CHAPITRE TROISIÈME
Gouvrrnenicnt. — Cann, Favorites, Pnnuqiies. — Vie du Roi. — Voyages officiels. — Divisions du royaume. — Lois. — Ailniiiiisli'ation. — Satrapes. — I)otations tcrrilmiales. — Oiiiaiii^alion militaire. — Lois pénales. — Hivers genres df supplices.— Étal actuel de la Perse. — Tribus errantes. — Sculptures liisloriques de Persépolis. — Tombeaux des rois. — l'alais modernes.
De toutes les formes de gouvernements, l'Iran antique subit la |»lus oppressive, le despotisme des satrapes. Depuis ces anciens temps, aucun amendement favorable à l'humanité n'a été introduit dans ces contrées. Le pouvoir absolu des Pischdadiens (les rois mèdes) et des Kéaniens ou Acliœménides (les rois perses), est demeuré le ty|»e traditionnel et respecté de l'autorité; les sultans Olbmanides qui rognent aujuui'd'hui >>ur la Perse l'ont fidèlement conservé. Un sceptre de fer, [)orté par des mains que dirigent des instincts cruels ou des volontés ignorantes, brutales et passionnées, pesa toujours sur l'Iran nomade, agricole ou civilisé : ses hordes errantes jouirent seules de quelque indépendance; mais parmi elles, la révolte et le meurtre créèrent les chefs, et le pillage fut la seule et la plus honorable de toutes les industries.
Il ne reste aucun renseignement digne de foi sur l'état du gouvernement de l'Iran, pendant le temps de sa foiin;ilion en cités diverses et successivement fondées, ou constituées par (juel(]uc appai'cnce d'une organisation l'éguiièrc. La dynastie indienne étu-
blie dans la Médie, et dont la ville de Mahabad fut là résidence royale , gouverna vraisonibJnblement ses peuplades d'après les usages et les lois qu'elle avait iniporlées de l'Inde; toutefois, sur ce point comme sur l'cporiue et les causes de l'avènement de cette dynastie, il ne nous resterait que de vagues conjectures , si, comme nous l'avons dit, la langue de l'Iran entier, et la langue de tous les temps, n'était unanimement reconnue pour tirer directement son origine de l'Inde.
On ne fait aucun doute qu'il n'ait existé bien anciennement des documents originaux, annales, relations ou poëmes historiques, concernant les divers États qui florirent simultanément ou successivement dans la vaste contrée que nous nommons l'Iran; on croit aussi que les faits principaux, parmi ceux qui étaient enseignés dans ces antiques documents, ont été recueillis et conservés de siècle en siècle; que les poètes persans du moyen âge, qui ont écrit de grandes épopées héroïques, ont recueilh ces mêmes faits principaux assez fidèlement; que leurs poëmes, semblables en cela aux poëmes d'Homère, sont, en quelques parties, de l'histoire en vers; en un mot, que leurs ouvrages réunissent au mérite littéraire celui d'être des poëmes historiques. Nous reprendrons ce propos dans notre chapitre sur la littérature de l'Iran ancien et moderne, particulièrement en citant l'immortelle composition poétique de Ferdoucy.
Dans le vaste Iran subsistèrent plusieurs États dès les premiers temps de sa première civilisation. Les pays les plus rudes demeurèrent nomades; les belles plaines de la Bactriane et de la Médie appelèrent l'agriculture; c'est en effet sur ces deux contrées que les souvenirs sont les plus anciens; la dynastie indienne s'était établie dans la Médie. Durant cette même péiiode de temps, la Bactriane était florissante, et Bactres, sa capitale, était une grande ville. Diodore de Sicile nous apprend que Ninus, roi d'Assyrie, lit une invasion dans la Médie, dont Pharnus était le roi; qu'il délit en bataille rangée l'armée des Mèdes; qu'il fit mettre en croix ce roi qui avait été fait [irisonnicr avec sa femme et ses sept enfanls. Ninus donna un gouveineur à la Médiej puis, poursuivant ses cou-
quêtes à l'est, parvint sur les liniites de la Raclriane , peuplée de vaillants soldats, et en fit plus tard la conquête, sur un autre roi nonnné Oxyartès.
