REGNE DE XERXES F
Une inextinguible ardeur de conquêtes et de vengeance impriina un mouvement extraordinaire aux premières années du règne de Xerxès, succédant (l'an 486 avant J.-G. ) aux projets et aux sentiments de son père Darius 1". La population tout entière s'émut dans la vaste région qui, bornée de l'est à l'ouest j)ar l'Indus et la Méditerranée, formait le vaste empire persan agrandi par Darius. Xerxès groupa toutes ces forces pour une seule entreprise; la Grèce, qui égalait à peine en étendue une seule des provinces du colossal empire, en fut l'unique but : c'est contre elle que le grand roi dirigera tant d'années (pii auraient suffi pour coïKjuérir la terre entière, et cependant elle éciioïKMa (levant le génie delà Grèce, qui était en même tem|»s celui des arts et de la liberté. La victoire de Marathon, l'iiéroique combat des Thermopyles, avaient préparé les triompbesde Salamine et de Platée : rinlelligence élabo-
mit ainsi successivement ses immortelles conquctes sur la matière brutalement ajustée pour la tenir esclave.
Xerxès, poussé par les devins et les transfuges de la Grèce, par les ambitieux à sa suite ou par les insensés de sa famille et de sa cour; privé de l'avis de ses plus fidèles conseillers, et raffermi dans ses projets par de vains songes et de folles visions, ordonna les préparatifs de la guerre contre les Grecs ; et après avoir ramené dans le devoir les Égyptiens insubordonnés à ce joug d'une autre loi et d'une autre religion, il employa quatre années entières à réunir des moyens militaires d'une étendue dont l'histoire ne présente aucun autre exemple.
Xerxès se proposait, ainsi qu'il le déclara dans son conseil, de conduire cette armée dans la Grèce , afin de punir les Athéniens du mal qu'ils avaient fait aux Persans et à son père Darius. « Alors, disait-il , maître de ce pays, le soleil n'éclairera plus de contrée qui ne soit une frontière de la Perse, et j'aurai fait de toute la terre un seul empire. » Pour composer l'armée destinée à cette grande conquête, dit Hérodote, Xerxès fouilla tous les recoins du continent. Quatre années entières furent employées à la réunion de l'armée et des approvisionnements de toute sorte. Des magasins de vivres furent disposés sur toute la route, jusque dans la Macédoine même; tous les peuples dont cette route parcourut le territoire se soumirent aux devoirs d'alliés ou d'esclaves du grand roi.
On n'avait pas oublié le désastre éprouvé par la flotte de Darius lorsqu'elle doubla la pointe de l'Atlios dans la mer Egée : un canal fut creusé au travers de cet isthme, par une partie des troupes conduites à coups de fouet. Un pont fut aussi jeté sur le Strymon pour le passage de l'armée : un grand approvisionnement de cables en papyrus et en écorce d'arbres , fut destiné à jeter sur d'autres fleuves des ponts volants, assez semblables à nos ponts suspendus.
La totalité des troupes fut réunie dans la Cappadoce ; elle marcha vers Sardes en Lydie. Arrivé dans cette ville, Xerxès envoya des hérauts dans la Grèce pour lui demander la terre et l'eau, et
34i LA PERSE.
donner l'ordre dans toutes les villes, Athènes et Lacédémone exceptées , de préparer la réception et les repas du roi et de l'armée. Le roi se rendit à Abydos : deux pools avaient été jetés sur l'Hellespont pour le passage de l'armée : l'un en cordages de lin par les Phéniciens, l'autre en cordages de papyrus par les Égyptiens; mais une tempête ruina tous ces ouvrages, et le roi, dans sa l'ureur insensée, fit infliger à la mer trois cents coups de fouet, et jeter dedans une paire d'entraves en fer ; on dit môme qu'il la lit marquer d'un fer rouge : tous ceux qui avaient dirigé ces ouvrages d'une exécution si difficile eurent la tcte tranchée.
Deux ponts nouveaux furent ensuite construits ; six cent soixante-quatorze embarcations furent employées aux travaux; de nouveaux cables furent tendus , des madriers furent placés en contact pour former le plancher : des troncs d'arbres et de la terre battue le consolidèrent; des palissades latérales, assez élevées, prévinrent les accidents pour les hommes et pour les animaux.
