CHAPITRE QUATORZIÈME
Seplièine dyiinslie.— Les Sassaiiides.
La couronne j)assa dans une fanfiille nouvelle. On a vu que le premier roi [tarthe, Arsace T, était d'origine parthe ou bactrienne, ou de l'Irak-Adjéuii (l'Aderbïdjan), mais du sang kcanien de Kaï-Kobad : toutefois il n'était pas de pure origine persane, et la province qui avait pendant si longtemps et avec tant de rois illustres donné son nom à l'Iran tout entier, la Perse, désira reprendre ses avantages. Un descendant des rois, anciens j)ossesseurs du troue d'islakliar (Persépolis) s'offrit à leurs vœux; il était distingué par toutes sortes de mérites. Les astrologues le désignèrent h Artaban IV comme prédestiné à lui ravir la couronne. Il nllail périr, mais une jeune femme du harem, nommée Gulnare et (pii lui élait fort attachée, l'avertit; ils s'enfuirent ensemble, emportant la plus grande partie des bijoux d'Arlaban, dont Gulnare avait la garde, et ils se rendirent en Perse, où le mécontentement était général. Le i)rince fugitif nommé Ardeschir, ou Artaxarcs, se lit connaître, rallia une armée de cincjuante mille honnïies, défendit ses droits par les armes, fut secondé par plusieurs vassaux de la couronne et par quelques gouverneurs de pro-
vinces; il triompha enfin après avoir fait prisonniers Artaban et ses deux fils; Artaban, selon l'usage de ces pays, fut mis à mort, et ses deux fils furent enfermés dans des châteaux forts.
Le chef de la famille d'Artaxarès était Sassan , fils de Bahman, petit-fils de Goustschasp, privé de la couronne et qui s'était réfugié dans l'Inde : c'est de lui que la dynastie s'est appelée Sassanide. Artaxarès en fut le fondateur et le premier roi. Dans l'ordre de succession des dynasties de l'histoire persane, celle-ci fut la septième. Elle continua, quelquefois avec d'éclatants succès, la guerre contre les Romains : elle ne devait subir d'autre mauvaise fortune que celle qui fut commune î\ l'Orient tout entier, courbé sous l'autorité d'une loi nouvelle , imposée les armes à la main par un nouveau prophète.
L'histoire de Perse pendant la domination des Sassanides a été racontée par les écrivains occidentaux et par les chroniqueurs persans : c'est une double source où nous croyons devoir puiser à la fois, puisque l'Orient et l'Occident figurent au même titre dans ces annales. Rome a raconté ses propres guerres avec les Persans sassanides; mais les écrivains persans, en rappelant les mêmes faits, autrement exposés peut-être, ont considéré le règne des Sassanides sous un plus grand nombre d'aspects, et les souvenirs qui touchent aux institutions publiques, à la littérature et aux arts, y figurent à côté des événements de guerre; notre narration sera donc plus complète si nous réussissons à concilier, avec la réserve nécessaire, ces annales et ces souvenirs.
L'avënement des Sassanides fut une révolution née de la brutale tyrannie des rois parthes, et de la légitime ambition des Persans de reprendre leur antique prépondérance en portant une famille persane sur le trône.
RÈGNE d'aRTAXARÈS OU ARDESCHIR \".
Artaxarès OU ArdeschirBabgan ou Babeg, qui fut Ardeschir I", y lut placé par le suffrage public en l'année 22G de l'ère chrétienne. 11 soumit d'abord à son autorité quelques officiers |iarthes.
défenseurs de l'anoienne dynastie; fit niellrc impitoyablement à mort tous les membres survivants de la famille d'Artaban, et prit le titre de roi des rois.
Aussitôt après il visita les provinces de son royaume, rédigea un nouveau corps de lois civiles et politiques, donna des règlements favorables aux arts et à la littérature, ainsi qu'à l'agriculture et au commerce. L'historien persan Mirkond a recueilli ces souvenirs du règne d'Ardeschir I", qui dura quatorze années et quelques mois. Le nouveau roi les emi)loya au rétablissement de la domination persane dans l'Asie Mineure. Septime Sévère régnait alors à Rome; Ardeschir lui fit savoir ses intentions au sujet de cette riche contrée, qu'il réclamait comme l'iiéritage de ses ancêtres, l'Asie Mineure leur ayant appartenu depuis Gyrus jusqu'au dernier Darius. L'empereur engagea le roi sassanide à ne point persister dans cette demande, à redouter les armées romaines. xVrdeschir répliqua en attaquant les positions fortifiées des Romains sur l'Euphrate, et s'empara de plusieurs provinces voisines.
