‹ Histoire de la PerseChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Langues et écritures tic Tlran. — Littérature ancienne. — Secrétaires du roi et anciennes annales. — Zoroiislre et ses ouvrages. — In^ciiplions et tabieaux de Bi Sulouui et de Naski-Roustau. — Uoiiiinaliou de la laiiyue arabe. — lleiiaissauce de la langue persane : Ferdoucy, Saadi, Haliz, Kacliid- Eddin, Mirkond, Djami. — Piiilosophie.

L'histoire des langues de l'Iran est une des plus intéressantes qui puissent exercer les reclierclies des érudits. Les documents principaux n'en sont connus que depuis peu de temps. Thomas Hyde, à la fin du xvn' siècle (1700j, et Aiiquetil-Duperron, au milieu du xvui% rendirent publics les fruits de leurs études sur la religion et les langues anciennes de la Perse : Anqiiclil laisse bien loin derrière lui son prédécesseur dans cette voie diTiicile; il était allé, à travers tous les périls, consulter les traditions et les livres anciens parmi ceux qui les conservaient encore. Tous deux reconnurent le zend comme la plus ancienne langue en usage dans ITran, et tous deux se trompèrent sur la [)artie de la Perse où elle prospéra d'abord, parce (|u'ils ne reconnurent pas sa véritable origine : ils la fixent à l'ouest de l'Iran, vers l'Arménie et la Géorgie, metlaut les temps postérieurs à la place des temps primitifs, et l'usage à la place des origines. 11 est vrai (ju'alors l'ancienne littérature de l'Inde était fort peu connue, et la langue sanscrite à peine mentionnée dans les travaux les plus sérieux des orientalistes. Aujourd'lini il est reconnu cl universellement

pioclnnié que la langue zend de l'Iran dérive de la langue sanscrite de l'Inde : ce que nous avons déjà dit des rapports primitifs de l'Inde avec la Perse s'accorde pleinement avec ce nouveau fait : ce sont deux témoignages (pii se prêtent une force mutuelle.

La lîmgue zend subsiste dans les écrits de Zoroastre, qui furent les livres canoniques de l'ancien Iran. C'est à Bactres, capitale de la Bactriane, que Zoroastre les produisit, les expliqua. Les rois faisaient alors leur séjour dans cette ville, où le zend prit et porta aussi le nom de déry, langue de la cour, parce qu'il y était parlé dans toute sa [)ureté. Le zend était donc aussi la langue de Zoroastre, celle dans laquelle il a écrit ses livres; et comme ce philosophe était né dans une province occidentale de l'Iran, Irès-éloignée de la Bactriane, qui était à l'Orient, on peut présumer que le zend, comme idiome parlé ou comme idiome écrit , était d'un usage général dans la plus grande partie de l'Iran. A l'appui de cette opinion, il est convenable de citer les divers dialectes qui sortirent de la langue zend, et qu'on a nommés herri, sacjri, zavéli, soghdi, lesquels tirent leur nom de celui des provinces mêmes où ils étaient en usage, le premier dans VHérat, le second dans le Sedgestan, le troisième dans le Zabouleatan, et le quatrième dans la Soijkdiane : le déry élixii le zend pur, le père des quatre autres dialectes.

Ces dialectes sont perdus, parce qu'il n'en resta aucun écrit important : mais en leur qualité de dialectes, ils conservaient des caractères évidents de leur origine, ne différant de la langue mère que comme en diffèrent tous les dialectes, comme le syriaque diffère de 4'arabe, l'arabe de l'hébreu ou du chaldéen*, moins peut-être que l'italien ne diffère du latin. Et le zend luimôme n'était qu'un dialecte du sanscrit, langue sacrée de l'Inde. Cette proposition est aujourd'liui adoptée par toutes les opinions; les preuves de son exactitude sont nombreuses, matérielles; sur trois mots zends, deux appartiennent au sanscrit avec la mémo

* Miiiiii^ci'it déjà ciliMlc CluimiKillimi le joiiiie.

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acception : dans le zend oihro Ehoremez poutliro, le feu fils d'Ormuzd, ce sont les deux mots sanskrits, athra, feu, et pouthrah fils; Ormuzd est un nom propre. Dans la phrase suivante sanskrite, tous les mots se retrouvent dans le zend et les dialectes qui l'ont remplacé : kâ tavà kânta, kasté pouthrah: qu'est-ce que ta femme ? qu'est-ce que ton fils ? Ad est le zend et le parsi keh (qiiis en latin); tavâ est le zend toiio, le pars! tou, le latin tuus; kânta est le zend, gôndô, analogue au gunè grec, femme; kasti est formé de kâ, quid? et du esté, le grec esti, qu'est-ce? Enfin pouthrah, fils, est déjà cité comme un mot zend *.

Des exemples de la môme autorité, qu'il serait facile de multiplier, ne permettent aucun doute sur la filiation, sur la complète analogie du zend avec le sanskrit, l'antique langue sacrée de llnde.

Dominant d'abord dans le vaste empire de l'Iran, à mesure surtout que l'influence indienne s'implantait dans chacune de ses provinces, les conquêtes mêmes du zend lui furent funestes. Anquetil-Duperron l'a dit, il y a déjà longtemps : « Plusieurs siècles et quelques centaines de lieues occasionnent dans les langues sorties l'une de l'autre des changements qui en cachent ordinairement la source. » Les mêmes motifs font sortir ces langues l'une de l'autre; c'est la môme mère; mais sa fille, en conservant les traits caractéristiques de leur filiation, ont ({uelques éléments de conformation ou de physionomie qui annoncent un certain éloignement du type originel, mais non pas une souche étrangère. C'est ce qui arriva pour la langue zend; avec le temps et avec la multiplicité des provinces persanes, deux idiomes, qui furent plus que des dialectes, car la littérature locale les fixa déjà anciennement i>ar d'importants ouvrages, naquirent du zend cl lui succédèrent : ces deux idiomes sont connus sous le nom de pehlvi et de parsi.

An(p)etil-Duperron nous dit qu'on rencontre dans ces deux idio-

* Manuscrit déjà cilc di; r.hanipollion lt> jeune.

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mes bien des mois semblables ; que la construction de la phrase est aussi la même, que la forme des noms et des verbes désigne pour tous deux une source commune; enfin , qu'ils sont sortis tous deux du zend % et qu'ils sont réellement deux frères. L'un , né sous un ciel rude, dans des contrées coupées de montagnes, est demeuré longtemps grossier, c'est le pehlvi; l'autre, originaire des belles plaines du Farsistan, a grandi dans sa douce et odorante température, c'est le parsi; et An(pietil, accordant à l'un et à l'autre une égale antiquité, ne doute pas que le parsi n'existât du temps de Zuroastre, qu'il ne soit devenu ensuite langue dominante, et qu'ayant survécu à la destruction de l'empire des Perses, il ne se soit conservé jusqu'à nos jours dans la langue moderne des Persans. Une phrase prononcée par un Perse dans une des comédies d'Aristophane, est entièrement de l'idiome parsi.

Champollion le jeune ajouta d'autres observations à celles du docte Anquetil"; les voici : le parsi ne diffère du zend qu'en ce que les voyelles de la plupart des mots sont contractées, et il en résulta que les noms des anciens rois sont méconnaissables quand ils ont passé du zend dans le parsi ; Giiéiémérithao est devenu en parsi Kaïoumortz, Neeréménao, Nériman, Escliédrastrelie, Esédéraster; on peut supposer que les Iraniens, voisins des Arabes, prirent, à leur exemple, l'habitude de n'écrire que les consonnes des mots, et comme la langue zend est abondante en voyelles, il en résulta pour beaucoup de ses mots une forme nouvelle. Le parsi fut longtemps la langue écrite et la langue parlée de l'Iran; mais dans son état ancien, cet idiome n'existe plus que dans ses livres : l'invasion musulmane le corrompit en l'enrichissant d'un grand nombre de mots arabes. La langue persane actuelle n'est que ce mélange profondément réalisé; ce qui fait qu'on reconnaît l'ancienneté des poésies persanes à la pureté de l'idiome dans lequel elles sont écrites. Les anciens poètes s'appliquèrent à l'eni-

♦ Académie des Inscriptions, tome XXXI, Mém., page 413. " Manuscrits cités.

ployer dans sa pureté originelle, à en écarter tous les mots arabes ou autres locutions étrangères, et le Schali-Namèh, magnifique épopée persane, écrite par Ferdoucy, vers l'an 1 000 de l'ère chrétienne, est un mémorable exemple de cette attention des écrivains persans à conserver pur et correct leur ancien idiome national, le parsi.

Le pehlvi remonte, selon Anquetil-Duperron , au milieu de la deuxième dynastie persane, et fut en usage jusqu'au v' siècle de l'ère chrétienne. Les écrivains parsis en font remonter l'usage nu dehà môme de Zoroastre, et l'on sait qu'au m* siècle de l'ère chrétienne, durant le règne de Sapor, Aderbad écrivait ses Patêts, ou confessions, en idiome pehlvi. On croit que le pehlvi domina surtout dans la Médie inférieure, le Dilem, le Ghilan, le Kohestan et l'Irak Adjémi ou la Chaldée *.

Champollion le jeune ajoute aussi ", au sujet du pehlvi , que ce fut en effet dans le voisinage de la Chaldée que cet autre idiome dut prendre naissance, dans les provinces voisines de l'Assyrie en général, telles que l'Aderbïdjan , le Quintan et la Médie, ou pays de Djem. Ce, ne fut d'abord qu'un mélange d'une foule de mots chaldéens avec le zend pur, et ce n'est pas sans quelque peine qu'on peut discerner les dérivés de cette langue; mais c'est sans motifs réels que quelques savants ont prétendu que le pehlvi n'avait aucun rapport avec le zend; ces rapports sont aujourd'hui de toute évidence. De même que les écrivains en parsi, ceux qui cultivèrent le pehlvi, apprirent des Arabes à lier les lettres en écrivant, à supprimer les voyelles, première source de l'altération de l'idiome; la même chose avait lieu pour le parsi. Le [)ehlvi a, plus que le zend, cette brièveté et cette rapidité d'expression qui caractérisent les langues de l'Asie de l'ouest, c'est-à-dire le dialecte de l'arabe. Le zend est lent, embarrassé par la multiplicité des voyelles, toutes écrites et |)rononcécs comme le sont les consonnes. Ainsi, Sapctémaë, en zend, a produit Sapetman en pehlvi, Zéréloschlrn, Zerlosch; toutefois la construction gram-

• Aiiqiiolil, /f/cm,pago iOT. — * Mamisciits clôjà cilcî;.

maticale et les inflexions difléraienf entre le zend et le pehivi. Celle-ci fut la langue des rois durant la dynastie des Sassanides (226 à 642 de J.-C.) ; le zcnd n'existe plus que dans les livres, et le parsi enfin, l'emportant sur le pebivi, se forma, s'enrichit d'emprunts étrangers, aussi arabes que persans, et a formé la belle, riche et gracieuse langue persane moderne, qui domine dans l'Iran, dans l'Inde, et qui prospère dans tout le Levant asiatique.

Un écrivain plus moderne et non moins docte, M. Héeren*, a retracé dans les mêmes termes toutes les notions réunies sur les anciennes langues de l'Iran : le zend existe dans les livres de Zoroastre ; le pehivi était en usage dans les pays méridionaux de l'Iran, contigus à l'Assyrie et à la Babylonie ; et le parsi, propagé par les Perses, a absorbé dans la langue nouvelle tous les autres dialectes : il y a entre eux non-seulement des nuances, mais une si grande identité de mots et de constructions, qu'il faut reconnaître ces langues comme les branches du même tronc. M. Héeren avait déjà dit : du Tigre à l'Indus régnaient les langues perses. Il indique aussi quelqu'autre part leur origine indienne. Telles sont la véritable théorie et la véritable histoire des anciennes langues de l'Iran.

