REGNE DE DARIUS OCHUS
Le roi laissait un fils légitime et dix-sept enfiinls nés de son l)arcni. Xerxès par sa naissance était l'héritier du trône. Parmi ses frères consangiu"ns étaient Sogdiane, né d'une Babylonienne, Oclius Arsitès, né aussi d'une femme de la même nation, Bagapœus et une fille nommée Parysatis, d'une Babylonienne également.
Mais les eunuques, selon l'usage asiatique, régnaient à la cour. Sogdiane les gagna; ils entrèrent dans l'appartement où Xerxès se délassait d'une orgie et le tuèrent; il régnait depuis quarantecinq jours. Son corps fut placé sur le même char que celui de son père, et tous deux furent transportés en Perse par les mules des écuries du roi. On raconte que longtemps les mules refusèrent de marcher; elles obéirent dès que le corps du jeune roi fut placé sur le char funèbre, comme si elles l'avaient prévisionnellement attendu '.
Sogdiane eut les profits de son crime; il récompensa les eunuques, ses complices, par les premières charges de la cour. Peu de temps après, il fit lapider le plus influent. Tant de meurtres aliénèrent au nouveau roi l'esprit de l'armée.
Ochus avait été créé satrape d'Hyrcanie par son père Artaxerccs : Sogdiane l'appela à la cour ; Ochus hésita, leva des troupes, gagna des partisans, le général de la cavalerie, les satrapes d'Egypte et d'Arménie : ces chefs militaires réunis mirent la cidare sur la tête d'Ochus et le firent roi. Son rival Sogdiane se confia à sa foi, se rendit auprès de lui, attiré par les promesses les plus atlrayanles : il fut pris et jeté dans la cendre, où il expira, après avoir exercé l'autorité royale pendant sept mois.
Ces deux règnes passagers sont, dans l'histoire de Perse, un interrègne réel de neuf mois. Les chronologistes l'ont connu, mais n'en ont pas tenu compte, afin de prévenir toute confusion, et de ne pas charger leurs Tables de noms que le hasard des ambi-
• Clt'sias, § \xv.
3o8 I.A PRRSE
lions lirait un niomenl do l'obscurité. Ptoléniée, qui appli(|nait la chronologie à l'astronomie, où la précision des dates est si nécessaire, n'a point nommé, dans son Canon astronomique* ces deux souverains éphémères de la Perse : il inscrit Ochus, sous le nom de Darius II, comme successeur immédiat d'Artaxercès r% lui attribuant les neuf mois pendant lesquels ils régnèrent avant lui.
Ochus, en s'emparant du tronc, prit le nom de Darius. C'était une coutume dans tout rOrient de reprendre alternativement, du grand-père au petit-fds, le môme nom : cet usage était suivi par. liculièrement dans les grandes familles. Ochus avait quelque intérêt à s'y conformer; quoique fds illégitime d'Artaxercès, il se légitimait en quelque sorte en prenant comme nom de règne celui de son arrière-grand-père Darius 1"; mais l'histoire, en acceptant sa supercherie, n'en a pas oublié la cause : elle a désigné ce second Darius par le surnom de Nothiis ou le bâtard.
Dès cette époque, la Perse eut peu de rapports avec l'Europe; du moins il se passa dans cette dernière partie du monde peu d'événements auxquels la Perse prit quelque part. Celle-ci manifesta dans toutes les circonstances l'inimitié traditionnelle des Persans contre Athènes; Cyrus le Jeune, fds de Darius II, étant à Sardes par suite de l'alliance contractée par son père avec les Lacédémoniens, donna à ces rivaux d'Athènes des sommes d'argent considérables pour payer la solde de leur armée , et leur promit tous les secours qu'ils demanderaient**.
Hérodote n'a pas écrit sur cette époque; Diodore de Sicile en parle fort peu : Clésias recueillit sur les lieux quelques souvenirs du règne de Darius U ; il nomme même quelques personnages de la famille de ce roi (ju'il connut; mais, selon son goût, et méconnaissant son devoir d'historien, (Clésias s'attache aux intrigues de {)alais plutôt qu'aux événements politiques. Sans doute, ses récils en sont peut-être [»lus i»i(|uants, mais aussi moins instructifs et moins utiles à l'étude de l'histoire. Les passions humaines, libres de tout frein , sont partout également cruelles et odieuses : par-
* Almagrste.
** Diodore de Sicile, liv. Mil, chap. i.xx et civ.
LA PERSE. 3r)0
loiit c'est l'adultère, le vol, l'assassiiuit, la destruction du plus faible par le plus fort, puis les horribles représailles! mais, il faut le remarquer, dans les tristes annales de la Perse, les femmes sont plus prodigues que les hommes du sang de leurs plus proches parents.
Les inimitiés du dernier règne en Perse se continuèrent durant le nouveau. Trois eunuques gouvernaient le roi et le royaume. La reine, nommée Parysatis, avait aussi de l'influence sur l'esprit du monarque; avant d'être reine, elle lui avait donné deux enfants : Arsaces, qui fut Artaxercès II, et sa sœur Amistris. Après être montée sur le trône, la reine mit au monde Cyrus, qu'on désigne par le surnom de le Jeune , Arsostès et plusieurs autres enfants, jusqu'au nombre de treize. De tous ceux-ci il ne survécut qu'Oxendras.
Un frère de Darius Nothus, associé à un fils de Mégabyze, se révolta, ayant attiré des Grecs dans son parti. Le fils de Mégabyze fut vaincu après trois combats sanglants, et se rendit au roi sur la parole qui lui fut donnée par le vainqueur et le serment qu'il lui fit que sa révolte était pardonnée.
Cependant le roi , maître du rebelle, voulait le faire mourir. La reine lui conseilla une indulgence qui ne manquerait pas d'attirer son frère, à l'exemple du fils de Mégabyze. Le frère du roi tomba facilement dans cet odieux guet-apens. L'insistance cruelle de la reine Parysatis auprès du roi détourna les effets de sa clémence; les deux princes périrent précipités dans la cendre I Pharnacyas qui avait aidé au meurtre de Xerxès, frère légitime d'Artaxercès, fut lapidé, et Ménostanès, son complice, prévint par sa mort les horreurs du môme supplice. Un autre rebelle, Pisouthnès, satrape de Lydie, vaincu et amené au roi, i)érit aussi par ce supplice de la cendre; il avait été trahi par l'Athénien Lycon, qui fut généreusement récompensé parle roi.
Le crédit sans bornes de l'eunuque Artoxarès le poussa à désirer le trône. Par les soins de sa femme , il se fit une barbe et des moustaches postiches; mais sa femme le dénonça; il fui amené à la reine Parysatis , qui le fit mourir aussitôt.
3fi0 LA l'EKSE.
Deux mariages cclcbrés dans la lamillc royale furent la source d'autres crimes et d'autres malheurs.
Arsaces, qui fut ensuite Artaxercès 11 , qiousa Stalira , fille d'Idernès ; Teritouchmès, fils d'Idernès , épousa Amistris, fille de Parysalis et sœur d'Arsaces.
Teritouchmès avait une sœur, Roxane , distinguée par sa grande beauté, par son adresse à tirer de l'arc, à lancer le javelot. Son frère en devint éperdument amoureux, négligea Amistris, sa fennne, conçut le projet de la faire mourir en l'enfermant dans un sac et la faisant percer de traits par trois cents archers. Le roi fut averti assez à temps pour prévenir ce malheur; Teritouchmès fut tué après avoir, en se défendant, abattu de sa main trente-sept des soldats du roi. Mais Parysalis vengea leur mort et l'affront fait à sa fille ; la mère, les deux frères et deux autres sœurs du coupable, furent enterrés vivants! et Roxane, la belle et habile Roxane, fut coupée en morceaux. Le roi voulait comprendre Statira, sa bru, dans cette horrible représaille; les larmes d'Arsaces, son mari, et rinlercession de sa mère, la sauvèrent. A ce sujet, Darius dit à Parysatis qu'elle aurait lieu de regretter son indulgence.
La continuation naturelle (car leur cause remontait à la même origine) de ces massacres de famille laisse à peine apercevoir le changement de règne qu'amena la mort de Darius II, survenue à Babyloiie dans la dix-neuvième année de son règne.
La reine Parysatis lui survécut; sa belle-lille Statira aussi. Statira n'avait pas oublié que l'infortune de son frère provenait de l'avis donné au roi par Oudiastès, qui sauva ainsi Amistris; elle fit pendre Oudiastès et lui fit arracher la langue. Orontes, soupçonné d'assiduités auprès de Parysatis, perdit la vie par ordre du roi; et l'irréprochable reine, pour prendre une juste revanche contre le roi, fit empoisonner son protégé, le fils de Teritouchmès.