Après ces préparatifs, Xerxès se mit en marche; les équipages et les chariots étaient en tête. Venaient ensuite des troupes de toute nation mêlées ensemble; c'était à peu près la moitié de l'armée. Le corps d'armée au milieu duquel se trouvait le roi marchait après, précédé de mille cavaliers et suivi des dix chevaux sacrés magnifiquement harnachés, du char de Jupiter attelé de huit chevaux blancs; celui du roi était traîné par des chevaux niséens, les [)lus beaux de la Perse; il était accompagné de mille lanciers d'élite. D'autres gardes |)rivilégiés suivaient ceux-là; plus loin était aussi l'élite des troupes.
L'armée, étant parvenue dans la plaine de Troie, fut assaillie par un violent orage qui lui causa beaucoup de pertes : Xerxès honora les malheurs de Priam et les cendres d'Ilium par un sacrilicc de mille bœufs à Minerve-Iliade. Parvenu sur le Scamandre, ce tleuve fut mis à sec pour abreuver les hommes et les animaux.
Arrivé enfin à Abydos, Xerxès voulut voir son armée entière
rangée en bataille sous ses yeux. Il en passa la revue étant assis sur un trône de marbre blanc, élevé sur un tertre et préparé d'avance par les habitants d'Abydos; le simulacre d'un combat naval ajouta à l'éclat de cette revue solennelle.
Un tel spectacle émut profondément Xerxès; il pleura sur la brièveté de la vie humaine et ses dures vicissitudes : Hérodote a conservé l'entretien du roi sur ce sujet avec Artabane, son oncle; il le renvoya à Suse pour veiller aux affaires intérieures de l'Étal; et le soleil s'étant levé, il fit les libations, les sacrifices, et donna à l'armée l'ordre de se mettre en marche.
Elle passa sur les deux ponts en même temps, l'infanterie sur celui de droite, les bagages et les valets sur le pont de gauche. Ces deux divisions y employèrent toute la première journée; la cavalerie, plusieurs autres corps d'élite, les chevaux sacrés , le char du soleil et celui du roi, le roi et ses gardes occupèrent la seconde journée, la flotte se porta en même temps sur la rive opposée.
Parvenu sur la côte d'Europe, Xerxès vit défiler son armée; cette marche dura sept jours et sept nuits. Un prodige occupa son esprit sans le décourager : une jument mit bas un lièvre, chose merveilleuse, facile à expliquer, dit Hérodote, et qui signifiait que Xerxès fuirait bientôt, et reviendrait en courant au lieu d'où il partait; mais cette explication d'Hérodote est encore moins incertaine sans doute que le fait surnaturel raconté par cet historien.
Après de longues marches, l'armée se réunit tout entière dans le Dorisque, sur le rivage de la Thrace, vaste plaine traversée par un grand fleuve , l'Hèbre. Cette localité parut convenable au roi pour faire le dénombrement de l'armée, et celui de la flotte dont les vaisseaux furent tirés à terre pour être réparés.
Hérodote évidemment a eu dans ses mains l'état officiel de celte armée; il nous en a conservé la composition avec les noms des principaux chefs peuple par peuple, leurs costumes dans tous leurs détails, leurs armes dans toutes leurs variétés, les noms des généraux en chef et des généraux de deuxième rang : on trouve
Ut LA l'hUSE,
rarement dans toulo l'antiiiuilé un (Jocunicnt de ce mérite et de
cette utilité pour l'histoire*.
Hérodote ajoute qu'il ne peut dire positivement quel fut le nombre des soldats de chaque nation, le détail ne s'en rencontrant nulle pari, mais il estime la totalité de l'armée à un million sept cent mille individus. On ne la compta pas, on la mesura, voici conniient : on groupa ensemble dix mille hommes bien serrés, on traça autour d'eux un cercle sur lequel on bâtit un mur à hauteur do ceinture d'homme; on fit passer toute l'armée dans ce boisseau de nouvelle espèce, on trouva cent soixante-dix boisseaux d'hommes, et l'on put savoir, par ce moyen ingénieux et expédilif , que l'armée se conqiosait de un million sept cent mille hommes. La flotte sortie d'Asie se composait de douze cent sept vaisseaux et de trois mille petits vaisseaux; tous ensemble montés par cinq cent dixsept mille six cent dix hommes. Arrivés aux Thermopyles, Xerxès avait sous ses ordres cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt hommes, non compris les femmes et les eunuques. Les bêtes de somme, les chiens indiens, étaient innombrables .
