luimême nousdonne des renseignements plus certains sur son origine royale: «Hystaspe, dit-il, fut mon père; Hystaspe était fds d'Arsamès; Arsamès était fils d'Ariaramnès; celui-ci de Teïspès, dont le père fut Achaeménès : c'est pour cela que nous sommes appelés Achœménides (Hak'hamanishiya); notre origine est trèsancienne; très-anciennement notre race donna des rois; huit de mes ancêtres furent roi; je suis le neuvième; depuis très-longtemps nous sommes roi. Je le suis par la grâce d'Ormuzd; c'est lui qui m'adonne là couronne*. »

* hiscriplion de Bi-Sutoum, lignes 1 à 4.

324 LA PKRSE.

L'examen de celle généalogie royale ne serait pas facile aujourd'hui; les listes des livres caiioni(jucs persans, postérieurs au règne de Darius, ne nous éclaireraient pas; Hérodote était mieux instruit; il savait (juc Gouslschasp ou Hystaspe, père de Darius, était fds d'Arsamès et de la famille des Achœménides; il connaissait parfaitement leur généalogie ; il la rapporte dans les mêmes termes que Darius même *, en ajoutant que la famille des Achaeménides était des plus nobles de la Perse; enfin que les rois persans en étaient sortis**, et ces données historiques, d'origine grecque , sont dans un parfait accord avec l'inscription persane de Bi-Sutoum : nouveau témoignage de l'esprit de véracité (jui ne cessa d'animer le père de l'histoire durant ses longs voyages.

Il résulte du rapprochement de l'inscription de Bi-Sutoum, des textes grecs et des listes iraniennes, que celles-ci sont plutôt des tables royales que des généalogies; que Darius, fds d'Hystaspe, était de la même famille , mais non pas de la même lignée que son prédécesseur Cambyse ; que la branche collatérale de Darius était aussi une branche royale, et que c'est par son droit do naissance que Darius s'empara du royaume de Perse, de Médie, et fut fait roi.

On voit aussi, en suivant les listes persanes, que Cambyse eut pour prédécesseurs Kaï-Kosrou (Gyrus), Kaï-Siaveksch , Kaï- Kaous, Kaï-Kobad, fils de Zav, iils de Thamasp, successeur de Minotcher, qui était de la race de Féridoun; l'Astyage, grandpère de Cyrus, répond au Kaï-Kaous des Persans; Cambyse est le septième roi après Minotcher. Au défaut de la descendance de Cyrus, Darius, chef de la branche collatérale, lui succède à la couronne : il a exposé ses droits héréditaires dans l'inscription de Bi-Sutoum.

Les relations grecques et les traditions orientales sont muettes ou incertaines sur les suites de l'avènement de Darius fils d'Hystaspe, et sur les obstacles qu'il rencontra pour fonder

* Hérodote, liv. \", tliap. r.xwi vt ccix. " hicin , liv. Vil, clidi). xi.

son autorité dans l'Iran. Ctésias rapi)ellc sa guejYe contre les Scyllics; les chroniques persanes franchissent cet intervalle de vingt années, et introduisent Zoroaslre, proclamant dans l'Iran une nouvelle philosophie qui fut propagée par la force des armes et l'autorité royale; Hérodote enfin ne rappelle d'abord que quelques améliorations administratives ordonnées par le nouveau roi.

Mais Darius supplée lui-même à ce silence; il a retracé dans l'inscription de Bi-Sutoum le tableau des difficultés qu'il eut à combattre pour asseoir son autorité : toutes les provinces de l'empire s'étaient soulevées; il lui fallut les soumettre par des combats et des victoires.

Ces faits, absolument ignorés jusqu'ici, sont fidèlement énumérés dans le monument de Bi-Sutoum : ils peuvent ainsi être résumés; Darius les a annoncés par ces mots : « Voici ce que je faisais après que je suis devenu roi. » {Ligne i6^ de l'inscription.)

La Susiane s'était mise en révolte, excitée par Atrinès, fils d'Upadarmis, qui s'en disait le roi. La Babylonie et la ville même de Babylone avaient imité cet exemple, poussées par Natilabir, fils d'Ainahy, qui se donnait pour être Nabuchodrossor, fils de Nabonide. Darius envoya un corps d'armée contre la Susiane; Atrinès fut vaincu, fait prisonnier et mis à mort.

Darius marcha lui-même sur Babylone; parvenu sur le Tigre, il y trouva les troupes du prétendu Nabuchodrossor avec ses vaisseaux. Darius disposa son armée, plaça ses éléphants, attira l'ennemi dans une embuscade et le battit. Ensuite il traversa heureusement le Tigre et remporta une victoire signalée le 27 du mois d'atriyat'iya. De là, il se dirigea sur Babylone {Babirusch); parvenu dans le voisinage, à la ville de Zazana, sur l'Euphrate, il rencontra Natilabir, le prétendu Nabuchodrossor, lui livra bataille, culbuta ses troupes dans le fieuve, qui en emporta une grande partie; la victoire de Darius fut complète; cette action se passa le deuxième jour du mois d'anamakaliiya.

Natilabir, avec sa meilleure cavalerie, se réfugia dans Babylone;

326 LA PEHSR.

Darius le poursuivit, s'empara de la ville, du prétendu roi et le fit mettre à mort.