On peut ajouter encore à cette histoire sanglante de la reine Parysatis quelques autres traits recueillis sur les lieux par Ctésias, qui déclare avoir vu souvent celte fougueuse reine. Lorsqu'un historien rencontre dans ses courses un caractère en tout point bien
conformé, il doit en retracer avec une scrupuleuse attention les détails et l'ensemble, afin d'en reproduire un portrait fidèle. La reine Parysatis fut un de ces parfaits modèles ; heureusement il n'en exista que peu de copies.
Après la révolte de Cyrus le Jeune et sa fin malheureuse , Parysatis, (\u\ pleura longtemps cette infortune, gagna un jour, au jeu de dés et par surprise, la personne de l'eunuque Bagapalès qui avait, par l'ordre du roi, coupé la tête et la main droite de Cyrus, mort dans le combat. L'eunuque fut écorché tout vif et placé en long sur trois pieux élevés au-dessus de terre; sa peau fut étendue auprès. Parysatis se consolait ainsi de la mort de son fils.
Un Carien avait apporté au roi la tiare de Cyrus après sa mort. Parysatis fit mourir ce Carien dans les tourments. L'eunuque IMilradate se vanta à table d'avoir tué Cyrus d'un coup de javelot ; Parysatis lui fit subir le supplice de l'auge. D'autres disent qu'il fut soumis à la question pendant dix jours, qu'on lui arracha les yeux et que de l'airain en fusion fut versé dans ses oreilles jusqu'à ce qu'il expirât!
Parysatis conçut une haine ardente pour sa bru Statira, femme du roi Artaxercès II, son fils. Elle lui en manifesta les effets par des insultes dans plusieurs circonstances. Enfin elle réussit à l'empoisonner, quoique la jeune reine se tînt sur ses gardes. Parysatis étant à table avec elle , coupa en deux un petit oiseau, en offrit la moitié à sa fille, qui la mangea, voyant sa belle-mère se nourrir de l'autre moitié, et Statira mourut empoisonnée. Parysatis avait découpé l'oiseau avec un couteau dont la lame n'était empoisonnée que d'un côté; elle servit à Statira la moitié du mets que le poison avait pénétrée. Le roi fit mourir dans les tourments une femme complice de la reine.
Après ce dernier trait, Ctésias ne parle plus de cette reine; et c'est de cette même Parysatis que Plutarque nous raconte, de sang-froid, qu'elle fut une femme fort adroite, qui avait naturclle-
Cdisias.
3C'i l^A I'ERSl£.
mcMil beaucoup d'cspril, et qui jouait parfaitement aux des*... II aurait dû ajouter, et de même aux tètes d'iiommes et de iemmes!
RÈGNE d'aRTAXERCÈS II MNÉMON.
Artuxcrcès II, fds de Darius II, et surnomme Mncmon à cause de sa grande mémoire, succéda à son père sur le trône de l'Asie, en l'année iOo avant J.-C. Ce roi fut ami de la })aix, gouverna ses vastes États avec modération, réussit dans ses entreprises et se tira heureusement des guerres qu'il eut à soutenir pour sa défense. Son nom fut longtemps honoré, et son successeur, en l'adoptant, savait bien qu'il se recommandait à l'affection des peuples.
Quoique entraîné dans les intrigues sanglantes qui troublèrent sa cour, et où l'implacable Parysatis développa durant deux règnes ses instincts vindicatifs et cruels, Artaxercès II se montra digne du trône par l'active sollicitude et la rare habileté avec lesquelles il dirigea les grandes affaires de l'État, et par les succès constants de ses armes dans les guerres diverses où elles furent engagées.
Artaxercès II était né avant que son père fût roi; Cyrus, (ils comme lui de Parysatis, était venu au monde après l'avénemcnt de ses père et mère au trône. Cyrus avait été investi pnr son père du gouvernement de la Lydie et de plusieurs contrées maritimes. Il avait secondé les Lacédémoniens contre Athènes en leur donnant des secours considérables en argent. Rappelé en Perse par son père, il avait laissé à Lysandre , chef de l'armée navale de Sparte, l'administration des villes de sa satrapie et la perception de lein^s tributs.
Darius avait fait venir son fils pour lui demander compte de la mort de deux de ses cousins-germains, frappés par son ordre, parce qu'ils n'avaient point, en sa présence, tenu leurs mains cachées dans leurs manches, connne l'ordonnait réliquelte royale". C'est à cette occasion que Cyrus se trouvait à la cour lors du changement de règne.
' Plutaïquc, Arluxercè.i.
" Xénoplioii.
i A PERSE. :m
Peiidiiiii ie si'joiir (iu'il y fil, ïissapliornc l'accusa de conspiralion contre son frère, et d'avoir conçu le projet de l'assassiner lorsque le roi s'était rendu à Pasargade pour s'y l'aire inaugurer, et lorsque Artaxercès quitterait sa robe pour se vêtir de celle de l'ancien Cyrus. Le prince fut arrêté, et au moment d'être mis à mort, Parysatis, sa mère, le prit dans ses bras, le lia à elle-même avec les tresses de ses cheveux , et fit tant par ses cris et par ses larmes, qu'elle le sauva *. Ctésias ajoute que Cyrus, déshonoré par ce pardon, se retira dans son gouvernement : la haine mutuelle des deux frères ne pouvait engendrer que des catastrophes.
Les historiens grecs disent que Cyrus le Jeune était d'un caractère ambitieux; rempli d'audace, désireux de gloire, il nourrissait, depuis l'avènement au trône de son frère Artaxercès, le projet de l'attaquer. Une occasion se présenta qui lui parut favorable, et il la saisit avec un funeste empressement.
Cléanjuc, commandant un corps de Lacédémoniens, obligé de s'expatrier, se réfugia en tonie; il se rapprocha de Cyrus et se mita sa solde, Le jeune satrape trouva dans Cléarque un homme rempli d'audace et de courage, et l'accepta i)our auxiliaire de ses hardis desseins". Des troupes mercenaires furent levées, afin, disait-on, de soumettre quelques chefs rebelles dans la Cilicie. A la faveur des services que Cyrus avait rendus aux Lacédémoniens, il sollicita leur concours; ils mirent leur flotte d'Asie à ses ordres et lui envoyèrent de nombreux fantassins. Cyrus avait réuni treize mille Grecs sous les murs de Sardes; toutes ses forces s'élevaient à soixante-dix mille hommes, dont trois mille composaient sa cavalerie. Des généraux persans furent répartis dans les corps étrangers, et (]yrus garda le commandement en chef de l'armée. Il pratiqua habituellement les soldats afin de les entretenir dans l'obéissance. On arriva sous les murs de Tarse, ville principale de la Cilicie; elle fut enlevée. Là , les desseins du généralissime furent pénétrés par l'armée, et le découragement fut
* Xéiioplion et IMutar(|U('.
" Diodore de. Sicile, XIV, chap. xii.
Mi LA PERSE.
universel; il l'allait (|iiatre mois de marche pour parvenir à Bactres, capitale de l'empire persan. On disait aussi qu'Artaxercès, informé des desseins criminels de son frère, levait [»our le combattre une armée de quatre cent mille hommes. Cyrus s'efforça de calmer ces inquiétudes en assurant que l'armée ne marchait que contre le satrape de Syrie, et réussit, par une augmentation de solde, à la maintenir dans le devoir. Vingt jours après, étant arrivé sur l'Euphrate, il révélait ses projets, qui trouvèrent peu de faveur dans l'esprit de l'armée. Toutefois, la promesse d'une forte récompense pécuniaire à chaque soldat, après la prise de Babylone, amena l'armée obéissante sous les murs de cette ville.
C'est dans la plaine environnante qu'Artaxercès arriva presque en même temps à la tctc de quatre cent mille hommes : il les établit le long de l'Euphrate : les deux armées furent bientôt en présence ; une lutte acharnée s'engagea ; les deux frères se cherchèrent, se rencontrèrent, se portèrent l'un contre l'autre avec cette fureur qu'inspire la haine fraternelle. Cyrus lança le premier un javelot qui atteignit le roi et le renversa; enhardi, Cyrus se jetta dans la mêlée, mais il y reçut la mort de la main d'un soldat inconnu. Son armée fut vaincue par celle du roi. Cléarque et ses valeureux Grecs formaient l'aile droite de l'armée de Cyrus; ils avaient fait beaucoup de mal aux troupes royales qui leur furent opposées, mais les leurs ne furent presque |)as entamées. Après la perte de la bataille, méprisant les menaces du roi, ils organisèrent leur retraite vers la mer en traversant la Papblagonie. Poursuivis, leur bonne contenance amena un traité qui leur permit une libre retraite par les terres du roi jusqu'à la mer, avec la faculté d'acheter les vivres nécessaires. Mais Tissapherne, qui avait commandé l'armée victorieuse, ([ui avait été comblé des plus riches présents, investi de la satrapie de Cyrus et marié à la fille même du roi, conseilla et accomplit la plus odieuse des trahisons : les principaux généraux grecs appelés en conférence sur la foi des traités, furent chargés de chaînes, et emmenés devant le roi qui les fit tous mettre à mort. Les chefs de corps et deux cents hommes qui avaient accompagné les généraux furent aussi assas-
sinés par les ordres et sous les yeux de Tissapherne, l'aiitcnr do cet horrible guet-apens. L'armée grecque se donna de nouveaux chefs et continua sa mémorable retraite : Xénophon, l'un des génies littéraires de la Grèce, et qui fut aussi un de ses illustres capitaines y a décrit, comme témoin oculaire, dans un ouvrage connu de tous, l'histoire de cette retraite des dix milles Grecs échappés, parleur courage, au désastre de Cyrus : étant parvenus, après les plus rudes épreuves de la guerre et des climats, à ChrysopolisdeChalcédoine,il s'en (rouvahuit mille six cents; (|ua(orze cents avaient péri sur les dix mille!