On peut tirer de ces souvenirs historifjues , l'opinion certaine qu'à ces époques reculées de plus de 2,000 ans avant l'ère chrétienne , les royaumes de Médie et de Bactriane étaient fondés.
La royauté y fut ce qu'elle pouvait être alors, toute-puissante, gouvernant ses peuples sans contre-poids, propriétaire du sol , maîtresse des hommes corps et biens : la condition générale des sujets approchait de celle de l'esclave; l'infortune ou le bien-être du peuple procédait du caractère du souverain.
Les principes du gouvernement devaient être fort analogues dans les deux royaumes, quoiqu'ils ne fussent pas limitru[ihes, et l'on peut appliquer aux deux États le peu de traditions qui est venu jusqu'à nous sur l'un ou sur l'antre; la communauté d'origine et de langage fait supposer celle des opinions, des usages et des sentiments; les novateurs en fait de gouvernement étaient, d'ailleurs, fort rares en ce temps-là.
On sait que la royauté y l'ut héréditaire, mais la primogéniture ne constituait pas un droit certain ; le roi vivant pouvait désigner pour son successeur l'un de ses fils ou l'un des princes de sa famille. Nous avons dit combien furent profonds le respect et la soumission des Mèdes envers leurs rois.
La population était divisée en classes, et la première était prépondérante ; cette division inégale des conditions se retrouve aux premiers jours de tous les nomades se formant en cité; les plus puissants conservent l'autorité et s'inscrivent seuls dans la première classe; le plus fort d'entre eux se fait le chef suprême de tous les puissants.
Le premier besoin était celui d'une armée permanente. Il n'était pas difficile de la recruter : l'agriculture et l'industrie occupant fort peu d'hommes, les rois pouvaient facilement lever un grand nombre de soldats, de cavaliers surtout.
La politi(pic se réduisait aux conseils de l'esprit de conquête; les Mèdes, et les Perses après eux, envahirent de vastes reliions;
ils imaginèrent aussi d'amollir les peuples guerriers par le luxe, l'élégance et la bonne chère.
Les Mèdes passaient pour le peuple le plus civilisé de l'Iran. L'organisation de la cour, celle du harem de leur roi, le concours et l'influence des mages au gouvernement de l'Élat, révèlent une habile expérience, bien propre à fortifier le pouvoir royal. C'est par des lois qu'était réglée l'éducation des princes.
L'histoire d'Esther donne une haute idée de l'organisation du palais, de la condition de ceux qui servaient le roi, de l'autorité absolue qu'il y exerçait, de la part que les eunuques prenaient à l'exécution de ses ordres; et d'autres faits nous apprennent que l'inlluence de cette ignoble classe d'hommes changea plus d'une fois la face des affaires publiques et l'ordre de succession à la couronne royale. Livré à ses femmes et à ses eunuques, le souverain subissait leurs passions lorsqu'ils excitaient les siennes, et sa volonté sans contrôle trouvait aussitôt de fidèles exécuteurs dans les officiers qui le gardaient, dans les soldats qui leur obéissaient, et leur nombre était considérable dans l'enceinte des fortes murailles qui enfermaient les vastes édifices, les grandes cours, les immenses jardins dont la réunion portait le nom (\e palais du Roi! Le plus souvent ce palais dominait ou commandait la ville, situation qui ajoutait encore à ses moyens de défense.
Distributeur de la justice, c'est en ce saint nom que le roi commettait tous les crimes; c'était là un des attributs de son autocratie. C'est sur les grands qui l'approchaient que ses coups s'appesantissaient; mais ces grands, à leur tour, frappaient avec la même licence sur les peuples, que ce souverain voyait fort peu. Il est vrai que de tout temps les condamnations prononcées contre les satrapes et leur prompte exécution furent fréquentes : l'histoire nous rapprend; mais elle n'a point gardé le souvenir des exactions et des fureurs exercées par ces tyrans subalternes sur ces populations malheureuses.
Dans cet état de choses, l'avènement d'un souverain de caractère faihle était une calamité publique : les plaintes des victimes ne pai vouaient pas jusi^u'à lui, le désordre se propageait rapide-
ment, les populalions fuyaient ou périssaient, une riche province se clianiicait en dcseï t ! Sous un prince actif et éclairé, les malversations étaient punies d'une manière terrible ; la promptitude et la sévérité des exemples étaient des châtiments pour les uns, et, |)our les autres, de solennels avertissements. Dans les pays de despotisme, où le souverain sait si peu de chose des iniquités de ses agents, il doit frapper fort et vite sur l'audacieux transgresscur de ses ordres.