Le précis des connaissances actuelles sur les écritures qui furent ou qui sont en usage dans la même contrée, n'est pas moins intéressant, moins piquant même, puisqu'il y a encore sur ce sujet bien des points inconnus, malgré les efforts multipliés pour les pénétrer. Il en est de mêmed'im nombre considérable d'inscriptions, la plupart très-étendues, etdont les signes, non moins singuliers que le fait lui-même, sont employés sur les monuments les moins étudiés, et cependant les plus importants à connaître pour les annales encore si obscures de l'antique Asie, et également sur les monuments de la Perse, de la Médie, de Ninive, de Babylone et de la vieille Arménie. C'est une écriture employée pour les langues et pour les annales de plusieurs peuples; nous ignorons du

* De la Politique et du Commerce des peuples anciens, lome 1" de la iiaduction française, pag. 129 à 131,

iU LA l'KUSE.

reste les unes et les autres. Quelques lentativos pour les connaître ont été couronnées de succès, un système entier de cette écriture pour une époque connue parait cire acquis à la science; mais les combinaisons diverses, même opposées, des éléments de ce système d'écriture, étaient si faciles et pouvaient être multipliées à un tel point, que la connaissance certaine d'un système ne laisse pas même l'espoir d'une lieureuse application à un autre système. Celui de la lecture des inscriptions de Bi-Sutoum, en Médic, a été jusqu'ici sans application aux autres inscriptions de la Perse et à toutes celles de l'Assyrie et de l'Arménie: on lit les longues inscriptions de Bi-Sutoum; on n'explique pas un mot, une syllabe même des autres monuments, et cependant ils sont écrits avec les mêmes caractères 1 Cela s'explique par la nature même de celte écriture, nature singulière, inouïe jusque-là; écriture historique et monumentale qui ne se compose que d'un seul signe, signe qui a la plus simple des formes, celle d'un clou ou d'un coin, d'un triangle allongé, d'où elle a tiré son nom d'écriture cunéiforme.

Sans doute ce fut par un grand effort que l'esprit humain passa de l'écriture figurative (celle qui donnait la figure des choses qu'elle voulait exprimer, directement ou par métaphore), à l'écriture alphabétique, dont chaque signe est la représentation d'un son de la langue parlée. Ce système de rendre la pensée par la peinture du son du tnot qui l'exprime fui, dans l'antiquité, universellement adopté, mêlé d'abord avec les anciennes formes, pur ensuite et composé d'un petit nombre de signes, la langue la plus savante n'enqjjoyant qu'un petit nombre de sons. Les alphabets ainsi constitués et tels qu'ils nous sont connus, sont plus ou moins étendus et composés de vingt à cinquante signes, un peu plus ou un peu moins. La variété de leurs formes est l'objet d'une élude sérieuse pour ceux qui veulent les connaître, plus difficile encore pour ceux (pii veulent les écrire. Les signes droits et les ligues courbes combinées produisent une variété de signes iufmie, et, pour l'Europe seulement, c'est, pour nos enfants, une étude de plusieurs années que la possession

d'une belle écriture. Ce que nous apprenons ainsi en une année nu moins, les Persans, les Modes, les Arméniens anciens, les habitants de Ninive, deBabylone, l'enseignaient en une minute. Il ne faut pas plus de temps ni plus d'attention en effet pour savoir tracer ce signe v, dont la combinaison, selon son sens vertical, horizontal ou incliné, et à deux, trois ou quatre ou plus assemblés pour le même signe, composait tout l'alphabet, représentait tous les sons de ces langues. Il est vraisemblable que les combinaisons les plus simples appartiennent aux plus anciens alphabets, et l'on peut dire que les enfants de ce temps-là apprenaient le tracé graphique des signes de l'écriture nationale en un clin d'œil , et la lecture par la facile combinaison d'un peu de mémoire avec un peu d'attention. On voit d'ici le maître d'école de Babylone disant aux enfants assemblés : Voyez ce signe? il a la forme d'un coin; différemment combiné, en nombre et en position, il rappelle les différents sons des mots de notre langue et les idées que ces mots expriment : le coin seul , droit, exprime le son A; deux coins expriment B; trois coins, C; trois coins droits et un couché par-dessus forment le D.

Il me semble qu'un enfant devait très-vite savoir tout cela, et que son instruction élémentaire ne devait pas être pour lui l'occasion d'une douleur quotidienne pendant plusieurs années. Voilà jusqu'où était parvenu l'esprit contemplateur de l'antique Asie orientale. Celle de l'occident, qui fut notre institutrice, avait oublié beaucoup de bonnes choses quand nous pûmes l'étudier et la connaître. Le nombre des signes alphabétiques des inscriptions cunéiformes de Persépolis fut de vingt-cinq à trente, selon les divers auteurs; il comprenait cinq voyelles avec trois modifications de leur son ; le rcslc des signes exprimait le son des consonnes. Cet antique alphabet ne s'écarte donc point des dimensions ordinaires doimées à la collection des signes destinés à représenter la composition des mois d'une langue. Les mêmes signes servent aussi à former les chiffres, et leurs combinaisons suffiscMil pour exprimer tous les fiombres.

Tel fut le sysiéme de l'écriture cur»éiforme, partout où on la mit

en usage; les combinaisons furent différentes, mais le signe ne changea point. La nature des idiomes que cette écriture représentait fut différente; rarrangemcnt de l'alpliabet dut l'être aussi : tel son dominait dans un idiome, qui était inconnu dans un autre; le même groupe, employé dans deux contrées, avait dans chacune une expression différente. Dans l'une des deux Ton employait les voyelles en écrivant les mots; dans l'autre on les supprimait. Sur la rive droite du Tigre, c'était une famille de langues , sur la rive gauche une famille toute différente; et l'écriture cunéiforme était cependant employée dans les deux contrées. Enfin, à Bi- Sutoum , dans la Médie, la même inscription est tracée trois fois avec le même caractère, mais en trois langues différentes; on a traduit complètement la première copie; on n'a pu lire un seul mot avec certitude dans les deux autres.

Dans ces trois écritures cunéiformes on reconnaît un caractère commnn : elles s'écrivent de gauche à droite comme les écritures européennes. L'Iran avait reçu cet usage de l'Inde, sa mère nourrice; le sanscrit s'écrivait aussi de gauche à droite : c'est un type indien qui s'étendit jusqu'à Babylone tant que dura l'écriture cunéiforme, et jusqu'en Arménie où cet usage subsiste encore, quoique autour d'elle on trouve partout le contraire, c'est-à-dire l'écriture de droite à gauche.

Nous ne pouvons laisser ignorer au lecteur les incertitudes qui subsistent encore à l'égard de deux autres écritures qui fuient aussi employées dans l'Iran : l'écriture zende et l'écriture pchivie, toutes deux alphabétiques, s'écrivant de droite à gauche comme l'arabe; elles sont composées de signes linéaires que leur forme différencie suffisamment : leur aspect rappelle l'ancien alphabet syriaque, et tous les anciens alphabets de l'Orient composés de lignes droites et courbes, sans racines figuratives, et combinées de telle sorte que chaque signe soit suffisamment caractérisé par sa forme pour conserver son individualité dans leur ensemble. Ceux qui composent l'alphabet zend sont au nombre de quarante-huit, quoiqu'ils n'aient pour objet que de figurer trente-cinq sons, douze voyelles et vingt-trois consonnes. Dans le zend, toutes les voyelles sont cxpri-

iriées; c'est an moyen de cet alphabet que sont écrits les livres de Zoroaslre, réunis sous le titre de Zend-Avesta (la parole vivante.)

L'alphabet pehlvi est évidemment analogue à l'alphabet zend ; la dilTérence la plus sensible est dans ce l'ait, que certaines lettres du pehlvi sont liées entre elles, tandis que dans le zend elles s'écrivent toujours isolées. Cet isolement a donné la facilité aux écrivains zends d'allonger ou de raccourcir certains signes, de les orner même au point de les éloigner assez de leur forme régulière pour leur donner l'apparence d'un signe spécial. Le pehlvi au contraire est plus expédié, et cette manière domine tellement dans cette écriture, qu'elle supprime les lettres zendes, dont la forme étendue gênait ce système de liaison des signes; elle y suppléait quelquefois par des points qui en tiennent lieu, altérant ainsi de plus en plus les rapports nombreux qui existaient d'abord, dans la forme et dans la valeur de leurs signes, entre les deux alphabels zend et pehlvi*.

On ne saurait décider la question d'antériorité entre ces deux systèmes de signes, si cette question était posée. L'un est une modification de l'autre, mais sans altération de leur analogie primitive. Il en est de même de l'idiome zend et de l'idiome pehlvi , et la même question serait peut-être aussi insoluble sur les idiomes, qu'elle l'est sur les alphabels. L'antériorité du zend ne saurait cependant être absolument contestée : mais l'on peut assurer que la question, appliquée à la fois aux deux idiomes et aux deux alphabets, paraît se résoudre par la différence des contrées où ils furent à peu près simultanément en usage.

Considérée par rapport à l'écriture cunéiforme, cette même question serait encore embarrassante : toutes les inscriptions, ou fragments d'inscriptions de cette espèce, trouvées dans l'ancienne Perse, qui ont été jusqu'ici expliquées, ne font connaître que des noms de rois de la race de Cyriis : Xerxès et Darius, filsd'Hystaspe, à Persépolis et à Bi-Sutoum, Cyrus lui-même à Pasargade".

' Anquotil-Duperron, Mémoires, Académie des Inscriptions, tome XXXI. " MM. (aotefend et Rawlinson.

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L'usage de l'e'crifure cunéiforme ne paraît pas remonter, chez les Persans, au delà des conquêtes de ce prince, et l'on croit qu'elle fut introduite chez eux ;iprùs l'occupation de Ninive et de Babylone, où elle existait déjà; qu'elle portait pour cela, même chez les Perses, le nom d'assyrienne; que c'est ainsi qu'Hérodote qualifie l'inscription d'une des deux colonnes que Darius, en marchant contre les Scythes, fit élever sur les bords du Bosphore; et comme les inscriptions des monuments du règne de Darius dans la Perse ancienne étaient tracées en caractères cunéiformes, d'origine assyrienne, pour la colonne monumentale élevée sur le Bosphore, le même roi dut employer la môme écriture.

A l'égard du Zend-Avcsta , on ne peut faire descendre au delà du règne de ce même roi la rédaction qui nous est parvenue en langue et en écriture zendcs. C'est par la connaissance de cette même langue qu'on a pu interpréter les écritures cunéiformes de Persépolis; il faut donc admettre que l'écriture zcnde et l'écriture cunéiforme existaient en même temps dès le règne de Cyriis; que l'une, rectangulaire, fut l'écriture des monuments et des actes inscrits sur la pierre; que l'autre, d'un tracé compliqué par ses formes arrondies, fut l'écriture des livres, et que la langue zende fut également employée par ces deux écritures contemporaines.

Mais Zoroastre vécut longtemps avant Cyrus ; quelle fut l'écriture iranienne de son temps? Cet<e question doit être ajoutée à tant d'autres que fait naître le voile qui couvre les temps inconnus de l'Iran.

A ces importantes données sur les origines et l'antiquité de la littérature de l'Iran, il faut ajouter celles un peu moins intéressantes qui concernent les temps [postérieurs. Alexandre , à la tête de ses Grecs vainqueurs de l'Orient tout entier, ruina les anciennes institutions, et le livra aux novateurs (pii ruinèrent à leur tour les élahlissements qu'il avait pensé y fonder pour toujours.

L'usage de l'ancienne écriture cunéiforme ne paraît pas s'être conservé : les rois séleucides écrivaient en grec sur leurs mon-

LA PERSE. iiii

naics et sur leurs monuments; les Arsacides Parthes, d'origine scytlie, enlevèrent aux Séleucides une grande partie de leurs possessions et adoptèrent aussi la langue grecque; mais un Persan révolté, Artaxercès, rétablit l'autorité parmi les siens, et lorsqu'il fonda la dynastie des Sassanides, sans abandonner l'usage de l'écriture grecque, il rétablit celui de l'ancien alphabet national. Les inscriptions et les monnaies de cette illustre dynastie nous ont conservé cette écriture sassanide évidemment tirée de l'écriture pehivie , laquelle subsista jusqu'à l'invasion des Arabes qui apportèrent le Ko ran. Alors l'alphabet arabe adopté par les Persans ou imposé par le vainqueur, avec les modifications qu'exigeait la ntvture de la langue persane, qui employait quelques sons étrangers à la langue arabe, amena l'addition à l'alphabet de cette langue des signes de p, tch j, g dur, n final, signes d'autant de sons propres à la langue persane , qui furent ajoutés à la série des consonnes de l'alphabet arabe.

Tel fut l'état. successif des langues et des écritures employées dans l'antique Iran, depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos jours : c'est à ces mêmes langues et à ces mêmes écritures qu'appartiennent les divers monuments de la Httérature ancienne.