Pharnabaze alla prendre possession du gouvernement supérieur de toutes les satrapies maritimes. Sa présence répandit la terreur parmi les partisans de Cyrus. Les satrapes mêmes étaient peu rassurés par leur puissante autorité : l'un d'eux, celui de l'Iouie, s'enfuit en Egypte avec toute sa fortune et sa famille; ils y trouvèrent la mort qu'ils voulaient éviter.
Dans le cours de ses dissentions intestines, la Grèce eut des rapports divers avec la Perse. A la haine mutuelle des rois et des Athéniens, succédèrent des alliances. Conon, Athénien, se trouva investi du commandement de la tlotte persane et la conduisit à Rhodes. Agésilas, deuxième roi des Lacédémoniens, attaqua les Persans par terre; il obtint des succès signalés sur Tissapherne et les poussa jusque sous les murs de Sardes de Lydie. Artaxercès s'émut de ces résultats, en accusa l'imprévoyance de Tissapherne, et le remplaça dans le commandement de l'armée. Ce ne fut pas assez, la reine Parysatis n'avait pas oublié que ce général, aujourd'hui malheureux , avait découvert au roi les desseins de Cyrus son fds chéri ; elle sollicita Artaxercès contre Tissapherne, et son remplaçant, profitant du moment où ce guerrier était dans le palais, lui trancha la tète et l'envoya au roi! Une trêve de six mois fut conclue entre la Perse et Lacédémone. Mais persistant dans sa nouvelle alliance avec les Athéniens, Artaxercès traita favorablement Conon, qui s'était rendu à Babylone et qui en obtint tout l'argent qu'il demanda poin^ uu armement maritime dirigé contre les Lacédémoniens. Conon désigna le satrape Plinr-
.1^'6 LA IT.nsE.
iinbazc poiirsonrollr'j^uo (hins ccconimancUMiuMit, ol;illa Unit préparer pour lenir viclorieusenient la mer. L'événement justifia Conon cl Phaniabaze; ils remportèrent une victoire signalée, près de Cnide,snr la flotle ennemie, commandée par Pisandre qui y périt. De là la Hotte perse parut devant Corinlhe, et donjia d'utiles secours et de l'argent au conseil de la ligue , et retourna en Asie : elle avait mis sous son autorité lesCyclades etCythcre.
L'année suivante, la Hotte royale des Persans, composée de quatre-vingt trirèmes, entra dans le port du Pirée; Conon fit rétablir l'enceinte d'Athènes par une multitude d'ouvriers à ses gages et avec le concours des hommes de ses écpiipages. IMais l'envie poursuivait Conon; le chef de l'armée persane, Tiribaze, l'accusa de ne songer qu'à relever la puissance d'Athènes : Conon fut attiré à Sardes et jeté en prison.
Peu de temps après, la guerre s'engagea sur terre entre la Perse et Lacédémonc : Artaxcrcès donna le commandement des troupes à Struthas qui les conduisit sur les cùlcs, Sparte ne se laissa pas prévenir et envoya une armée en Asie, sous les ordres de Thinibron. Pendant que celui-ci envahissait les satrapies perses de l'Asie, Struthas vint camper à peu de distance des Lacédémoniens avec une nombreuse cavalerie asiatique, cinq niillo soldats pesamment armés, et plus de vingt mille é(pnpés à la légère. Il attaqua Tliimbron à l'improviste, détruisit son armée, lui lit beaucoup de prisoimiers; Tljimbron fut du nombre des morts,
Des événements divers se passèrent dans les deux ou trois années qui s'écoulèrent pendant ces guerres. Les Lacédémoniens, épuisés iiar celte double lutte contre les Athéniens et les Persans, demandèrent enfin la paix. Artaxcrcès y consentit ô d'assez dures conditions pour les vaincus : les villes grecques d'Asie devaient reidrer sous l'autorité du roi; la liberté et l'aulonomie étaient accordées à tous les autres peuples grecs; enfin, alliance entre tous les signataiies decc traité contre ceux (jui le refuseraient. Les Lacédémoniens l'agréèrent. La soumission des villes grec,(jues d'Asie déplut cependant aux Alhénicnscl auxihébains. Artaxcrcès se trouva dès ce momeni plus libre de pousser la
guerre contre l'île de Cypre, dont le roi Évagoras avait tenté une diversion qui lui était contraire. Le roi de Perse déclara la guerre au roi de Cypre (année 380 avant l'ère chrétienne). Il forma une armée de trois cent mille hommes et une flotte de plus de trois cents trirèmes; Orontes commanda l'armée, etTiribaze la flotte. Achoris, roi d'Egypte, avait fourni des vivres, du matériel et des troupes auxiliaires à Évagoras ; le roi de Carie l'aida de fortes sommes d'argent, d'autres alliés également; le roi des Arabes fut de ce nombre : de part et d'autre les préparatifs furent formidables : Évagoras possédait les principales villes de Cypre , Tyr et quelques autres dans la Phénicie ; il avait réuni quatre-vingtdix trirèmes et ses forces de terre étaient considérables.
Le défaut de vivres et le blocus des accès de l'île par Évagoras causèrent une révolte parmi les stipendiés de l'armée persane : elle ne fut apaisée que par l'arrivée des approvisionnements de blé tirés de la Cilicie ; en même temps la flotte d'Évagoras, augmentée de cinquante trirèmes venues d'Egypte, se trouvait composée de deux cents voiles. Le combat naval s'engagea vers Citium, une des villes de l'île; les Persans surpris furent mis en désordre, mais ils rétablirent le combat et Évagoras fut mis en fuite. D'un autre côté l'armée persane de terre avait été battue par le roi de Cypre. Néanmoins ce roi concentra sa défense dans Salamine, alla de sa personne demander de nouveaux secours en Egypte , en rapporta de l'argent; mais ses affaires avaient empiré pendant son absence : il demanda à traiter ; on lui fit une condition d'esclave^ de roi nominal de Salamine et tributaire du roi de Perse. Évagoras accepta après avoir obtenu le changement de la condition d'esclave en celle de vassal. Tiribaze traitait au nom du roi de Perse; Orontes, chef de l'armée de terre, céda aux coupables inspirations de l'envie , calomnia Tiribaze auprès du roi son maître, et le chef fidèle fut saisi, amené au roi, mis en prison, et la justice du roi no se manifesta envers l'infortuné Tiribaze qu'en lui accordant des juges.
Orontes continua le siège de Salamine ; mais il fut porté à traiter avec Évagoras par l'insubordination des troupes, excitée par
l'injuste accusation dirigée contre Tiribaze. Le traité précédemment proposé fut souscrit, et la guerre fut terminée entre la Perse et l'île de Gypre; elle avait duré près de dix ans.
Artaxercès, toujours mû par les inspirations de l'équité, donna à Tiribaze des juges choisis parmi les magistrats les plus éclairés. Ces juges l'acquittèrent unanimement, et lorsqu'ils rendirent compte au roi des motifs de leur jugement, le roi les approuva; il rendit tous ses honneurs à Tiribaze, et priva le calomniateur Orontes des charges et des distinctions dont il avait joui jusque-là.
Les juges qui décidèrent du sort de Tiribaze étaient assis sur des sièges qu'on avait recouverts de la peau de quelques magistrats qui, naguère, avaient prononcé des sentences iniques, et avaient été écorchés vifs par l'ordre du roi. Avec cette méthode, de la conscience et des lumières, la plus parfaite équité devait présider à toutes les décisions de la magistrature persane.
