CHAPITRE TREIZIÈME
Sixième dynastie : les Arsacides.
Mais un royaume rival s'était formé pendant ces mêmes temps; dès le troisième règne des Séleucides, celui d'Anliochus Dieu, un seigneur parthe ou bactrien, du nom d'Arsace, avait méconnu l'autorité du satrape du roi de Syrie; son entreprise avait été couronnée de succès, et cet Arsace avait fondé le royaume des Parlhes , qui ne fut qu'un démembrement du vaste empire de Syrie et le retour de l'ancien royaume de Perse à rindépendancCo Arsace fonda ce nouvel empire en l'année 2o6 avant l'èi^e chrétienne; son successeur l'affermit par sa victoire surSéleucus Callinicus, en 231 ; ces deux Arsaces furent les chefs delà race royale des Arsacides. Ils descendaient, selon les généalogies iraniennes, de Kaï-Siaveksch, père des Cyrus, à la sixième génération; ils relevaient leiu' patrie de la servitude étrangère , et formaient une nouvelle dynastie d'origine persane et kéanienne. Leur histoire est la continuation de celle de la Perse.
Le territoire qui composa le nouveau royaume s'étendait de la mer Caspienne au golfe Persique; ou y trouvait de vastes déserts, de hautes et de stériles montagnes, de larges et rapides torrents: les vétérans romains rcduiilaicut de faire la gueri'e dans ce pays.
Des événements survenus dans ce royaume pendant les cin(f siècles de sa durée, on ne connaît, par les écrivains occidentaux, que ceux qui se rapportent aux longues guerres des Parthes contre les Romains. Les chroniques persanes sont encore plus abrégées; on y peut néanmoins recueillir quelques précieuses données historiques; enfin il subsiste également quelques monuments sculptés, des inscriptions et des monnaies du règne des Arsacides. On sait que ce règne finit en l'année 22& de l'ère chrétienne. Les listes tirées des écrivains grecs et latins forment une série de vingthuit règnes qui durèrent quatre cent quatre-vingt-deux années"; elle rattache leur commencement à l'année 236 avant l'ère chrétienne, comme on l'a déjà vu plus haut. Le premier roi se nomma Arsace et le dernier Artaban.
D'après les listes tirées des chroniques persanes, le premier roi fut aussi nommé Arsch (VArsaces des Grecs), et le dernier Ardavan {Artaban); mais ces listes sont moins régulières et ne donnent que dix-huit règnes d'une durée inconnue, celle de quelques-uns d'entre eux n'étant point indiquée.
Ces chroniques conservent cependant certains détails assez précis sur les commencements du nouveau royaume. Elles indiquent à la quatre-vingtième année du règne des Séleucides l'insurrection d'Arsace; cette date concorde avec l'année 231 avant l'ère chrétienne, et c'est celle même où Arsace, ayant battu et fait prisonnier Séleucus Callinicus, l'indépendance partho fut en effet consacrée par cette victoire.
Auparavant (en l'an 25C), Arsch (Arsace P'), seigneur puissant dans l'Irak-Adjémi , avait annoncé qu'il possédait le drapeau symbolique et national de la Perse, le tablier de cuir du forgeron Gaôh, sauvé du désastre du dernier Darius; les astrologues prêtèrent leur secours au nouveau chef; il réussit, battit le roi de Syrie, se fit roi de l'Iran, et fixa sa résidence dans la ville de Rheï. Le Farsistan , l'Aderbïdjan, le Mazanderan et le Kousistan se déclarèrent en sa faveur, s'allièrent contre les Séleucides, leurs en-
' L. Dubeux, la Perse, p. 270 et 277.
neiîiis comiiiiins, à la condition, loulelois, que leur vassalité de la couroinie d'Arsace ne les obligerait à aucun tribut ni service.