L'empereur l'engagea de nouveau à demeurer eu paix, lui envoya des ambassadeurs qu'Ardeschir refusa de recevoir. De son côté, il dépêcha vers Septime Sévère une compagnie de quatre cents hommes, choisis parmi les plus beaux de son armée, richement armés et montés sur de superbes chevaux. Introduits devant l'empereur, ils lui demandèrent de rendre immédiatement la Syrie et l'Asie .Mineure : cette scène se passait à Antioche de Syrie. L'empereur reçut ces singuliers ambassadeurs, les envoya en Phrygie, et reprit parla force les provinces de la Mésopotamie nouvellement occupées par Ardeschir. Satisfait de ces succès, Septime Sévère retourna à Rome : à peine rentré dans la capitale de l'Empire, on y apprit qu'Ardeschir avait reconquis ces mêmes provinces. Mais ce roi mourut bientôt après, l'an 241 de l'ère chrétienne.
On voit sculptés sur le rocher de Naskhi-Roustan, près de Persépolis, la figure équestre d'un roi persan, richement habillé, et une inscrif)tion grecque nous apprend (jue c'est la figure
du serviteur d'Ormuzd, du dieu Ardcschir, roi de l'fran, de la race des dieux, fils du dieu Babec, roi *.
REGNE DE SCHAPOUR 1.
Son fils Scliapour lui succéda et conlinua la guerre contre les Romains. On a lu plus haut le récit relatif à la naissance et à la conservation miraculeuse de cet enfant d'Ardeschir I®"", et la description du monument qui consacre encore aujourd'hui le souvenir de ce fait mémorable de la vie d'Ardeschir P'. Parvenu au trône, Schapour s'occupa avec zèle de la prospérité de ses États, du bonheur de ses peuples, et à contenir ùc:^ rois voisins, inquiets et ambitieux. Tel fut >Ianizen, roi arabe, qui pénétra dans la Perse pendant que Schapour était dans le Khorassan. Le roi persan attaqua la ville de Khadre, située entre l'Euphrate et le Tigre, qui appartenait à ce fâcheux voisin ; le siège de cette place traînait en longueur, quand la fille du roi arabe, nommée Nazirat, ayant aperçu Scliapour, qui était le plus bel homme de son armée, s'oublia jusqu'à favoriser cet ennemi redoutable de son père, en lui donnant un moyen magique de faire écrouler les toin^s de la forteresse qui faisait toute la force de la ville. Schapour s'en rendit maître en effet, reçut la jeune Nazirat dans son harem ; mais considérant ensuite l'ingratitude de cette fille envers son père et son roi, il la fit attachera la queue d'un cheval indompté : cette infortunée, coupable d'une ingratitude, en fut aussi une victime.
Schapour assiégea la ville de Nisibe, défendue par les Romains, et SCS murailles tombèrent d'elles-mêmes devant lui : un saint personnage avait promis ce miraculeux succès si l'armée enlière se purifiait par la prière.
En présence des armées romaines, Schapour employait d'autres moyens pour obtenir des succès. L'empereur Gordien se rendit en Syrie à la tète d'une armée considérable; il refoulâtes
• Silveslre de Sacy, Antiquités de la Perse.
i'^6 LA PERSE.
Persans dans lenrs provinces. Mais l'enipcrcur victorieux fut trahi par Philippe, un de ses lieutenants, (jui l'assassina et s'empara de la coui'onne impériale. Pliilippe lit la paix avec Schapour, lui ahandoima d'abord l'Arménie et la Mésopotamie, mais il les reprit ensuite, cette concession n'ayant pas été a|)prouvée par le sénat.
Après ce traité, l'armée romaine s'étant retirée, Schapour reprit aussitôt ces mômes provinces et s'avança jns(}u'à Édesse, devant hKjuelle il mit le siège.