Pour les temps antérieurs à l'introduction de l'islamisme dans la Perse, les monuments de la littérature sont fort rares : l'intolérance musulmane en détruisit la plus grande partie. Un marchand arabe revenant de l'Iran avait rapporté en Arabie des romances persanes qu'il y avait recueillies et traduites : Mahomet, qui propageait alors sa doctrine, en défendit la lecture. Ai)rès qu'il se fut rendu maître de la Perse, Omar, qui occupait le kalifat , fut consulté sur ce qu'on devait faire des livres qu'on avait trouvés dans la Perse : « Jetez tous ces livres dans l'eau, répondit le farouche kalife; si ce qu'ils contiennent peut nous diriger vers la vérité, notre livre leur est bien supérieur encore; si ce qu'ils contiennent est faux, que Dieu nous préserve de les lire. » Et tous ces livres historiques et religieux de l'ancienne Perse furent détruits par l'eau et par le feu.

L'existence de ces anciens livres ne pouvait être mise en doute: dès la plus haute aiili(iuilc, les rois de Perse laisaicut soigneusement écrire les annales de leur règne. 11 est vrai (pic ces annales renfermaient surtout les événements relatifs aux règnes des rois, et les actes principaux de leur gouvernement; mais dans ces régions natales du despotisme, la cour, c'était la nation; le reste des liommes y végétait à Tabri du mal et sans espoir du bien : leur vénération pour le prince y était profonde, et le fanatisme, plutôt que le sentiment, les dirigeait dans leurs actions.

Le roi de Perse avait à sa suite des écrivains chargés de tenir des notes exactes et circonstanciées de ses actes, de conserver ses paroles. Les écrivains suivaient le roi dans les fêtes , aux revues de l'armée , dans les batailles , et recueillaient soigneusement ce qu'il disait dans les occasions extraordinaires. Ils rédigeaient en sa présence les édits, ordres, lettres qui étaient scellés aussitôt de l'anneau du prince. Le livre d'Esther mentionne les annales royales que le roi As'suérus se faisait lire pendant son insomnie, et le fait qu'il remarqua datait à peine de quelques jours. D'autres écrivains hébreux, Néhémie et Esdras, rendent un témoignage semblable; le grec Ctésias parle également des journaux ou chroniciues royales de Perse; Esdras rapporte que Darius ayant donné l'ordre de faire des recherches dans les livres réunis dans la bibliothèque de Babylone, on chercha aussi dans ceux qui se trouvèrent à Ecbatane : l'on y trouva un édit de la première année du règne de Cyrus, par lequel ce prince ordonnait la réédification du temple de Jérusalem; ce récit prouve que les grandes villes de l'empire de Perse avaient toutes leurs archives : on n'y trouvait que les actes des rois et ceux de leur autorité, mais il n'y avait alors de faits publics dignes de l'histoire (pje dans cette région suprême. Hérodote rapporte les discours des rois de Perse, des anecdoctcs de leur vie privée, des documents administratifs même : tel est l'admirable dénombrement des peuples (pii iduqiosèrent l'armée de Xerxès, tableau précieux par les notions (pi'il renferme sur le nom de ces peuples, celui des combattants, sur leurs armes, et juscjuc sur

le nom de leurs chefs. Aucun souvenir, aucune tradition n'aurait pu conserver ces notions avec cette exactitude; Hérodote les inscrivit dans son histoire quarante années après l'événement, et il affirma lui-même que le roi de Perse avait fait faire ce dénombrement par ses écrivains. ïl est évident qu'Hérodote réussit à s'en procurer une copie , tirée des journaux quotidiens donnés par les secrétaires du roi, qui passaient leur vie à retracer les moindres actions et les moindres discours du prince. Et cet usage des gouvernements était-il donc si étranger aux monarchies libérales de notre Occident? Nos rois en représentation solennelle ne sont-ils pas accompagnés de leurs secrétaires personnels, de leurs tachygraphes? n'ont-ils pas auprès d'eux des officiers, connus ou inconnus, qui notent pour leur service toutes leurs actions, l'heure et la minute où elles s'accomplissent, les noms des personnes admises ou rencontrées, le temps employé à chaque acte? n'existet-il pas dans le plus secret réduit de leur cabinet, ou dans celui de leur premier officier, une série non interrompue de ces notes commémoratives de l'emploi de toutes les minutes d'une journée? et tout cela ne se passe-t-il pas sous la périlleuse responsabilité de ce premier officier qui recueille , avec une attention proportionnée, ces feuilles isolées qui, pour les anciens rois de Perse comme pour les monarques de notre temps, composent les plus précieuses et les plus utiles chroniques de l'empire?

Voudrait-on savoir ce que fit l'empereur Napoléon à Dresde, le 27 mai 1812 : le secrétaire du journal vous dirait :

« Mercredi, le 27 mai : lever ordinaire de Sa Majesté à onze « heures. Sa Majesté le roi de Prusse, accompagnée du prince a royal de Prusse, fit sa visite chez Sa Majesté l'empereur des « Français. A deux heures après-midi , Sa Majesté impériale et « royale sortit à cheval du château, escortée par un détachement « de cavaliers, passa le pont de Savinger, traversa les faubourgs « de Dresde et le pont de bateaux jeté sur l'Elbe au delà du Grand- « Pont, et de la ville se rendit à l'église de Notre-Dame, où « elle voulut bien descendre pour y observer la construction inte- « rieure. Vers les trois heures elle rentra au château.

Ik VEXSK. ^

m LA PERSE.

« So Mîijosh' rimpératricc alla se promener en voiture clans la « vallée de Iscliosnau.

« Il y eut le soir grand dîner chez Sa Majesté le roi de Saxe, dans « la grande salle à manger, et audit dîner se trouvèrent Leurs Ma- « jestés impériales et royales et toute la cour; ce dîner fut servi « par les pages du roi de Saxe, derrière lesquels se trouvèrent « les officiers de chambre. »

A cette dernière note est joint le plan de la table de ce dîner, avec l'indication de la place occupée par chacun des royaux invités. C'est une table longue; à chaque bout sont assis un prince et une princesse ; sur un des longs côtés sont dix couverts; sur le côté opposé cinq couverts seulement, deux à l'extrémité de la table, à gauche, trois à l'extrémité opposée. Les cinq couverts intermédiaires sont supprimés : ils se seraient trouvés vis-à-vis de l'empereur, ayant à droite la reine de Saxe et le roi de Prusse , et à gauche l'impératrice d'Autriche et l'impératrice de France. L'écrivain du journal expliquait ainsi lui-même les notes par des dessins assez régulièrement tracés. Les bons usages des monarchies remontent, on le voit, à la plus haute antiquité, et le journal quotidien de Cyrus à Ecbatane ne précède que de vingt-quatre siècles celui du Cyrus français à Dresde.

Les secrétaires du roi de Perse étaient nombreux; l'étendue de l'empire l'exigeait à cause des diverses langues dont faisaient usage ces différentes nations. Le livre d'Esther dit positivement que redit d'Assuérus en faveur des Juifs fut envoyé à toutes les provinces, rédigé dans toutes les langues et écrit en toutes les écritures : coutume très-favorable à la multiplication des copies des actes souverains, à leur conservation, à leur connaissance par les écrivains étrangers, ou postérieurs à l'époque où ils furent donnés, chaque province, chaque cité les déposant régulièrement dans ses archives publiques.

On ne connaît point dans ces temps reculés d'écrivain persan auquel on puisse décerner la qualité d'historien : d'ailleurs l'élat du gouvernement ne permet pas de supposer l'existence d'aucun écrit historique, si ce n'est des annales, ou des journaux sommaires,

tels que ceux dont on vient de parler. L'autorité souveraine élait son [)ropre historiographe, et la politique était si intimement mêlée avec la religion, que le code religieux renfermait toute la loi civile, ou plutôt celle-ci n'était que la volonté même du sousouverain.

La conséquence nécessaire d'une telle institution , c'est de ne trouver au sommet des antiquités de la littérature persane, que ses livres religieux qui étaient en même temps les codes de ses lois civiles et pénales. Tel fut le livre intitulé Zcnd-Avesta, ou parole vivante, dont Zoroastre est unanimement considéré comme l'auteur.

La raison veut qu'on attribue à Zoroastre le rôle d'un philosophe qui, associant les anciennes règles, les anciennes lois, aux fruits de ses propres méditations, réunit en un seul code toutes ces lois et ces règles éparses, le fit sanctionner par l'autorité du souverain, et par sa persévérance réussit à le faire triompher de toutes les oppositions, depuis l'Euphrale jusqu'à l'Indus. Ce philosophe proclama l'existence de l'être qu'il nomme le Temps sans bornes, ou l'Éternel; les principes secondaires qui gouvernent l'univers par son ordre, sont l'immortalité de l'âme, la résurrection des corps, les expiations futures pour les mauvaises actions et les récompenses pour les bonnes.

Des livres publiés après la mort du philosophe, lui donnent pour ancêtres les anciens rois de Perse; sa généalogie royale, qui comprend quinze degrés et les rattache |>ar leur souche à Féridoun , qui lui-même descendait de Djem-Schid, le plus illustre personnage des traditions iraniennes, paraît exacte à quekjues auteurs; mais, il faut le dire, elle n'est point pour cela plus certaine que celle de J.-B. Colbert, que de complaisants généalogistes, dont le zèle était exalté et la science obscurcie par l'éclat de l'illustration de ce grand ministre, lui donnèrent en lui attribuant pour ancêtres les plus anciens rois d'Ecosse.

Le père de Zoroastre se nommait Poroschasp; il élait riche en chevaux et en bœufs; sa mère s'appelait Dogdo. La célébrité future de leur iils, annoncée à sa mère par des songes, se révéla

par les miracles de son enfance, par ses triomphes sur les entreprises malveillantes des magiciens et des magiciennes de son temps. Il nacpiil dans la ville d'Urmi, située dans l'Aderi/idjan. Il eut une conférence avec Ormuzd, qui fut pour lui ce que la nymphe Égérie fut pour le roi Numa, et reçut du ciel le Zend- Avesta, qu'il donna aux hommes en se rendant à Bactres, après avoir, dans deux occasions différentes, traversé l'Araxeetla mer Caspienne en marchant sur leurs eaux, ainsi que toutes les personnes qui le suivaient , et après avoir passé plusieurs années dans les montagnes désertes à méditer sa loi. Cette loi contenait toutes les instructions que Zoroastre avait successivement reçues d'Ormuzd et des esprits célestes, ses ministres. Le roi de Bactres Goustschasp et sa cour, composée des grands de l'Iran et des sages les plus célèbres, accueillirent honorablement Zoroastre. Ses discours lui concilièrent tous les cœurs , sa science séduisit tous les esprits, mais elle excita aussi de sombres rivalités : chaque jour d'épreuves révélant de plus en plus sa supériorité, son influence agissait sur le roi, et quand celui-ci lui demanda comme témoignage de sa divine mission d'opérer quelques prodiges, Zoroastre lui répondit que s'il lisait YAvesta, il ne lui demanderait plus de faire d'autres prodiges. Mais les sages, devenus envieux, affermirent le roi dans la résolution d'exiger un miracle de Zoroastre, et il fut décidé que l'essai consisterait à couler, sur sa poitrine nue, douze livres d'airain en fusion : cette matière coula sur la poitrine de Zoroastre sans le blesser. Ce fut avec le même succès qu'on mit dans ses mains du feu qui ne le brûlait pas : ce feu ne brillait pas non plus la main des assistants quand Zoroastre le leur mettait lui-même.

Le philosophe planta, près le palais du roi Goustschasp, un cyprès qui, en peu de jours, devint si gros, que six cordes pouvaient à [teine en mesurer la circonférence, et qu'on put construire une grande salle au-dessus des branches les plus élevées. Un autre livre ajoute que les feuilles de cet arbre donnaient beaucoup d'es[)rit à ceux qui en mangeaient une seule.

Le roi Goustschasp ne résista point à l'autorité de tant de mer-

LA PERSE. loi

veilles, et il embrassa ouvertement la loi de Zoroastre. Mais le philosophe fut dénoncé par les soi-disant sages comme magicien : ils avaient frauduleusement introduit dans son lit les objets qui servaient aux conjurations magiques, tels que du sang, des immondices, des cheveux, des fragments de cadavre, une tête de chat , une tête de chien et des os de mort. Une perquisition opérée sur l'ordre du roi fit découvrir ces pièces de conviction contre le philosophe qui, dès ce moment, perdit la confiance du roi, et fut jeté comme un criminel, chargé de fers, dans une étroite prison, menacé du pal et de la lance, et réduit à un peu de pain et à une mesure d'eau pour toute nourriture : il en fut même privé pendant une journée. Lorsqu'il s'informa des causes de cet oubli, le geôlier lui apprit qu'un grand événement avait inopinément mis le trouble dans toute la ville et la douleur la plus vive dans le cœur du roi.