Gao, gendre de Tiribaze, avait voulu le venger par sa rébellion : il périt misérablement. Achoris, roi d'Egypte, avait secondé le rebelle; il continua la guerre contre Artaxercès, après avoir donné à l'Athénien Chabrias le commandement de ses forces. Mais les Athéniens, pour ne pas se brouiller avec Artaxercès, envoyèrent Iphicratc pour commander son armée, après avoir d'abord rappelé Chabrias.
La guerre Béotique était alors dans toute son ardeur chez les Grecs. Artaxercès entreprit d'y mettre fin; s'il y parvenait, il pouvait lever des soldats dans la Grèce pour faire la guerre en Egypte.
Ce projet réussit, et bientôt après une armée combinée de Persans et de Grecs se présenta aux bouches du Nil, les premiers commandés par le Persan Pharnabaze, et les seconds par Iphicrate.
Les Égyptiens avaient barré les approches du fleuve; un combat s'engagea sur la branche Mendésienne; les Égyjiliens y furent mis en fuite; le siège de Mem|)his devint un sujet de dissension entre les deux généraux; Pharnabaze refusa de l'entreprendre:
LA PERSE. 3fi9
Alors les Égyptiens reprennent du courage, attaquent les Persans, les maltraitent, les repoussent, et les forcent à quitter l'Egypte : ceux-ci retournèrent en Asie. De son côté, Ipliicrate abandonna l'armce et se rendit à Athènes.
Néanmoins, Artaxercès désirait concourir à la pacitication de la Grèce; les députés qu'il y envoya dans celte louable intention réussirent, et la paix générale fut acceptée par toutes les villes, sous la médiation du grand roi, Tlièbes de Béotie exceptée. Cela se passait en l'année 372 avant l'ère chrétienne.
Huit années après, une révolte générale se déclara contre le roi de Perse sur toute la côte d'Asie : les peuples, les satrapes mêmes du roi, Tachos, roi d'Egypte, et les Lacédémonicns, composaient cette formidable ligue ; parmi eux figuraient Ariobarzane, satrape de Phrygie, Mausole, roi de Carie, Orontes, satrape de Mysie, celui de la Lydie, tous les peuples d'origine ionienne et toutes les cités maritimes, alliées avec la Syrie et la Phénicie.
Le temps était venu où l'Occident, intelligent et guerrier, voulait secouer à jamais le despotisme asiatique, et le repousser jusqu'aux lieux mêmes de son antique origine. Le soleil tempéré de la Grèce et de l'Italie ne débilitait pas, comme celui de l'Asie, les corps et les esprits : l'agriculture, le commerce sur terre et sur mer, les arts utiles, la philosophie et les beaux-arts rivalisaient d'influence et de prospérité dans l'Asie Mineure; dans la Grèce entière, dans ses îles, une société nouvelle se constituait, systématisait ses préceptes épars, les fixait, et jetait les fondements de la civilisation des temps modernes, qui proclame avec orgueil ses nobles origines : le génie helléni(pic et la prudence romaine lui donnèrent la vie qu'elle a conservée jusqu'ici, malgré d'autres temps et d'autres barbares.
Orontes fut élu pour chef de la nouvelle ligue ; il en réunit les approvisionnements et le trésor, et les livra traîtreusement au roi de Perse, ainsi que les principaux chefs de l'armée. D'autres généraux imitèrent ce fatal exemple; ils se vendaient pour les faveurs du roi, ([ui en récompensa quelques-uns en les faisant mettre à mort. Tachos, roi d'Egypte, qui avait levé cent mille
370 l.\ PEHSE.
hommes et une llolle considérable, trahi par son propre fils, lut pardonné, convert par la clémence d'Arlaxercès auprès dniiuel il se réfugia.
C'est an milieu de ces événements compliqués (pie mourut le roi Arlaxercès II Longue-Main, en l'année 359 avant J.-C, ai); es avoir glorieusement régné [)endant quarante-six ans, laissant parmi ses peuples une mémoire honorée et un nom (jue son successeur s'emi)ressa d'adopter, tant il était recommandable dans l'opinion de ses innombrables sujets.
On ne connaît point de monument d'art du règne d'Arlaxercès II; les persévérantes recherches des savants modernes dans l'Asie en feront peut-être découvrir; des inscriptions cunéiformes, justpi'ici inexpliquées, rappellent peut-être son nom. En Egypte, on a trouvé un vase d'albâtre sur lequel est gravé en signes hiéroglyphiques et en caractères persans le nom du roi Arlaxercès; mais ce nom ne peut se rapporter qu'à Arlaxercès I", successeur de Xerxès, l'Égyple n'ayant pas reconnu Arlaxercès II, et étant par l'effet d'une rébellion persistante , restée peridant soixante-six ans sous l'autorité de ses propres rois, qui formèrent la vingt-huitième, la vingt-neuvième et la trentième de ses dynasties. Ce fut le successeur d'Arlaxercès II qui rétablit l'autorité persane en Egypte.
L'écri\ain grec Ctésias avait inséré dans ses Pcrsiqiies, ou relations sur la Perse, un grand nombre de documeids originaux, avec Ivi correspondance d'Arlaxercès II relative aux affaires de Cyprc et de Salamine, aux(iuelles Ctésir.s prit une pari forl active. Mais ces documents se sont perdus avec rouvragc même de Ctésias : il contenait cependant assez d'anecdotes, assez de fables, assez de merveilleuses hisloires pour intéresser un grand nombre de lecteurs, cause sul'lisante pour (pi'il se fût conservé.
Les derniers jours du règne d'Arlaxercès avaient été troublés par des dissensions intestines : ses fds se dis[>utèrent sa succession devant ses yeux; les amis et les courtisans du roi étaient divisés; sa mort tut résolue, et le chef des conjurés était Darius, iils aîné d'Arlaxercès, et déjà désigné pom- lui succéder. Le roi le
LA PERSi:. 371
?;iv;iil; il ;illeii(lit les ronjuiTS dans sa chauildc, s'eiiltiil :\ toiii|)S par une porte secrète qu'il avait l'ait [tréparer pour ce dessein, lit saisir les coupi.bles, el traduisit Darius devant les juges royaux, (jui le condamnèrent à mort. Le bourreau hésita devant le prince déjà déclaré roi; mais les juges l'obligèrent à faire son office. D'après une autre tradition, Artaxercès aurait assisté au jugement de son fils, et l'aurait tué de sa propre main, après avoir entendu la sentence des juges.
RFCM: I) ARTAXFRCrS OCHVS.
Cette catastrophe ouvrit à Ochus, second liis d'Aïuixeicès, le chemin du iiône. 11 était secondé par le crédit sans bornes de sa sn?ur Atossa, qui, selon la monstrueuse coutume do:^ Persans, avait été épousée par son propre père. 3iais d'autres tils d'Artaxercès, Ariaspe, frère d'Ochus, Arsame, autre frère né dans le harem, étaient pour Ochus des compétiteurs redoutables. Ochus, prince violent et emporté, les écarta par des crimes : il inspira de telles terreurs à Ariasiie sur les intentions du roi envers lui, (juc ce prince s'empoisonna pour prévenir la mort ignominieuse dont on lui avait dit qii'il était menacé. Le roi, au contraire, fut vivement affecté de sa perte : il tourna dès lors toutes ses affections vers Arsame, aimé et eslimé de tous; Ochus le fit assassiner, et le loi lui-incme ne survécut pas longtemps à ce fils.
Maître du palais et du trône, également haï cl redoulé des grands et du peui)le, Ochus réussit à cacher la mort du roi, s'empara du sceau royal, s'assura de tous les officiers, et pendant dix mois publia, sous le nom d'Artaxercès, des édits pour l'administration de l'empire, partout promulgués sans défiance. 11 en hit de môme de l'acte royal supposé pai' lequel son père posait la couronne sur sa tète : il déclara la mtu't du nn ]oï^(\u\\ jugea son autorité sufiisamment affermie.
C'est \mv cette voie rougie de sang qu'Ochus parvint au Irone, et persévérant dans sa résolulion d'écarter sûrement toute concurrence à la couronne royale, même pour prévenir des mani-
feslalions ennemies dans les provinces, il fit massacrer les princes et toutes les princesses ses frères et sœurs sans égard au sexe ni à l'âge; il (it tuer à coups de llèclies un oncle et rpiatre-vingts de ses descendants qu'il avait exprès réunis dans une cour; il fit enterrer vivante une de ses sœurs, Oclia, qui était aussi sa belle-mère ; toutes les personnes qui lui faisaient ombrage couraient risqne de la vie : c'est parmi les grands surtout qu'il prenait ses victimes.
Éloignées du tbéâtre de tant d'horreurs, les provinces, à leur récit, se fortifiaient dans la juste haine qu'inspirait lem- barbare souverain. Artabaze, l'un des satrapes, se révolta le premier, et l'armée de soixante-dix mille hommes envoyée contre lui fut mise en fuite par le petit nondirc de troupes qn' Artabaze avait réunies, mais auxquelles s'était joint Charès l'Athénien, ayant sous ses ordres une flotte et des troupes de terre.