Pendant que Darius ramenait la Rabylonie à l'obéissance, d'autres provinees s'en détaehaient: la révolte était générale dans la Perse, li Susiane, la Médie, l'Assyrie, l'Arménie, la Parthie, la Margianc, la Sattagydie et la Sace.

Un incounu, du nom de Mart'iya, fds de Sisichris, habitant de la ville de Khuganaka, en Perse, souleva la Susiane en se disant être le roi Omanès : sur le premier avis de la marche de Darius contre la Susiane, les habitants mirent à mort le prétendu roi Omanès.

Dans la Mcdie, un IMède du nom de Phraortès s'était donné pour être leur roiK'hshathrita, de la race deCyaxares; les troupes mèdesqui étaient sur les lieux s'étaient déclarées pour lui; mais les Persans et les Mèdes, sous les ordres de Darius, lui restaient fidèles. Il envoya un corps de troupes commandées par le Persan Hydarnès, en leur disant : « Salut; combattez dans la Médie tout ce qui ne m'est pas soumis. » Hydarnès se mit en marche, et parvenu près de la ville de Ma , dans la Médie, il aborda l'armée ennemie, qui ne put supporter son attaque et fut mise en déroute; l'action se passa le 6 du mois d'anamakahiya. L'armée de Darius s'établit à Kapada, canton de la Médie, jusqu'à l'arrivée du roi.

Darius envoya ensuite en Arménie l'Arménien Dadarsès, un de ses officiers, avec l'ordre de réduire les rebelles. A l'arrivée de Dadarsès, les Arméniens se rangèrent en bataille, et ils furent défaits : cela se passa le 6 du mois de thurawarahiya; mais ils revinrent à la charge ; un nouveau combat eut lieu le 1 8 du même mois, près du château dcTigris en Arménie. Cette nouvelle détaitc n'empêcha pasles rebelles de se présenterpour un troisiènte combat ; il fut livré près du lieu nommé le château d'Arménie, et le résultat fut une troisième victoire de Dadarsès, commandant pour Darius, le neuvième jour du mois de thaigarchish.

Sur ces entrefaites, Dadarsès se sépara de Darius; arrivé en Médie, le roi envoya Vomisès, Persan , en Arménie pour faire la guerre aux rebelles. La première rencontre eut lieu dans un

LA l'EUSE. 327

canton de l'Assyrie, le 15 du mois d'anamakahiyn. Quoique vaincus, les rebelles livrèrent un nouveau combat à A'utiyara, canton de l'Arménie, dans les premiers jours du mois de thurawaharaya. La guerre durait alors depuis plus d'une année ; et Darius, se rapprochant des provinces où elle avait lieu, se rendit deBabylone dans la Médie. En y arrivant, il apprit que Phraortès, le prétendu roi de Médie, s'avançait avec son armée vers Ghudrusie, ville mède, pour lui livrer bataille; elle eut lieu; les troupes de Phaortès furent mises en déroute le 26 du mois de.... Ensuite Phraortès, avec sa cavalerie qui ne l'avait pas quitté, marcha sur Rhagès, canton de l'Arménie. Darius le fit poursuivre par ses troupes qui le firent prisonnier. Il fut conduit devant le roi qui lui fit couper le nez, les lèvres et les oreilles, et le fit, après l'avoir chargé de fers, exposer publiquement aux portes de son palais. Ensuite il le fit mettre en croix à Ecbatane; le roi enferma aussi dans les prisons d'Ecbatane les principaux partisans du rebelle.

Un homme nommé Chitratak'hma. (Sitratachmès), Sagastien, se révolta contre le roi et, se disant aussi delà race de Cyaxares , se prétendait roi de la Sagastie *. Darius réunit des troupes persanes et mèdes, en donna le commandement à K'hamaspada, général mède, et leur dit : « Allez, détruisez tout ce qui m'est contraire. * Et Sitratachmès fut vaincu, pris, amené au roi, qui lui fit couper le nez et les oreilles, l'exposa publiquement aux portes de son palais, et le fit mettre en croix à Arbèle.

Des événements semblables se passèrent aussi dans la Parthie, dans l'Hyrcanie; à ce sujet, Darius rappelle, dans l'inscription persane, le nom de son père Vashtaspa (Hystospa) ; mais une mutilation du monument nous prive de précieux renseignements sur ce point. Néanmoins on est autorisé à croire que le père du roi vivait encore et qu'il le seconda dans ses efforts pour la soumission des provinces révoltées. La suite du texte de l'inscription lève tous les doutes à ce sujet. On y lit en effet que Darius envoya de

* Cette province est aussi nommée par Hérodote, iiv. 111, chap. xcii.

Rhagèsà son père Hystaspc des troupes persanes; Hystaspe, les ayant reçues, se mit à leur tête, livra une bataille aux rebelles près de la ville de Patigapana, dans la Partbie, et les défit le premier jour du mois de garmapadaya.

Après ecs «uccès dans la Parthie, Darius eut à soumettre la Margiane, province de l'Iran, où Phraortès avait été établi cbef des rebelles. Darius y envoya Dadarsès, satrape de la Bactriane ; et Phraortès fut vaincu le 23 du mois d'atriatigabiya.