L'empereur Yalérien accourut au secours des provinces envahies; il tomba dans un piège et subit les effets de son imprévoyance : il fut fait })risonnier; de grands succès pour les Persans furent la suite de ce malheur. Odenat, alhè des Romains, les vengea en partie par quelques avantages obtenus sur Schapour. Mais le roi persan rentra dans ses États emmenant prisonniers un grand nombre de Romains et soumettant leur souverain à toutes les ignominies.
Nous avons décrit plus haut le bas-rehef persan sculpté sur le rocher de Naskhi-Rousian, où la victoire de Schapour sur l'empereur romain est rappelée avec tous ses abus; le roi de Perse, pour monter à cheval, pose son pied sur le corps du vieil empereur prosterné; les Romains humblement inclinés attendent leur grâce! Tant d'humiliation déversée sur la grandeur romaine n'assouvit point la vengeance de Schapour ; il réservait à l'empereur Yalérien un affreux et dernier supplice : il le fit écorcher vivant.
Odenat roi de Palmyre et l'illustre reine Zènobie continuèrent la guerre contre Schapour; mais la reine, devenue veuve, se retira pour aller défendre ses {)ropres États contre les attaques de l'empereur Aurélien.
Schapour mourut sur ces entrefaites (l'an 271 de J.-C.) , après un règne de trente et une années; Schapour avait fondé deux villes de son nom, Nischabour dans le Khorassan, et Schapour dans la province de Fars. Une inscription grecque, gravée à Naskhi- Roustan, auprès d'une ligure é»pieslre, nous apprend aussi que cette figure est celle « du serviteur d'Urmuzd, du dieu Sapor, roi des rois de l'Iran et du Touran, de la race des dieux , fils du ser-
viteiir d'Oriiiiizd, du dieu Ardeschir, roi des rois de l'Iran , de lu race des dieux, petit-fils du dieu Babec, dieu.
RÈGNES DE HORMISDAS l" ET DES VAUARANE.
Schapour laissa le trône de Perse à son fils Hormisdas. Les historiens persans racontent des merveilles du caractère, des vertus et de la valeur de ce jeune prince. Il était ne d'une mère chérie de Schapour, mais appartenant à une famille proscrite par Ardeschir. Son père lui donna le gouvernement du Khorassan ; on l'effraya sur les intentions du jeune prince. Celui-ci, informé de ces délations, se coupa une main et l'envoya à son père: d'après la loi persane, un prince affligé de quelque difformité ne pouvait point porter la couronne. Schapour, frappé d'une telle résolution, assura à son fils l'accès du trône. Il ne l'occupa que pendant douze mois et quelques jours. Son nom signiflait Diett; c'est pourquoi une inscription de Naskhi-Roustan dit aussi : ceci est la figure du dieu Jupiter (Hormus) ou Hormisdas*.
Les écrivains occidentaux nomment son successeur, qui était son fils, Yararane; Mirkond a conservé rorlhograi)he persane de ce nom, Bahram. 11 fut roi dès l'année 272 de J.-C, et comme ses prédécesseurs , il se trouva en présence des armées romaines menaçant ses possessions. Il envoya des troupes à Zénobie contre Aurélien, et protégea Manès, le chef des manicliécns.
Son nis Yararane 11 lui succéda en 270. L'empereur Probus le menaçait; Bahram H fit avec Probus un traité de paix. Mais l'empereur ayant soupçonné la sincérité de sa soumission , ramena ses troupes contre les Persans; ses soldats le massacrèrent. Carus, qui porta la couronne après Probus, continua les hostilités, parvint sans obstacle jusqu'à la ville de Clésiphon, où il mourut inopinément; et l'armée romaine reprit la route de l'Italie sous la conduite de Dioctétien.
Le nouvel empereur se montra bientôt après dans l'Arménie
• Silveslrc de Sacy, Anliquilés de la Perse.
avec des forces considérables; Baliram se rcufernia dans ses frontières, et mourut presqu'en même temps, après un règne de dix-sept ans, l'an 293 de l'ère chrétienne.
C'est de son temps (pie paraît de nouveau dans la Perse Manès ou Many, le chef de la secte des manichéens, (jui troubla TEglise chrétienne pendant de longues années. Bahram le fit écorcher vivant et fit suspendre sa peau à l'une des portes de la ville de Djoudischapour.
Vararane ou Bahram II laissa deux fils; l'aîné, Yararane III, qui avait conquis le Ségestan , reçut le surnom de Segansan et mourut après une année de règne.