Le roi profita de ce rassemblement de ses troupes pour on revoir tous les corps, pour examiner de nouveau la flotte: il lui en resta l'opinion que rien ne pouvait résister à tant de forces réu^ nies. Il quitta le Dorisque, s'avança vers la Grèce, emmenant avec lui les peuples dont il occupait successivement les territoires, et ses mages faisant des sacrifices de chevaux blancs pour obtenir d'heureux auspices. Après le passage du Strymon , ils enterrèrent vivants neuf jeunes garçons et neuf jeunes filles du pays, parce que le lieu où ils étaient parvenus se nommait les Neuf- Chemins. L'armée traversa beaucoup de villes grecques, Stagire qui fut ensuite la patrie d'Aristote : les thraces ont conservé les marques de la route que suivit Xerxès; ils s'abstinrent de la labourer et de la semer. Le passage de l'armée ruinait tous les pays, tant étaient splendides les repas préparés pour sa nourriture, tant était
Hcrodoto, liv. VII , cliap. ixi à xr.ix cl t ixxxiv à clxxxvii.
actif l'empressement des valets à emporter tous les meubles qui leur avaient servi; quelquefois aussi les habitants s'enfuyaient à son approche. Les spirituels citoyens d'Abdère remercièrent les dieux de ce que Xerxès ne faisait qu'un repas chaque jour; ils avaient la veille fourni son souper.
La flotte s'avançait en même temps que l'armée; elle traversa heureusement le canal creusé dans la pointe de l'Athos, et se rendit dans le golfe Thermaïque qui lui avait été assigné par le roi. L'armée y arriva de son côté, après avoir été attaquée par des lions qui, épargnant les hommes et les chevaux, ne couraient que sur les chameaux.
De Therme, Xerxès apercevait distinctement les montagnes de la Thessalie, l'Olympe et l'Ossa qui la dominent. L'approche de son armée lui assm^a l'hommage de plusieurs peuples : ceux qui refusèrent leur soumission, sanctionnèrent par un serment cette patriotique alliance : « Tout peuple grec qui, en état de se défendre, rendra a hommage aux Persans, sans y être contraint par la force des « armes, paiera une amende du dixième de ses biens, et ce dixième « sers^ consacré aji die^ de Delphes. » Xerxès n'avait rien demandé ni à Lacédémone ni à Athènes ; c'est contre ces deux grands peuples qu'il marchait.
Ils cherchèrent des alliances dans la Grèce, en Sicile et dans les îles grecques. Ils songèrent aussi, dans leur système de défense communp, à garder les passages des Thermopyles, pendant que l'armée de terre se trouverait dans le voisinage, sur la côte de l'Histiœotide.
L'armée persane s'avança dans la Thessalie, l'Achaïe, et au delà du Phœnix jusqu'à la ville de Trachis. A quinze stades de là, quatre mille trois cpnts Grecs gardaient le délilé des Thermopyles? : Léonidas y commandait; ayant emmené avec lui trois cents Spartiates, pères de famille, il repoussa plusieurs attaques de l'ennemi, même le cor|)S que le roi de Perse nommait les immortels. La valeur bien inspirée triompliait partout du grand nombre des mercenaires. Mais la cupidité engendra la trahison; un infâme Grec indiqua un sentier qui tournait le défilé par la montagne : au
point (lu jour, l'ennemi clait en vue au bas du dclilc, cl Xerxès s'avanoait sur sa hauteur. La rcsolutiun des alliés des Spartiates fut ébranlée ; le héros les laissa libres, et ils n'eurent pas l'honneur de mourir comme lui, les armes à la main, au poste (]uc la patrie avait confié à sa valeur et à son courage! Une inscription monumentale rappela, longtemps après, que quatre mille Grecs avaient combattu contre trois millions de Barbares! Un profond dépit et la mort de deux de ses fils, tués dans celle mémorable action, inspirèrent au roi une ignoble férocité; il insulta les restes des héros morts après tant d'efforts surnaturels. En visitant le champ de bataille, Xerxès foula leurs cadavres ; et celui de Léonidas ayant été reconnu, il ordonna que la tête en fut détachée et suspendue à une croix. 11 voulut aussi que les soldats de la ilolte allassent contempler ces cadavres.