La Perse même suivit ces exemples de rébellion. Wahyazdata (Veisdatès) en avait arboré l'étendard dans la ville de Tarwa (Tarba), située dans le canton de Yutiyas (lotia), en Perse; il se faisait passer pour Bartius, le fils de Cyrus; des troupes persanes même désertèrent le service du roi et se réunirent au rebelle , proclamant Veisdatès roi de la Perse. Darius réunit les troupes persanes et mèdes qu'il avait sous ses ordres, en donna le commandement au Persan Artabardès; d'autres forces persanes, d'après les ordres du roi, s'avançaient vers la Médie. Artabardès entra dans la Perse , et rencontra l'ennemi en bon ordre près de la ville persane nommée Rak'ba ; l'ennemi fut défait dans ce premier combat, le 12 du mois de thurawaharahiya. Le chef ennemi s'enfuit avec sa cavalerie vers Pishiyanwadam (Pissiachadiam), où il se prépara à un nouveau combat; ce combat fut livré près du mont Parga, le 6 du mois de garmapadaya : Veisdatès et ses principaux partisans furent pris, et tous furent mis en croix à Uwadidaya (Chadidia), ville de la Perse.

Ce même Veisdatès avait envoyé un corps de troupes contre l'Arachosie dont Viwana (Viban) était le satrape. Celui-ci attaqua ce« rebelles près du château de Kapishkanisb (Capiscania), et les mit en déroute, le 13 du mois d'anamakabiya. Une nouvelle rencontre eut lieu dans la contrée de Gadhuthawa (Gadytia), le 7 du mois de vicanis (viyak'hnaya). Le clicl' (jui cominaiidait les rebelles s'enfuit avec sa cavalerie vers Arsada, château de l'Arachosie; le satrape Viban l'atteignit, le mit à mort, ainsi que les hommes de sa suite.

Pendant que Darius rétablissait ses affaires dans la Médie, Ba-

bylonc se révoltai t pour la seconde fois. Un Arménien, nommé Arak'lia, fils de Nantitaya (Nanditus), se donnait pour être Nabuchodrossor, fils de Nabonide, et occupait le canton de Dhubaanâ, dans la Babylonie ; toute la province se déclarait pour lui; il occupait Babylone et s'en déclarait le roi. Darius dirigea des troupes sur cette ville, sous les ordres du Mède Vidafra (Hydafrès), qui reprit Babylone le 2 du mois de ; le rebelle y périt !

L'inappréciable document historique dont nous donnons ici l'extrait, en résume le contenu dans ces termes :

« Ainsi tout s'accomplit heureusement, dit Darius, et par la grâce d'Ormuzd : j'ai soumis par dix-neuf combats les provinces

révoltées; j'ai fait neuf rois prisonniers Ce que contient cette

description est la vérité même... Voilà ce que j'ai fait par la grâce d'Ormuzd. »

Reconnaissant envers les conjurés qui partagèrent avec lui les périls de l'entreprise contre le mage couronné, Darius les associe dans ce monument à sa gloire en les nommant avec lui. « Le roi Darius dit : Voici ceux qui seuls furent mes compagnons lorsque je mis à mort le mage Gomatas , qui se faisait appeler Bartius,

fils de Cyrus : Vidrafrana (Itapherne), fils de Hys..., Perse;

Gobryas, fils de Mardonius, Perse... » Des mutilations ont détruit les noms de quatre autres conjurés. Si ces mutilations ne sont pas l'effet du hasard, ne peut-on pas supposer dans ceux qui s'en rendirent coupables un esprit de vengeance que le patriotisme mède put inspirer contre les sept conjurés persans?

Tels sont les renseignements jusqu'ici inédits dans les historiens européens de la Perse, que le monument de Bi-Sutoum (complètement décrit plus haut), nous révèle sur les premières années du règne de Darius et sur les oppositions armées qu'il rencontra pour l'affermissement de son autorité : ses victoires assurèrent aux Persans la domination de l'Asie pendant de longues années.

Ajoutons qu'après les monuments égyptiens, si féconds en faits historiques, on n'en connaît point déplus important, pour l'histoire des anciens peuples, que ce tableau sculpté sur le rocher

LA rti\sK a

de Bi-Siiloiim , et non-seulement pour les faits en eux-mêmes qui enricliisî^cnt les annales antiques de la Perse de tant de notions oubliées, mais aussi pour l'autorité nouvelle qu'il iuiprimeaux écrits de l'immortel historien grec Hérodote. Les inscriptions de Bi-Sutoum démontrent qu'on doit préférer les récits historiques d'Hérodote aux traditions recueillies par les Orientaux à partir du règne de Cyrus, le fondateur du premier empire des Persans, échappant entin à la domination des Mèdes. Hérodote et l'inscription nomment Gyaxares parmi les anciens rois des Mèdes; Itapherne, Otane, Gobryas et Mégabyse parmi les conjurés associés à Darius. Rien, enfin, ne peut plus évidemment prouver l'exactitude complète d'Hérodote dans sa relation de l'histoire de la Perse depuis les Achgeménides, et la véracité des documents qu'il consulta , que ces paroles qu'il rapporte de Xerxès : « Eh ! serais-je vraiment le fils des Darius, des Hystaspe, des Arsame, des Ariaramne, des Teïpse, des Achismène, si je ne me vengeais des Athéniens *? » Et cette généalogie à sept degrés est nominativement celle même que Darius se donne dans l'inscription de Bi-Suloum !

Au contraire , les traditions religieuses persanes ne rappellent des actions de Darius, tils d'Hystaspe, quelles nomment Goustschasp, que ses démêlés avec Zoroastre, son opposition d'abord aux nouvelles doctrines, la protection immodérée que le roi leur accorda ensuite, et les guerres où il s'engagea pour leur succès.