Arsch consolida son établissement et laissa la couronne à son fils Arsch II. Après celui-ci régna Schapour le Grand, qui passa pour avoir reconquis sur les Grecs les trésors (ju'ils avaient enlevés à Suse et à Persépolis. Son troisième successeur découvrit dans une caverne les anciens et riches trésors que Féridoun y avait enterrés. Narsi, qui régna ensuite, conquit une partie de la Tartarie. Son huitième successeur, nommé Narsi comme ce dernier, ajouta le Khorassan au territoire du royaume; Ardavan III (Artaban), qui vint après deux autres règnes, fut le dernier des successeurs d'Arsch I"; il fut détrôné par un descendant de Sassan, frère de la princesse Honiaï, dépossédé par son père Bahénan, petit-fils de Goustschasp le Kéanicn, la famille des Sassans s'étant réfugiée dans l'Inde et y ayant attendu pendant six siècles l'occasion de faire valoir ses droits au trône de l'Iran.
Les auteurs occidentaux reconnaissent les deux frères Arsace V et Arsace II comme les deux premiers rois de la race des Arsacides; ces chefs combattirent assez heureusement pour fonder le nouveau royaume. Les dissensions héréditaires entre les descendants des successeurs d'Alexandre favorisèrent les entreprises des Arsacides; la Bactriane se donnait aussi au roi ; Séleucus Callinicus se laissait faire prisonnier par les troupes d'Arsace II (ou Tiridate) ; celui-ci avait conquis l'Hyrcanie, et lorsque Antiochus le Grand voulut combattre contre Artaban P', llls et successeur de Tiridate, il fut amené à signer, en l'année 211, un traité qui reconnaissait l'indépendance de la Parthie, accrue de l'Hyrcanie.
Les Parthes passaient pour être originaires de la Tartarie, et pour en avoir conservé les usages et la langue. Ils s'attachèrent à établir et à consolider leur indépendance. Leur premier roi, Arsace, perdit la vie en la défendant contre les lieutenants des Séleucides. Son frère, (pii fut son successeur, fut favorisé dans ses plans par les dissensions qui divisaient la famille de Séleucus, parles guerres de l'Kgypte contre la Syrie, par les événements qui amenèrent l'armée égyptienne jusque sur l'Euphrale, et par
l'échec considérable qu'éprouva SéleucusGollinicus, fait prisonnier par les Parthes; et l'existence du nouveau royaume fut assurée par le traité qu'Antiochus le Grand agréa par force après cinq années d'inutiles efforts pour renverser cette nionarcbie naissante. Artaban I", troisième roi arsacide, eut la gloire de ce succès. Il mourut en l'an 218 avant J.-C, laissant la couronne à son fils Phriapatius, qui régna sans bruit et sans gloire quinze années. Il eut pour successeur (l'an 1 82) son filsPhraate 1", qui fil la guerre aux Mardes, habitants des bords de la mer Caspienne, et réunit leur pays à sa couronne.
Après lui régna ]Mithridate, son frère (l'an 174). 11 y a dans l'histoire peu de noms aussi illuslres que celui de ce grand roi. Le royaume des Parthes existait depuis près d'un siècle; la bonne administration de son gouvernement en avait fait une nation puissante, le génie de Mithridate en fut un des plus grands et des plus glorieux soutiens. Il conquit la Bactriane, la Perside, la Médie, l'Élymaïde, la Babylonie, et toutes les autres provinces jusqu'à l'Euphrate à l'ouest, jusqu'à l'Hydaspe à l'est.
Les Séleucides ainsi dépouillés ne se détournaient point cependant de leurs vues sur l'Occident : la Cœlésyrie ne cessait pas de servir de champ de bataille aux armées de l'Egypte et de la Syrie, et quand, attiré vers l'orient, DémétriusNicator songea à conlenir les Parthes, il fut fait prisonnier et ne recouvra la liberté qu'après dix ans de captivité. Le règne si glorieux de Mithridate fut de trente-six ans. H eut pour successeur (en l'année 138) son fils Phraate II qui , pour résister au roi de Syrie Antiochus Sidétès, rendit la liberté à Démétrius, devenu son auxiliaire naturel contre le roi de Syrie , qui lui avait été substitué depuis sa captivité. Cet Antiochus fit une guerre malheureuse; elle fut la dernière entreprise des Séleucides contre les successeurs d'Arsace.