Le monarque avait un magnifique cheval noir, son favori, son compagnon de bataille, tendrement chéri, et le grand écuyer venait de lui annoncer que les quatre jambes de ce précieux animal étaient rentrées dans son corps.

Le désespoir du roi était grand : le geôlier put lui faire savoir que son prisonnier se flattait de réparer ce malheur; Zoroastre fut aussitôt appelé auprès du roi; il confirma le rapport fait par son gardien, se rendit aux écuries royales, et, en présence de toute la cour, rendit les quatre jambes à l'infortuné coursier; mais pour chaque jambe rétablie, le nouveau prophète exigea une conversion sincère et complète à sa doctrine : pour la jambe droite de devant, le roi s'engagea à le reconnaître pour le prophète de Dieu; pour la jambe droite de derrière, le héros Espandier, fils du roi, s'obligea à protéger le prophète, à le défendre contre ses ennemis; ce héros jura, de plus, d'ôter la vie à quiconque l'attaquerait. Les jambes du côté gauche furent aussi l'objet de deux autres conditions : pour celle de devant, la reine et les autres femmes de la course convertirent à la loi de Zoroastre; et pour la jambe gauche de derrière, le portier de la maison du piiilosophc fit l'aveu de la frauduleuse introduction des instruments

magi(iucs apportés par les ministres envieux, et les quatre dénoneialeurs furent empalés. C'est ainsi que le coursier chéri put reprendre toutes ses allures; le roi couvrit de baisers l'auteur inspiré d'un tel bienfait, le fit asseoir à ses côtés sur son trône; toute la cour vint le complimenter, et le Zend-Avesta triompha de l'ancienne idolâtrie : les guerres religieuses qu'il suscita se terminèrent heureusement; le culte du feu, symbole de l'Éternel, fut partout établi, et le roi éleva un sanctuaire sur le mont Rivand, au feu du ciel, source de tous les autres, qu'avait allumé la foudre en tombant sur la selle du prince.

Zoroastre, instituteur heureux et honoré d'une philosophie bienfaisante, parfaitement secondé par le roi Goustschasp, vit chaque jour sa renommée s'accroître; il se maria trois fois, eut une nombreuse lignée , et mourut à l'âge de soixante-dix-sept ans, on ne sait comment, durant le sac de la ville de Bactres par les Touraniens fanatiques pour les anciennes doctrines. On dit qu'il fut bon, humain, mais que la contradiction le rendit cruel, et qu'il arrosa froidement de sang l'arbre de la loi *.

Nous avons déjà exposé sommairement les doctrines et la morale du livre de Zoroastre : nous ne devons en considérer ici que la forme littéraire, qui nous intéresse, puisque VAvesta est jusqu'à présent le plus ancien ouvrage qui nous reste de la littérature persane ou iranienne des premiers temps.

Le Zend-Avesta est un recueil de plusieurs livres qui, par leur ensemble, contenaient toute la loi politique, religieuse et morale de Zoroastre. Anquetil-Duperron a découvert chez les sectateurs de Zoroastre , qui se sont réfugiés dans l'Inde il y a plus de dix siècles, le texte de plusieurs de ces livres écrits en langue et en lettres zendes, et qui sont intitulés l'Izerchné, le Vispered, qui, réunis au Vendida, forment le Vendidad-Sadé, que les mobeds ou prêtres récitent tous les jours depuis minuit jusqu'au lever du jour. Anquetil a traduit en français ces trois ouvrages zends dont il existe aussi des traductions en pehlvi, en parsi et même en sanscrit.

* Ariquetil-nuperron, Zond-Amsta, tome I", ii* part., pag. 70.

La perse. 159

L'Izerchné contient les prières, le Vispered est l'éloge de lous les chefs des êtres, soit du ciel , soit de la terre ou des eaux; le Vendida fut donné à Zoroastre par Ormuzd , et les Persans le regardent comme contenant le fond de leur loi. Il est divisé en vingt-deux fragards ou sections. Dans les deux premiers, Ormuzd fait connaître à Zoroastre ses productions et celles d'Ahriman son antagoniste; les fragards troisième à dix-septième traitent des préceptes de la morale, du bien de la société, des pratiques religieuses; le dix-huitième et le dix-neuvième traitent de la résurrection qui sera le triomphe d'Ormuzd ; dans le vingtième on rappelle que Éhamé sera le principe de la vie nouvelle; dans le vingt et unième on cite l'origine du genre humain , et dans le vingt-deuxième la mission divine de Zoroastre est démontrée.

Selon l'usage pratiqué par tous les philosophes de la première antiquité, le Vendida, qui est un livre de doctrine et d'enseignement, est rédigé dans la forme du dialogue : le disciple interroge et le maître répond, méthode favorable à la solide expansion de la science, et qui fixe et retient facilement l'altention par le soulagement que la pensée relire de cette alternative succession de demandes et de réponses.

Voici le texte du second fragard du Vendida, d'après la traduction française d'Anquetil-Duperron :

« Zoroastre consulta Ormuzd : 0 Ormuzd ! absorbé dans l'excellence, juge équitable du monde qui existe par votre puissance; vous qui êtes la pureté même, quel est le premier homme qui vous a consulté, comme moi, ô Ormuzd, et à qui vous avez montré clairement la loi du Dieu de Zoroastre?

« Alors Ormuzd dit : le pur Djem-Schid, chef des peuples et des troupeaux, 6 sapctman Zoroastre, est le premier homme qui m'ait consulté, moi Ormuzd, comme vous faites maintenant, ô Zoroastre ; je lui ai montré clairement la loi du Dieu de Zoroastre :

« Je lui dis : je suis Ormuzd, obéis à ma loi, pur Djem-Schid, fils de Vivengham ; médite-la, porte-la à ton peuple.

« Mais le pur Djem-Schid répondit : ô Zoroastre, je ne suis pas assez juste pour pratiquer votre loi , la méditer et la porter aux

hommes. Alors je lui dis, moi qui suis Ormuzd : ô Zoroaslre, si Djem-Scliid ne peut pratiquer ma loi, la méditer ni la porter aux hommes, que du moins il rende heureux le monde qui m'appartient; qu'il rende ce monde fertile et abondant, qu'il en ait soin, qu'il le nourrisse, l'entretienne, qu'il en soit le ehef, qu'il le gouverne.

« Le pur Djem-Schid me répondit : ô Zoroastre, je rendrai heureux le monde qui vous appartient; je rendrai votre monde fertile et abondant, j'en aurai soin, je le nourrirai , j'en serai le chef, je le gouvernerai, pourvu que pendant mon règne il n'y ait ni vent froid, ni vent chaud, ni pourriture, ni mort; que les dews disparaissent lorsque je prononcerai votre parole !

« Le saint férouer (type) de Djem-Schid fut grand devant moi.

« Ensuite il régna; l'effet suivait promptement ce qu'ordonnait sa sublime langue. Je lui donnai , à lui et à son peuple, la nourriture, l'intelligence et la vie longue, moi qui suis Ormuzd. »

C'est dans cette même forme que tout le Vendida est ét^rit : les questions adressées à Ormuzd par Zoroastre sont infiniment nombreuses; elles embrassent en effet toutes les règles, toutes les lois, toutes les coutumes, toutes les prescriptions religieuses de morale et de politique qui doivent diriger les hommes selon la nouvelle loi : les fautes, les vices, les crimes sont définis; les châtiments infligés à chacun d'eux sont minutieusement prescrits et détaillés; la vie intérieure de l'individu et le mouvement général de la société sont réglés pour toutes les suppositions, pour tous les hasards comme pour tous les devoirs : et c'est toujours Zoroaslre qui, précisant les cas par ses doutes ou sa feinte ignorance, reçoit de la bouche d'Ormuzd des solutions qui deviennent autant d'actes de foi et de loi.

On est obligé de convenir que les préjugés religieux, en ce qui touche surtout aux piuMÛcations, occupent une très-grande place dans ce livre : les questions sur ce sujet n'ont point de fin , et bien des choses ont été prévues et réglées , qui ne se sont peutêtre jamais réalisées.

Ainsi Zoroastre interroge Ormuzd en ces termes : « S'il meurt

LA PERSE. m

un chien ou un homme sur un arbre qui porte des fruits, ou dont la sève coule encore, que feront les disciples?

Et Ormuzd répond : ces cadavres demandent à être portés au dakhmé (cimetière); il faut donc leur préparer une place bien parfumée avec des odeurs pures, bien préparées, de bonne espèce, enfin avec les meilleurs arômes pris sur les arbres.

Zoroastre demanda encore : s'il meurt un chien ou un homme tandis qu'il pleut, qu'il neige, que le vent souffle avec violence, le portera-t-on à son lieu? Et Ormuzd répond : on préparera un terrain bien pur et bien sec , éloigné du chemin par lequel passent les animaux domestiques et les bestiaux, éloigné également du feu d'Ormuzd, de l'homme pur; on creusera dans cette terre avec soin la fosse du mort, on y jettera de la cendre et de la bouse de vache sur lesquelles on couchera le corps ; on le retirera ensuite ( pour le porter au dakhmé ) , et on lavera cette fosse avec de l'urine.

Et sur cette ordonnance d'Ormuzd Zoroastre fait cette autre question :

De quelle urine se servira-t-on, ô saint Ormuzd, pour laver le kesché (la fosse) du cadavre de la tête aux pieds? Sera-ce de l'urine des animaux domestiques ou de celle des bestiaux, de celle des hommes ou de celle des femmes? Ormuzd répond : On se servira de l'urine des animaux domestiques ou de celle des bestiaux, et non de l'urine des hommes ni de celle des femmes, pas même de celle de deux personnes qui ont fait le kétoudas. (mariage entre cousins-germains, union très-méritoire, recommandée par la loi). C'est avec l'urine de ces animaux qu'on lavera le kesché de ce mort (après que la pluie, ou la neige, ou le vent ayant cessé, on l'aura retiré et emporté dans le dakhmé, où le corps, à découvert, est dévoré par les chiens ou par les oiseaux de proie).

Du reste, les prescriptions véritablement législatives ou administratives devaient être nécessairement rares dans les codes de ces régions, où la volonté du despote et celle de ses femmes ou de ses favoris tenaient lieu de loi, et étaient pailout respectées sous

peine de mort. Les mages, qui faisaient aussi leur profit de cette

soumission universelle, ne s'occupaient qu'à se la rendre proprice.

Il ne tant donc pas chercher dans ces vieux livres de la Perse ni l'esprit de la nation, ni le savoir ou la bienveillance de ses maîtres : l'intelligence parvenue dans les livres, par ses propres forces ou par des traditions importées, aux dogmes sublimes delà plus pure morale, demeurait dans ses œuvres inhumaine, brutale, matérielle dans ses conceptions, dans ses goûts, dans ses plaisirs ; la guerre aux hommes ou aux animaux était en grand honneur; on ne soupçonnait pas le crime dans la destruction des villes, l'incendie des campagnes, le meurtre de leurs habitants; une étroite servitude civile et religieuse parquait tous les humains qui n'étaient pas des rois, qui n'appartenaient pas à la cour ou à sa suite. Car il n'y avait pas de nation persane, puisqu'il n'y avait pas de famille : tous les hommes étaient élevés pour la guerre, et le seul état légal des femmes était la polygamie : Isi cour connaissait seule les avantages de l'association des hommes; mais hors du palais, le roi n'était plus que le chef d'un harem universel, où il se préparait de bons produits par le soin qu'il donnait à l'élève des hommes, par les réserves imposées aux femmes au nom de la loi comme préludes de la procréation, et par l'enrôlement immédiat de tout mâle de sept ans dans les gymnases militaires , d'où ce premier pas les introduisait dans les camps; et les pratiques religieuses n'étaient (jue les analogies efficaces de ce colossal despostisme. La philosophie amie des hommes n'y avait point de place; les bons conseils d'Ormuzd ne sont donc pour nous qu'un chapitre fort curieux de l'histoire ancienne. Si l'on peut noter dans celle des Persanes (juelques traits saillants, ce n'est, dans sa plus ancienne période, (jue leur corruption par l'imitation des mœurs des Mèdes qu'ils avaient soumis dans la guerre; et i)our des temps plus modernes, la transmission du despotisme de leurs rois et de leurs satrapes aux gultans othmanides, qui tiennent encore ces mêmes pays sous le poids du même sceptre : avec la tiare ou le turban, ce sceptre fut toujours de fer.