Enfin, paisible possesseur de la domination sur l'Asie occidentale et allié avec les peuples (jui n'étaient point rangés sous son sceptre, Darius P chercha dans la politique les moyens d'affermir le trône qu'il avait conquis par une conspiration et par le succès de ses armes. Fidèle observateur des coutumes locales qui pouvaient amener vers lui l'opinion publique, il s'allia aux plus puissantes familles de la Perse; il épousa d'abord Atossa, fille aînée de Cyrus, et déjà veuve de Cambyse et du mage usurpateur; ces trois i-ois dentelle fut la femme savaient que les filles des rois de Perse

' Liv. VU, chap. xi.

héritaient de la couronne ; ils légitimèrent par cette union leurs droits ou leur usurpation. Et comme pour réunir en lui toutes les légitimités possibles ou éventuelles, Darius \" épousa aussi une seconde fille de Cyrus, encore jeune; et la fille du fils de Cyrus, Smerdis selon les Grecs, Bast'iya selon l'inscription, qui fut tué par Cambyse; plus, la veuve du mage, fille d'Otane, qui avait découvert l'amputation des oreilles. Par ces quatre alliances réfléchies et intéressées, Darius réunissait en lui seul l'hérédité royale à tous les degrés.

Hérodote nous a conservé de très-précieux documents sur le règne de Darius I". Cet historien connut par lui-même la plus grande partie des provinces de son vaste empire; il retrouvait partout ses institutions et ses lois; elles furent mieux connues d'Hérodote que des écrivains orientaux. La véracité, l'instruction et le plus rare esprit d'observation qui distinguèrent cet illustre philosophe voyageur lui permirent de bien voir, et rien ne put mieux l'y préparer que l'étude des peuples si divers qu'il visita dans leurs propres foyers.

Hérodote s'éloignait parfois des plus sérieuses observations pour recueillir quelques faits secondaires ou singuliers : les Grecs étaient doués de trop d'esprit et de vivacité intellectuelle, pour ne pas en accueillir le récit avec curiosité, et ils purent, réunis aux jeux solennels d'Olympie, se rire volontiers et unanimement du grand roi, lorsque Hérodote leur dit qu'un des premiers soins de Darius , assis sur le trône, fut d'ériger une statue équestre, accompagnée de cette inscription : « Darius fils d'Hystaspe, grâce au talent de son cheval (son nom) , et à celui de son écuyer Ocbarès, est parvenu au trône de Perse. »

11 fut plus sensé quand il divisa son vaste empire en vingt gouvernements; il nomma pour chacun un gouverneur et fixa la nature et la quantité d'impôts de chaque province. En parlant des revenus du royaume, nous avons déjà indiqué en quoi consistaient ces imjjôts sur les [irovinces, et leur produit approximatif. Les unes les payaient en or, d'autres en argent, d'autres enfin en nature : ce perfectionnement fiscal était une

grande nouveauté; durant les règnes de Cyrns et de Cambyse, les peuples ne payaient cpie des dons volontaires; ils dirent alors que Cyrus avait été un père, Cambyse un maître, et (jue Darius était un banquier. Les Giliciens fournissaient trois cent soixante chevaux blancs; la pèche du lac Mœris, en Egypte, appartenait au roi ; l'Egypte donnait en outre la quantité de blé nécessaire à la nourriture de cent vingt mille liommes campes aux environs de 3Iemphis; l'Assyrie fournissait cinq cents eunu(}ues; l'Inde payait en poudre d'or : et tout cela était, indépendamment des contributions en or ou en argent, évalué à quatre-vingt-dix millions de francs environ : dans cette évaluation, il ne faut pas oublier qu'elle était un produit net pour le trésor personnel du roi , les provinces devant pourvoir d'ailleurs aux dépenses de tous les services publics. Les Persans natifs y ajoutaient leur don volontaire; les Éthiopiens envoyaient tous les trois ans deux boisseaux d'or pur, deux cents troncs de bois d'ébène, vingt défenses d'éléphants et cinq jeunes Éthiopiens. Les Caucasiens fournissaient tous les cinq ans cent jeunes garçons et cent jeunes filles : les Arabes alliés du roi lui faisaient présent chaque iinnée de mille talents d'encens. C'est encore à la suite de ces détails administratifs, si éminemment historiques, qu'Hérodote a placé, comme pour mettre dans sa narration quelque agréable variété, l'aventure d'Itapherne, l'un des conjurés de Darius. Usant du privilège réservé à tous les six, lors de l'avènement de Darius, d'entrer à toute heure dans son palais lorsqu'il n'était pas alors seul avec une de ses femmes, Itapherne s'y présenta; les gardes ne le laissèrent point passer, il leur coupa les oreilles et les attacha à leur cou. Les gardes se présentèrent au roi dans cet état; Itapherne, ses enfants et toute sa famille furent mis aux fers et condamnés au dernier supplice. La lenimc d'Itaphcrne assiégea de ses cris les portes du palais : le roi lui accorda la vie de celui de ses parents (pj'elle désignerait. Elle choisit son frère, et dit pour motif de ce choix : « Ayant perdu mon père et ma mère , je n'aurai plus de frère si celui-ci perd la vie; en me remariant, j'aurai un autre mari, peut-être d'autres enfants. » Ceux qu'elle avait furent mis à mort,

à l'exception de son tils aîné, qui fut épargné par l'ordre de Darius.