Xerxès divise son armée en deux corps : l'un , celui qu'il commande, doit piller Athènes, l'autre doit piller le temple de Delphes. Le dieu de Delphes se- défendit par des prodiges : les Athéniens, sur le conseil que leur avait donné l'oracle de chercher leur salut dans une maison de bois, se réfugièrent à bord de leur flotte, qui s'était réunie à Salamine. Il y avait trois cent soixante dix-huit trirèmes et beaucoup de vaisseaux de moindre force : le Spartiate Eurybiade en avait le commandement supérieur.
Xerxès poursuivait ses succès dans l'Attique; il entra enfin dans Athènes; mais il la trouva déserte : il mit le feu à la citadelle.
Thémistocle était au premier rang des guerriers défenseurs de la patrie; son avis, pour laisser la flotte à Salamine, prévalut : la prise d'Athènes émut tous les esprits, mais n'abattit pas les courages; des prières solennelles furent adressées aux dieux; les yEcides furent invoqués; leurs images furent transportées sur la flotte pour la protéger. Les Persans, venus dePlialère, engagent le combat : leur désastre est complet; leur$ débris retournèrent à Phalèrc se mettre sous la protection de rarmée. Artémisc, reine de (^arie, se distingua [larmi les généraux persans dans cette bataille.
On vifalors Xerxùs reprendre la route de l'Hellespont, laissant Mardonius dans la Grèce avec trois cent mille hommes. La retraite fut périlleuse; les approvisionnements de tonte nalin^e manquaient; des peuples jusque-là soumis se détachaient de son ohcissance; les ponts avaient été rompus; enfin le roi rentra à Sardes, accablé sous le poids de sa défaite et de ses regrets!
Son lieutenant Mardonius attaque et prend Athènes pour la deuxième fois. Il demande en même temps un traité de paix; refusé, il se retire dans la Béotie. Divers mouvements contraires s'opèrent dans les deux armées; enfin elles se rencontrent à Platée : Mardonius, le chef des Persans, est tué, son armée mise en déroute, le camp retranché enlevé et pillé; le butin fut des plus riches pour les Grecs. Artabaze se sauva avec les débris de cette innombrable armée; il parvint à regagner l'Asie.
La flotte des Persans, isolée de l'armée, luttait contre sa fatale destinée. Après la défaite de Salamine, elle avait gagné le continent et s'était placée, à Mycale, sous la protection de l'armée. La flotte se réunit aux troupes de terre; les vaisseaux persans sont tirés sur le rivage pour former des retranchements; les Grecs surviennent : le combat s'engage; il est sanglant et opiniâtre; les Barbares sont mis en fuite; leurs vaisseaux et leurs retranchements sont incendiés : les débris de la flotte et de l'armée se retirent à Sardes. La victoire des Grecs à Mycale sur la flotte persane fut remportée le même jour que la victoire de Platée sur les troupes de terre : celle-ci le matin, et l'autre le soir de la même journée!
Xerxès reçut à Sardes les restes de son armée. Il s'y oubliait, en proie à une honteuse passion pour la femme de î\Iasistès, son fi-ère. Il la remplaça par une passion plus condamnable encore; la femme -de son fils Darius en était l'objet. Celle-ci, nommée Arlaynte, se para publiquement d'un riche manteau brodé de la main d'Amestris, femme de Xerxès, qui en conçut im violent dépit : Amestris fit enlever Ailaynte et la soumit aux plus horribles mutilations.