Au fort de la guerre contre les Syriens, Phraate II avait appelé comme auxiliaires les Scythes ou Tarlarcs habitants au delà de rOxus. N'ayant plus besoin de leur secours, il les congédia elles mécontenta par le mauvais traitement qu'il leur fit et par le refus d'un dédommagement suffisant des énormes dépenses et de la Ion-
gue marche qu'ils avaient faites. Pliraate rejeta avec hauteur toutes leurs demandes : les Scythes ne tardèrent point de se venger. Ils passèrent l'Oxus et se jetèrent sur la Bactriunc. De là ils poussèrent sur le territoire desParlhes. Potn- leur résister, Pliraate organisa les prisonniers grecs qu'il avait faits sur Antiochus III : mais ils avaient aussi des insultes à venger; ils passèrent aux Scythes, et Phraate fut défiiit et tue dans le premier combat (l'an 128). Artaban II continua cette guerre, et mourut, quatre années après, sans avoir réussi à chasser les Scythes de la Bactriane. Son fils Mithridate II fut un roi sage et guerrier; il couipiit plusieurs provinces et mérita le surnom de Grand qui lui fut donné après sa mort, survenue en l'année 88 avant J.-C.
Alors la paix ne régnait point dans l'empire des Parthes. Mnaskirès, neveu de Mithridatc II, lui succéda; unfilsdeMithridate I", nommé Sinatrockis, lui disputa la couronne, mais sans succès. Ces guerres intestines affaiblirent singulièrement l'autorité royale ; un ennemi redoutable, Tigrane, roi d'Arménie, menaçait l'empire parthe, et y faisait impunément des incursions hostiles; il recouvra même les provinces qu'il avait cédées à Mithridate, et enfin il pénétra dans la Perse. Sinatrockis, accablé par l'âge, était alors roi des Parthes; il avait associé au trône son fils Plu\aateIII; après la mort de son père (l'an 09), celui-ci contracta une alliance avec les Romains.
Tigrane, roi d'Arménie, s'engagea alors dans une lutte inégale contre Rome, ayant toutefois pour allié le roi de Pont : ils furent vaincus par LucuUus. Ils sollicitèrent en vain le roi d'Arménie pour l'entraîner dans le!ir alliance : il fut fidèle à celle qu'il avait contractée avec Lucullus; il la réduisit néarmioins à une stérile neutralité.
Pompée vint alors faire la guerre à Mithridate, roi de Pont; Phraate, roi des Parthes, s'engagea avec une armée nombreuse pour favoriser son gendre Tigrane le jeune, qui tentait de ravir la couronne d'Arménie à son père. Celui-ci triompha de son fils, qui se jeta dans les bras de Pompée; le roi se soumit, et rentra dans ses Étals par la générosité du général romain, qui réserva une
province pour Tigraiie jeune. Ce prince fut ingrat; Pompée le priva du royaume et le garda prisonnier pour orner son triomphe. Phraate était justement inqniet des arrangements survenus entre Pompée et le roi d'Arménie. 11 demanda le renouvellement du traité avec Lucullus, et, en même temps, que les limites des deux empires fussent fixées aux rives de l'Euphrate , que Tigrane le jeune fût mis en liberté, que la province de Gordium lui fut restituée : on ne lui fit aucune réponse, et les troupes romaines traversèrent ses provinces sans qu'il fût préalablement averti. Pompée lui refusait en môme temps le titre de roi des rois cpi'il venait d'accorder au roi d'Arménie. Poussé à bout par ces faits assez significatifs, Phraate notifia au grand Pompée que s'il passait l'Euphrate, il lui déclarerait la guerre.
Phraate avait deux fils qui conspiraient contre lui. L'aîné, Mithridate III, lui succéda (l'an 58), et exila aussitôt son frère Orodèsqui était cependant son complice. Rappelé par le vœu public, Orodès fut élevé au trône, et sa première action fut de faire mettre à mort son frère détrôné (l'an 54).