D'autres aventures sont racontées par Hérodote dans lesquelles figurent, au premier rang, le médecin Démocèdes deCrotone qui guérit Darius d'une entorse par l'application combinée d'émollients et de toniques; Atossa, la fille de Gyrus qui avait épousé successivement Cambyse, le mage et Darius ; enfin il nous parle des exilés de Samos. Darius résolut alors l'occupation de cette île : ce n'était qu'une résolution préliminaire à la guerre contre les Grecs.

C'est vers ce temps qu'Hérodote place la révolte et la prise de Babylone dont l'inscription de Bi-Sutoum a conservé les principales circonstances. Hérodote ajoute, ce que l'inscription ne rappelle pas, que Darius fit mettre en croix trois mille Babyloniens, qu'il envoya dans cette ville cinquante mille femmes, tirées de diverses provinces, pour remplacer celles que les habitants de Babylone avaient fait mettre à mort comme leur étant à charge pendant le siège qu'ils allaient soutenir. Zopyre, qui avait trahi son pays et livré Babylone, fut nommé gouverneur et presque exempté de tout tribut envers son suzerain.

Vers cette même époque, et dans la deuxième année du règne de Darius, les juifs de Jérusalem, qui relevaient le temple du Dieu d'Israël sous la protection de l'édit que Cyrus leur avait accordé, furent molestés par les nouveaux satrapes; Darius protégea efficacement les Juifs; c'est du moins sous le règne de Darius 1" qu'on fixe généralement l'époque de ces événements, mais sans égard, ce nous semble, au récit d'Esdras, qui nomme Artaxercès le roi de Perse, celui qui suspendit l'effet de la permission donnée par Cyrus, et qui le place entre Cyrus et le Darius qui confirma, eu faveur des Juifs, l'ancien édit de Cyrus.

Assis enfin paisiblement sur son trône, Darius voulut, à l'imitation des rois ses ancêtres, étendre ses possessions, quoiqu'elles comprissent et la haute Asie et l'Asie Mineure. Il voulut aussi venger d'anciens affronts, l'invasion des Scythes dans la iMcdie, et il déclara la guerre à celte nation nomade et guerrière. Il fit

de liraiids préparatifs, leva des Iroupes de terre, équipa une flotte et jeta un pont sur le Bospliore de Thrace.

Le roi partit de Suze après avoir réuni une armée de sept cent mille hommes et une flotte de deux cents vaisseaux. Il se dirigea, en traversant plusieurs provinces, vers le Bosphore de Thrace, canal qui met en conununication le Pont-Fluxiii et la Propontide (la mer Noire et la mer de Marmara). Il traversa le Bosphore sur le pont de bateaux qu'il y avait fait construire , et côtoyant la mer Noire à sa droite, parvint sur l'Ister (le Danube), se porta avec son armée sur la rive opposée , et envahit le territoire des peuples qui y faisaient leur demeure.

Les chefs ou rois de ces peuples se réunirent et refusèrent aux Scythes un secours immédiat : ceux-ci, dépourvus des forces nécessaires pour attaquer l'ennemi de front, résolurent de l'attirer dans leurs déserts en se tenant toujours à une journée de distance à mesure qu'il s'avancerait, et détruisant en même temps toutes les productions utiles. Parvenus sur le Tanaïs, les Persans le franchirent, pénétrèrent chez les Budins, brûlèrent leur ville deboi^, entièrement déserte , et, continuant de poursuivre les Scythes, se trouvèrent arrêtés sur les bords d'un désert ^de sept journées de marche , qui les séparait des Thyssagètes*. Darius s'arrêta sur les bords du Volga : l'ennemi , rebroussant chemin vers l'Occident, y ramena aussi les Persans sans se laisser entamer, Dans les rencontres de cavalerie, celle des Scythes avait constamment l'avantage; c'était le contraire pour l'infanterie. Dans les combats de cavalerie il arrivait parfois un singulier accident : les chevaux scythes s'effrayaient et portaient le désordre dans leurs rangs dès qu'ils apercevaient un àne ou qu'ils l'entendaient braire : les ânes et les mulets étaient incoimus aux Scythes.

Ces peuplades incultes, sans villes et presque sans police, épuisaient habilement les ressources et les forces de l'armée des Persans : ils l'amusaient même en lui livrant à dessein quelques convois de bestiaux. Mais lorsqu'ils la jugèrent dans l'embarras de ses propres succès, les rois scythes alliés envoyèrent à Darius, à titre de présents, un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. Ce

LA PERSE. 33o

présent était plutôt un symbole qu'une offrande utile : Darius l'expliqua comme un projet de soumission, et Gobrias, avec toute raison, comme une menace. La retraite fut décidée; le pont sur rister était gardé par les Ioniens; les Scylbes les sollicitèrent en vain, au nom de la délivrance de l'Ionie entière, de le détruire; Miltiade l'Athénien secondait cet avis; Histiée, tyran de Milet, fut d'un sentiment contraire. Les Scythes cherchèrent sans succès l'armée des Persans qui se retirait; elle parvint après mille cruelles épreuves sur la rive gauche du fleuve; une portion du pont, de la portée d'une flèche, avait été rompue : Darius chargea un Égyptien remarquable par la force de sa voix, d'appeler Histiée sur le bord du fleuve; il fut entendu, le pont fut rétabli et l'armée de Perse échappa à l'ennemi.