Le roi rentra enfin dans sa résidence royale en Perse. Mais la
victoire des Grecs sur le grand roi fut parmi eux la cause de pouvelles dissensions : les loisirs (juc leur l;iissait l'absence de l'eniicaii L'iaieul toujo.in^s employés à taire naître et à vider des querelles intestines. Thémistocle avait rendu des services signalés à la cause de la Grèce entière; l'ostracisme d'Athènes le frappa sur la délation des Lacédémoniens; il se réfugia dans Argos. Poursuivi sans relâche par ces mêmes ennemis de sa gloire, il lui fallut fuir jusqu'en Asie : il y reçut l'hospitahté, et celui qui la lui accorda le fit arriver jusqu'au palais du roi, l'ayant enfermé, pour ce long voyage, dans un chariot couvert, tel qu'on l'arrangeait pour les voyages des femmes de la cour; sous ces apparences, le chariot ne pouvait être visité par personne.
Xerxcs accueillit Thémistocle comme un honorable guerrier, fuyant l'ingratitude de sa patrie. Mais Mandane, sœur du roi et fille de Parius, avait perdu ses fils à la bataille de Salamine : elle prit ses habits de deuil, excita le peuple contre Thémistocle. La protection de Xerxès le préserva.
Le roi fit plus encore pour l'illustre ennemi qui s'était remis à sa foi : il répandit sur lui les plus grandes grâces. Il favorisa le mariage de l'Athénien fugitif avec une femme née en Perse, et aussi distinguée par sa naissance que par ses vertus et par sa beauté. Il lui donna de nombreux domestiques, une belle maison, ornée de vases précieux, d'un riche mobilier ; il y ajouta le revenu de trois villes pour leur table et les autres services. Magnésie fournissait lé blé, Myonte les poissons et les raretés, et Lampsaque des vins exquis. L'illustre exilé mourut fidèle à sa patrie : le roi, son bienfaiteur, voulut l'entraîner dans une nouvelle guerre contre la Grèce: Thémistocle feignit d'y consentir; il fit engager le roi [)ar un serment religieux de ne point la commencer sans lui, et aussitôt il se donna la mort.
Pendant que les Grecs s'efforçaient de délivrer les villes de l'Asie Mineure encore occupées par les Persans, et que de nouvelles défaites venaient irriter ou aflliger le grand roi, sa cour devenait le théâtre des plus odieuses entreprises, ourdies contre sa couronne et sa vie. Artabane, llyrcanien de nation, jouissait
d'un grand crédit auprès de Xerxès et commandait sa garde ; Mithridate, eunuque fort influent dans le palais, avait l'intendance de la chambre du roi : d'un commun accord, ces deux officiers l'assassinèrent dans son lit* De ses trois fds, Darius et Artaxercès étaient alors dans le palais; Hyslaspe, le troisième, résidait dans son gouvernement de Bactriane. Artabane courut annoncer à Artaxercès que Darius avait assassiné le roi alin de régner à sa place : Artaxercès vengea aussitôt son père en tuant son meurtrier supposé ; Artabane réunit auprès de lui tous ses lils au nombre de sept, courut sur Artaxercès qui se défendit heureusement; Artabane reçut le prix de ses forixiits, et fut tué dans ce sanglant démêlé :.le règne glorieux de Xerxès finit par cette cruelle catastrophe : il avait duré vingt et un ans. Son nom se lit encore sur quelques momiments égyptiens.
Noire juste confiance dans les documents reproduits par Hérodote, ne nous défend pas de rappeler ici que les traditions persanes donnent à Cyrus, à Cambyse et à Darius I", des successeurs inconnus dans les ouvrages des Grecs les mieux informés.