Ochus, qui avait pris le nom d'x4rtaxercès, détacha facilement les Athéniens de cette alliance temporaire ; les Thébains les rem- })lacèrent en se réunissant à Artabaze, et de nouvelles victoires secondèrent les efforts persévérants du satrape révolté.
Le roi luttait aussi contre l'Egypte, qui avait échappé à sa redoutable autorité; la Phénicie s'allia avec l'Egypte, dont le roi porta sagement sur les terres de son allié le théâtre de sa défense contre les troupes persanes. Les satrapes de Syrie et de Cilicie ne pouvant point leur résister, s'unirent aux vainqueurs; les neuf villes de l'île de Gypre s'allièrent pour une résistance commune. Le roi de Carie, vassal de la Perse, les attaqua par terre et par mer, et Ochus survint en personne et se trouva sur les frontières de la Phénicie à la tête d'une armée de trois cent mille fantassins et de trois mille honnnes de cavalerie.
Mentor, de l'île de Rhodes, au service de l'Egypte, était à Sidon avec les troupes grecques : les Sidoniens, fatigués de l'indolence des satrapes persans qui habitaient au milieu d'eux, manifestèrent leur opposition en détruisant les palais et les jardins , résidence de ces satrapes, en mettant le feu à leurs magasins de fourrages, et en faisant mourir par de cruels supplices les Persans dont ils avaient le plus à se plaindre. Ils é(|ui[)èrent en
LA PERSt:. 3''3
même temps une flotte considérable , réunirent des armes de toute nature, des vivres, et de l'argent pour solder les alliés.
Informé de la présence d'Artaxcrcès Ochus et de la force de son armée, le roi de Sidon, nommé Tennès, conçut l'abominable projet de livrer la ville à l'ennemi : un émissaire alla traiter en son nom avec le roi de Perse; Mentor, clicf des troupes grecques, trempa dans cette trahison. Sous prétexte de se rendre à un congrès de tous les Phéniciens , Tennès sortit de la ville avec une faible escorte et cent des plus notables habitants, qu'il emmenait, disait-il, comme de sages conseillers : ce roi livra ses sujets à Ochus qui les fit immédiatement mettre à mort. Cnu[ cents de leurs compatriotes, justement effrayés à cette nouvelle sur le sort qui était réservé à leur riche et puissante cité, se rendirent en habit de suppliant auprès d'Ochus pour implorer sa clémence : Ochus les lit massacrer sur l'heure! La trahison triompha, le roi de Perse entra dans Sidon; et comme les traîtres ne lui étaient plus utiles, il ordonna de mettre à mort Tennès, qui reçut ainsi une bien digne récompense de ses actions.
Le courage et la résolution des Sidoniens furent héroïques : ils brûlèrent leur flotte afin qu'aucun d'eux ne songeât à fuir ; ils s'enfermèrent avec leurs femmes et leurs enfants dans leurs maisons qu'ils incendièrent; quarante mille personnes y trouvèrent la mort, et la ville et la population disparurent; Ochus ne régna que sur des cendres, et il les vendit à des marchands qui en retirèrent une grande quantité d'or et d'argent mis en fusion par la violence de l'incendie. Tel fut le triomphe du grand roi sur les populatious industrieuses de la Phénicie.
Frappées de la crainte d'un sort pareil, les villes de Cypre se soumirent : Ochus ne pensa plus qu'à ramener l'Egypte dans le devoir. 11 reçut des secours de toutes les villes grecques de l'xXsie, marcha sur Péluse, et perdit beaucoup de monde sur le lac Scrbonis dont il ne connaissait pas les abîmes; les Égyptiens avaient fortifié la bouche Pélusiaque du NU, et une forte garnison défendait la ville. Les premières rencontres furent acharnées de part et d'autre; Nectanèbe, roi d'Egypte, était à la tète de cent mille
374 LA l'KRSE.
EiiVpliens, Liliyciis ou Grecs, et d'un graml nombre de barques réiiiiios sur le Nil; des forts entoures de murs en défendaient les approches. Mallieureusement Nectanèbe ignorait l'art de la guerre, et n'en était pas moins présomptueux. Des Grecs au service des Persans débarquèrent sur les derrières de son armée; il essaya en vain de s'y opposer, il perdit cinq mille auxiliaires et alla se réfugier dans Mempliis. Sm- celte nouvelle, Péluse capitula, Bagoas, bomme distingué par son audace, prêt à tout, indocile à toutes les lois, ne sut pas contenir les barbares qu'il connnandait en prenant possession de cette ville , et le roi de Perse fut obligé de les châtier. Bubaste et d'autres cités imitèrent rcxeni|)lc de Péluse; la discorde se mit entre les alliés des Égyptiens luttant de vitesse pour se souuieltre au vainqueur : le chef grec, .Mentor, et le chef persan, Bagoas, s'allièrent pour faire triompher toutes les entreprises du roi Ochus et dans l'Asie et en Occident : Bagoas fut presque le maître du roi et de l'empire; il ne lui nunKjua que les titres de la souveraineté.
Ces succès réduisirent aux dernières extrémités Nectanèbe enfermé dans Memphis. 11 s'enfuit en Ethiopie emportant ses trésors, et Artaxercès Ochus resta le maître de l'Egypte entière. 11 en démantela les principales places, pilla les temples, y recueillit d'immenses richesses, enleva les livres sacrés que Baguas revendit ensuite aux prêtres de Thèbes, récompensa les alliés et retourna liioiiiphant à Babylone. Mentor reçut un demi-million de francs, la satrapie des villes maritimes, de magnifiques présents, et un pouvoir absolu dans son gouvernement. Il rendit de grands services en pacifiant des provinces insoumises.
Les succès d'Ocbus exaltèrent ses mauvaises passions; sa cruauté égalait sa violence; ses mcçurs étaient barbares; il consumait sa vie dans la débauche et le mépris de ses devoirs; Bagoas régnait pour lui. Ce régent du royaume était eunuque et Égyptien de naissance; nous avons mentionné son audace, son courage et ses succès à la tète de l'armée. On dit (jue, sccrèlemcnt fidèle aux croyances et au culte de ses ancêtres, il avait protégé l'Egypte de tout son crédit auprès du roi de Peisc ; (|ue s'il
LA PKRSË. 3rH
s*empara des livres sacrés à l'usage des temples, ce fut [)Our les sauver du feu; qu'il les rendit plus tard aux prêtres de l'Égyplc et sans rétribution; enfin qu'il avait été profondément aftligé et blessé de l'offense cruelle faite à sa croyance religieuse par le roi Oclius , qui iit tuer le bœuf Apis et servir sa chair au repas do ses officiers.
Pour des motifs religieux ou politiques, Bagoas s'entendit avec le médecin du roi et le fit empoisonner : un abrévialeur des histoires grecques , Élien , ajoute que , pour venger l'insulte faite par Ochus au bœuf sacré, Bagoas fit couper en morceaux le corps du roi mort et le donna à manger à des chats.
Ochus mourut, après vingt et un ans de règne, en l'année 33S avant l'ère chétienne.
RÈGNE d'aRSÈS OU AROGUS.
Bagoas, qui disposait de la couronne de Perse, la mit sur la tête d'Arsès, le plus jeune des fils du roi défunt, et pour ne pas lui laisser craindre des prétendants, il fit assassiner lous ses frères. Le jeune roi, indigné de tant de crimes, manifesta imprudemment le dessein d'en punir l'auteur. Bagoas le prévint et le fit mourir ainsi que ses enfants.
RÈGNE DE DARIUS CODOMAN , INVASION d'aLEVANDRE ET SA iMURT.
Arsès, que des Grecs nomment aussi Arogus *, avait porté la couronné de Perse pendant deux années : sa mort et les massacres ordonnés par Bagoas, ne laissèrent subsister aucun liérilicr du sang royal. Mais il restait un fils d'Arsanès filsd'Ostanès, (pii était frère d'Artaxercès Ochus. Ce collatéral fut choisi par Bagoas pour régner sur les Persans et les nombreux royaumes rangés sous sa suzeraineté. Peu de temps après, Bagoas se repentant de son choix, voulait l'annuler par un nouvel assassinat : le jeune roi le prévint heureusement, l'invita, comme par une faveur [)articu-
' Canon des rois eu lêtc de VAlniageste do Ptolcmée.
r.C, LA l'F.RSE.
licrc , à se rendre niiinùs de lui , el le força de boire le poison recelé dans une coupe qn'il lui préscnla. Ce roi se nomma Darius.