Cette action donna aux Scythes une opinion singulière des Ioniens: comme peuple libre ils étaient, disaient-ils, les plus vicieux et les plus lâches des hommes; comme esclaves, ils étaient les plus attachés à leurs maîtres.

Darius traversa de nouveau la Thrace, repassa en Asie avec ses vaisseaux, laissant en Europe quatre-vingt mille hommes sous les ordres du Persan Mégabaze qu'il honorait par-dessus tous les autres généraux. Parvenu à Sardes, le roi se souvint du service qu'Histiée de Milet lui avait rendu en conservant le pont sur l'Ister; il lui donna, dans la Thrace, le territoire de Myrcine qu'il ajouta à celui de Milet où il commandait.

Mégabaze désapprouva cette résolution du roi ; la fidélité d'Histiée étant soupçonnée, il fut appelé et retenu à Suse. Aristagoras, son cousin, souleva l'Ionie, chercha des alliés dans la Grèce, et attaqua inopinément la ville de Sardes, capitale de la Lydie. Artapherne, frère de Darius, conserva la citadelle où il commandait.

Darius ne supporta point cette insulte. Artapherne soumit plusieurs villes de l'Ionie et de l'Éolide. Histiée, repoussé par les Persans et par les Milésiens qu'il avait également trahis, fut réduit au métier de pirate, poursuivant sur mer les vaisseaux des Persans. La ligue ionienne manqua d'accord, l'esprit d'iudépen-

336 LA PEnSE.

dance civile sur terre souflla l'insubordination sur La (lotte rangée en bataille devant les Persans; elle fut défaite; la ville de.Milet fut attaquée et prise, ses habitants furent récfuits en esclavage; toute l'Ionii^ fut de nouveau soumise aux Persans.

Ces événements, la turbulence naturelle aux peuples qui les avaient suscités, décidèrent Darius à la conquête de la Grèce entière. Mardonius, son gendre, fut chargé de cette expédition difficile, et afin de s'assurer du concours de toutes les cités de l'Ionie, il rétablit dans toutes le gouvernement populaire. IMardonius traversa l'Hellespont, et se dirigea par la Thraçe vers Érétrie et Athènes, combinant à la fois la marche de la flotte et de l'armée. Une tempête survenue au moment où la flotte doublait le mont Athos, fit périr trois cents vaisseaux et vingt mille hommes ! L'armée ne fut pas plus heureuse dans la Macédoine; quelques succès lui coûtèrent fort cher; Mardonius la ramena en Asie ; cela se passait en l'année 490 avant Jésus-Christ.

Le grand roi fut irrité de ces malheurs. Il envoya à Sparte et à Athènes pour demander le feu et l'eau, c'est-à-dire leur soumission. A Sparte on jeta ses envoyés dans un puits où ils devaient trouver en abondance ce que le roi demandait; les Athéniens précipitèrent les autres agents du roi dans le Barathrum, qui était la fosse réservée aux criminels.

Darius prépara une seconde etplus formidable expédition contre la Grèce. Deux cent mille soldats et six cents vaisseaux furent mis en mouvement! Naxos fut enlevée, Délosfut épargnée comme étant la patrie d'Apollon et de Diane. Érétrie, après une faible défense, fut livrée par deux de ses plus notables citoyens : ils se nommaient Euj)horbc et Philagrus : la ville fut saccagée et brûlée, afin de venger l'incendie de Sardes. La flotte parut devant Marathon; les Persans débarquèrent l'infanterie et la cavalerie : Athènes et Platée s'avancèrent devant eux au nombre de dix mille. Datis, général des Persans, avait sous ses ordres cent mille hommes d'infanterie et dix mille cavaliers.

Athènes avait demandé du secours à Lacédémonc; il fallait sauver la Grèce entière de l'esclavage; mais les vertueux Spar

liâtes avaient aussi des préjugés dont ils faisaient des vertus: une loi leur défendait de se mettre en marche avant la pleine lune (elle avait lieu vers le 20 du mois et l'on n'était encore qu'au neuvième jour). Dix généraux commandaient l'armée athénienne, et chacun à son tour en était le chef suprême pendant une journée : le jour de Mdtiade arriva, et quand les deux mille Lacédémoniens se présentèrent , après la pleine lune, pour la défense commune, ils trouvèrent le champ de bataille de Marathon couvert de six mille barbares morts, et le reste était en fuite : la bataille avait été livrée la veille, et Miltiade, sans Sparte, avait sauvé la Grèce de la servitude I

A la nouvelle de ces désastres, la colère de Darius ne connut plus de bornes. L'insurrection de l'Egypte, toujours impatiente du joug persan, vint ajouter à ses embarras. La dissention au sujet du commandement se mit entre ses propres fds. Artabarzane était l'aîné de ceux de la première femme que Darius avait épousée avant d'être roi; Xerxès était le premier des fds d'Atossa, fds de Cyrus, et né depuis l'avènement de Darius au trône. Xerxès fut préféré: de nouvelles guerres se préparaient. Pendant trois années entières, d'immenses approvisionnements militaires* furent réunis dans toutes les provinces : l'armée devait d'abord marcher contre l'Egypte , Darius voulait la commander en personne, et de là aller châtier et soumettre la Grèce : il mourut sur ces entrefaites, après un règne de trente-six années. Xerxès, d'après son choix, fut son successeur.