Uschstasp (Darius fils d'Hystaspe), disent les tradilioiis, eut un fils nommé Sépendiar, Isfendiar et Vispemiaran, qui s'illustra dans plusieurs guerres et périt dans le Zaboulistan : nous avons déjà rappelé son infortune. Son fils Bahman succéda à son grand-père Uschstasp , et fut connu aussi sous le nom d'Ardcschïr-Diraz-Dest, Ardeschir Lonyiie-Main , nom fort semblable à celui d'Artaxercès Longue-.Main aussi, que nous trouvons chez les Grecs comme le second descendant de Darius Hystaspe : ainsi l'Ardeschir des Persans et l'Artaxercès l"des Grecs, outre l'analogie ou plutôt la ressemblance de leurs noms, se retrouvent au même degré de succession de Cyrus et de Darius I". Les Grecs donnent quarante et un années de règne à leur Artaxercès, et les Persans comptent pour cet intervalle deux règnes, celui d'Ardeschir qui eut pour successeur sa fille Homaï ; celle-ci abdiqua la couronne en faveur de son fils Bahman Darab, qu'elle avait eu sans mari, c'est le Darius Nothus (illégitime) des Grecs: et par ce surnom bien caractérisé, les aimalistes de l'Orient
et (le rOccident se relrouvent de nouveau en un parfait acord.
Au sujetdu règne de Bahman ou Ardeschir Longue-Main, les premières rapportent que ce nouveau roi ayant convoqué les états de l'empire, dit à ses officiers réunis qu'il ne montait pas sur le trône pour satisfaire son ambition, mais pour faire du bien à tous ses peuples. 11 fut en effet un prince sage et vaillant ; il régla de nouveau l'administration de l'empire, réforma les abus introduits par de longues guerres extérieures ; et les descendants deUoustoum, feudataires du roi dans le Sistan et le Zaboulistan , ayant entrepris de se faire souverains, ils furent battus et leurs domaines réunis de nouveau à la couronne. Les temples, les routes furent réparés. Ce roi ramena aussi à l'obéissance les Égyptiens révoltés; et c'est lui que les saintes Écritures nomme Ashverus dans l'histoire d'Esther. Enfin le roi Bahman fut le plus bel homme de son empire; il posséda la science du gouvernement, connut les hommes qu'il employa, et les surveilla attentivement : il répétait souvent ce vers persan; « Que la porte de l'empereur soit toujours ouverte! » Sous son règne, la langue pehlvie cessa d'être celle de la cour; le parsi, zend corrompu, la remplaça *. Après vingt-sept années de règne ", sa fille Homaï lui succéda.
Fidèle aux nobles exemples laissés par le roi son père, celte princesse conserva à ses peuples les bienfaits de la paix; elle fil exécuter de grands travaux pour l'embellissement de la ville d'Istakhar, où Ardeschir avait tixé sa résidence, l'ayant préférée à celle de Balkh de la Bactriane : ensuite Homaï abdiqua la couronne aussitôt que son fils, Darah , fut en état d'occuper le trône où le vœu des grands et du peuple l'appelait.
Les faits principaux de ces narrations orientales se retrouvent dans l'histoire du règne d'Artaxercès Longue-Main, écrite par les Grecs Ctésias et Diodore de Sicile
Anqui-lil-DupoiTon, Zcnd-Avesta, tom. II, pag 'ri'.t et 430. On Irciitc-doux ans; idem, pag. 122.
LA PERSE. 3fi3
RÈGNE d'aRTAXERCÈS l", LONGUE-MAIN.
Artaxercès 1", surnommé Longue-Main , second fils de Xerxès, succéda à son père en l'année 465 avant l'ère chrétienne. Diodore de Sicile loue en lui les mêmes vertus que les chroniques persanes ont célébrées dans Bahman Ardeschir : Artaxercès punit d'abord sévèrement les meurtriers de son père et de son frère, régla avec intelligence l'administration de l'empire , remplaça la plupart des satrapes, surveilla la gestion des revenus de l'État, l'organisation de l'armée, les approvisionnements militaires, et se concilia par ces sages dispositions l'attachement de ses sujets.
A la nouvelle de la mort de Xerxès, les Égyptiens avaient renouvelé leurs tentatives pour rétablir leur indépendance. Ils firent de nombreuses levées parmi les nationaux, enrôlèrent des étrangers mercenaires, et proposèrent aux Athéniens une alliance qui fut acceptée, pour ces sages motifs, que cette alliance ferait de l'Egypte un rempart à la Grèce contre le grand roi. Trois cents trirèmes furent jointes aux forces égyptiennes.