Le nouveau Darius, surnomme Codoman, (|ui fut le troisième roi de Perse de ce nom et le dernier prince de la race des Acliaeménides, monta sur le trône en l'année 330 avant l'ère chrétienne. Quatre années après, les destins du grand empire de Perse étaient accomi)lis : l'Occident rendait à l'Orient tout entier les visites armées et dévastatrices qu'il en avait reçues; Alexandre, traversant toute l'Asie, allait camper victorieusement entre l'Indus et le Gange : le héros macédonien réalisait des plans qu'une politique profonde et bien avisée avait inspirés au roi Philippe son père.
On peut dire que les invasions asiatiques dans l'Ionie et dans la Grèce avaient donné au génie particulier de ces riches contrées les premières impulsions d'où naissent les sociétés nouvelles; les dissensions intestines avaient aiguisé, développé les nobles esprits. Les Grecs d'Europe et de l'Ionie avaient appris la guerre, la police des cités, l'état social, la justice et les lois à force de combats, de tyrannies et d'infortunes. L'activité intellectuelle, naturelle à leurs habitants, allait jusqu'à la turbulence; c'était une chance de plus pour découvrir d'utiles nouveautés, l'expérience aidait à leur perfectionnement : ces peuples, soumis d'abord, avaient ensuite résisté aux cinq millions de barbares lancés contre leurs frêles esquifs et leurs murailles de bois par le grand roi Xerxès, et bientôt après Alexandre de Macédoine allait jusque dans leur capitale renverser à jamais le trône du successeur de ce grand roi, relever d'une main prolectrice la famille humble et captive du dernier de ces illustres princes, et faire de leurs vastes États une portion de son immense empire; et celte suite de faits mémorables n'est qu'un ancien exemple de celle loi natm-elle d'après lafiuelle la Grèce intelligenle, soumise d'abord, a[)prend ensuite à résister, et enfin soumet à jamais son barbare vainqueur: c'est de la justice divine, et de peuple à peuple une autre loi du talion.
Ochus vivait encore l(»rsqu(? Philippe, roi de Macédoine, vainqueur à Chéronée, manifesta la périlleuse ambition de se mettre
LA PEU si:. 377
à la tête d'une confédération grecque contre la Perse. La Grèce députa au congrès deCorinthe; Philippe entraîna l'assemblée, il fut choisi pour le chef de la confédération et investi d'une autorité souveraine : les préparatifs furent faits de toutes parts. Darius III montait alors sur le trône de Perse.
Les oracles consultés furent déclarés favorables : Attale et Parménion partirent pour l'Asie, chargés de ramener toutes les villes grecques à l'indépendance : mais en ce temps-là même Philippe mourut assassiné par suite de la vivacité de deux de ses officiers du palais. Il laissa de justes regrets pour les grandes actions de son règne, l'étendue de son esprit, son habileté à la guerre et dans le conseil , et pour la rare perfection de son éloquence et de son adresse à captiver les esprits.
Alexandre succéda à son père Philippe en l'année 335 avant l'ère chrétienne. Toutes les cités grecques ne lui accordaient pas la prépondérance dont elles avaient investi le roi Philippe; un grand nombre d'entre elles se détachèrent d'Alexandre. Néanmoins il obtint du congrès de Corinthe des pouvoirs pareils à ceux de son père; il y fut reconnu chef de la confédération grecque et de l'expédition contre la Perse.
Darius Codoman avait acquis parmi ses troupes la renommée d'une grande bravoure; il était également distingué par d'autres rares qualités; ses peuples lui obéissaient avec une entière confiance. La jeunesse d'Alexandre, succédant à son père Philippe, les trompa sur la capacité précoce de ce jeune roi; on dit que Darius avait conçu le projet de porter la guerre dans la Macédoine ; il forma des plans moins ambitieux lorsqu'il apprit que les Grecs avaient déféré au jeune capitaine la conduire des intérêts généraux de la Grèce, et il se prépara à lui résister en fortifiant sa Hotte, augmentant son armée de terre et la mettant sous les ordres des meilleurs généraux.
Les hostilités commencèrent dans l'Ionic; Parménion y était arrivé avec ses troupes; des dissensions nouvelles, nées de la turbulence si naturelle aux peuples de la Grèce, y rendaient nécessaire la présence d'Alexandre : il lui fallut prendre et sacca-
ger Thèbcs de Béotie; enfin, en l'année 334, il fut libre de traverser l'Heliespont, de porter son araice en Asie, prit terre le premier dans la Troade , y honora les mânes d'Achille et d'Ajax dont il visita les tombeaux, et passa ensuite la revue de son armée. 11 s'y trouva trenle mille fantassins, quatre mille cinq cents cavaliers, neuf cents coureurs; il laissait en Europe douze mille hommes d'infanterie et quinze cents cavaliers sous les ordres d'Antipater.
Songeant enfin à se défendre, les satrapes persans de ces contrées se réunirent en conseil; ils rejetèrent mal à propos l'avis de Memnon le Rhodien, qui proposa de ne pas combattre les ennemis de front, mais de ruiner le pays (ju'ils devaient traverser, et de porter des troupes dans la Macédoine môme. Les troupes furent réunies dans le dessein de combattre; l'action s'engagea eu effet sur le Granique, fleuve de la Phrygie Hellespontique. Alexandre traversa le fleuve et se trouva , dès le point du jour, prêt à commencer le combat. Les Persans, confiants dans leur nombreuse cavalerie, attaquèrent les Macédoniens; ils lurent défaits. La valeur personnelle d'Alexandre , blessé deux fois dans cette lutte acharnée et qui avait souvent aussi couru le risque de la vie, décida de la victoire. Les Persans perdirent dix mille fantassins, deux mille cavaliers et plus de vingt mille prisonniers.
Alexandre marcha de là sur Sardes, prit la ville, la citadelle et les trésors qu'elle renfermait; assiégea Milet, la réduisit par les machines de guerre et le concours de la flotte, fit esclaves tous les soldats qui n'étaient pas Grecs. Il renvoya ensuite sa flotte, devenue dès lors inutile, et marcha sur Halicarnasse, la plus grande ville de la Carie. Le siège de cette grande cité fut long et difficile; les sorties de la garnison étaient fréquentes, les combats meurtriers; les généraux y trouvaient quelquefois la mort. Alexandre payait de sa personne, son courage n'était [loint [taicimonieux; les destins étaient incertains, quand les vétérans macédoniens ramenèrent la victoire sous leurs étendards. La ville fut prise et rasée; la citadelle fut bloipiéc, et Alexandre continua ses conquêtes sur le littoral de l'Asie jusqu'à la Cilicie. La dcca-
donce des affaires de Darius fut complète par la mort de Memrion, riinbile généralissime de ses armées. Darius lU de vaines reclierehes pour le remplacer; le malheur mit de l'animosité dans son conseil ; le roi manqua lui-même de modération : il sacrifia l'Athénien Charidème, liomme capable, soupçonné d'inlîdélité, et il résolut de se mettre à la tête de l'armée.
Darius ordonna de nouvelles levées dans toutes les parties de ses États; elles se réunirent à Babylone; il choisit les chefs des diverses armes selon leur capacité, et au moment d'ouvrir la campagne il eut sous ses ordres quatre cent mille fantassins et cent mille cavaliers. Darius marcha aussitôt vers la Gilicie , emmenant avec lui sa femme, ses enfants (un fils et deux filles), et sa mère.
Presque en même temps Alexandre tomba malade ; les médecins étaient incertains sur la nature et sur l'issue de son mal; un empirique le guérit. Au même moment la nouvelle lui arrivait que Darius était parti de Babylone et qu'il n'était plus qu'à quelques journées de distance. Parménion reçut l'ordre d'aller occuper les passages difficiles, notamment les Portes de Cilicie; il y rencontra les Persans et les chassa. Darius envoya ses bagages à Damas de Syrie, déploya sa nombreuse armée dans la plaine, s'assura par ces démonstrations le concours de ces contrées, en obtint des vivres et des provisions de toute espèce. Néanmoins Alexandre s'était emparé d'Issus, ville importante de la Cilicie.
Bientôt les deux armées ne se trouvèrent plus distantes l'une de l'autre que d'une lieue et demie. Les deux rois les commandaient. Alexandre espéra conquérir l'empire des Persans par une seule bataille. Deux cris de guerre poussés par les deux armées épouvantèrent les échos des montagnes voisines : celui des cent mille Persans fut de beaucoup le plus retentissant.