Un code religieux et politique fut donné à l'Iran par Zoroastre, à l'époque même de la suprématie de l'empire des Mèdes. Ce livre est considéré, à juste titre, comme renfermant l'ensemble des idées et des usages qui étaient en vogue dans les tem|is antérieurs; tous les principes politiques de ce code constituaient le plus pur despotisme. 11 constate aussi que la poj)ulation était divisée, comuie nous l'avons dit, en quatre classes : les prêtres, les militaires, les laboureurs, les artisans. Les laboureurs, toutefois, étaient idéalement relevés au-dessus de la classe qui leur est ici assignée, à cause de l'utilité de leur profession.
L'administration des villes est modelée sur celle du monde telle qu'Ormuzd, le bon principe, l'a établie et conservée. Ses bons génies surveillent les diverses parties de l'univers, et dans l'administration du royaume il y a des hommes préposés à la surveillance des rues, des bourgs, des villes, des provinces. Remontant hiérarchiquement dans cet ordre jusqu'au chef suprême de l'État, qui est le roi, ces surveillants doivent tous être bons et équitables, le roi surtout, puisque son pouvoir est sans limites et qu'Ormuzd lui défend de commander autre chose que ce qui est bon et juste.
Les lois de Zoroastre protégeaient surtout le mariage, honoraieut la fécondité, frappaient de peines sévères la débauche; mais elles favorisaient la polygamie. Nous avons cité {\o^ prescrijitiofis législatives, même hygiéniques, souvent renouvelées, et qui ont eu pour objet évident de maintenir la race nu'do-bao Iriaiie telle (pi'ellccst, forte, active et belli(iueusc.
Dans CCS lois de Zoroaûtre, et il en fut de même dans toutes les
constifulions politiques primitives, la religion est intimement mêlée ù la législation civile; elles se prêtent une mutuelle force et se donnent une mutuelle sanction. La conservation des lois était soumise à la corporation des mages; les lois, les rites sacrés, les connaissances scientifiques étaient également dans leurs attributions; mais l'influence de la religion sur les lois, dont les prêtres étaient en même temps les ministres, fut constante pendant la durée de l'ancien empire des Bactriens et des Mèdes.
Dans l'histoire générale de l'Iran, les souvenirs historiques de ces deux antiques royaumes précèdent de bien des siècles les premiers temps des annales de la Perse. Ces annales, toutefois, bien que moins curieuses, n'en sont que plus certaines; plus de témoignages sont arrivés jusqu'à nous et disent bien mieux ce que furent le gouvernement et l'administration de l'Iran, quand le tour de la Perse fut venu à la domination générale de l'Asie jusqu'à l'Indus.
Les Perses habitaient un pays aride et montagneux qui leur avait conservé leur ancienne rudesse, mais aussi leur vigueur primitive. La mollesse, que donne un climat tempéré, l'abondance et le luxe, avaient pénétré dans la Bactriane, dans la Médie, et les Touraniens, passant l'Oxus, avaient envahi et maîtrisé une grande partie de l'Iran. La Perse se leva, forte et vaillante; les rois mèdes furent vaincus. Des guerriers persans se distinguèrent, furent faits rois, et Cyrus fui le troisième des souverains de cette race royale nouvelle, qui se qualilie elle-même (VAcliœménide dans ses monuments', et que l'histoire connaît aussi sous le nom de Kéaniens.
La révolution qui donna à la Perse la domination sur les Mèdes dont elle était jusque-là tributaire, et même sur l'Iran tout entier, ne s'affermit que par le génie et les succès de Cyrus; soii règne (l'an 538 avant J.-C. ) est une époque nouvelle dans l'histoire du gouvernement et des lois de la Perse.