Un savant et illustre magistrat, feu M. de Pastoret, l'a dit en

termes solennels : « On trouve dans l'histoire de Perse celle du despotisme tout entier, toutes ses phases, toutes ses oppressions, toutes SCS craintes, toutes les craintes qu'il ressent, toutes les craintes qu'il inspire : ses propres terreurs vengent les peuples de celles qu'il leur fait connaître*. »

De ces ouvrages de Zoroastre, il ne nous est parvenu que des copies assez modernes. Elles sont écrites sur papier de coton trempé dans une colle de riz, qui lui donne, en même temps que la solidité, un vernis favorable à l'écriture. On a remarqué que ce vernis peut fatiguer les yeux par l'effet de la réflexion de la lumière dans des contrées où elle est très-vive : il existe dans des manuscrits certains livres de Zoroastre sur papier gris ou bleu clair. Ces manuscrits sont composés de feuillets comme nos livres occidentaux ; ils sont écrits avec un roseau, les plumes d'oie seraient trop faibles. C'est dans cet état qu'existent à la BibHothèque impériale les manuscrits du Zend-Avesta, rapportés de l'Inde par Anquetil-Duperron.

D'autres livres, écrits en langue zende comme VAvesta, furent recueillis aussi par le courageux voyageur français : les sujets de ces livres sont tous ascétiques ; ce sont des prières prescrites à toutes les heures, à toutes les actions de l'homme durant la journée : des confessions de tous les péchés, des formules mystit:jues écrites sur des bandes de papier portées comme préservatifs des maladies et des malignes influences, et il y en a, dit-on, d'infaillibles contre le frisson, la fièvre quatre et le rhumatisme.

Ces divers morceaux, traduits par Anquetil-Dupefron, forment, â peu de chose près, toute l'ancienne littérature zende connue en Europe.

La littérature pehlvie vient ensuite, et le livre intitulé Boun- Déhescli est un des plus anciens monuments écrits que les Parses de l'Inde aient conservé de la littérature iranienne des vieux temps. Les Parses considèrent le Boiin-Dchesch pehlvi comme étant la traduction d'un des livres de Zoroastre ; c'est plutôt un abrégé de plusieurs ouvrages zends traitant particulièrement de

• Histoire de la Lérjislation , tome Vil, pag. -490.

l'origine des êtres et de la distribution de l'iinivor^^ : le mot boundéhescli sigiiilie donne des la racine'.

Le texte actuel de ce livre contient des faits qui fixeraient l'époque de sa rédaction au vu* siècle de l'ère cbréticnne ; mais ces faits peuvent être des interpolations du traducteur pelilvi, et ils ne doivent pas affecter l'authenticité ni l'anticjuité de l'original en langue zende : d'ailleurs on n'y trouve pas le nom du Grec Alexandre, et ce livre conserve les formes religieuses de l'ancien Iran. Le Boun-Défiescli contient la cosmogonie desParses; il peut aussi contribueràéclaircirles livres zendsetàfournir quelques notions utiles à l'histoire ancienne de la Perse** ; on peut en tirer encore quelques renseignements sur l'état des connaissances (à l'époque où ce livre fut écrit), en géographie, en physique générale, et même en botanique. Les préceptes de morale ne sont que le développement de ceux de la loi de Zoroastre; et, pour les annales de la Perse proprement dite, le Boun-Déliesch abonde en généalogies royales, de germe en germe, de génération en génération (dit ce livre), auxquelles la critique de l'histoire serait heureuse de pouvoir accorder quelque confiance. Il y a sans doute quelques traditions fidèles; mais leur arrangement est dénué à la fois de preuves et d'origines. Les Ravaët contiennent des renseignements analogues; malheureusement ils remontent aussi au commencement du monde; ce sont, en' général, des consultations adressées par les docteurs de l'Iran à ceux de l'Inde. Les cincj dynasties royales df l'Iran y sont exposées chronologiquement : nous ignorons sur quel fondement reposent ces traditions si modernes sur des temp; historiques très-anciens. Les fîaraëi existent en langue pehlvie; ils existent aussi en persan moderne, rédigés dans l'Inde par les Perses de Bombay.

Nous ne parlons pas d'un certain nombre de titres d'ouvrages analogues, commentaires très-abstraits, pour la plupart, de la plus subtile théologie, sur les péchés particulièrement, sur leur nombre , leur proportion métrique et pondérable propor-

* Anquetil-Duperron , tome 11, pag. 337. — " Idem.

LA PERSE. 16o

tionnellement dcterminée, le plus pelit élant égal à înî7/e et le plus gros à mille mille, la mauvaise fois étant plus sévèrement punie que la violence, parce que le premier péché est réfléchi et le second irréfléchi.

Nous abordons enfin un document antique de la littérature iranienne, lequel n'est pas encore entré dans les relations historiques les plus récentes : c'est le texte même d'une inscription en caractères cunéiformes, gravés sur le rocher de Bi-Sutoum ou Kirmanschah, dans le Kurdistan.

Ce rocher est situé parallèlement à la route qui conduit de Kirmanschah à Hamadan; il a été aplani sur une grande partie de sa surface verticale, et l'on y a gravé un bas-relief. Sur les côtés, audessus, au-dessous, et dans le champ même du bas-relief, se trouvent plus de quarante inscriptions séparées l'une de l'autre, quoique gravées sur des plans parallèles, et toutes en écriture cunéiforme.

Le sujet du bas-relief est historique et rehgieux à la fois : un roi de l'Iran, dans son costume royal, debout et tenant de la main gauche son arc appuyé sur le sol, suivi de deux de ses officiers qui sont armés l'un de l'arc et l'autre de la Jance, foule sous ses pieds un ennemi renversé qui demande grâce; il reçoit en même temps neuf prisonniers diversement habillés, têtes nues, les mains liées derrière le dos et attachés l'un à l'autre par une corde passée au cou. Le dernier de ces personnages se fait remarquer par le long bonnet pointu et inclinant en arrière qui couvre sa télé.

Au-dessus de cette scène, plane, comme dans les airs, la figure d'un autre roi dont la partie supérieure est seule visible, le bas se perdant dans un ample vêtement; un grand cercle cordelé est passé autour de sa taille comme une ceinture fort ample; il tient de la main gauche un anneau ou un sceau, et lève la droite en signe de commandement *.

Les inscriptions qui se trouvent dans le champ même du basrelief et sur la plinthe sont courtes, et leur place, très-symétrique-

* A.-S. de Sacy, Académie des Inscriptions, tome XLVil, pag. 57.

lr.»=i LA PERSE.

mentdeforminée, montre qu'elles se rapportent toutes aux figures de ce tableau.

On voit trois inscriptions différentes au-dessus de la tète du roi ; deux inscriptions bien moins étendues sont au-dessus de chaque figure de prisonnier; toutefois, au-dessus de la troisième et de la quatrième figure, il n'existe qu'une seule inscription ; la place des deux autres est occupée par la figure du férouer; mais ces deux inscriptions se trouvent gravées sur la robe de la troisième figure et sur l'espace vide entre la troisième et la (juatrième figure. On remarque aussi des lettres au-dessous des pieds de chaque personnage , sur le bord même du bas-relief. La neuvième figure de captif, celle qui est coiffée du bonnet pointu, n'a que deux courles inscriptions au-dessus de sa tête et n'en a point sous les pieds.

Au-dessous des pieds du roi est une inscription en plusieurs lignes, suivie de deux autres moins étendues; ces trois inscriptions précèdent celle qui, par sa place, se rapporte au premier prisonnier; elles concernent évidemment le personnage foulé aux pieds par le roi; la place des inscriptions, horizontalement parallèles à son corps couché sur le sol, l'indique aussi avec évidence. L'arrangement non moins symétri(]ue des inscriptions qui, sur les bas-reliefs égyptiens, accompagnent les figures, conduit à notre description topique du bas-relief de Bi-Sutoum.

L'étude approfondie des monuments en écriture cunéiforme observés dans l'ancien Iran, a fait savoir avec certitude que ces inscriptions sont toujours triples, c'est-à-dire que le texte de chaque inscription est simultanément écrit sur trois tablettes différentes, en trois langues difïérentes aussi, qu'on croit être d'abord l'ancienne langue persane, la langue mède et la langue assyrienne. Les souverains du dernier empire persan possédaient tous ces pays et plusieurs autres; leurs édits, nous l'avons dit plus haut, étaient écrits dans tous les idiomes; ils ne durent point prendre de moindres soins pour que rintelligence de leurs monuments publics fut universelle.

Dans le bas-relief de Bi-Suloum, les preuves de l'usage de ces triples inscriptions est manifeste;()ii voil ipio lesinscriptions, les

plus étendues de toutes sont au-dessus de la figure du roi; il y a trois inscriptions aussi au-dessous de la ligure foulée sous les pieds du monarque, et trois inscriptions encore, deux au-dessus de la tcte et une sous les pieds de chacune des neuf figures de prisonniers conduits enchaînés devant le roi (la dernière exceptée, qui n'a point de troisième inscription sous les pieds).

L'histoire littéraire et politique de l'ancienne Asie attendait depuis longues années une satisfaisante interprétation de ce précieux monument antique, de ceux qui, étant d'une époque et d'une composition analogues, devaient, comme celui de Bi-Sutoum, répandre une lumière bien désirée sur les annales profondément obscures de cette célèbre contrée, où tant de choses ont commencé. Le premier pas heureux qui fut fait dans cette étude si difficile, démontra cette triple transcription de la même inscription en trois idiomes différents ; on observa ensuite que les combinaisons du même caractère cunéiforme, pour composer les groupes usités dans chaque inscription, n'étaient point semblables; et comparant ces inscriptions de Bi-Sutoum avec des inscriptions de Babylone, de la Médie et autres, on pensa reconnaître trois écritures différentes, formées avec le même caractère diversement combiné; on alla enfin jusqu'à constater que l'écriture d'une des trois copies de Bi-Sutoum était la même que celle des monuments observés dans la Médie, et qu'une autre écriture ressemblait àcelle des ruines de Babylone. On eut ainsi une présomption puissante sur la nature des idiomes employés dans ces inscriptions; et comme l'une d'elles devait être écrite dans la langue nationale, on considéra les trois inscriptions comme tracées en langues persane, mède et assyrienne, celle qui était placée la première devant être en langue persane.

Sur ces précieuses données l'érudition européenne se remit courageusement à l'œuvre, étudia et discuta sur la langue mède, sur la langue assyrienne, sur la généalogie rétrospective des idiomes persans, et l'un des plus ardents et des plus heiu^eux investigateurs de la science nouvelle de ces antiques monuments, qui eut l'avantage de les étudier sur les lieux, de les revoir souvent,

de s'en faire une copie complète et lidèle, fut le major Rawlinson, au service de la Compagnie des Indes, à Bombay, et agent politique à Bagdad. Il publia en 1 846, à Londres, le texte, la lecture en lettres latines, et la traduction en latin et en anglais de toutes ces inscriptions de Bi-Sutoum.

Ces inscriptions sont du règne de Darius, fils d'Hystaspe, qui occupa le trône de l'Iran de l'an 522 à l'an 485 avant Jésus- Christ. Ainsi, le texte de ces inscriptions (si l'on excepte une courte légende royale de Cyrus), est le plus ancien monument original delà littérature iranienne; sans doute le Zend-Avesta le précéda de quelques siècles, mais la copie de ce livre rédigé dans la Perse nous est venue de l'Inde, et la plus ancienne copie en est, relativement, très-moderne. Hâtons-nous cependant de dire que la langue de VAvesta a servi de fondement à l'explication des textes de Bi-Sutoum , où l'heureux interprète a reconnu l'influence du sanscrit et du zend ', c'est-à-dire de la mère et de la fille. L'idiome iranien venu du sanscrit n'ayant perdu, au siècle du premier Darius, aucun des traits caractéristiques de son origine.

A la faveur du mémorable succès obtenu par le major Rawlinson dans l'interprétation des inscriptions iraniennes de Bi- Sutoum, nous avons la pleine et entière intelligence du bas-relief historique décrit plus haut.

Le roi vainqueur, suivi de ses gardes, c'est Darius premier; il parle ainsi dans l'inscription placée au-dessus de sa figure :

« Moi Darius, roi grand, roi des rois, roi de Perse, roi des provinces, fils d'Hystaspe, petit-fils d'Arsame, de la famille des Achaeménides. Le roi Darius a dit : Hystaspe fut mon père, Hystaspeeut Arsame pour père, Arsame eut pour père Ariaramnès, le père d'Ariaramnès fut Téispès, dont le père fut Achaeménès. Le roi Darius dit : c'est pour cela que nous sommes appelés Achaeménides; nous sommes d'une ancienne origine, d'une race antique

• M. Rawlinson, Tlif Pi'isian cunciform inscription at Cpliislunj Meinoir, [>d\é. 40 el H. '.

qui a donné des rois. Le roi Darius dit : Huit de mes ancêtres furent rois; je suis le neuvième, et depuis très-longtemps nous sommes roi. »

Tel est le texte de l'inscription qui accompagne la figure principale du bas-relief de Bi-Sutoum. Ce texte paraît être le protocole officiel du roi ; on le retrouve en effet tout entier en tête de la grande inscription à einq colonnes (trois fois répétées), qui accompagne le bas-relief sur trois côtés, la partie située au-dessus étant restée brute; et cet emphatique protocole rappelait, plutôt qu'il ne couvrait, l'usurpation de Darius, le fils d'Hystaspe, seigneur de la cour de Gambyse.