De son côté, Artaxercès ne demeura pas inactif, et se prépara pour une nouvelle descente en Egypte ; il résolut de l'attaquer par terre et par mer. Une armée de trois cent mille hommes se mit en marche sous les ordres d'Achgeménès, fils de Darius. Elle s'établit dans le voisinage du Nil.
Les Athéniens arrivèrent presqu'en même temps en Egypte avec deux cents vaisseaux : les forces opposées se mirent en ligne ; les Athéniens assurèrent la victoire par leur valeur ; les Persans furent mis en déroule après avoir essuyé de grandes pertes : ils se réfugièrent dans le Chateau-Blanc de Memphis.
Vainement Artaxercès, à la nouvelle de ce désastre, fit solliciter des Lacédémoniens une diversion en sa faveur, et les excita, par la promesse de grands avantages, à attaquer les Athéniens: il lui fallut envoyer une nouvelle armée en Egypte, sous les ordres tl'Artabaze et de Mégaby/e; ils coimnandaienl [)lus de trois cent mille hommes. Us traversèrent la Cilicie et la Phénicie, organi-
scrent une llultc à hi(iucllcles Cypriotes se réunircnl, eu incUant sur trois cents trirèmes leurs meilleurs soldats, bien armés. Ces dispositions employèrent près d'une année, pendant laquelle les Athéniens bloquèrent les autres Persans dans le Chaleau-Blanc de Mcmpbis. La nouvelle armée et la nouvelle flotte marchaient d'un commun accord vers l'Éjzypte, suivant la cote de la Syrie. Sur le bruit de leur arrivée, le Château-Blanc fut débloqué. Néanmoins, les généraux persans désiraient éviter une bataille; ils se souvenaient du courage, de la valeur et de la résolution des Athéniens : ils s'établirent vers les bouches du Nil. Les Athéniens s'étaient mis à l'ancre sous l'île de Prosopis; les Persans dérivèrent le canal du Nil qui séparait Prosopis du continent, et les vaisseaux des Athéniens se trouvèrent à sec. Les Égyptiens, frappés de stupeur par le succès d'un tel stratagème, traitèrent de leur salut sans les Athéniens : ceux-ci firent bonne et héroïque contenance, incendièrent leurs vaisseaux pour qu'ils ne fussent pas la proie de l'ennemi , et au souvenir des Thcrmopyles, s'excitèrent mutuellement à une glorieuse résistance. Cette résolution des Athéniens, et la crainte que leur courage et leur valeur inspiraient justement à l'ennemi , leur firent obtenir une honorable composition : ils purent se retirer librement ; et, prenant la route de la Libye, ils s'embarquèrent à Cyrène et rentrèrent miraculeusement dans leur patrie.
Atliènes ne pouvait voir sans un juste mécontentement l'ennemi (le la Grèce si voisin de ses parages, sans se résoudre à l'attaquer. Mégabyze était en Cîlicie, à la Icte de l'armée des Persans, et Artabaze dans les eaux de Cypre, à la tête de la flotte. Cimon, fils de Miltiade, attaqua l'ile de Cypre, prit plusieurs de SCS principales villes, marcha à la rencontre de la Hotte persane qui s'avançait de la Cilicic et de la Phénicic, la dispersa, prit cent vaisseaux avec leurs équipages, et la poursuivit sur la côte même delà Phénicie. Les hommes s'étant réfugiés à terre sous la protection de Mégabyze, les Athéniens débarquèrent aussi, battirent l'armée persane et rctoin^nèrent vainqueurs à Cy|>rc. Ils en continuèrent l'occupation et mirent le sif'îge devant ses principales places.
Le grand roi apprit encore avec douleur ce nouveau triomphe (Ui petit peuj)le d'Alliènes : il lui proposa la paix; Athènes l'accepta à la condition de l'indépendance pour toutes les villes de l'Asie, et de limiter à trois jours de marche l'étendue de l'autorité des satrapes persans vers la mer; de plus, aucun vaisseau persan ne devait naviguer entre Phasélis et les Cyanées. Les Athéniens s'engagèrent à ne point faire la guerre dans les pays de la domination d'Arlaxercès, et ils se retirèrent de l'île de Cypre, ayant terminé celle campagne par d'éclatantes victoires et la paix la plus glorieuse.