Alexandre chercha à reconnaître Darius et s'attacha à ses pas. Oxathrès, frère de Darius, s'appliqua à le défendre : il combattait devant le char du roi; les environs étaient encombrés de morts; des prodiges de valeur et de dévouement se mulliplièicnt sur ce champ de bataille rétréci, mais glorieux ; plusieurs généraux persans et macédoniens y perdirent la vie. Alexandre y fut
atteint d'un javelot à la cuisse. Les chevaux du cliar de Darrus, blessés et effrayes, ne lui obéissaient plus; et ce loi dut renoncer à la majesté de son rang et enfreindre les lois de réti(|uette royale de Perse, en essayant lui-même de les contenir et de les diriger. Un autre char fut amené par ses serviteurs; mais ce changement redoubla le tumulte. Darius, pressé de très-près par l'ennemi acharné à sa poursuite, montra quelque agitation, quelque crainte; ses officiers commencèrent à fuir, le reste de la cavalerie suivit ce fatal exemple; la difficulté des chemins augmenta le désordre; les fuyards se renversaient mutuellement sous les pieds de leurs chevaux et y mouraient entassés, tenant encore dans leurs mains leurs épées, qui ne servaient qu'à percer ceux qui tombaient les derniers.
Cette déroute de la cavalerie entraîna celle de l'infanterie; celle-ci tenta en vain de soutenir le choc de la phalange macédonienne; elle fut mise en fuite, et les défilés par lesquels elle opéra sa retraite furent bientôt encombrés de cadavres.
Maîtres du champ de bataille , les Macédoniens pillèrent le camp des Persans; il renfermait d'immenses richesses : une grande quantité d'or, d'argent et de vêtements précieux fut la proie du soldat. Selon la coutume des Persans, les femmes du roi et celles de ses parents et de ses favoris suivaient l'armée, portées dans des chars somptueux, suivies de nombreux serviteurs et entourées de toutes les commodités que donnent le luxe et la richesse. Toutes ces femmes furent faites captives et réduites à l'excès de la misère : elles appartenaient aux soldats... La mère et la femme de Darius, ses deux filles, son fils, bien plus jeune, partagèrent ce funeste sort; leur tente fut pillée par des Macédoniens qui, ignorant leur rang, ne montrèrent pour elles aucun ménagement; aussi malheureuses que les autres femmes, elles ne pouvaient leur procurer aucun secours, et l'incertitude où elles étaient sur le sort de Darius ajoutait encore à leurs cruelles angoisses.
Les officiers d'Alexandre s'étaient emparés de la tente de Darius et avaient tout préparé pour leur roi, les bains et le service
des tables, selon l'usage des Persans; un grand nombre de flambeaux y furent allumés.
Darius avait fui vers la haute Asie; Alexandre l'avait poursuiv' près de dix lieues sans l'atteindre; il rentra dans son camp vers la moitié de la nuit, se mit au bain, soupa et prit du repos.
A la nouvelle du retour d'Alexandre et du riche butin qu'il avait fait sur le roi fugitif, les sanglots et les gémissements éclatèrent parmi toutes les captives de la famille de Darius; cette scène de désolation fut rapportée au roi de Macédoine; il envoya un de ses amis\ Léonnat, leur porter des paroles de consolation et de bienveillance.
Dès le matin qui suivit, Alexandre alla en effet visiter la famille de Darius; il était accompagné d'Héphestion , habillé comme lui, mais d'une taille et d'une beauté de traits supérieurs. Sysygambis, la mère de Darius, entraînée par ces apparences, se prosterna devant Héphestion; avertie de sa méprise, elle voulut la réparer par une nouvelle salutation ; Alexandre la prévint et la releva en la nommant sa mère. Il la traita réellement ainsi en lui rendant ses honneurs et sa maison, y ajoutant quelques splendeurs de plus, se chargeant de pourvoir à l'établissement des deux jeunes filles de Darius, d'élever son fils sous ses yeux, et de lui conserverie rang de roi. Il le fit venir, l'embrassa, et fut fort satisfait de la contenance sérieuse de cet enfant de six ans en une si solennelle rencontre.
Alexandre assura aussi toute protection à la reine, femme de Darius; des larmes de reconnaissance remplacèrent, parmi les captives, les gémissements de la douleur et de l'elTroi : elles bénirent la généreuse pitié du vainqueur. Celte conduite, si digne d'un héros et d'un grand politique demeuré homme, a toujours été considérée comme une des plus nobles et des plus vertueuses actions de la vie d'Alexandre le Grand.
Tels furent les résultats déplorables de la bataille d'Issus. Da-
* Titre honorifique de certains officiers au service du roi.
rius nvnif fui jusqu'à Bnbylone et aviiit réuni près de lui tout ce (|ui avait échappé à ce désastre. Il proposa la paix au vainqueur, et de lui céder toute la partie de l'Asie située au delà du fleuve de l'Halys. Alexandre cacha à son conseil les dispositions principales de cette lettre, et les envoyés de Darius lurent congédiés sans réponse.
Darius comprit la portée de ce silence et se prépara à de nouveaux combats; par des efforts inouis, il forma une autre armée du double plus forte que la première; on y comptait huit cent mille hommes d'infanterie, deux cent mille chevaux et un grand nombre de chars armés de faux.
On était en l'année 332 avant l'ère chrétienne. Après avoir détruit la superbe Tyr, Alexandre alla conquérir l'Egypte, fonda Alexandrie et reprit l'expédition d'Asie. Darius avait fait d'immenses préparatifs pour lui résister : les armes de ses soldats fm^ent perfectionnées à rexem[)le de celles des Macédoniens; il y avait ajouté les chars armés de faux, inconnus à l'ennemi : le timon était armé d'un épieu très-aigu de deux pieds de longueur; deux autres épieux, recourbés en forme de faux, étaient attachés aux deux extrémités opposées de l'essieu ; ces chars , dans leur marche rapide, frappaient l'ennemi par leur timon et le moissonnaient par la double armure de leur essieu.
Darius se confiant à la puissance d'un toi armement, partit de Babylone, s'avança dans les belles leries de la Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate, se dirigeant vers Ninive, dont les vastes plaines environnantes permettraient le développement de ses forces et offriraient un terrain favorable aux manœuvres de sa nombreuse cavalerie.
Le roi de Perse désirait cependant éviter la guerre et acheter la paix par des sacrifices; il proposa de nouveau l'Asie jusqu'à l'Halys, cl onze millions de francs. Sur le second refus d'Alexandre, DîU'ius se montra plus libéral encore en offrant l'Asie jusqu'à rEu[)hrale, seize millions, sa seconde fille en mariage, et le partage de la souveraineté de l'empire [)ersan.
Alexandre voulut consulter ses conseils, quoique sa résolution
de tout refuser fut déjà bien arrêtée dans son esprit. « J'accepterais, si j'étais Alexandre, » dit Parménion. « Et moi aussi, » reprit Alexandre, « si j'étais Parménion. » Et il développa ensuite avec une grande et hautaine éloquence cette idée insensée, rpi'il ne pouvait existera la fois sur la terre deux rois égaux entre eux; que Darius devait lui céder la monarchie universelle, et aller régner comme vassal là où Alexandre l'ordonnerait.
Darius n'avait point omis de faire parvenir les expressions de sa gratitude envers Alexandre pour l'honorable traitement dont sa famille captive avait été l'objet de sa part : cette attention du roi de Perse et ses propositions de paix furent ses derniers rapports avec le roi de Macédoine. Darius s'était établi près du village d'Arbèle, situé sur la rive gauche du Tigre, et qui porte encore le nom à'Ârbil. Ce fleuve, rapide et profond, couvrait l'armée de Darius, et pour l'attaquer, Alexandre, venant de la Syrie, devait d'abord franchir l'Euphrate; il n'y rencontra aucun obstacle; le Tigre lui en opposa de plus d'un genre : là où il était guéable les hommes avaient de l'eau jusqu'au-dessous des bras; néanmoins l'armée macédonienne s'établit sur la rive gauche du fleuve ; un jour de repos lui fut accordé : la journée suivante devait décider du sort de l'Orient. 11 fallut éveiller Alexandre pour commencer l'action.
Les chars armés et la cavalerie persane se précipitèrent les premiers sur la phalange macédonienne ; elle rapprocha ses boucliers, les frappa avec force, et ce bruit imprévu effarouchant les chevaux attelés aux chars, ils s'enfuirent vers les Persans et mirent un grand désordre dans l'armée. La phalange, en ouvrant ses rangs, évita aussi les dangereuses machines dont les armures moissonnaient réellement et les membres des soldats et leurs corps entiers.