Nous pouvons, par le même moyen , recontiaître les dix personnages historiques qui figuraient, à l'état de captifs, devant le roi. Celui qui est abattu sous ses pieds, et qui, renversé sur le dos, l'implore de ses mains jointes, homme à chevelure volumineuse, à barbe pointue et couvert d'une longue robe, « est le mage « Gomatas, (|ui a fait un mensonge, car il disait : Je suis Bast'iya, a fils de Cyrus, et je suis le roi. »

Ce mage était coupable d'un mensonge qui devait beaucoup déplaire à Darius, car ce mage se disait fils de Cyrus, et à ce titre, le trône usurpé par Darius lui appartenait. Pour ce mensonge Darius, appelant sur le menteur toutes les rigueurs de VAvesta, foula ce mage sous les pieds. Le mensonge était une ignominie, la production d'Ahriman; les ieschts, ou prières, abondent en imprécations contre le mensonge, et tous les ennemis du roi étant déclarés menteurs, devaient subir le châtiment imposé par VAvesta, livre de Zoroastre.

C'est pourquoi les neuf captifs, conduits la corde au cou et les mains liées derrière le dos, sont aussi qualifiés de menteurs; le roi Darius les a vaincus, s'est emparé de leurs provinces : ils sont tous coupables au premier chef.

Le plus vif intérêt historique s'attache à connaître ces personnages : l'heureuse interprétation par M. Rawlinson, des légendes inscrites sur les neuf tablettes, placées immédiatement audessus (le leurs figures et exactement correspondantes à la tête

no LA PERSE.

(le chacun de ces captifs, nous donne leurs noms, leurs tifreset leur patrie.

Le premier personnage à longue tunique, sans ceinture, placé le plus près du roi, « c'est Altrinès, qui a fait un mensonge; il « disait : Je suis le roi de la Susiane. »

Le secon.d, à courte tunique, serrée à la taille par une ceinture à agrafes, et chaussé de bottines, est « Natitatabirès, qui a fait un « mensonge ; il disait ceci : Je suis Nabuchodonosor (Nabukhada- « nachara), lils de Nabonis, et je suis le roi de Babylone. »

Le troisième, à courte tunique aussi, est Phraortès, qui disait être « Chathritès delà famille de Cyaxare, et roi de la Médie. » Sur le bas de la tunique de ce personnage est gravée la deuxième inscription, en langue mède, qui n'a pu trouver place au-dessus de l'inscription persane, l'espace étant occupé par le bas de la ligure symbolique qui plane au-dessus de toute la scène.

Le quatrième personnage, vêtu d'une longue robe, retenue par une ceinture, est Martiya, qui disait ceci : « Je suis Omanès, « et le roi de la Susiane. » Son inscription mède est entre la précédente figure et celle-ci , pour la même raison.

Après lui vient, couvert d'une robe courte, Sithratachmès , qui disait toujours en mentant : « Je suis le roi de la Sagastie et « de la famille de Cyaxare. »

Le personnage qui suit, couvert d'une robe moins courte, est Veisdatès, qui disait : « Je suisBasl'iya, fils de Cyrus, et je suis « roi. »

Celui qui vient ensuite, habillé d'une lunique courte, retenue par une ceinture ornée, est Arace (Arak'ha), qui disait : « Je a suis Nabuchodonosor, le fils de Nabonis, et je suis le roi de « Babylone. »

L'avant dernier est Phraatès, qui disait: « Je suis le roi de la a Margiane. »

Le dernier personnage, le plus curieux de tous, est le seul qui ne soit pas coupable de mensonge, du moins l'inscription ne l'en accuse pas, par sa brièveté, car elle ne contient que ces mots : « Celui-ci est Sarucus (Sarak'ha), qui est un Scythe. »

Son costume est remarquable : son corps est couvert par une simple tunique attacliée au cou , serrée par une ceinture et descendant fort peu au-dessous du genou ; il ne portait aucune chaussure, et sa tcte, chevelue et barbue, était couverte d'un très-grand bonnet pointu , incliné en arrière.

Cette figure de scythe est un précieux renseignement; on ne doit pas douter de la fidélité de son costume, et ce type scythe en fera infailliblement reconnaître d'autres sur les monuments de l'Asie. Dès ce moment nous pouvons indiquer le groupe du grand escalier de Persépolis, où trois hommes à longue tunique, les cheveux et la barbe touffus et bouclés, coiffés d'un bonnet pointu, offrent des vases, un bracelet et un char attelé de deux chevaux '. A ce costume on reconnaît des Scythes, en tout semblables au Scythe de Bi-Sutoum. Ceux de Persépolis portent de plus un manteau à grand collet par-dessus la tunique ; mais ceux-ci sont en cérémonie; ils vont paraître devant le roi, tandis que le pauvre prisonnier de Bi-Sutoum a la corde au cou.

Les autres figures du précieux bas-relief de Bi-Sutoum sont uniformément nu-tête, à cheveux longs; quelques-unes seulement sont barbues, toutes portent les moustaches relevées, sont alternativement chaussées de bottines et nu-pieds. Leur attitude humble et soumise contraste fortement avec la pose impérieuse du roi, dont les deux bras sont ornés de bracelets; sa couronne est radiée; il tient son arc dans la main gauche.

La figure qui plane au-dessus du tableau est celle du férouer même du roi Darius, qui, selon le livre religieux des Perses, est le type primitif de son individualité. Il est regardé comme une substance spirituelle concédée seulement au génie; en lui réside le principe des sensations" : cette figure symbolique du roi l'accompagne dans la vie et dans la mort : nous la retrouverons en effet sur les tombeaux. L'exjilication de cette figure complète notre description historique du bas-relief de la montagne de Bi-Suloum.

* PI. 105, Perse ancienne, de MM. Coste et Flandin. Registre inférieur. '* Silvestrc de Sacy, Académie des Inscriptions, tome XLVIJ.

17? LA PERsr:.

Les inscriptions qui toiiclient à ce tableon, éminemment historique, sont fort élendues et distribuées en (jualorze pages ou tablettes, ménagées sur la surface du rocher, et séparées l'une de l'autre par un vide ou rainure qui ne permet pas de confondre ni de mélanger le texte le plus voisin. On compte huit tablettes d'inégale hauteur au-dessous du bas-relief; quatre sur le côté, à la droite du spectateur qui a les yeux fixés sur le bas-relief, et deux au côté opposé, tracées sur deux pans du même bloc.

Selon l'interprète de ces antiques textes en caractères cunéiformes, les tablettes n" 1, 2, 3 de la ligne inférieure sont en langue mède; les tablettes suivantes (de gauche à droite), numérotées 4, 5, 6, 7 et 8, sont le texte persan du monument; les n" 9 et 10, la suite du texte mède; les n"' 11 et 12 seraient la partie en langue et en écriture babyloniennes ; enfin , les textes n"' 1 3 et 1 4, sur deux côtés du même bloc , la traduction en cette même langue de la plus grande tablette ou colonne persane.

C'est du texte entier de cette dernière langue que le savant anglais a publié sa lecture en caractères latins, la traduction interlinéaire, mot pour mot, en langue latine, et la version courante en langue anglaise, le tout représentant les tablettes numérotées 4, 5, 6, 7 et 8 du bas-relief.

La colonne ou tablette numéro 1 commence par le protocole du roi Darius : « Roi grand, roi des rois, etc., » tel qu'il est textuellement transcrit plus haut, et il se termine par ces mots: « Je suis le neuvième roi; depuis très-longtemps nous sommes roi. » Ce protocole occupe les dix premières lignes de la première tablette, où chaque phrase est séparée par un espace vide de quelques centimètres; la tablette entière j)orle quatre-vingt-seize lignes, divisées en dix-neuf phrases, qui, toutes, la première conqitée, commencent par trois groupes de caractères cunéiformes répondant aux trois mots latins : Dicit Darius rex, le roi Darius dit.

Le reste de celte grande inscrijjtion est une relation très-circonstanciée des guerres que Darius entreprit, des victoires qu'il

remporta et des pays qu'il soumit; l'ordre successif de ses marches y est exposé, avec les noms des généraux placés sous ses ordres, celui des villes assiégées et prises, la date des batailles décisives, le sort des rois vaincus : c'est l'histoire même, racontée par Darius, de son usurpation du trône de Perse, qui lui appartenait, assuret-il, par droit de naissance, histoire de la révolte des provinces contre son autorité et de leur soumission par ses armes, protégé par Ormuzd.

a Je suis roi par la grâce d'Ormuzd, c'est Ormuzd qui m'a « donné l'empire. Le roi Darius dit : Voici les provinces qui ont « été rangées sous mon autorité ; par la grâce d'Ormuzd je suis « devenu leur roi : ja Perse, la Susianc, la Babylonie, l'Assyrie, « l'Arabie, l'Egypte; sur la mer, Sparte, l'Ionie, l'Arménie, la « Cappadoce, la Parthie, la Zangarie, l'Aria, la Chorasmie, la « Bactriane, la Sogdiane, la Sacie, la Thalagydie, l'Arachosie, « la Médie, en tout vingt-trois provinces... Dans toutes ces pro- '< vinces, l'homme pieux, je l'ai protégé; l'irréligieux, je l'ai « puni... C'est par la grâce d'Ormuzd que je possède cet empire, c et voici ce que j'ai fait avant d'être roi. Avant moi, Cambyse, « tils de Cyrus et de notre race, était roi ; Cambyse avait un frère « nommé Bast'iya , fils du même père et de la même mère ; Cam- « byse le tua. Étant ensuite parti pour l'Egypte, le royaume de- « venait irréligieux, le mensonge était répandu dans tout le pays, « et dans la Perse, et dans la Médie, et dans toutes les autres pro- « vinces. Le roi Darius dit : Ensuite parut un homme qui était « mage, nommé Gomatas, venu de la Pischdadie, de la montagne « d'Aracadres... c'était le 14 du mois de riyak'hnaya, et cet c. homme mentit et il dit : Je suis Biist'iya , fds de Cyrus et frère c de Cambyse ; le royaume entier se détachait de Cambyse et pas- « sait au rebelle , et la Perse , et la Médie , et les autres provinces, « et il s'empara de tout le royaume. Cambyse mourut de mécon- « lentement. Le roi Darius dit : Ce royaume que le mage Gomatas « vient de ravir à Cambyse, a appartenu dans l'ancien temps à « ma famille... Mais j'arrivai, j'adorai Ormuzd; Ormuzd me « prêta sou appui, et le 10 du mois de bagayadiscli, je marchais

dT+ LA PRRSE.

« avec mes soldats fidèles, et je tuai le mage Goinalas et ceux qui 6 furent ses principaux compagnons, et je le tuai dans le châ- « teau de Sictacliotès, dans la i)rovince de iNisaya, en Médie..., a et je devenais roi par la grâce d'Ormuzd... et ce royaume qu'on G avait enlevé à ma famille, je le récupérais, je le rétablissais « sur ses anciennes bases, je défendais les usages introduits par « Gomatas, et je rétablissais le culte et le chant dont il avait privé « les peuples, et j'ai rendu à la Perse, à la Médie, et aux autres « provinces, ce que le mage leur avait enlevé. J'ai fait tout cela « par la grâce d'Ormuzd. Voilà ce que je faisais avant d'être défi venu roi ! »

La suite de ce texte est le récit de l'insurrection de chaque province et des mesures prises par Darius pour les soumettre. La rébellion a pour instigateur, pour défenseur, le menteur, dont la ligure et le nom sont mentionnés dans le bas-relief de Bi-Sutoum et dans les petites inscriptions relatives à chaque figure ; les noms sont les mêmes pour les personnages et pour les provinces. Toutes furent soumises, tous leurs chefs furent emmenés captifs devant le roi; il avait fait mettre à mort le mage qui lui disputait l'accès du trône; il fit prisonnier Phraortès, qui se prétendait roi de la Médie, le fit conduire dans son palais, lui fit couper le nez, les oreilles, les lèvres, l'exposa ainsi aux regards de tous, chargé de fers; il le fit ensuite mettre en croix à Ecbatane, et fit enfermer dans la citadelle ses principaux partisans. Un autre rebelle, Wayazdata, se disait roi de la Perse; Darius l'attaqua, le vainquit, et le fit mettre en croix avec tous ses principaux partisans, dans une ville de Perse nommée Chadidia. Contre l'usurpateur de l'autorité dans la Babylonie, il a combattu avec des éléphants; sur la ligne où l'ennemi se défendait aussi sur des vaisseaux, il a heureusement passé le fleuve, d'où il marcha vers l'Euphrate pour attacjuer Babylone.