Le peuple le plus intelligent de la terre venait de soumettre le roi qui commandait les plus puissantes armées d'hommes et de machines de guerre! Les droits sacrés de l'intelligence ne doiventils pas dominer éternellement sur la matière ?
Diodore de Sicile se tait sur la suite des événements du règne d'Artaxercès Longue-Main. Ctésias, (jui me semble avoir plutôt -recherché les anecdotes de cour que les documents de l'histoire, ajoute que le satrape delaBactriane, nommé aussi Artaban, essaya de se faire roi. Deux combats décidèrent de son sort : dans le second, le vent qui soufflait sur les rangs desBactriens les incommoda beaucoup, ils furent battus et la Bactriane rentra dans le devoir. Achaeménès, fils de Mégabyze et d'Amytis, avait péri dans la guerre d'Egypte. Le chef de la révolte, un Libyen nommé Inaros, et quel(jues Grecs faits prisonniers avec l'assurance de la vie, avaient été emmenés à la cour d'Artaxercès. Amytis voulait venger sur eux la mort de son fils; mais le roi confirma les garanties qui leur avaient été données. Après cinq années de persévérantes sollicitations, Amytis réussit enfin dans ses desseins : Inaros fut attaché à Irois croix (son corps nu fut enfoncé dans trois pieux élevés de terre), et cinquante Grecs curent la tête tranchée!
Mégabyze, dont les engagements étaient si cruellement méconnus, se retira en Syrie et s'y déclara contre le roi ; une guerre sanglante s'ensuivit : les deux chefs ennemis se blessèrent mutuellement; Mégabyze fut victorieux. Mais Artaxercès envoya contre lui une nouvelle armée, commandée par le .satra|)C de Bahy-
loue, neveu du roi : ce nouveau clicf fut aussi blessé et vainru.
Après ces surcès, Mégabyze acoopla la paix, conserva son gouvernement, regagna la bienveillance ilu loi, et la perdit bientôt après pour lui avoir rendu un signalé service. Le roi étant à la cliasse fut attaqué par nn lion fmMeux; au moment où le monstre allait s'élancer sur le roi, Mégabyze fut assez heureux pour le percer d'un javelot et l'abattre. Ainsi un officier du roi, pendant la citasse, avait frappé la bête avant lui; et la loi punissait de mort une telle irrévérence; la sentence fui prononcée par le roi : la fenmie , la belle-mère de Mégabyze, les seigneurs de la cour intercédèrent pour le coupable, et la peine fut commuée en un exil sur les bords de la mer Rouge.
Après cinq années passées dans cette lointaine solitude, Mégabyze, déguisé en lépreux (et sous cette apparence personne ne devait l'approcher), rentra dans sa famille; les femmes intercédèrent de nouveau pour lui. Le roi lui rendit ses bonnes grâces, l'admit de nouveau à sa table, s'attrista même de sa mort, qui survint peu de temps après. Mégabyze avait rendu de grands services au roi; il s'était illustré dans la guerre et dans le conseil; il avait vécu soixante-seize ans.
Sa veuve, par sa conduite, fournit à riiistoirc le sujet de fâcheuses anecdotes. Quoique fille de roi, elle fréquenta la société des hommes; malade, elle consulta le médecin grec Apollonidès, qui se proposa lui-même pour remède, trompant Amytis sur les causes de son indisposition. Il délaissa bientôt après sa malade, qui, au moment de moiuMr, instruisit sa mère Amistris de ce qui s'était passé, et lui demanda de la venger de l'insolence du médecin. Il en fut rendu com|)te au roi, qui abandonna Apollonidès à la reine : on sait comment elle s'était vengée d'une rivale; elle se montra non moins vindicative envers l'homme qui avait si traîtreusement trompé sa fille : le médecin grec fut exposé à mille tourments pendant deux mois, et fut ensuite entern'' vivant.
Amistris mourut presqn'en môme temps; le roi Artaxercès ne vécut après elle que i»eu de lem|)S. Son règne avait duré quarante et un ans; il finit en l'année 424 avant J.-C.