Ces formes et ces lois nouvelles furent cependant plutôt des
' L'iiibciipliuii, ù Ui-.Suluuin , de Uarius i", pelit-Iilb de Cyrus,
imifations que des nouveautés. La division en castes existait pour toutes les populations de l'Orient; il y en eut dix dans la Perse. Les trois premières étaient nobles, c'est-à-dire privilégiées, et la première de toutes, celle des Pasargades, était la plus considérée, et de laquelle on tirait , à l'exclusion des deux autres, les princes et les rois. Les trois tribus qui venaient après s'adonnaient à l'agriculture; quatre autres, enfin, étaient composées des peuplades nomades ou errantes , habitant avec leurs troupeaux dans les vastes pâturages, plus libres que les six autres tribus, mais soumises néanmoins au service militaire : le roi en formait sa meilleure cavalerie. Cette classification des tribus semblait imposée par l'état physique du pays. Les grandes villes et les provinces fertiles étaient la résidence des nobles et des agriculteurs; les nomades ne quittaient pas les steppes, les montagnes et les collines désertes. Cette séparation naturelle faisait, à l'ensemble de la population , une part bien inégale de civilisation et de culture. Elle partageait la nation persane en trois fractions, et faisait même à chacune sa part dans l'histoire; car les annales civiles et militaires de la Perse ne peuvent concerner que les tribus nobles, comprenant les princes, les mages et les guerriers. Les tribus agricoles les nourrissaient et les tribus nomades ne demandaient rien à personne. Celles-ci, contenues dans le devoir, recevaient les ordres du prince, et lui obéissaient jusqu'à ce qu'un prétexte ou une occasion poussât leur amour de l'indépendance jusqu'à la rébellion.
L'histoire de la Perse, d'après ces considérations, ne peut être que celle de la classe supérieure à laquelle appartenaient le roi, les prêtres et l'armée : à eux seuls la domination, la richesse, le luxe et les honneurs.
La tribu des Pasargades se nommait aussi le camp de la cour royale; toute la population privilégiée lui appartenait; les deux autres tribus, moins nobles, étaient composées de familles qui participaient à la condition générale de la tribu. L'organisation de la nouvelle cour fut imitée des usages de celle des Mèdes. Les mages y furent admis et prirent une grande part au gouvernement
LA PERSE. f((
de l'État : on en peut dire autant des reines, des reines mères, des femmes du harem et des eunuques : trop souvent la Perse fut soumise à un gouvernement de sérail !
Les traditions mèdes sur le pouvoir illimité des rois passèrent facilement dans l'opinion des tribus persanes, cl celle opinion , si dangereuse dans ses effets, fut la base de la constitution de la monarchie persane, si toutefois cette idée peut servir de fondement à une institution durable : les hommes étaient serfs, et le souverain était despote. Tous les pouvoirs étaient confondus; le roi faisait seul la loi, rendait personnellement la justice; l'histoire d'Esther nous dit assez d'après quel code, et il en résultait naturellement que, dans une telle ignorance de tous les principes, les caprices et la cruauté du prince frappaient plus souvent sur les grands dont il était environné, que sur les petits (|u'il ne voyait jamais. Au plus léger prétexte, la tête d'un satrape roulait aux pieds du souverain! L'immense étendue de ses États, l'impossibilité d'en surveiller l'administration et d'y maintenir l'autorité des lois exislaiiles, commandaient ces promptes exécutions. i,es chances d'un sinistre dénouement étaient semblables à celles d'une brillante et durable élévation : la partie était égale; elle était ouverte au plus hardi. Toutefois, les basses classes avaient aussi leurs mauvaises chances : les avanies des satrapes et de leurs subordonnés étaient pour elles un des[)Olisme qui , quoique secondaire, n'était ni moins cruel, ni moins redoutable : tel fut le gouveriiement de la Perse dès le règne du grand Cyrus.
La religion était associée à l'autorité souveraine : cette habile alliance élevait les mages à l'égal des rois, et ne promettait aux populations qu'une double tyrannie. Les mages ne contredisaient point les rois; ils honoraient leur toute-puissance, alin d'assurer et d'agrandir la leur.
Les sages et les mages formaient la partie la plus considérée de la cour des rois de Perse : ils lui étaient nécessaires comme devins et augures; ils réglaient l'observation des rites et l'acconqjlissement des cérémonies. Cyrus les a{)pela pour la première fois auprès de lui pour réciter, à l'aube du jour, les byiunes sacics, et