A la fin de sa narration, le roi ajoute qu'il n'a point consigné beaucoup d'autres choses mémorables qu'il a faites, de crainte qu'on ne suppose que cette tablette renferme des mensonges. Que le lecteur ne cache point ses hauts faits et Ormuzd sera son ami, lui

donnera une nombreuse lignée et une longue vie. Dans le cas contraire, Ormuzd sera son ennemi... Ormuzd et les autres dieux l'ont protégé, parce qu'il n'a été ni impie, ni menteur, ni tyran. « Le roi Darius dit : Qui que tu sois qui voit cette tablette que j'ai <r écrite, et les figures qui l'accompagnent, garde-toi de leur faire « injure; tu seras conservé pendant tout le temps que tu les res- « pecteras; Ormuzd sera ton ami; il sera ton ennemi si tu offenses « ou la tablette ou les figures. »

Darius nomme ensuite les officiers qui le secondèrent contre Gomatas, pour conquérir la couronne : Intapherne,fils de Hys, Perse; Otanes , fils de..., Perse; Gobryas, fils de Mardonius, Perse; Hydarnès, fils de.... Perse; Mégabyzes, tils de Zopyre, Perse; Aspathinès, fils de..., Perse; Gobryas avait commandé les troupes du roi qui reconquirent la Susiane. Le Tigre et TEuphrate sont mentionnés dans la campagne de la Babylonie.Le basrelief et les neuf petites inscriptions sont le résumé figuré et onomatique de cette longue relation de l'usurpation et des conquêtes de Darius, fils d'Hystaspe, qui s'empara par la force de la succession royale de Cambyse, et fut le troisième roi de la dynastie persane de Cyrus.

Sans doute c'est le bulletin militaire et politique du vainqueur, mais c'est là néanmoins un inappréciable document historique, monument public contemporain des événements qu'il rappelle; et il convient de ne pas oublier à ce sujet qu'en faisant, dans de telles narrations, la part de la flatterie, il reste toujours au profit de l'histoire des faits, des noms d'hommes, des noms de lieux et des dates.

11 convient aussi d'ajouter que ces inscriptions de Bi-Sutoum tirent une importance particulière de l'absence d'autres documents sur les événements de cette même époque, et surtout des contradictions flagrantes qu'offrent entreelles les traditions subsistantes, traditions qui, divisées en deux séries, diffèrent entre elles d'esprit comme d'origine, les unes nous étan t parvenues par les écrivains grecs et les autres par les écrivains orientaux. Ajoutons encore (jue l'existence de ce tableau et de ces inscriptions de Bi-

176 LA Pï:RSE.

Siitoum fut connue, nu moins traditionnellement, par Diodore de Sicile, qui, faute de reuseignenients plus exacts, rapporte que Sémigauiis ayant établi son camp dans la Mcdie, aux pieds du mont Barhistan (le IM-Sutoum), lit aplanir cette montagne et y fit graver une inscription eu caractères syriaques. Si Diodore de Sicile a copié exactement Ctésias, il est surprenant que ce Grec, médecin d'Arlaxerccs, ait attribué à Séuiiramis un monument graphi(iue du règne de Darius.

Enfin, et avant de quitter ce monument de Bi-Sutoum, disons quelques mots de sa forme littéraire , sujet important et neuf pour ce chapitre de l'histoire de l'Iran.

Toutes les parties des inscriptions traduites sont une narration historique : le roi parle lui-même, et il en renouvelle l'avertissement à chaque nouvelle phrase par ces mots: « Le roi Darius dit. » Celte formule de narration est antique dans rOrienl; on la trouve fréquemment dans le récit de la création du monde; au chapitre premier de la Genèse , on ht : Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut; Dieu dit : Que le firmament soit au milieu des eaux, etc. Neuf fois cette forme est répétée en tète de neuf phrases principales, et Moïse les a écrites sous l'inspiration divine dont il respecte les allures, le style et les termes.

La langue originale de ces inscriptions adopte , en général , la construction directe dans ses phrases. La formule précitée prouve néanmoins l'usage de l'inversion, étant ainsi écrite : « Dit le roi Darius. » Dans une autre phrase, cette inversion du sujet est aussi usitée pour le complément. « Ormuzd l'empire m'a donné » ; un autre passage était ainsi construit : « Dans toutes ces provin- « ces, l'homme qui était j)ieux, lui j'ai bien favorisé; celui (|ui « était irréligieux, lui j'ai bien puni. » De ce Cambyse, le frère Bast'iya était nommé (le frère de ce Cambyse était nommé Bast'iya); mais l'emploi régulier des signes grammalicaux dans cette langue prévenait toute confusion des idées, des désinences marquant, dans les noms, les cas et les nombres.

Parmi les documents analogues, égnicmcnf originaux pour l'histoiie de l'Iran, on ne connaît d'antérieur à celui de Daiius 1*" à Bi-

Siitoum qu'une inscription en semblables caractères, quoique en trois langues, qui porte le nom du grand Cyrus écrit sur une colonne, à Murghaub. On n'en a point trouvé de son successeur Cambyse, quoique les monuments égyptiens rappellent plusieurs fois son nom ; et l'on a peut-être avec raison supposé que le mage qui usurpa le trône entre les règnes de Cambyse et de Darius les fit effacer dans la Perse et la Médie.

On croit que les inscriptions répandues sur les diverses parties des édifices de Persépolis furent gravées durant les règnes de Xerxès et de ses successeurs : des travaux plus complets et plus heureux sur ces précieux monuments en restitueront bientôt, nous l'espérons, les textes entiers aux annales de l'Iran.

D'autres écrivains nous ont conservé des documents analogues pour les mêmes périodes; mais leur texte a passé par la main des traducteurs en d'autres idiomes-, l'originalité de ces écrits a pu en souffrir : tels sont l'édit de Cyrus trouvé dans les archives d'Ecbatane, et qui ordonne le rétablissement du temple de Jérusalem*, redit de Darius en faveur de Daniel**, et tous les autres textes conservés dans les livres de la Bible.

Les anciens livres religieux des Persans et leurs commentaires, rédigés dans l'ancien idiome et écrits avec les anciens caractères zends ou pehlvis, succèdent de siècle en siècle aux inscriptions antérieures pour former la série continuelle des documents de l'ancienne langue de l'Iran. Les actes des autorités grecques , les guerres des Parthes contre les Romains, n'ont pas laissé une phrase en langage perse, et il faut descendre aux souvenirs gravés aussi sur la pierre, que conservent les légendes orgueilleuses des rois sassanides ; celles de leurs monnaies sont également des traces écrites de leur règne, mais à peu près inutiles à l'histoire littéraire contemporaine. On retrouve ces pcinces sassanides persistant dans la religion de Zoroastre; ils disent dans des inscriptions gravées en tête de leurs portraits : « Celui dont voici la figure est l'adoraa teur d'Ormuzd et de l'excellent Sapor, roi des rois d'Iran et

* Esdras, 1, cap. vi. — " Daniel, cap. v, 9.

PV.RéL. 23

« d'Aniran, j^erme céleste de la race des dieux, fils de l'adora- « leur d'Orniii/.d, de rexccllcnt Ormiizd, roi des rois de l'Iran « et d'Aniran, germe céleste de la race des dieux, pelit-filsde « rexcelleut Marsés, roi des rois. » Et ces textes honoriti(iues et généaIogi(iues nous enseignent peu de chose sur l'état de la littérature persane pendant le règne de Sapor II, qui dura près de soixante-dix ans (de l'an 310 à l'an 380 de J.-C). Les historiens byzantins citent le texte des discours et des œuvres émanés des derniers Sassanides; mais, à part le protocole de ses actes, il ne reste plus rien de persan dans ses écrits, ou du moins d'intéressant la littérature persane.

En l'année 531 commença le règne de Kosrou, fils de Cobad, plus connu sous le nom de Nouschirvan le Juste. Son empire comprenait une portion de l'indoustan. Ce fut sous son règne que l'on porta de l'Inde dans la Perse le charmant livre de Cailla et Dimna, recueil de fables et d'apologues, qui a été traduit en persan et dans toutes les langues. Ce même prince Nouschirvan aimait la conversation des savants et des philosophes; il les réimissait autour de lui, les consultait, écoutait leurs paroles et faisait graver en lettres d'or leurs meilleures sentences : celles qui ont été conservées sont sages, morales et humaines.

L'invasion et l'occupation de la Perse par les Arabes introduisit leur écriture dans cette contrée, et ce fut un coup mortel pour la littérature nationale; la religion nouvelle, intolérante à l'excès, détruisit les anciens livres, et une langue nouvelle lutta d'influence avec l'ancienne. On trouva par hasard un livre dédié à Nouschirvan ; le sultan Abd-Allah , fils de Tahzer, le fit jeter à l'eau. Mahmoud le Gaznevide fil brûler une bibliothèque précieuse : ses successeurs imitèrent son brutal fanatisme *. La fuite des Parses, emportant leurs livres sacrés, avait ruiné en même temps l'ancienne religion et l'ancienne littérature.

L'écriture arabe fut substituée à l'écriture des Persans pour écrire la langue persane, et la langue arabe fut l'idiome officiel

* La Perse, i^ar M. L. Dubcux, page 436.

de la contrée. Cependant Mahmoud IcGaznevide, célèbre par ses meurtrières conquêtes, favorisait les poètes et les savants, les encourageait magnifiquement. Alparslan, d'origine tartare, passe pour avoir rétabli l'usage de la langue persane dans les actes officiels; il obtint la couronne en l'an 1065. Un siècle plus tôt, l'avénement desSamanides avait été une époque de restauration pour la littérature persane. Du temps d'Ahmed vécut le poëte Roudégiii, qui traduisit en persan le texte indien de Ca/i/aefDimjia et qui composa d'autres poésies; un des vizirs mit en persan la chronique arabe de Tabari, ouvrage important'et étendu qui a été récemment traduit en français par M. le professeur Louis Dubeux, que nous citons souvent dans cette histoire, et dont les utiles et consciencieux travaux resteront parmi les plus savants produits de la littérature orientale en Europe. L'auteur arabe, Tabari, a rapporté dans sa chronique plusieurs discours prononcés par les plus anciens rois de Perse, dans des circonstances mémorables. Mais l'immense intervalle de temps qui existe entre ces rois et le chroniqueur, ne permet d'accorder aucune authenticité à ces morceaux d'ancienne éloquence persane; l'écrivain s'abstenant de nous informer s'il les a tirés de quelque livre ancien écrit en zend ou en pehivi.

La grande chronique de Tabari est un témoignage de l'heureuse influence des princes samanides sur l'état de la littérature persane, et cette influence fut assez profonde pour survivre à la cliute de leur dynastie, qui arriva au commencement du xi* siècle de l'ère chrétienne. Mahmoud, le plus célèbre des Gaznevides, continua l'œuvre des princes descendants de Saman, et il eut, avec toute la gloire que donnent la guerre et les conquêtes, celle de protéger le plus illustre des écrivains persans, Ferdoucy, l'immortel auteur du Sliah-Namèk.

On dit que ce prince ne récompensa point le poëte aussi généreusement qu'il avait promis de le faire. Trop irrité peut-être, le [)oëte ajouta au texte de son poëme une violente satyre contre le sultan; d'autres disent qu'il supprima quelques milliers de vers consacrés à l'éloge du prince, et qu'abandonnant aussitôt la cour de

Gaznn, il se relira dan^ le Khorassan où il était né. Mahmoud, informé de ces oirconslauces, s'empressa d'envoyer à Ferdoucy une marque nouvelle de sa générosité, mais le poëte était mort quand le présent du monarque lui fut apporté; la réparation avait été tardive.