On épuisa des deux côtés toutes les armes de trait; on en vint aux combats corps à corps : l'aile gauche dés Persans, où se trouvait Darius avec ses officiers et ses soldats d'élite, obtint des succès; l'étoile d'Alexandre semblait pâlir. Ce roi le craignit et compta sur lui-même pour rétablir le combat. Il marcha droit à
384 LA l'KHSÉ.
Darius qui lançait ses javelots sur les assaillants. Les deux gardes royales s'abordèrent avec une ardeur égale; Alexandre, lançant avec vigueur un javelot contre Darius, atteignit son cocher, qui tomba mort. On crut que c'était le roi : ses meilleurs amis, ses meilleurs officiers s'enfuirent; demeuré presque seul, Darius cliercha aussi son salut dans la fuite. D'impénétrables nuages de poussière couvrirent sa marche; elle fut en sens contraire de celle des fuyards. Par une habile manœuvre, il alla s'établir dans un village situé sur les derrières de l'armée macédonienne, pendant qu'Alexandre le poursuivait dans une direction contraire. Le roi de Perse échappa ainsi au vaincpieur d'Arbèle, après avoir laissé sur le champ de bataille quatre-vingt-dix mille morts et plusieurs officiers du premier rang; il se réfugia dans Ecbatane, capitale de laMédie, et fit de nouvelles levées de troupes pendant qu'Alexandre s'avançait vers Babylone oii il s'établit. 11 y fut magnifiquement reçu par les habitants, qui espéraient échapper enfin au joug des Persans et récupérer leur nationalité assyrienne.
Alexandre passa un mois dans cette grande ville, organisa le gouvernement des provinces conquises, accabla de honteuses récompenses les traîtres qui lui avaient vendu leur pays, distribua beaucoup d'argent à ses troupes, et deux mois de solde aux moins méritantes. Il reçut de nouveaux renforts venus de la Grèce, s'avança dans l'Assyrie, arriva à Suse, résidence célèbre des rois de Perse; on dit (jue Darius pensait amuser et épuiser le vainqueur en lui livrant successivement les principales villes dont les plaisirs et le luxe finiraient par le subjuguer, dont les richesses assouviraient peut-être sa cupidité.
Alexandre trouva, en effet, dans le trésor royal de Suse deux cent vingt millions de francs en lingots, et i)lus de cinquante millions en argent monnayé. 11 y avait fait conduire la mère et les filles de Darius; il les y laissa avec des maîtres pour enseigner la langue grecque aux jeunes princesses, et s'avança vers la Perse, traversa le Pasitigre, fit aborder les défilés montagneux, guidé par des Uxiens qui livraient ainsi Icin^ propre pays ; il les traversa, pénétra dans les Pyles Susiadcs, autres dangereux défilés, où il
1,A PEUSt:. 38S
écliou;!. Mais guide par un Lycieu qui liabilait ces conlrces, il tourna ce défilé, et marcha sur Persépolis, passa l'Araxe et vit venir à lui hnit cents Grecs, presque tous avancés en âge, enlevés par les Persans durant le règne du prédécesseur de Darius, et que la barbarie du vainqueur avait horriblement mutilés. A un tel spectacle Alexandre ne put retenir ses larmes : il assura l'existence de ces vétérans, en leur faisant dislribuer de l'argent, des vêtements pour eux et pour leurs femmes, deux paires de bœufs, cinquante moutons et autant de boisseaux de froment, et les déclara exempts de tout impôt.
Le juste ressentiment d'Alexandre pour de telles cruautés exercées par les Persans envers des Grecs, ne fut peut-être pas sans influence sur ses terribles résolutions contre Persépolis ; il livra la ville au pillage et n'en exempta que les palais des rois où leurs trésors étaient déposés. Persépolis, disent les historiens grecs, était la plus riche de toutes les villes que le soleil éclairait alors; elle fut mise à sac et abandonnée à toutes les insultes du soldat; le butin fut immense; les vainqueurs le disputaient parfois les armes à la main. Les femmes, dépouillées de leurs parures, furent vendues comme esclaves : l'excès des malheurs de cette cité fameuse égalait l'éclat de ses anciennes prospérités.
Alexandre recueillit dans l'épargne royale six cent cinquante millions; il fallut faire venir de loin un grand nombre de bétes de somme pour les emporter, indépendamment de trois mille chameaux qui en furent chargés.
Alexandre célébra son triomphe par des sacrifices aux dieux, par des festins somptueux donnés à ses amis, par des orgies même. Une nuit, pris de vin et de débauches, il accomplit le projet proposé par la courtisane athénienne Thaïs, d'incendier le palais de Perséiiolis : ses ruines actuelles , d'un aspect si grandiose et si déplorable à la fois, sont l'effet de cet acte de la plus condamnable démence : Alexandre, à la tête du cortège formé de ses femmes et de ses danseuses ses familières, jeta dans le palais la première torche, et consomma ainsi un des attentats dont sa vie s'est souillée. H marcha ensuite sur les autres* provinces de la Perse; Darius
LA PERSK.
avait réuni fjucliiiics lron[ics tirées de la Bactrianc; Irop faible pour attendre l'ennemi, il allait avec trente mille hommes chercher un reluge dans la ville même dcBactres; mais il se trouva aussi dans celte province un satrape, Dessus, capable de vendre son pays et son roi; il lit plus, il assassina Darius et se déclara roi delà Bactrianc. On dit qu'Alexandre vit Darius mourant, qu'il se montra pénétré de douleur, et promit de venger ce malheureux monarque ; il le fit inhumer avec pompe dans les tombeaux des rois de Perse. Bientôt après Bessus lui fut Hvré; le roi remit la décision de son sort au frère et aux parents de Darius; après l'avoir torturé, ils firent couper son corps en morceaux, vengeant ainsi le crime commis sur Darius froidement assassiné. La mort de Darius mit fin au premier empire de Perse, et lui donna pour souverain un héros venu de l'Occident à qui les injustes et successives invasions des premiers Achœménides avaient trop tôt appris le chemin de la grande Asie.
Ces événements sont de l'année 330 avant l'ère chrétienne. Le règne d'Alexandre en iMacédoinc avait commencé cinf} années plus tôt.
Alexandre, maître de l'empire de Darius, récompensa généreusement ses soldats et ses alliés. Le luxe persan, imite jadis de celui des Mèdes, séduisit les Macédoniens, les plus incultes de tous les peuples de la Grèce. Leur roi accueillit favorablement Thalestris, reine des Amazones, ((ui vint lui demander un fils. Alexandre se considérait, à l'éclat de ses, conquêtes, comme parvenu au faite de la puissance souveraine, mais le goût du luxe et des voluptés pénétra dans son âme. Il introduisit dans son palais des huissiers originaires d'Asie, dans sa garde les fils des plus illuslrcs familles, môme Oxathrès, frère de Darius, révolu encore de son hnbillement national, du diadème, de la timiquc blanche, et des autres insignes eu usage chez les Persans; il donna à ses favoris la robe couleur de pourpre, à ses chevaux le harnachement persan; enfin il eu! aussi, comme les rois asiatiques, autant de concubines que l'année avait de jours; elles élaient choisies parmi les plus belles fcitimes de l'Asie entière.
Alexandre ne s'oublia cependant point dans le repos; il poursuivit sa conquête jusque cliez les Scythes, et prépara l'invasion de l'Inde.
Alexandre avait laissé Mazée pour gouverneur de Babylone; Harpalus lui avait succédé, mais il n'administra pag mieux cette province. De retour de l'Inde et pendant son séjour à Pasargade, en l'année 325 avant J.-C, Alexandre fit poursuivre ses satrapes concussionnaires; plusieurs d'entre eux payèrent de leur tête leurs coupables exactions. Il affermit autant qu'il le put les habitudes d'une administration régulière, s'ai)pliqua à réunir dans un même esprit et dans la même souniission les vainqueurs et les vaincus; il maria dix mille Macédoniens avec autant de femmes persanes et s'unit lui-même à Statira, fille de Darius.
D'Ecbatane il se dirigea vers Babylone ; pendant sa marche il rencontra Néarque, arrivé de l'Inde par l'Océan et l'Euphrate. Ce navigateur conseillait à Alexandre de ne pas entrer dans Babylone; mais il y était attendu par les envoyés de presque toutes les parlies du monde alors connu; il voulait d'ailleurs relever cette ville de ses ruines. Les présages n'étaient pas favorables; la superstition de ses amis en augmentait la terreur : inaccessible à ces vaines impressions, Alexandre fit son entrée triomphale dans cette cité célèbre, mais il ne s'abstint point des repas somptueux et dissolus; la fièvre survint, et dix jours après il expira , vers la fin du mois de mai de l'an 324 avant l'ère chrétienne.
L'ancien monde était réuni sous le sceptre d'Alexandre en une monarchie universelle, ou à titre de vassal et d'ami. Celte monarchie fut dissoute par la mort du conquérant.
Un frère et un fils lui survivaient; un enfant posthume devait naître de Roxanc , mais les généraux se préférèrent aux successeurs naturels du conquérant; ils s'établirent d'abord dans le gouvernement dont ils étaient investis, se firent ensuite la guerre, comme si l'héritage d'Alexandre dût être légué à celui des généraux qui survivrait.
3SS LA PKRSK