Pendant un si long règne, Darius ne se borna point aux entreprises que nous venons de rappeler. Le gouverneur d'Egypte, Aryandès, reçut l'ordre d'attaquer la Cyrcnaïque; la ville de Barcé fut prise par trahison; les vainqueurs mirent en croix un grand nombre des principaux habitants et emmenèrent le reste en esclavage : Darius les relégua dans un des villages de la Bactriane.

Ce même Aryandès, gouverneur de l'Egypte, ayant fait frapper (les monnaies à son nom, fut mis à mort par l'ordre du roi.

Curieux de connaître les pays situés à l'orient de l'Iran , Darius

avait encouragé les rcclicrches des voyageurs, et parmi eux on cite un des plus anciens et des plus célèbres, Scylax de Coryandc, ville de la Carie. On dit que sur les relations de cet explorateur, Darius pénétra dans l'Inde, et que ses flottes en fréquentèrent Ic.^ mers. C'est Hérodote qui nous a conservé, par occasion , ce vague souvenir, qu'il ne rappelle point dans son long récit de la vie de Darius.

Le grave historien se tait également sur les preuves multipliées de modération et de tolérance que Darius aurait données envers les Égyptiens, en frappant d'une réprobation publique les méfaits impolitiques de Cambyse dont il avait été témoin, en s'entretenant fréquenmient avec les prêtres, en s'enquérant de leurs dogmes religieux et des faits de l'histoire ; il loua en termes élevés la mémoire des Pharaons illustres, et ia douceur de leur gouvernement. Diodore de Sicile a conservé ces traditions honorables pour la mémoire de Darius*. Il est certain que ce roi lit réparer ou soigneusement entretenir la route commerciale de Gosseïr à la mer Rouge; son nom royal se trouve dans une inscription ofllcielle avec la date de la trente-sixième année de son règne. Strabon assure aussi que Darius P' fit reprendre les travaux du canal creusé du Nil à la mer Rouge : mais il y renonça par la crainte de submerger la Basse-Egypte , la mer Rouge étant plus élevée que les côtes de la Méditerranée. Il existe dans les musées d'Europe cinq contrats égyptiens, sur papyrus, datés des années cinquième, quinzième, seizième, trente et unième et trentecinquième du règne de Darius P : son nom figure sur Tentablement des colonnes du grand temple de l'oasis d'El-Khardjeh, réparé durant le règne de Darius, qui est qualilié, dans son titre royal, de : « dieu bienfaisant, seigneur du monde, chéri d'Ammon-Ra, seigneur de la région de Hèb-Osch, fils du soleil, Darius toujours vivant. » Sur un autre temple de roa.sisd'Ammon, Darius est re|)résenté faisant à des divinités ('gypticnnes l'offrande du feu, adoré chez les Pcr.!;ans : Darius avait servi, bien jeune en-

' Liv. l^f, II* partie, tliap. xcv,

core, dnns l'armée de Cambyse, combattant i)Oiir la conqucte de l'Egypte.

A Babylone, ville rangée alors sous la domination de ce monarque, les prêtres chaldéens avaient continué leurs immortels travaux scientifiques. Ptolémée a conservé le texte de deux observations astronomiques laites pendant le règne de Darius I". Celle de l'éclipsé de lune du 19 au 20 novembre de l'an 502 avant l'ère chrétienne, et l'autre éclipse du même astre du 25 au 26 avril de l'an 491 , la première année étant comptée comme la vingtième année du règne de Darius et l'autre la trente et unième*: les dates de ce règne se trouvant ainsi rattachées, pour la plus grande certitude de l'histoire, à des phénomènes célestes d'une époque certaine.

Les traditions persanes attribuent aussi à Uschtasp (Darius fils d'Hystaspe) beaucoup d'autres actions mémorables. La plus remarquable serait la grande guerre qu'il entreprit et soutint contre les ïouraniens pour les convertir à la religion de Zoroastre. Cette tradition est fondée sur une autre, non moins incertaine, d'après laquelle ce serait sous le règne de ce Uschtasp , que le philosophe iranien aurait proposé sa doctrine : nous avons déjà fait connaître les doutes qui subsistent à ce sujet, et l'opinion des plus récents et des meilleurs critiques, d'après laquelle l'existence de Zoroastre aurait précédé de plusieurs siècles le règne de Darius Hystaspe.

Ce serait vers la fin de ce règne , d'après ces mômes traditions persanes, que Darius aurait entrepris cette guerre de propagande religieuse : il avait un fds digne de son rang, nommé Vispemiaran (ou Sependiaret Isfendiar), et un ministre du premier mérite, Djamaspô. Le successeur des Afraziab, Ardjasp, ne se rendit pas aux ordres de Uschtasp, et la campagne s'ouvrit; les victoires de Sepcndiar lurent éclatantes; mais par jalousie le père le fil renfermer dans une forteresse. Cependant la fortune des armes changea; les ïouraniens envahirent son territoire; la ville de Balkli fut mise à

* Ptoli'>mde, d'après Hipparquc, Alinagcste, liv. lil, cliap. viii.

feu, le clier de la nouvelle secte y perdit la vie, le chef touraiiien lui fit trancher la tête! Tant de niallicurs firent rappeler Se|)endiar à la tête des armées iraniennes; il y périt dans un combat malheureux. Le poëte historien Ferdoucy, chanle dans cette attendrissante ballade persane la mort du jeime héros :

« C'est le temps de vider une coupe pleine d'un vin délicieux, maintenant que le zéphyr nous apporte le parfum des montagnes; les bosquets se couronnent de fleurs, les collines brillent de l'éclat des tulipes et de l'émail des hyacinthes; le rossignol joyeux gazouille dans le bocage, et la rose s'épanouit à ses accents.