Le mot 5/jrt/t-.Yamè/i signifie Livre des Rois . Cet ouvrage contient les annales de la Perse. On croit que l'original de cette précieuse chronique, écrit en prose et en idiome pehlvi, parvint jusqu'aux premiers temps de la Perse musulmane; quil fut traduit dans l'idiome nouveau (le persan, qui était dupehlvi mêlé d'arabe); qu'un poëte biographe fit usage de cette traduction persane en prose, et qu'enfin, en l'an de l'hégire 384, qui fut le 994"^ de l'ère chrétienne, un autre poëte persan, qui fut le plus illustre de tous, Aboulkassen, à jamais célèbre sous le nom de Ferdoucg, mit ces mêmes annales de la Perse en distiques rimes, au nombre de soixante mille. Les faits de l'ancienne histoire de la Perse y sont exposés, mais entourés de tout le merveilleux que la tradition nationale autorisait : les premiers chroniqueurs français n'ont pas écrit d'une autre manière Ihisloire de la vie et des miracles de nos premiers rois. L'imagination orientale a ajouté à la narration de ces faits, quelquefois extraordinaires mais vrais, tous les ornements et même des fictions qui les font ressembler à des fables : mais la vérité historique existe au fond même de ces grandes compositions, qui furent dans le goût particulier de tout l'ancien Orient. L'histoire des plus anciens rois de l'Inde est consignée dans le Ramaijana el\e Maliabaratha, poëmes épiques, où se trouve l'histoire de deux branches collatérales de rois hindous. Les Poiiranas sont aussi d'une utilité reconnue pour l'histoire ancienne de l'inde. Il en est de même du Shah-Namèh pour l'histoire de la Perse. Il représente les anciennes annales détruites par l'islamisme, et la forme poétique de cet ouvrage n'est pas un motif légitime pour en rejeter le fond. Malgré le merveilleux qui règle et embellit la marche de la Ilenriade, le fond historique ne disparaît point sous ces ornements; et s'il n'existait du règne de Henri IV aucune autre tradition écrite, le poëme nous en conserverait réel-

leinent une partie. Si donc le Shah-Namèh a été placé au premier rang parmi les compositions poétiques de l'Orient, il méritera le même honneur, d'après de bons critiques, parmi les compositions historiques. Pour l'Inde comme pour la Perse, ces grands poèmes étaient des histoires écrites en vers : V Iliade, le merveilleux à part, est-elle autre chose que l'histoire du siège et de la destruction de Troie? Les poèmes orientaux, sur le même plan, traitèrent de l'histoire entière de leur nation pendant une longue période d'années.

Cette manière d'écrire l'histoire fut du goût des peuples de l'Asie; la croyance religieuse tenait une très-grande place dans leur pensée; toutes les actions des hommes étaient communément rapportées à l'influence, à la volonté de Dieu ou de ses agents; et la foi, ou plutôt la crédulité publique, commune sans doute au poëte et à l'historien, imposait pour ainsi dire le plan, le style et l'esprit de leur composition. Le symbolisme des religions de l'antiquité ne pouvait manquer d'influencer sur la pensée et sur le goût des nations contemporaines : cet état de chose n'a point changé, et l'on trouverait difticilement parmi leurs productions les plus modernes une relation sans merveilles, sans miracles et sans magie : cette infirmité morale nous semble moins excusable lorsqu'elle n'a pas sa source dans les traditions religieuses.

L'histoire des rois de Perse, selon le Shah-Namèh de Ferdoucy, a été reléguée par quelques-uns au rang des fables. L'opinion de Champollion le jeune, qui s'était beaucoup occupé de la littérature persane, était différente : il adoptait le Shah-Namèh comme livre historique, etrayantctudicdanssessources nationales, il ne doutait pas qu'en cette partie il ne fût extrait des anciennes annales persanes, donnant la filiation des rois, leur succession sur le trône, les actions principales de leur vie; il avait été amené à ce sentiment par l'exactitude habituelle des indications géographiques, par les rapports des faits et des noms avec les traditions adoptées dans les livres sacrés des Persans réfugiés dans l'Inde longtemps avant l'âge de Ferdoucy; enfin par des sujets sculptés sur les anti(pies monuments de l'Iran.

Un savant orientaliste anglais a partagé el développé cette opinion du professeur français : «C'est à tort, dit en effet ]M. Seott- Waring, que l'on donne au Shah- Namèh le nom de poëme épique, et que sir William Jones l'appelle une suite de poèmes épiques. Cet ouvrage renferme l'histoire d'une période de 3,700

ans C'est bien plutôt un poëme historique, comme le sont

la Pharsale de Lucain, l' Enéide, l'Iliade; en un mot c'est un poëme historique animé par des fables. »

Lecriti(jue anglais aurait pu ajouter ciue/'//mf/e et V Enéide sont des poëmes conçus d'après les règles de l'unité de sujets; le Shah- Namèh est au contraire une suile de narrations successives qui n'ont d'autre unité que la succession des faits; c'est, on l'a dit, une histoire en vers.

Le poëte ne s'y cache pas, et son génie s'y montre dans toute son élévation ; quelques morceaux sont considérés comme des chefs-d'œuvre d'invention et de goût; mais l'on a dit aussi que le genre de rédaction qu'il a adopté devait nuire à la force, à la noblesse de l'expression, à la variété même du style.

C'est en effet une série de soixante mille distiques composés sur la même mesure, les deux vers rimant ensemble, et renfermant presque toujours un sens complet. Il résulte de cette espèce d'isolement des distiques quelques inexactitudes sur la pureté du texte, et quelques différences notables entre les copies comparées * : sur quoi M. Dubeux remarque avec raison (|ue, si malgré ses défauts l'ouvrage de Ferdoucy a conservé une grande ré[)utation, il la doit à l'importance du fond qui a fait oublier l'insuffisance de la forme '*.

Nous devons à nos lecteurs un fragment tiré de cet ouvrage, le plus célèbre delà littérature persane; c'est un récit qui se rapporte à un événement de la lin du ix*^ siicle avant l'ère chréticiuie.

Vers l'an 817 avant cette ère, Minolcher, de la race d'Iretz, fds de Féridoum , régnait sur l'Iran. De son temps, les peuples sauva-

• s. de Sacy, dans la Perse, de M. L. Dubeux, pag. 437 et 438. *' Idem.

ges du Mazandcran firent une irruption dans la province d'Ad-jem. Le roi envoya contre eux Sam, héros persan renomme; il vainquit les révoltés et les soumit après avoir tué leur chef Karkaoui, descendant de Salem, frère de Tour, et ennemi de la race d'Iietz. Voici comment, dans le poëme de Ferdoucy, Sam raconte son combat singulier contre le guerrier touranien :

« Semblable à un loup altéré de sang, à la tête de son armée « s'avançait le neveu du grand roi Salem, Karkaoui, dont la « stature colossale égalait celle d'iui jeune cyprès. Par sa mère < il descendait de Zohak, et les plus vaillants héros redoutaient « son approche.

« Lorsque mes guerriers l'eurent aperçu au travers de la pous- « sière qui volait sous ses pas, la pâleur décolora leur visage, ï Le combat s'engage et je me précipite au milieu des escadrons, « où je m'ouvre un passage avec ma terrible massue. De même d qu'un éléphant indompté, mon cheval s'élance et la terre trem- « ble sous nos pas comme les flots agités du Nil. Mon armée re- « prend courage et brave tous les dangers.

« A la vue des ravages que je porte dans les rangs , Karkaoui if me reconnaît, et comme un tigre perfide qui veut saisir sa a proie, il prépare un large filet dans lequel il veut m'envelopper. « Prévoyant son dessein, je saisis mon arc et je dirige contre lui « mes flèches de bois de peuplier dur, garnies de fer; elles voce lent avec la rapidité de l'aigle... Il se dérobe à ma vue, mais il « reparaît tout à coup devant moi au milieu d'un nuage de pous- « sière sanglante, brandissant dans sa main un glaive hindou « (étincelant de pierreries). La terre tremblait sous ses pas; « j'arrête mon coursier et j'attends de pied ferme. Il se précipite « sur moi comme un éléphant furieux; j'évite ses coups, je le « saisis par son casque, et par un incroyable effort le renversant « sur le sol humide de carnage , mon glaive acéré s'enfonça dans « ses entrailles *. »

* Champollion le jeune, notice manuscrite sur la Perso; collcclion du Gou* vernement.

Sur ce premier fragment, on ndhérera volontiers au jugement porté surFerdoucy i)ar Anijuctil-Duperron, qui considéra le Shah- Namèh comme le meilleur poëme delà littérature persane, recommandable à la fois par la pm^eté de la diction, par le choix des mots, et comme un excellent modèle pour les littérateurs persans venus après Ferdoucy.

Nous avons déjà rappelé les soins que mit ce célèbre poctc à la composition de son immortel ouvrage. A l'époque où il l'écrivit la Perse était musulmane, l'alphabet arabe était adopté par les Persans, la langue persane moderne s'était déjà formée par l'introduction des mots arabes dans l'ancienne : Ferdoucy rejetant cet idiome nouveau de son poëme, se montra ainsi fidèle aux anciennes traditions conservées dans les mémoires pelhvis qu'il eut sous les yeux, à l'ancien idiome, en même temps qu'à l'histoire et à la littérature de sa patrie.

M. Mohl publie la traduction française du Shah-Namch : elle fait partie de la magnifique Collection orientale, exécutée à Tlmprimerie impériale aux frais du Gouvernement.

Après Ferdoucy parurent plusieurs poètes très-distingués, qui jetèrent un grand éclat sur la littérature persane pendant les xn^ et xni« siècles de notre ère. Us cultivèrent divers genres dans lesquels quelques-uns excellèrent : la morale et la foi manifestaient leurs conseils et leurs préceptes par la poésie : l'amour, les grâces et le plaisir eurent aussi leurs chantres inspirés.

Parmi les poètes moralistes SaaJi lient le premier rang. Il naquit en 1 193, et mourut en 1291 , âgé de 98 ans. Il passa, disent ses biographes, trente années à étudier, trente années en voyage, et trente années dans la retraite et les exercices de piété. Pendant ses voyages, il fit la guerre en Syrie contre nos Croisés; il raconte ainsi son aventure :

« Je devins captif des Francs, qui me forcèrent à travailler avec des Juifs à la tranchée de Tripoli. Un des principaux habitants d'Alep, avec lequel j'ét;iis lié depuis longlcm[)S, vint à passer et, m'ayant reconnu, il me dit : « 0 .Mosleh-Kddin (surnom de Saadi), à quel état es-tu rédiiil? — Je lui répondis : {vers) Je fuyais les

liommes et je m'étais retiré dans la solitude pour ne m occuper que de Dieu, lorsque je suis tombé dans la captivité, et je me suis trouvé avec des gens qui ne méritaient même pas le nom d'homme. Être enchaîné avec des personnes que l'on aime vaut mieux que de vivre dans un jardin avec des étrangers. »

« Cet homme eut compassion de moi, il me délivra des chaînes des Francs moyennant dix dinars et me conduisit à Alep. Il avait une tille et me la donna en mariage avec une dot de cent dinars. Quelques temps après, cette femme lit connaître son mauvais caractère : elle était querelleuse, méchante et mauvaise langue; elle fit le malheur de ma vie.

« On dit : (vers) Une méchante femme dans la maison d'un homme de bien est un enfer dans ce monde. Garde-toi d'une compagne méchante, garde-t'en bien. Préserve-nous, Seigneur, de ce supplice du feu.

« Un jour, devenue plus insolente, elle me disait : « N'es-tu pas celui que mon père a tiré de l'esclavage des Francs moyennant dix dinars? Je lui répondis : Oui, il m'a racheté pour dix dinars, et pour cent dinars il m'a fait ton esclave! »

« Un sage délivra un mouton de la gueule et de la griffe d'un loup. Le soir il lui enfonça un couteau dans la gorge. Alors le mouton se plaignit et lui dit : « Tu m'as arraché à la griffe du loup; mais enfin je vois que tu n'es toi-même qu'un loup pour moi. »

Saadi a peint en traits heureux le bonheur dont il était privé : « Une femme bonne, soumise et religieuse, disait-il, rendra l'homme le plus pauvre l'égal d'un roi. Si tu possèdes une amie dont rien n'altère l'union, tu peux faire frapper cinq fois par jour les tymbales devant la porte (honneur qui est réservé au roi et aux gouverneurs dans la Perse). Lorsqu'à la beauté une femme unit la vertu, son époux jouit en la regardant des félicités du paradis... Un bon caractère, joint à des traits désagréables, vaut mieux que la beauté; l'amabilité couvre les défauts du corps. Hàte-toi de rompre toute liaison avec une beauté angélicpie que dépare un mauvais caractère; cherche plutôt des traits de démon joints à un heureux naturel. A une telle femme, le vinaigre reçu de la main

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