Marcus Licinius Crassus, consul pour la seconde fois, avec Pompée, eut le gouvernement de la Syrie. Sa cupidité le porta à piller le temple de Jérusalem. Il décida ensuite de porter la guerre chez les Parthes. Tout devait l'en détourner : les avis des hommes sages, la difficulté reconnue de cette entreprise, des présages sinistres; mais inaccessible à ces avertissements , Crassus passa l'Euphnile et trouva sur la rive opposée une armée parthe commandée par Suréna, homme d'une naissance illustre, d'une habileté éprouvée, joignant les avantages extérieurs à une grande fortune. L'action fut aussitôt engagée, et l'armée romaine fut com[)létement défaite : elle laissa sur le champ de bataille vingt mille morts et dix mille prisonniers! Crassus, poursuivi dans sa retraite, fut atteint ou surpris dans un guet-apens préparé par Suréna; les Parthes hii coupèrent la tcte, l'apportèrent au roi, qui lui Ht rcnq)Iir la bouche d'or en fusion , en lui disant : « Rassasie-loi enlin du « métal dont tu fussialfamé. »
Suréna était un des partisans qui avaient élevé Orodès sur le
/oo LA i't:i;sE.
lionc. Ni son zèle ni sa violuirc sur les Roni;iiii.s ne lui lil Iruuvci' gnioc devant riin[)lacablc jalousie du roi : il l'ut assassiné par ordre de ce prince.
Cependant, le roi fit de nouvelles tentatives sur la Syrie occupée par les Romains; il y envoya aussi son fils Pacora qui n'obtint aucun succès : Cassius avait résisté à leurs attaques. Mais ce roi avait un autre fils nommé Phraate, qui, impatient de régner, élrangla son père et lui succéda, l'an 38 avant l'ère chrétienne.
Les destins de Rome furent, bientôt après, commis aux résultats des luttes des triumvirs. Antoine et Auguste étaient aux mains; Phraate IV en profita pour envahir l'Arménie et la Médie. Odieux néanmoins à ses sujets, les Scythes qu'il se donna pour alliés le maintinrent sur le trône, mais ne le défendirent point de l'inimitié de son fils, qui le fil mourir en l'étouffant. Ce fils criminel fut assassiné à son tour par un successeur, et celui-ci périt aussi par un meurtre. Il fut remplacé par Vononès, fils de Phraate IV (l'an 15 de l'ère chrétienne). Ce prince avait pris les mœurs de Rome, où il était demeuré en otage; il fut chassé du trône, où les Parthes appelèrent Artaban, roi des Scythes, mais de la famille des Arsacides par sa mère : son avènement est de la dix-septième année de l'ère chrétienne.
Artaban III, roi des Parthes, donna à son fils Orodès le trône d'Arménie, mais ne fut pas assez puissant pour l'y maintenir. Rome, en observation incessante sur les événements de l'Asie, redoutait surtout l'agrandissement des Parthes : Tibère ne reconnut pas le nouveau roi d'Arménie, envoya Germanicus qui, vainqueur d'Orodès, donna aux Arméniens un autre prince pour souverain.
En mourant (l'an 43 de J.-C), Artaban lll désigna son autre fils Rardanès pour lui succéder; Gotarzès son frère aîné lui succéda ensuite (l'an 47 de J.-C), laissa par sa mort la couronne à Vononès H qui ne régna (pTune année. Vologèse, son fils, fut son successeur : il envahit l'Arménie et renouvela avec Rome les anciens traités. Elant mort en l'année 90, il laissa la couronne à son fils Pacora qui, après dix-sept ans de règne, eut pour successeur Chosroès, que Trajan condjatlil. Vologèse li son
fils, rcniphiça ce Vologcsc sur le Irônc (l'iin 134) et soutint de longues guerres contre les Romains jusqu'en l'année 188. Yologèse III régna jusqu'en :21 4. Alors monta sur le trône des Parthes Artaban IV, qui continua la guerre contre les Romains et obtint par son courage un honorable traité de paix. La lutte de Rome, avec des succès incertains, contre les Parthes, révéla assez la puissance de cet empire asiatique; il ne fut entamé par aucun des grands généraux romains : Crassus y perdit la vie; Antoine, Claude, Néron, Trajan éprouvèrent de sanglantes défaites, ou remportèrent d'inutiles victoires*. Les empereurs romains dans leur protocole, pour peu qu'ils se fussent occupés de la guerre des Parthes, se paraient ostensiblement du titre de Parthique, vainqueur des Parthes : l'histoire nous montre ainsi que la vanité ou le mensonge des protocoles n'est pas une invention des temps modernes. L'empire des Parthes ne fut jamais soumis aux lois de Rome.
• Le Bas, Précis d'Histoire ancienne, tom. IL — Souvent consulté et suivi dans
ce résumé de l'histoire de Perse pendant les temps moyens.
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