« Ses chants se feront-ils entendre encore au milieu de la nuit, ]ors(pie le calice de la rose sera couvert d'une douce humidité? Non!:., je vois s'avancer un sombre nuage, précurseur des vents et des tempêtes... Je ne sais pourquoi ie rossignol i)ousse les cris plaintifs de sa trislesseî... Ce n'est point ainsi qu'il s'exprime, lors(pic, placé sur un bouquet de Heurs, il chante l'objet de sa tendresse!.,. Qui sait ce que dit le rossignol?...

« Attends le retour de l'aurore... tu comprendras alors ses clKMits héro'iques!... Il pleure Isfendiar I... Isfcndiar enlevé à la gloire dès sa tendre jeunesse!... il te retrace cette antique histoire que nos aïeux avaient coutume de raconter à nos pères. »

Le jeune héros laissa un iils nommé Bahman , qui devint l'objet de la tardive affection de Uschtasp, son grand-père; il grandit au milieu des hommes illustres, dont le roi avait orné sa cour, encourageant la culture des sciences et des lettres, honorant particulièrement son ministre Djamaspô pour ses connaissances profondes dans l'astronomie, la conjonction des planètes et l'influence des astres; et le digne élève de tant d'hommes distingués, fut un roi sage et bon; il occupa le trône de la Perse sous le nom d'Ardeschir-Dïraz-Dest, que les Grecs appelèrent Artaxercès, surnommé Longue-Main.

Selon Ctésias et tous les écrivains grecs , Xerxès fut le successeur de son p'}re , Darius V. Ctésias rapporte aussi que Darius se fit faire un tombeau sur le mont à deux cimes. Lorsqu'on l'eut achevé, le roi eut le d(''sir de le voir, mais il en fut dissuadé par

LA PERSK. 341

ses devins, par son père et par sa mère : mais ceux-ci, non moins curieux, voulurent visiter ce tombeau, et il leur en coûta la vie. Les prêtres qui hissaient sur la montagne le père et la mère de Darius, ayant aperçu des serpents, abandonnèrent les cordages; le prince etla princesse furent tués dans leur chute. Mais Darius fit couper la tète aux (juarantc prêtres qui s'étaient chargés de hisser son père et sa mère sur la montagne.

Ce (ombeau de Darius existe encore, et sa situation explique parfaitement la narration de Ctésias : pour celte fois du moins sa véracité éclate par d'imposants témoignages. Ils sont non moins favorables à Diodore de Sicile, qui rapporte qu'à l'orient de la citadelle de Persépolis, à quatre plèthres de distance environ, on voit une colline nommée le Mont-Royal, où se trouvent les tombeaux des rois de Perse. Ce mont n'est autre chose qu'un rocher où l'on a creusé intérieurement plusieurs chambres^ dans lesquelles les monuments funéraires des rois étaient rangés. Aucune porte faite de main d'homme n'y donnait accès; les cercueils étaient descendus dans les chambres sépulcrales au moyen d'une machine très-ingénieuse*.

Naskhi-Roustan , près de Persépolis, est ce Mont-Royal de Diodore de Sicile et de Ctésias. Chardin, Ker-Porter et nos habiles artistes français Flandin et Coste, l'ont visité et décrit. Des ruines des anciens temples de Persépolis , dont la plate-forme soutenue par des murs crénelés formait la citadelle, on aperçoit la montagne de Naskhi-Roustan. D'après la vue perspective donnée par Chardin **, Ctésias aurait eu raison de le nommer le mont à deux cimes. C'est par l'escarpement de ce rocher, à une assez grande élévation perpendiculaire et inaccessible, que sont creuses dans le flanc de la montagne les tombeaux des anciens rois persans : ils sont au nombre de quatre , à peu près sur la même ligne , tous du même style et ornés des mêmes symboles. Un bas-relief religieux, l'adoration du feu par un roi, est pose

' Diodore de Sicile, liv. XVil, cliap. lxxi. ♦• Toino \\% pi. 52.

sur un porliiiuc ; ce bas-reliof indique, sinon l'cnlrée vcrifal)le, du moins l'cxislcnce du tombeau. Une belle planche (n° 172) de M-M. Flandin et Coste en fait connaître l'ensemble ; nous avons décrit plus haut ces monuments. Le tombeau placé à la gauche du lecteur, le plus considérable et le plus orné de tous, paraît être celui de Dariua I". Les bas-reliefs n'indi(|uent qu'une fausse entrée; elle est vraisemblablement cachée dans ce mont inaccessible et dont l'abord difficile coûta la vie au père et à la mère du roi qui l'avait fait préparer de son vivant : double imitation des coutumes de l'Egypte, dont les rois vivants faisaient aussi creuser leur tombeau dans la montagne de Thèbes et en rendaient quelquefois l'entrée inabordable : on ne trouve en effet, dans la Perse, d'imitalions des usages égyptiens qu'après l'invasion de Cambyse, et l'on ne peut y indiquer ni le tombeau de Cyrus ni celui des anciens rois ses prédécesseurs. Les Mèdes n'avaient point envabi l'Egypte, ils ne connaissaient que les Assyriens et les Arabes. Le nom hiéroglyphique de Xerxès se lit aussi sur un beau vase d'albâtre égyptien.

Page 1